CHAPITRE I
La France est nlneiie.
Napoléon tirait sa force indirectement de ce qui l'avait précédé, c'est-à-dire des principes d'éternelle vérité proclamés avant lui, et de rénergie développée pour soutenir ces principes. Il avait renfermé, il est vrai, le fleuve dans des rives, et il avait même fait tous ses efforts pour le tarir; mais le fleuve coulait encore. Nous avons conservé les rives, mais nous avons détourné le fleuve. Comment voulez-vous que nous soyons grands dans le monde et vivants chez nous d'une vie véritable? Les petits enfants se jouent aiyourd'hui sur ce lit desséché où la Vie autrefois coulait à pleins bords.
Nous n'avons rien repris de ce qui fit fondamentalement^^ ^^^^^ ^^ Napoléon. Nous n'avons pas su nous retremper aux sq^^c^s Vwe^, en transformant en nous le passé pour le conduire à sa Cc^v^Au^*^^*
Napoléon vaincu, nous sommes restes dans la fom\^ ^ •a^^^^^^^c^ y Joignant le mélange adultère des mœurs et de la C^v^* .l^^VS*^^?"^^^ rivaux, de nos vainqueurs, du peuple Anglais. L'égJ^^%^^ •^^tstfs^^ ^^
iia APPENDICE AUX TROIS DISCOURS.
Fargent, k mercantUisiiM, nom ont envdif»; et pourtant nom avons conservé de FBnpire tout ce que nous avons pu. Nous sommes encore des sddats, mais des soldats emîdMs ou qui veulent s'enrichir. Ou bien nous sommes des marchands, mais des marchands encore par trop gnerriers. l^s soldats qui aiment l'argent sont de mauvais soldats. Dc^ maf«faaii4B qui rêvent un peu de gloire sont aussi de mauvais marchands. Vailieiun des soldats, ou des marchands, ce n'est pas on peuple; ce n'est pas surtout la France.
Gomment, ne nous étant pas transformés et régénérés nous-mêmes, mais nous étant corrompus et ayant dégénéré, aurions-nous pu, d'une façon quelconque, réparer notre défoite? Nous sommes donc restés vaincus.
Il vient de temps en temps des coups de foudre qui, forçant nos gouvernants à s'aplatir jusqu'à terre devant l'étranger, montrent à la France indignée l'humiliation où elle est réduite. Alors nous nous réveillons, et nous demandons ce que sont devenues dans nos mains la gloire et l'influence de la grande nation. Nous cherchons nos alliés en Europe. Nous supputons les éventualités de guerre. Toujours nous retrouvons en nous te caractère indélébile de notre Révolution. Mais cette Révolution sans suite et sans conclusion, quel caractère nouveau a-t-elle aux yeux des autres peuples? Nous nous retrouvons seuls, comme après Waterloo.
Par les foutes du pouvoir, par les fautes aussi de la presse, toutes les nations voient encore en aous les Français de l'Empire, moins la force et l'unité compacte de l'Empire. Elles voient en nous un peuple anarchique, mais toujours remuant et conquérant. Elles se rappellent Louis XIV et Napoléon. Nous n'avons pas changé de nature; la France ne s'est pas compris de mission nouvelle, et n'a pas expliqué aux autres pe«|ile8 qu'ens' se concevait une autre mission.
GHAPItaB u.
Ob sont no« aUJés?
OÙ sont, je le demande, où sont nos alliés? Où sont les peuples vilH*ant à l'unisson de la France? Noos sommes seuls, encore une fois, seuls comme après Waterloo; mais nous ne sommes pas unis par le despotisme comme sous l'Empire.
J'ouvre les journaux, et je lis : a L'Allemagne libérale vient de faire 9 entendre de nouveau sa voix, étouffée pendant plus d'un an par les B clameurs du parti ultra-Teutonique. Elle ose enfin protester contre
APPENftlCfc: AUX TKOIS. DISGOCRS. 41^
» la politique funesie dans laquelle on a entraîné ce noble pays en ré- » Yeillant dee baines insensées contre la France. Bile vient de fonder 0 un organe [\eL Gaxeth BhéniUe) afin de réunir ses forces éparses et » d'éclairer la nation surses véritables intérêts en combattant les feuilles D qui, comme la Gazette de la Haute- Allemagne, allaient jusqu'à vou«- » loir rayer la discussion des affaires françaises de leurs colonnes^ » La Franee, disaient-elles, ne mérite pas plus notre attention que k D Japon ou la Ccdifbmie. Déclaration accueillie par les applaudisse-- » ments frénétiques de tous les esprits rétrogrades de la Germa-- » nie {i).»
Le peuple allemand est donc encore notre ennemi ! ! !
Cest la faute de ce peuple, dites-vous. Mais n'est-ce pas aussi là fhute de la France, des gouvernants de fa France, dies puMicistes de )a France?
Admirons, il y a de quoi! notre influence actuelle sur TAIlemagm! Après bientôt trente ans, l'Allemagne est encore en proie à cette > réaction contre la France qui la souleva tout entière, et qui, divisant FEu^ rope centrale en deux corps ennemis, caosa la* défaite de Napoléon et le triomphe de& rois coalisés, le* triomf^e du* Nord, le triomphe de la Russie et de l'Angleterre. Trente ans n'ont pas guéri cette plaie de la civilisation, la guerre civile de la France et de l'Allemagne. Car e'eslf^ comme on Ta dit justement, une véritable guerre cimle que celle des deux peufdes qui doivent constituer FHumanilé, en lui donnant, twa le Midi, et l'autre le Nord. Cest une guerre civile que la lutte des deux grandes familles humaines dont la civilisation s'est faite en comninn par des hommes généraux et appartenant autant à l'un des deux pays qu'à l'autre, tels que Charlemagne, Leibnits, et Fréd(^ric-le*6rand.
Ainsi non seulement, au nord, tout l'édifice de Napoléon est ren-^ versé , non seulement la Pologne n'existe plus ; mais l'Allemagne est encore aujount'hui anti-Française, comme en 1815, trompée qu'eite est par le parti ultra^Teutooique I Qui a fait ce mal, qui a perpétué l'antagonisme de l'Allemagne et de ta France? Sans doute ce sont, en première ligne, les gouvernements do Nord. Hais ne leur avons-noue pas prêté aida? La politique arriérée de nos publicistes, vivant toujours dans limitation du passé, n'a<-t>-elle pas admirablement servi leur astuce?* Cette politique tûute simple et toute puérile (je répète ce que j'écrivais il y a quinze ans), a qui de tous les rapports entre les nations » n'observe que la proportion des canons et des soldats et les lignes de ») frontières, et dont toute la science se borne à décou^tir «^^ ^^ ^^^^ » des fleuves et de» montagnes (2), » celte politique, rvfOÇ^ft^^ î»ia\*-
(i) Le Siècle, Numéro du 8 février 1842.
(2) Voyez, dans ce Volume, rarticle sur VUnion Europ^çy^ \e ^^^^^'**''^* **^»
Politiqttes, Quatrième Parlie. *<^ C^
gablement dans nos journaux depuis trente ans, sans aucune vue non. velle, peut admirer à son aise aujourd'hui les fruits qu'elle a semés. K VAliemagne est restée politiquement ce qu'elle était en 1815, le prétexte de la France et de son ambition, exploité babilement par les rois, en est cause. Hais l'Allemagne, en outre, est demeurée dans les mêmes sentiments de riTalité relativement à la France qu'au moment où, à la voix de ses poètes et de ses philosophes, ses Landwerhs s'or— ganisaient. Seulement elle n'avait pas de Marseillaise alors; les nobles chants de Kœrner n'étaient pas assez populaires : elle a aujourd'hui la chanson de Becker, la chanson des bords du Rhin. Voilà ce que la politique des bords du Rhin, la politique qui réduit la mission de la France à reprendre les bords du Rhin, a produit. Voilà le résultat de trente ans de paix. 0 pitié! Sans doute il se trouvera en Allemagne quelques nobles esprits pour dire à leurs concitoyens, comme la feuille nouvelle qui ou prolester contre l'ultra-Teutonisme : c Apparemment » les Français ne sont pas mus par le désir d'un agrandissement pure- » ment territorial. Ils ne veulent pas cette glèbe de terre que nous ha» » bitons; ils désirent s'adjoindre les hommes, et cela uniquement pour » augmenter les forces avec lesquelles ils défendent les principes qu'ils » représentent en Europe. Pour repousser efOcacement ces préten- » tiens, il ne faut donc pas que nous nous cramponnions de notre côté » à cette glèbe; il faut arranger chez nous les choses de manière à ce » que les Français voient que nous pratiquons aussi des principes qui, » loin d'être hostiles et dangereux aux leurs, leur servent de défense » et d'appui (I). » Oui, il se trouve encore en Allemagne quelques es* prits pour comprendre l'œuvre de la France; mais il s'en trouve en bien plus grand nombre pour dire que la France est l'ennemie de l'Ai* lemagne, et il se trouve des multitudes pour le croire.
Où sont donc nos alliés? Ils ne sont pas au nord : sonirils à l'est? Les Suisses sont-ils pleins d'enthousiasme pour la France? Cette fois, ce ne sont pas nos publicistes qui ont fait le mal; ce sont nos gouvernants. Profitant de ce que la Suisse, à titre de république, est peu agréable aux monarchies du uord, et mal venue de la Sainte^Alliance, ils ont déployé à son égard leur manie d'imiter Napoléon. Là H. Thiers a eu carte blanche : il s'agissait d'un peuple républicain. Faire perdre à la nation de Guillaume Tell le sentiment d'elle-même et la sympatiiie pour la France, voilà une belle œuvre!
Où sont nos alliés? J'ai beau les chercher, je ne les vois plus. L'Italie et l'Espagne, jointes à la France, formaient l'Europe Sud-Occidentale de Louis XIV et de Napoléon. L'Italie est retombée sous le joug autri*chien et sous l'empire des moines; elle se pourrit dans l'esclavage et
(1) Gazette Wiàiane. Voyez Le Siéde, du S féTrîer.
dans rabrutissement. Mais TEspagne, cfb'avons-nous fait pour cimenter avec elle nos liens de famille? On a continué à suivre avec elle la politique de famille de Louis XIY et de Napoléon. Je ne voudrais pas d'autre preuve que la France n'a pas su se régénérer depuis l'Empire, que celle-ci : la politique de Napoléon , dans sa forme, est encore, depuis vingt-cinq ans, la politique suivie constamment à l'égard de l'Espagne. Et que de maux pour l'Espagne sont sortis de cette influence de la France ainsi dirigée! Que de fois l'imitation de Louis XIV et de Napoléon, d'abord sous la Restauration, ensuite sous la quasi-Restauration, est venue outrager l'Espagne, et la blesser dans toutes les sources de sa vie, dans tous ses sentiments, dans tous ses intérêts. Sans doute là, comme en Allemagne, il se trouvera quelque esprit éclairé pour défendre la France, pour dire aux Espagnols que la nation française n'est pour rien dans cette politique astucieuse, machiavélique, et en résultat aussi funeste à la France qu'elle est inique, rétrograde, et absurde. Il se trouvera aux Cortès un sénateur pour dire : «Quel intérêt a la Nation Française, ce peuple magnanime, cette na- » tion généreuse, où s'élaborent toutes les idées, et qui transmet au 0 monde entier les pensées qui doivent servir de base à la conduite des o hommes politiques; quel intérêt a la France à ce que le système des » alliances dynastiques, dont le caractère est de constituer Isl politique 0 personnelle des princes au lieu et place de la politique des nations, se » perpétue de génération en génération , comme par le passé? La » France en est-elle donc encore à Louis XIV, ou est-elle revenue à » supporter le despotisme de Napoléon? C'est en France qu'est le » grand atelier des idées , noble et glorieuse prérogative de cette » grande nation 1 Ce que veut la France, c'est que nous soyons libres, » heureux, indépendants; et si quelque chose s'oppose à cela, ce n'est x> assurément pas la volonté du peuple Français (1). » Mais pour un Espagnol qui comprend la distinction entre la France et ceux qui la gouvernent, combien ne sauraient la saisir! combien jugent la France aux oeuvres malfaisantes de ses gouvernants 1 Là aussi nous avons perdu l'enthousiasme; et, l'Espagne, au lieu de se dire qu'elle est naturellement où est la France, nous craint, s'efforce vainement de nous comprendre, et se retire dans son propre cœur.
Cherchez donc nos alliés naturels sous toutes les aires de vent. Vous ne les trouverez sous aucune. Nous sommes bien seuls, seuls comme après Waterloo!
(1) Discours de M. Marliani au Sénat Espagnol, séance du 17 janvier 1842.
CHAPITRB m.
La France desceid cbaqne jour u dcjgré.
Un écrivain, qui n'est pas placé précisénnent an mèrne point de Tae que nous, faisait entendre dernièrement, sur la situation actuelle de la France, une plainte énergique et sincère. En voici quelques passages :
o Si les hommes qui observent attentivement ce pays s'accordent » encore sur quelque chose, c'est pour reconnaître parmi nous plu- » sieurs des signes qui marquent le dépérissement d'une société. Mai- » gré cela , la France ne croît pas à la mort. Elle se rit de ses pro- » phèies. Est-ce légèreté, imprévoyance, ou instinct profond de » l'avenir?...
x> Il est une réflexion qui devrait nous réveiller de notre stupeur. La » famille des peuples à laquelle nous appartenons étroitement par le » sang et l'origine, comprend l'Espagne, l'Italie, la France. De ces trois » sœurs, les deux premières sont dans le tombeau. La France seule » i^urvit, qui, à son tour, commence à pâlir, pendant que la race Slave » et la Germanique aspirent, de son vivant, à essayer sur leurs têtes la » couronne de la civilisation. Je vois la Russie marcher à la conquête x» du Bosphore, TAngieterre à celle de la Haute-Asie; la France, par m l'Algérie, à la conquête du désert. N'y a-t-il rien dans tout cela qui » vous donne à penser?
» Pour moi, ce qu'il m'est impossible de pardonner aux hommes qui » ont régi ce pays depuis 1830, est de n'avoir pas vu que le danger » n'était pas la fièvre de la liberté, mais l'affaissement de l'Etat. Us ont » été troublés par le bruit de la rue; ils n'ont plus vu l'Europe. L'é- » meute leur a caché le monde...
B Ahl je le vois bien; nous détournons avec horreur les yeux de notre » blessure. Nous ne pouvons souffrir que l'on nous en parle, quoique » le seul moyen de la guérir soit de la faire toucher du doigt. Celte i> blessure, la voici : la bataille de la Révolution Française a duré trente 0 ans; victorieux au commencement et pendant presque toute la durée i> de l'action , nous avons perdu la journée vers le dernier moments D Cette bataille séculaire ressemble à celle de Waterloo, heureuse, » glorieuse, jusqu'à la dernière minute; mais c'est cette iftinute qui » décide de tout...
» De là une double conséquence, une vie fausse au dedans et au de- » hors. On a gagné le principe de liberté intérieure ; mais l'indépen- » dance extérieure manque pour qu'on puisse l'exercer. Le même p peuple est à la fois triomphant et brisé. On est libre, et l'on est en-
» fermé dans un cercle de fer. On est libre, et l'on s'étonne de ne pou- » ¥oir marcher. On est libre, et Ton ne peut respirer. Comme le gou- » vemement, dans ses relations avec les États voisins, i^encontre partout D cet héritage de la défaite, que cet obstacle Tentrave à chaque pas, » on croit bientôt que lui seul a tout fait, et qu'il contient tout le mal. » Vainement on lui crie de porter la tète hante, sans penser que le pays » traîne au pied le tronçon de sa chaîne. Dans cette impuissance triom- » phante, peu à peu une sourde fureur s'empare des esprits; de la » faiblesse de l'Etat naissent mille sectes qui se dévorent mutuellement. )> Beaucoup d'hommes, perdant l'antique respect pour leur pays, per- » dent en même temps le respect pour eux-mêmes. A mesure que la » fierté du citoyen ne les protège plus, ils s'affaissent moralement et » se dégradent de leurs propres mains. D'autres qui, plus énergiques, » eussent été capables de servir la fortune publique, ne trouvant à sa » place qu'un fantôme, se rejettent avec frénésie dans la poursuite de f> la fortune privée> et se proclament insolemment rois de cette socié^ » morte.
» Comme on sent en toutes choses une force cachée qui poœse au » déclin , les volontés usées se démettent devant elle, en sorte que la » fatalité , déguisée sous d'autres noms, est le dogme qui régit les es- D prits; d'où il résulte que plus les cœurs sont faibles, |dus on parle de » la force des choses. En même temps, plus le mal s'aggrave, plus on » cherche de petits remèdes. Tout se déprave. La situation fausse du » pays altère rintelHgence de chaque individu... Je ne sais quoi de » louche, de frauduleux, se glisse dans les relations les plus simples : n conscience, pensée, génie, deviennent une marchandise avariée dont f> on trafique impunément On remarque que les écrivains montrent » une corruption plus savante, plus audacieuse, que celle des hommes » vieillis sous le harnais; dans la crainte de passer pour rêveurs, ils se 0 hâtent de se montrer pratiquesen montrant tous leurs vices. Chaque » homme n'a plus alors qu'une seule affaire, qui est tie ne proclamer » aucun principe, de ne donner aucun otage à la vérité, de ne laisser » en arrière aucune théorie qui puisse un jour se relever contre lui. n Chacun efface la trace de ses pas, et retourne en tous sens ses maximes, » comme le voleur des bœufs sacrés qui faisait marcher ses troupeaux ») à reculons. Le mensonge entrant ainsi, de plus en plus, au cœur du » pays, on voit un peuple entier qui commence à chanceler et à défail- » lir, comme s'il avait été empoisonné au grand jour. A mesure que » l'État, ainsi déprimé, va en s'afbissant, tous les individus sont subi- » tement rapetisses. Au lieu de puiser la force dans la société, on s'atn ténue,ons'étïerveàson souffle cadavéreux. Le pouvoir, loin>de vôns » grandir, vous rabaisse; ralUance,1oin de vous fortifier, Vousdélràlt; oet pour dernière marque de dégénération sociale, il arrive que
0 rhomme est d*autant plus faible, plus pelit, plus inéchaut^ qu'il est n moins seul.
» Cependant la liberté, dont on a rétabli le principe, continue d*ob- 0 séder les intelligences qui la poursuivent vainement au milieu d'un n tel ordre de choses; et, dans cette recherche de l'impoesîble, on 0 achève de perdre de vue TÉtat... On change incessamment le visage B et le nom de ceux qui gouvernent; et le pays roule ainsi dans une » roue infernale, hors de laquelle il n'aperçoit point d'issue. Que de- » vient alors le pouvoir? Il voit le mal de plus près, et désespère de le » guérir; sans lendemain, privé de la satisfaction que donnent les » grands desseins, il ne lui reste qu'à jouir hâtivement, et à se repaitre » de lui-même. De là le spectacle d'une poignée d'hommes se dispu- » tant, les uns après les autres, dans le vide, Tautorilé pour rautorité; » n'ayant d'autre projet arrêté que de s'enivrer à leur tour à la même » coupe; toujours prêts d'ailleurs à se déchaîner les uns contre les » autres, ou à s'unir étroitement, selon le besoin; ne colorant plus 0 même d'aucune apt>arence les brigues, les ligues, les convoitises » empoisonnées...
D Si je ne veux pas fermer les yeux à la lumière du jour, je ne puis » m'empêcher de voir clairement que la France descend chaque jour » un degré. De loin à loin elle s'arrête, comme frappée de stupeur. 0 Elle rejnonte précipitamment de quelques pas ; mais la force des D faits acceptés, consentis, l'entraîne; et, chaque année, le lient devient » plus difOcile à rompre, en sorte que les amis de ce pays commen- » cent à douter de ses destinées. Dans les pays étrangers, il arrive quelle quefois que les peuples ne voient plus son drapeau que comme le 9 pavillon d'un bâtiment qui, ouvert dans ses œuvres vives, sombre » en plein calme. Et si quelqu'un jette le cri de détresse, il devient » importun et au pouvoir et à l'opinion qui sommeillent. Cependant, » je le jure, ce chemin est celui de Tablme. Il faut avoir le cœur d'en » sortir, ou cesser d'être. •
CHAPlTtE IV.
LiTOIx de la France.
Biais comment en sortir, de ce chemin qui conduit à V abîme? L'écrivain dont je viens de citer les paroles pensait, en septembre 1840, que c'était par la guerre, en reprenant la frontière du Rhin, en détruisant par répée ce que Tépée a fait, la délimitation actuelle des États de TEurope. II ne se dissimulait pas les périls d'une pareille entreprise.
« Je sais, disait-il', qu'il e&idikngerekix, jusqu'à la mûri, de toucher à ces » traités; mais je sais aussi que nous périssons immanquablement, M si nous ne pouvons en sortir; et je Tois devant nous la vieillesse n prématurée qui s^avance. »
Elle est belle tout entière, la plainte dont je viens de citer un fragment; une éloquence du cœur s'y fait partout sentir. Si vous voulez le témoignage d'un homme sincère, pur, ami de son pays; d'un homme qui, ayant prolongé longtemps sa jeunesse en visitant de nombreuses contrées, puisse vous rendre l'impression du dehors, et qui, ayant conservé au milieu de travaux sévères la virginité de son âme, soit digne d'exprimer la souffrance de l'honneur français ; à la fois poète et savant, aspirant vers l'avenir, et connaissant le passé; lisez, Lecteur, cette élégie sur l'état de la France (1), et, si vous l'avez déjà lue, relisez-la. Dans la tragédie antique, il y a le Chcntr, qui représente le Peuple. Pendant que le drame se développe, conduit par la Fatalité, que les caractères se dessinent, et que les passions individuelles se heurtent, la voix du Peuple, la voix de l'Humanité troublée vient se faire entendre. Une seule passion anime le Chœur : c'est l'amour du vrai, l'amour du beau, l'amour du juste. Hais ce Chœur est incertain, aveugle ; il sent la Fatelité, et ne connaît pas la Providence ; il voit le mal, et ne voit pas le remède ; il flotte entre le passé, le présent, et l'avenir. L'écrit dont je parle a le même caractère : cette plainte amère et touchante, inspirée à un honnête homme par le spectacle que nous avons sons les yeux, c'est le Chœur au milieu du drame actuel de la France.
Je viens de dire le remède que M. Quinet invoquait en septembre 1840 : la guerrel « Le droit publie de 1815, s'écriait-il, pèse sur nous » comme la fatelite, et nous nous amusons à discuter sur le bon ou le » mauvais vouloir de quelques hommes, impuissants comme nous, • parce qu'ils sont, conmie nous, courbés sous le même joug de la dé- » faite 1 Vous dites que la France a perdu sa politique, qu'elle ne sait » où trouver sa voie. Je réponds que, par la nature des choses, cette » politique est tracée d'une manière tout aussi rigoureuse que celle de » l'Angleterre et de la Russie. Ces deux demters pays ne font pas un n mouvement qui ne les rapproche de leur but, la conquête de Oons- » tantinople et des Indes. Pour la France, il ne s'agit pas tent de cono quérir que de s'affranchir, non pas tant de s'accroître que de se ré- » parer; elle ne doit pas faire un mouvement qui ne la mène à la » délivrance du droit public des invasions. Tout ce qui est dans cette » voie est bien, tout ce qui y est contraire est mal. Royautè, républi- » que, juste-milieu, démocratie, bourgeoisie, aristocratie, hommes de » théorie , hommes de pratique , tous ont là-dessus le même intérêt ;
(1) Mil huit cent quinu et Mit huit cent quarante^ par Ed^r Qnioet.
» c'est le peint où leur réûoociliatîpD est forcée, puisque chacœi de U9^ » partis ne sera rien qu'une ombre aussi longtemps qn'tl n*y son » parmi nous qu'une ombre de France» et que nos débute inlérieurs » seront stériles et pour le monde et pour nous-mêmes, tuit que, o d'une manière quelconque, par les négociations ou par la guerre, o nous ne serons. pas relevés du sépulcre de Waterloo. »
Quand M. Quinet disait cela, M. 'Thiers était ministre; on chantait la ManeiUaiêe ; M. Thiers parlait du êomg qui, ofrii mngi-eimq amnùs de ptiiXy bouillonne danê lei veine$.
Hais, deux mois plus tard, M. Thiers était remplacé par M. Guiiot. et H. Quinet s'écriait : a Qa'esi*il arrivé dans un si court iotenralle/ » Nous sommes descendus un degré plus avant dans le fbmi. Nous toujo chons d'un peu phis près à l'abîme ; on dirait qu'on grand suicide » va se consommer. C'est un État qui, frappé à la tête, s'en va comme 9 un homme égarée de contradictions en contradictions, défiant la raio son la plus saine de calculer à l'avance sa nruurcfae, du lever au coa- » cher du soleil*.. Assurément, si quelque ctioae est fait poor étonoen Tf c'est de voir un grand pays regorger d'hommes et de richesses, flo- D rissent par Tagriculture et par l'industrie, plein en quelque sorle de » muscles et de bras, et qui, d'autre part, avec toutes les apparence» de 0 la prospérité et de la force, est incapable de se mouvoir. Qui ïeith » pèche de paraître et d'agir? Comment accorder cette fécondité et » cette stérilité, toutes les marques de la plénitude et tous les signes de » l'affaiblissement? Comment un si grattd développement de forces » physiques et tant de productions maiérieUes ont-ils pour résultat » l'anéantissement de l'influence extérieure? Jamais k France n'a pu 0 nourrir tant de bras : jamais elle n'a compté pour si peu de chose B dans le monde. Pourquoi cela? Parce que si le corps de l'Éiai est » fort, l'âme qui régit tout cela est débile; parce que si la poliiiqiH' » extérieure est ruineuse, c'est que la politique inlérienre l'est ao » même degré ; que l'une est la conséquence de l'autre; qu'on ne peui » blâmer ou approuver la première sans blâmer ou approuver la se- D conde; qu'en un mot, si le pays ne se releva pas de tôitt, c'est qu'en » '1840 son pkis grand mal est au dedans (i).- »
CHi PITRE V.
Une mlnion nouvelle dtos le monde.
Oui, tu as raison, Chœur de la France, notre plus grand nud est a» dedans, ce qui n'empêche pas que tu n'aies dit la vérité quand tuaffir-
(1} Avertissement au Pays, par Bdgar Quinel.
mais antérieurement que notre mal Tient de ce que nous n'avons pas su nous relever du sépulcre de Waterloo.
Hais ce n'est pas la guerre qui nous en relèvera.
Ce n'est pas le passé , ce n'est pas l'Empire, qu'il faut évoquer du tombeau. De pareilles évocations sont impossibles.
C'est l'esprit civilisateur qu'il faut faire redescendre du cielsoiisi^ne autre forme que l'Empire.
Napoléon a quitté la terre, et la gloire et la tyrannie ne peuvent plus sincarner ensemble dans le même bomme.
Elle est passée, passée à jamais, cette période où la Providence permit que Tesprit civilisateur et l'esprit de domination et de conquête pussent battre dans la même poitrine.
Elle est passée aussi pour la France, passée à jamais, cette période d'un glorieux esclavage.
Non, jamais plus le Peuple de la Liberté, de l'Égalité, et de la Fraternité, ne se fera esclave au dedans pour être au dehors despote et conquérant. Tout cela , c'est une chose passée, c'est une œuvre accomplie.
Non, le remède n'est pas là!
Nous serions mailres des bords du Rhin que nous n'en serions pas moins cet «État qui, frappé à la tête, s'en va comme un bomme » ('garé , de contradictions en contradictions , défiant la raison la )) plus saine de calculer d'avance sa marche, du lever au coucher du » soleil. »
Quand une nation a accompli une grande œuvre, si elle ne sait pas ^e renouveler par une œuvre nouvelle, elle languit, dépérit, et finit par s'éclipser de la scène du monde, comme un acteur qui a joué sou rôle.
VouIon&-nous sombrer où tant de peuples, avant nous, ont sombr< ? Il n'y a pour cela qu'une seule chose à faire : c'est de ne pas nous régénérer, c'est de continuer à vivre sur notre passé, sans concevoir pour la France une mission nouvelle dans le monde.
FIN DE l'APPXRDIGE AUX TROIS DISCOURS.