LIVR. TOM. I
sas APPENDICE AUX TROIS DISCOURS.
du luxe des riches; mais qu'au contraire tous les prolétaires, jusqu'au plus délaissé, jusqu'au malheureux qu'on porte sur une civière mourir a l'hôpital, se disent, en voyant les équipages et les laquais brodés, et les maltresses parées, et les palais et les hôtels, et en pensant aux orgies tristes ou joyeuses qui s'y passent : a Voilà nos bienfaiteurs et la source de notre existence. Tout cela est providentiellement uni à notre destinée. Si ces riches se reliraient de nous, il nous faudrait mourir; si ce luxe qui nous blesse cessait, la vie à l'instant même s'arrêterait pour nous. Ce luxe, insensés que nous sommes, c'est notre corne d'abondance, c'est la terre où nous plantons nos racines. Au lieu de le haïr, nous devrions le bénir et l'aimer, car c'est par lui que Dieu nous donne notre pain quotidien. Ce n'est pas de la jalousie, mais de le reconnaissance que nous devcMis à ceux qui dépensent et jouissent afin de nous faire travailler. Dieu a arrangé immuablement les choses de cette façon, et la religion c'est de le bénir pour nous avoir permis de nous chauffer au soleil bienfaisant des riches. »
Oh I la belle science, qui fait si bien concevoir la chaîne qui unit l'existence des uns à celle des autres! 11 a fallu un bien grand génie aux économistes pour découvrir de pareilles vérités; il leur a fallu une observation bien profonde et une bien haute philosophie pour pénétrer jusque-là dans la nature des choses 1 Vraiment, la science qui apprend cela, et qui ne va pas au-delà, est parfaite et accomplie; elle voit clairement que ceux qui ne possèdent pas les instruments de travail mmi dans la dépendance absolue de ceux qui les possèdent, et que, par conséquent, si les seuls consommateurs libres ne veulent pas consommer ou sont empêchés de consommer, les auires, cessant de travailler, meurent de faim. Oh! l'admirable science, je le répète, qui explique le fait par le fait, et qui, aux souffrants du monde, répond comme le médecin de Molière : « Voilà pourquoi votre fille est muette! »
Eh bien ! oui, savants économistes, et vous aussi, aimables dames qui mettez si proprement l'Économie Politique en Contes, il est certain que , c'est la consommation des riches, ou, pour parler avec précision, de oeux qui possèdent les instruments de travail, qui fait vivre ceux qui ne possèdent pas ces instruments.
Mais, s'il en est ainsi, vous avez eu grand tort d'ériger eu axiome que la predueiiosi est réglée par la consonmaiion. Vous auriez dû dire que la prodsêcUon est uniquement réglée par la consommation des ridies. La production, en effet, ne peut en aucune façon relever de la consommation des ouvriers, puisque cette dernière, qui se traduit par une augmentation de production, et partant de travail, dépend entièrement de l'occupation mémede ces ouvriers. Votre John Hopkins aurait beau vouloir consommer et produire pour sa consommation personnelle, après que la fée a réalisé son souhait ; il ne saurait 7 parvenir, malgré tout son
besoin et tous ses efforts; et si son seigneur n'avaii pas encore besoin de lui, le pauvre homme ne serait^ même pas employé trois jours de la semaine sur six. Ainsi elle est grande, elle est grossière, Terreur que rÉcole Anglaise a formulée parées mots : « La production est toujours » en rapport avec la consommation; toujours elle se trouve réglée par x> cette dernière, b
Nous irons donc plus loin que vous, et nous dirons que la souffrance des classes iuférieures tient fondamentalement à ce que les riches, ces consommateurs par la grâce de Dieu, ne consomment pas assez, ou bien, si vous voulez, à ce qu'il n'y a pas assez de riches pour activer la production. Comment moins d'un million de consommateurs de ce genre, qui existent en France, suffiraient-ils au besoin d'activité de plus de trente millions d'hommes, qui n'ont la permission de se servir des instruments de travail, qu'autant que les autres en demandent remploi et en profitent?
Économistes, les ouvriers et les pauvres sont hê paroBUes des rieha : voilà ce qui est, voilà ce que vous avez pressenti, quoique vous n'ayez pas osé le dire dans la formule que nous venons de citer, et qui est la base de toute votre science babillarde et menteuse. Pourtant, vous l'avez pressenti; car toute votre sollicitude, toute votre pitié pour les souffrances des pauvres et des ouvriers, vous ont fait tourner les regards vers la classe des riches. Qu'avez-vous donc découvert, que pou viez-vous découvrir pour remédier à ces souffrances? Hélas 1 toutes les analyses de l'École Anglaise n'aboutissent, en définitive, qu'à prêcher l'immoralité des excès et le vice aux classes élevées, l'immoralité de rd)négation et la souffrance aux classes inférieures.
Pourquoi ces mêmes éconcnnistes qui, dans la question du luxe, ont si bien vu que l'existence de l'ouvrier et du pauvre était liée an luxe des riches, ont-ils formulé comme ils ont fait, c'est-ànlire sans aucune précision, la loi qui règle la producti(m?
C'est qu'occupés du présent qu'ils avaient sous les yeux, ils ne se sont jamais douté que ce présent pourrait changer. Pour nous, comme nous Vavons déjà dit, ce qui embrasse la série des évolutions de l'Humanité, ce qui arrive jusqu'à atteindre la loi du développement successif des phénomènes, voil^ seulement ce que nous appelons la science : tout ee qui n'est pas cela, tout ce qui n'est pas fondé sur une métaphysique assez profonde pour embrasser à la fois le passé, ou plutAtles divers passés, le présent et l'avenir des faits économiques, ne mérite pas un pareil nom. Eux, au contraire, le présent, pris isolément et en luiHBiôme, les a aveuglés, éblouis, extasiés. Satisfaits de voir les rouages et l'enchatnement de ce présent, ils se sont imaginé que ces rouages demeureraient toujours les mêmes. Il semble quOi dam leur puériV oonlm-
tement d'ayoir expliqué le fait présent, ils auraient été ffllchés qa'un avenir meilleur, ou même l'espoir consolateur d'un tel avenir, vint obscurcir la valeur de leur découverte et faire soupçonner leur génie de n'avoir pas atteint du premier coup le fond des choses. Ne concevant donc pas qu'il puisse jamais y avoir aucun changement dans la constitution de la société sous le rapport de la propriété ou de l'usage des instruments de travail, ils ont hardiment et sans hésiter émis leur formule : « La production est réglée par la consommation. •
Cest ainsi qu'à leur suite madame Marcet, quand elle raconte que le seigneur de John Hopkins, gêné par la loi somptuaire, se décida à laisser la moitié de ses terres en friche, ce qui 6ta au pauvre John trois jours de travail sur six, ne se doute pas que son argument puisse souffrir l'ombre d'une objection, et qu'on puisse lui demander: «Est-ce que le seigneur sera toujours libre de laisser ses terres en friche? et si John et les enfants de John, c'est-à-dire l'universalité du peuple, ne voulaient pas souffrir de tels caprices, et voulaient que ce que Dieu a créé pour produire produisit, les choses ne changeraient-elles pas beaucoup d'aspect, et la solution serait-elle toujours aussi fatale à John? »
Persuadés, donc, de l'immuabilité des choses humaines, les économistes auraient cru alonger fort inutilement leur discours en disant que la production est, en définitive, uniquement réglée par la consommation des riches. A quoi servait, suivant eux, de mentionner les riches en cette affaire? Riches et pauvres, capitalistes et ouvriers, propriétaires des instniments de travail et prolétaires, n'avaient-ils pas, sous le rapport de la production et de la consommation, un sort commun, une Blême fortune? Qu'importait que les uns dépendissent des autres, puisqu'ils étaient liés ensemble d'un lien indissoluble, comme les membres •et l'estomac dansla fable de Ménénius Agrippa, d'un lien qui devait durer toujours et qui paraissait être de l'essence même de la société? Les économistes ont trouvé leur formule beaucoup plus brève, plus expéditive^ moins chargée d'éléments étrangers à la question, et parla même plus élégante, en opposant la consommation, prise en général et d'une façon tout abstraite, à la production, considérée de la même manière, et en ne distinguant* sous ce rapport, dans la société, que deux classes, les producteurs et les consommateurs.
Mais nous, qui ne tenons pas à cette élégance, rétablissons les choses dans leur vérité, et disons (ce qui d'ailleurs ne sera pas contredit par rËcole Anglsttse, puisque c'est sa pensée, que seulement elle n'a pas cru devoir exprimer, parce qu'elle n'en sentait pas l'importance) disons que kf production relève uniquement de la consommation de ceux fm^poêsidemt ,le$ imirumeniè.de travail; ce qui nous conduit directe-
ment à eette eonclasion : que la production n'est si limitée encore au^ jourihui, que parce qu'elle est uniquement dépendante de la consommation (Fun petit nombre.
Voyez alors quelle série de conséquences découlent de cette substitution d'une formule précise et vraie à une formule incomplète et fausse!
Gomme je ne feis que répéter ici des idées déjà émises et démontrées par un autre (1), je n'éprouve aucun embarras à dire que tout l'aspect de la science économique change par cette seule substitution.
En effet, si la production aujourd'hui est uniquement réglée par la consommation des riches, alors tout ce que l'École Anglaise a dit sur la limite de la production se trouve absurde pour toute autre hypothèse que le présent actuel. On nous a donné comme absolu et nécessaire ce qui n'était que le résultat nécessaire d'une condition peut-être passagère et transitoire. Alors la loi de Malthus se trouve aussi fausse qu'elle est cruelle (2). Or la loi de Malthus est le résume et la quintessence de toute TËconomie Politique Anglaise. C'est la proposition finale; c'est avec elle que l'on mure la porte du présent, et que l'on écrit sur nous l'inscription fatale : Lasciate ogni speranta. L'Économie Politique Anglaise renfermait donc en elle-même, sans s'en apercevoir, sa propre négation. Si l'on nous dit : « La production est limitée, » nous répondrons : a C'est que la production est uniquement réglée aujourd'hui » par la consommation des riches. » C'est vous qui l'avez démontré, économistes. Ainsi, libre à nous, en vertu même de vos démonstrations, de renaître à l'espoir. Nous sortons du labyrinthe et de la caverne obscure où l'on prétendait nous enfermer à jamais au nom de je ne sais^quel fatum, de je ne sais quelle décision infâme de la Providence, que l'on avait bien l'insolence d'appeler du grand nom de justice divine, de fhéodicée immuable. Un rayon moins sombre illumine à nos yeux l'avenir, et nous fait supporter le présent : car nous nous sentonb échappés au monstre qui, disait-on, devait dévorer éternellement la dîme de nos plus belles espérances. Notre chétive production d'aujourd'hui, notre dénûment de tant de biens que les instruments de travail déjà créés, tout bornés qu'ils soient aujourd'hui, ne demandent qu'à produire, cette misère cause à son tour de tant de maux, tient à notre ignorance, à notre mauvaise association ; elle tient à ce que le désir, source véritable de la production, n'est pas et ne peut pas être éveillé chez tant de millions de prolétaires qui ne possèdent pas les
(I) Ckmn d'Économie poiitique fait à T Athénée de MarseiUe, par j^]. ^s l^B*^^^^* ^^ recueilli dans les colonnes du Peuple Souverain ( mois de mare et ^v^ .« v^^*
(i) Fausse sous le rapport do la production , elle n'est pas m^V^ ^s^^ »*w^ autre aspect, c'est-à-dire sous le rapport de la population Nous l^ ^^ î^ ^««o^*^'^''^^" ciblement, si c'était ici le lieu de cet examen. ^^<\v
instruments de trayail, et qui, par conséquent, obligés qu'ils sont de payer une dtme à leurs seigneurs, dîme qui ne leur laisse que leur stricte existence, n'ont aucun intérêt et aucun moyen de produire davantage qu'ils ne produisent; elle tient à ce que la production est uniquement réglée par la consommation d'un petit nombre, au lieu de l'être par les désirs, les besoins et la consommation de tous. N'accusons pas la Nature de notre misère; nous ressemblerions au sauvage qui accuserait sa terre d'Amérique ou de la Nouvelle-Hollande de ne pas lui avoir fourni la source des richesses qu'il verrait chez nous. Les richesses sont le produit direct du génie humain et de l'organisation des sociétés. Quand nous saurons nous mieux associer, quand nous songerons à mettre les instruments de travail dans la main du travailleur, au lieu d'en faire un privilège, nous verrons la production s'accroître d'une façon prodigieuse. Il n'y a pas une seule des sources de la production qui ne soit indéfiniment féconde.
Mais je m'aperçois qu'à propos des théories Anglaises, je me laisse aller à aborder cette Science nouvelle dont je parlais en commençant cet article. Il faudrait un volume pour discourir avec quelque utilité des huit ou dix Contes de madame Harcet. Je voulais parler de tous, et je me vois forcé de m'arrêter au premier : tous pourraient servir à montrer le faible des aphorismes de la fameuse science et à réduire à leur valeur les démonstrations de cette prétendue géométrie du monde social. Nous ne croyons pas, au reste, que ces sortes de livres, où l'Économie Anglaise se produit sous des formes en elles-mêmes fort peu amusantes, puissent avoir aucun succès en France; et vraiment nous ne voyons pas quelle utilité il peut y avoir à les traduire. La France est trop avancée dans la carrière politique, elle est trop imprégnée des idées de sa sublime Révolution, pour que les grêles et stériles principes de l'économisme anglais y prospèrent. Ces théories ne sont pas nées chez elle, et elles ne pouvaient y nattre; elles y ont été importées, et elles y ont dépéri presque à l'instant où on les a débarquées. A quoi t)on les répandre parmi le peuple, qui les repousserait avec son bon sens et son cœur, quand elles n'ont déjà plus un seul théoricieo pour les soutenir, et quand l'héritier de M. Say au Collège de France, le professeur doctrinaire (t) appelé des bords du Rhin pour nous catéchiser, les remet lui-même complètement en doute, depuis le premier mot jusqu'au dernier, en déclarant (ce sont ses termes) que laqueUùmdu salaire est la question du siècle. Si la question du salaire est une question, en vérité l'Économie Politique de Smith et de ses disciples n'est pas une science.
(Ij M. de Rossi.
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