‹ Œuvres de Pierre Leroux (1825-1850) (volume 3)Chapitre 70 sur 88 · ANGLAISE · texte numérisé non relu

ANGLAISE

* Malgré tant d'attaques dirigées contre elle. rÉconomie Politique Anglaise se soutient encore. Mais, comme un vieillard bien débile, c'est maintenant aux soins délicats des femmes qu'elle est confiée; on amuse sa décrépitude avec des histoires enfantines et des contes de fées. Le lord-chancelier Brougbam Fa remise solennellement aux mains de miss Harriett Martineau, déclarant que cette dame, en édifiant convenablement John Bull par ses jolies historiettes sur la théorie de Malthus, avait plus servi l'Angleterre que lui et tous ceux qui avant lui s'étaient assis sur le sac de laine. Plusieurs autres dames spirituelles se sont montrées, dans cette escrime économique, les dignes rivales de la favorite de M. Brougham, et parmi elles se distingue assurément madame Marcet, auteur de Conversaiions ntr F Économie Politique et du livre que nous annonçons (I).

Gomment se peut41 que la Théorie Anglaise ait encore tanlde crédiVf

« Cet article parat daoale National, numéro dn ii oetobre 18a>^^

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C'est qu'elle n'a pas été attaquée par des raisons directes, par des arguments pris dans Tordre même des idées que la science économique embrasse. Après tant de critiques tirées du sentiment, tant de victorieuses réprobations lancées contre celte fausse Théorie au nom de la morale et de la charité, tant de vertueuses protestations inspirées par les dogmes politiques que nos pères nous ont légués, il reste encore une bonne œuvre à faire, et si importante que nous en connaissons peu qu'on puisse lui comparer. C'est d'inventer un ordre d'arguments uniquement pnïêki ians les phénomènes économiques euiLHfnâmes, indépendammentde toutes les considérations tirées de la justice, de Téquité, de la morale, de la charité, de l'égalité politique, ou d'un idéal de société toujours controversable.

En etTet, quand on a bien et duement terrassé l'Économie Politique Anglaise au nom de tous ces principes, quand on l'a bien souffletée et fait rougir, quand on a bien suscité contre elle tous les sentiments qui vibrent aujourd'hui au cœur de tous les hommes généreux, elle n'ea subsiste pas moins» toute flétrie, toute déshonorée qu'elle puisse être. L'égoïsme et la paresse d'esprit peuvent encore aller s'entretenir et s'alimenter à ce fantôme. Beaucoup d'honnêtes gens même, et des plus sympathiques, tout émus qu'ils soient de vos raisons, n'en resteront pas moins persuadés de la solidité de cette prétendue science. Son apparente précision, ses formules pédantes, répétées avec ferveur dans les deux mondes pendant un demi-siècle, les attéreront malgré eux; et, an lieu de la nier vigoureusement, comme on nie un sophisme qui TOUS révolte, même alors qu'on ne saurait en débrouiller la subtilité, ils aimeront mieux croire que le fait et le droit ne sauraient s'accorder, que tout idéal un |>eu passable n'est pas susceptible de réalisation, que si le cœur est d'un côté, la raison est de l'autre, que vous, qui avez parlé morale et charité, vous êtes un rêveur, mais que Smith et ses disciples sont les hommes raisonnables. Que sais*je ! ils pourront bien arriver à voir là une preuve de la vérité de cette prophétie du Christianisme : « Mon royaume n'est pas de ce monde. »

En France, les idées politiques ont fait tant de chemin, certains principes sont si bien incarnés aujourd'hui dans les jeunes générations, que rien de contraire ne saurait prévaloir. Il a donc suffi de bien démontrer que cette Économie Politique Anglaise, qui nous fut importée sous la Restauration, était la négation même de nos principes d'unité et d'égalité; il a suffi de rallumer le foyer ardent de la Philosophie et de fa Révolution, pour dissiper ce nuage de subtilités. Mais l'Angleterre, l'Allemagne, les États-Unis, n'ont pas au mêmedegré quenonsFattacbementànotre dogme politique. La nécessité et la légitimité de l'émancipation des classes inférieures n'y esi pas, il s'en faut de beaucoup, aussi nettemenl seotie. Le désir qui nous enflamme, la passion de bien puUic

et de progrès qui nous anime, ne régnent pas aussi puissamment dans ces divers pays. On y vit encore sur le vieux fonds d'idées de TÉcono* misme. Autour de Tarbre planté par Adam Smith, il a poussé une vaste forêt de rejetons qui occupent le sol et interceptent la lumière. Il est donc bon, il est souverainement utile qu'à rencontre de ces rai-* sonneurs obstinés au culte de l'individualisme et de la concurrence, il se montre en France des hommes habiles à parler leur langue, et qui réfutent leurs erreurs. A la longue il faudra bien que l'on sache à Lod'^ dres, à Edimbourg, et à New-York, que les formules économiques ayant cours ont été démontrées fausses, indépendamment de tout sys^ tème politique. A ceux qui les rejetteront à ce titre, on ne pourra plus répondre par le reproche de Saint-tSimonisme ou de Républicanisme. Ce sera un combat à armes égales, définitions contre définitions, formules contre formules; et comme c'est sur l'observation que se fonde l'Économie Politique Anglaise» c'est aussi sur l'observation que sera fondée la science nouvelle; mais, de plus, elle démontrera que l'observation des économistes de l'école de Smith est superficielle, iûcom^ plète, et essentiellement relative à des phénomènes passagers, qu'elle a pris pour constants et immuables.

Le grand tort, en effet, de TÉconomie Politique Anglaise, est de s'être arrêtée à ï explication pure et simple de ce qui se passe aujourd'hui dam la production et la distribution de la richesse, sans étendre aucunement ses regards ni sur le passé ni sur l'avenir ; d'où il est résulté que ses démonstrations n'ont aucune valeur pour nous guider vers l'avenir ou nous faire comprendre le passé, et que, suffisantes quand on les applique aux phénomènes actuels, elles sont complètement stériles ou fausses quand on veut en tirer quelque conséquence , parce qu'elles n'atteignent en aucune façon la loi du développement des phénomènes. Car enfin, pour qui croit au progrès de la société, il doit y avoir, dansl'ordre matériel pris en lui-même, c'est-à-dire dans la succession des faits purement économiques à travers la durée des siècles, un passage pour aller du présent à l'avenir, comme il y en a eu pour aller du passé au présent : certes, il serait absunle de soutenir que la produc-* tion et la distribution de la richesse se sont toujours accomplies d'après les lois qui les régissent aujourd'hui. Si donc on nous donne >. comme une science faite et parfaite, de prétendues lois générales qui ne s'appliquent qu'au présent, et qu'on veuille en leur nom, et eu vertu de leur irréfragable autorité, nous clore et nous enfermer dans ce présent, on nous trompe et on nous aveugle de la manière la plus funeste; car on nous 6te, avec l'espérance » toute intuition de l'avenir.

De là il est arrivé que, révoltés justement des coi^^^eti^^ ^^ ^^ Théorie Anglaise, beaucoup ont nié l'exi^teiKce d'm^J^ ^d^ V^^^*

lière de rËconomie Politique, et ont fait de la matière de cette science un pur détail de la politique. Mais nous ne sommes pasdecetaris; car nous croyons que le déTeloppement de l'Humanité, sous le rapport des faits matériels de production et de richesse^ doit avoir une loi, et qu'on peut découvrir cette loi.

Lea observateurs et les penseurs de l'École Anglaise ont fait ce qu*oa pourrait appeler de la statique : cela devait être, parce qu'il n'y avait pas possibilité alors d'imaginer de faire de la mécanique ; car la société paraissait immobile. On les a attaqués d'abord avec des hypothèses, des systèmes purement politiques qui rompaient complètement avec le présent et le passé, de vrais châteaux en Espagne bâtis merveilleusement en l'air, comme par la baguette des fées : cela devait arriver encore. Ce qu'il faudrait aujourd'hui, ce serait, sans nier ni perdre de vue le réel et le présent, expliquer la suite des changements et le développement des phénomènes économiques en eux-mêmes, ce qui conduirait inévitablement, au rebours de la Théorie Anglaise, à ouvrir une issue vers l'avenir, et servirait, au besoin, de guide à la politique.

Il est bien évident, d'ailleurs, que nous ne regardons pas comme ayant été inutile toute l'élaboration d'idées qui a eu lieu sur cette matière depuis les belles recherches d'Adam Smith et dans sa voie. Combien de fois, dans les sciences , n'a-t-on pas commencé par résoudre des cas particuliers avant de s'élever aux lois générales? A un certain point de vue, on peut même dire que la véritable Économie Politique sera, à bien des égards, moins une innovation complète que la rectification et le perfectionnement des formules économiques actuelles.

Au reste , cette science nouvelle , que nous appelons de nos voeux , n'est pas autant qu'on pourrait le croire un deMideratum, comme parle Bacon ; et si, au lieu d'avoir à entretenir aujourd'hui nos lecteurs des Contes de madame Marcet, sur les grandes vérités de l'Économisme Anglais, nous avions à leur parler de travaux tout récents qui se sont produits en France , nous pourrions essayer d'exposer quelquesHines de ces formules nouvelles, contradictoires aux formules anglaises. Mais ce serait un sujet trop grave peut-être, et qui demanderait à être traité méthodiquementi Bornons-nous aux Contes de madame Marcet, qui résument agréablement tous les aphorismes et toutes les découvertes de l'École Anglaise, et commençons par son premier Conte, intitulé le Pamre et le Riche, où l'on démontre que le luxe des riches eet la candiiian eneniielle de t existence des pauvres. Qu'on ne cherche pas d'ailleurs dans la forme httéraire et artistique de l'ouvrage de madame Marcet beaucoup plus de charme qu'on n'en trouve dans ces soties de iùpposiiians dont les auteurs de traités d'a^ëbre ont coutume de se servir pour présenter leurs problèmes.

APPENDICE AUX TROIS DISCOURS. 3g5

John Hopkins, panvre laboureur chargé d'une nombreuse ftmille, voyant que ses gains très modiques ne pouvaient suffire à son entretien, résolut de s'adresser à une fée et d'implorer son secours*

« Hélas ! lui dit-il, je passe ma vie dans les angoisses de la misère, 0 ayant à peine de quoi nourrir mes enfants, tandis que le seigneur âe » ce village, qui demeure ici près, dans ce beau domaine, n'a rien à » faire qu'à se promener dans des carrosses dorés au milieu de ses fils » et de ses filles, qui sont élevés dans toutes les recherches du luxe et 9 de la délicatesse.

2) — C'est vraiment pitoyable, mon honnête ami, répondit la fée, et 0 Je suis prête à faire tout ce qui dépendra de moi pour vous aider, toi x> et tes semblables, à sortir de cette détresse. Faut-il détruire d'un coup » de ma baguette ces brillants équipages, ces somptueux habits et ces » mets délicats, dont l'existence, si voisine de ta misère, te trfesse et » t'afflige?

D — Puisque vous êtes si obligeante, reprit John dans la joie de son » cœur, il vaudrait mieux tout d'un temps anéantir toutes les richesses; n car si vous vous borniez à appauvrir mon riche voisin, il aurait re- » cours à ses amis, qui viendraient à son aide; il me semble qu'il ne » vous en coûterait pas davantage de rendre la ruine complète. Ainsi » donc, je vous en prie; un coup de baguette qui extirpe la racine » malfaisante avec ses rejetons. »

La malicieuse fée consent à cette demande. Il faut voir alors quelle grêle de maux de toutes sortes pleut sur le pauvre homme, qui, croyant atteindre seulement ses ennemis les riches, s'est perdu lui-même en les perdant. Lui et ses enfants, n'ayant plus, comme on dit, de débouchés pour leur travail, tombent dans l'inactivité, et, par une conséquence immédiate pour des gens de cette sorte, dans la misère et la souffrance. Ils ont la vigueur du corps, de la bonne volonté, de l'intelligence, du génie même, si l'on veut : mais qu'en faire? Le riche, à qui il est défendu de se livrer à tous les caprices de son imagination, à toutes les fantaisies de sa nature, réduit à l'usage des choses de première nécessité, obligé d'être sage, tempérant, moral, ne demande plus à l'ouvrier qu'un service fort mitigé. Toute industrie se ralentit, s'amoindrit, ou s'immobilise; la production diminue; et tandis que le riche peut encore vivre, le pauvre meurt de faim. John voit ses enfants, congédiés des ateha^s et des manufactures, lui retombe!* sur les bras, faute d'ouvrage; et lui-même n'est plus employé que trois jours sur six, parce que le seigneur, n'ayant plus besoin d'un si grand revenu, ne fait plus cultiver que la moitié de ses terres. )otan Hopkms court bien vite vers la fée, et, rétractant son souhait tèmèt^i^«^^^^ plie de rétablir les choses dans leur ancien état.

Voilà donc la morale du Conte! Que le peuple n^ ,^^^^^^^

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