‹ Œuvres de Pierre Leroux (1825-1850) (volume 3)Chapitre 59 sur 88 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

La France et la Sainte-AlUancc.

Je me résume :

i"" Il est donc bien certain que Teffroyable crise dans laquelle l'Europe se trouvait engagée eu 1812 dure encore. On ne se tue plus avec du canon, on se tue autrement. Les Russes, par exemple, tuent les Polonais par la tyrannie, comme, en 1812, ils les tuaient par la guerre; les Autrichiens écrasent litalie sous leur lourd despotisme. La mort, comme dit un poète, a toutes sortes de flgures et d'aspects diflërents. Croyez-vous qu'un homme enchaîné soit un homme véritablement vivant? Homère en parle bien plus profondément, lorsqu'il dit : a Au B moment où un homme tombe dans l'esclavage, Jupiter lui enlève la » moitié de son âme. » L'Europe tout entière, par la compression où elle est tenue, a perdu plus que la moitié de son âme. Là même où ne règne pas, comme en Pologne et en Italie, la domination étrangère, est-ce la paix qui règne? La paix règne-t-elle en Espagne? Et là encore où ne se rencontrent ni la domination étrangère, ni la guerre civile déclarée, est-ce la paix? L'Angleterre est-elle en paix, avec l'Irlande si brutalement opprimée que jamais plus affreux spectacle ne désola l'Humanité? est-elle en paix avec ses millions d'ouvriers toujours décimés par les crises industrielles, et toujours renaissants, toujours affamés? Oh! c'est là un champ de bataille plus désolant, pour celui qui sait voir, que le champ de bataille de 1812. La France aussi, depuis trente ans, jouit-elle d'une paix véritable? Pourquoi soounesnous incessamment divisés en factions ennemies? Non, non ; tout cela n'est pas la paix; et vainement les diplomates tiennent les clefs du temple de Mars. Ce n'est plus ce dieu, il est vrai, qui parcourt la terre avec Napoléon ; mais la Discorde l'a remplacé, sous le règne de la Sainte-Alliance, la Discorde, coiffée de serpents, avec«sa torche et son poignard, le teint livide, les yeux égarés, la bouche écumante, et les mains ensanglantées.

2» Il existait autrefois une religion commune à toute l'Europe. Celait le Christianisme. Celte religion, étant parvenue à s'organiser du neuvième au quinzième siècle, avait, sous le nom d'Église, engendré

toutes les institutions de détail qui ont assuré à TEnrope une supériorité politique décidée sur toutes les civilisations précédentes. Mais rÉglise, ce pouvoir spirituel de TEurope, est aujourd'hui détruite. Lie Nord tout entier a commencé par s'en séparer ; le Protestantisme a pro« duit des sectes infinies au nom du libre examen. Puis le libre examen ayant donné naissance à la Philosophie moderne, Tincrédulité a achevé l'ouvrage du schisme, et le pouvoir spirituel commun à toute l'Europe a fini par perdre son influence. Napoléon, comme nous l'avons vu, Ta lui-même découronné; et la ligue des rois du Nord, victorieuse de Napoléon, l'a remplacé par un faux pouvoir spirituel appelé Sainte- Alliance, dont le caractère, comme nous l'avons dit, est celui d'une trêve divinement imposée à la folie belligérante des hommes. Cette usurpation a été, au surplus, la conséquence des progrès successif de la société laïque dans toute l'Europe. Car la société laïque, après s'être for* mée, sous la tutelle de l'Église, a grandi malgré l'Église, et a renversé rÉglise, dans le but providentiel de détruire le faux dualisme de rÉglise et de l'État. L'Europe tout entière est donc aujourd'hui sans pouvoir spirituel, sans unité religieuse.

3"" Or, il y a un peuple qui, pendant toute la durée du pouvoir spirituel de l'Europe, a été fidèlement attaché à ce pouvoir, qui l'a le premier reconnu et qui l'a fait triompher. C'est le peuple de Clovis et de Charlemagne; c'est la France. Ce peuple, voyant le misérable état où l'Église s'était réduite elle-même par son aveuglement et sa tyrannie, ne put cependant point se décider à entrer dans la voie du schisme. Le Protestantisme n'était pas conforme apparemment à son génie, ni à sa fonction en Europe. Il en prit seulement le principe ou la méthode, c'est-à-dire l'examen, et n'en prit pas l'application. Il resta nominalement cathoUque, et se fit philosophe. U aspirait dès lors à une nouvelle Église, à une Humanité nouvelle. Après avoir pensé et tra* vaille deux siècles entiers, ce peuple crut le moment venu d'établir dans le monde une nouveUe religion. C'est la Révolution Française. Mais cette tentative ne fut pas suivie de succès. Le principe n'était pas trouvé, ou le fruit n'était pas assez mûr. La France se divisa, l'Europe s'arma contre elle. De là les ferres de la Révolution et de l'Empire. L'anarchie de l'Europe fut alors à son comble. C'est la crise de 1812, qui dure encore. Quant à cette nation elle-même, voici aii^urd'hui son sort. Elle est la plus religieuse, au fond, de toutes les nations de l'Europe; et toutes les nations de l'Europe la taxent d'irréligion. Les débris expirants de l'ancien pouvoir clérical lui disent anathème; les nations du Nord, dont elle n'a pas suivi le schisme, lui disent anathème; les rois et toute l'ancienne hiérarchie féodale lui disent anathème; elle est vraiment, comme on l'a dit, le Christ des nations. Et pourtant, sous le poids de tous ces anathèmes dont on l'accable, c'est

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elle qui est virtuellement le pouvoir spirituel de l'Europe. Elle n'a pas pu faire triompher sa religion, et cependant sa religion triomphe. Elle agit en tous lieux par sa littérature et sa philosophie. Mais, politiquement, à quel sort est-elle réduite; et comment développerait-elle l'esprit civilisateur qui est son âme et sa vieî J'ai d^à dît qu'elle était enchaînée, comme Prométhée, sur un rocher. A la nation catholique, religieuse, civilisatrice, on a donné une Constitution dont le principe est, comme je l'ai prouvé précédemment, VégiHime, l'unnowrdeMn, l'tntérêt, la cupidiié, Yiwarice, tout ce qui resserre Thomme en lui-même, tout ce qui est contraire à l'expansion, au dévouemeiit, à l'amour, à la religion. Et c'est avec cette Constitution qu'elle pacifierait le monde, et qu'elle continuerait son rôle depenpie civilisateur! En même temps, il est facile de montrer qu'elle n'existe plus comme État ; car elle ne réunit pas en elle-même tous les éléments qui constituent uo peuple. La Russie est un peuple ; car la Russie a un pouvoir spirituel et un pouvoir laïque réunis dans son autocrate ; la Russie est ainsi une Église et un État. L'Angleterre est un peuple; car l'Angleterre a un pouvoir spirituel et un pouvoir laïque comlMnés ensemble ; la religion anglicane est partie intégrante de l'État; les évoques anglicans siègent à la chambre des lords en qualité d'évéques anglicans; le clergé anglican sert puissamment à maintenir l'Angleterre ; demandez à l'iriaade si le clergé anglican n'est pas une puissance ! Les États protestants, la Prusse, par exemple, jouissent d'une consilëution analogue : la religion est dans l'État ou accompagne l'État. Tous ces pays sont des États complets. Voilà l'avantage que ie schisme du Seizième Siècle leur a donné. Ibis nous, pour avoir repoussé le schisme, nous ne sommes plus un État. Nous sommes des individus. Nous ne faisons plus un État que par la sublime destinée de la France dans le passé, et par l'aspiration de sa sublime destinée dans l'avenir. La France n'a pas en elle ion pouvoir spirituel , comme l'ont la Russie , l'Angleteire, ou la Prusse. Elle a son pape à Rome, un vieillard qui ne s'occupe pkis d'elle, «t dont elle ne s'occupe plus. Elle n'a donc pas de pouvoir spirituel. <k qu'estr-œ qu'un État sans pouvoir spirituel? C'est un Étatsaus tête. Comment sans religion diriger l'éducation des générations nouvelles? onunent faire une seule loi vraiment cîvttisatrice?

4* Tout se tient, tout s'endbaioe; l'état général de l'Europe est fonction de l'État de la France, et récippoquemenL Nous avons déuMotré. Gi effet, qu'une nation, et à plus forte raison unenationemirafe comme la Framoe, ne peut vivre d'une façon normale qu'amtant qu'elle remplit SOI r61e providentiel dans la société des nations. La France ne nemplit pas sa fonction, et de là ses soufiranoes. Rëciproquofnent, l'Eanope souffre, à cause de la France, parce que le râle civâisateur de la FnttKe ne s'eserce pasen Europe. Soutes nos questions de po-

ACX POLÏTIQOES. «1

fitiqae intérieure, de politique extérieure, tiennent à cet inyinoible dilemme : Tant que la France n'exercera pas en Europe le rôle qu'eMe doit exercer, la France souffrira, et l'Europe rouffrira. Car FEurope et la France sont un tout indissoluble; il y a solidarité entre elles.

9* Si la France ne remplit pas son rôle civilisateur en Europe, c'ert que la doctrine au moyen de laquelle la France peut se pacifier elle* même, se ciTiliser elle-même, et par son rayonnement et son exemple pacifier et civiliser les autres nations, n'est pas encore entrée dans sa conscience. CTest donc folie de prendre les questions isolément, et de prétendre les résoudre chacune en elle-fuême, sans considération pour la cause générale qui les domine. Il faut afler à la source, comme Saint- Simon faisait dès i8iâ, et dire que la cause profonde de la crise qui désole la France et l'Europe eÉi la dissolution du lien refigwux, <c'est<àndire la dissolution de la connaissance humaine. Y a4-il un principe qui puisse réunir les hommes dans une foi commune? Politiques, je vous le dis, attachez-Tous à ce principe, et ayez-le toujours devant les yeux; car toute la politique est là, et tout Tavenir de la France est là aussi. {Hditiques qui n'êtes pas rois ou minières, qui n'êtes pas les cinq personnages en qui sont censées incamées les tmq grandes naftioneide rEurope, je vous révèle là, que vous puissiez me comprendre au non, te secret de votre impuissance. C'est contre Yin^érim nécessaire du pouvoir spirituel de l'Europe que vous luttez, quand vous luttez contre la Sainte-Alliance. Si vous voulez vaincre cette coalition , soyez vousmêmes la puissance 'spirituelle du monde, c'eslrà^^re faites que la France le devienne.

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