KT EK GÉNÉRAL
Madame de StaëL, dans son livre é$ l' Allemagne ^ parie ainsi de Werther : « Les AllemaDds sont très forts en roanans qui peigoient la i^ie dômes- » tique. Plusieuns de ces romans osériteiit d'être cités; mais ce qui e$i » soM égal et $am pareil, c'est Weriker. On voit là tout ce que le génie » de Gcettie pouvait produire quand il était passionné. L'on dit qu'il » attache maintenant peu de prix à cet ouvrage de sa jeunesse (1). x> L'effervescence d'imagination qui lui inspira presque de l'enthou- » siasme pour laisuidde doit lui paraître maintenant blâmable. Quand tf on est très jeune» ladéigradAtion de l'être u'ayaat en rien commencé^ , » le tombeau ne sembla qu'une image poétique,, qu'un sommeil euvi-
* Ces Considérations furent écrites pour précéder une nouveUe édition de Werther, et elles roulent principalement sur cet ouvrage.
(1) LM Mémoirm de GœMie ont prouié eomMen madâina de fliaël se trooiptil lor sur ce point.
» ronné de flgures à genoux qui nous pleurent II n'en est plus ainsi, » même dès le milieu de la vie ; et Ton apprend alors (tourqaoi la reli- » gion, cette science de Tàme, a mêlé l'horreur du meurtre à l'atteDlat 0 contre soi-même. Gœlhe, néanmoins, aurait grand tort de dédai- » gner l'admirable talent qui se manifeste dans WeriKer. Ce ne sont » pas seulement les souffrances de ramour, mais les maladies de Vin^m- » ginatùm dans notre siècle, dont il a su faire le tableau. Ces ptmsées » qui se pressent dans l'esprit sans qu'on puisse les changer en acte de » la Yolontéy le contraste singulier d'une \ie beaucoup plus monotone » que celle des anciens et d'une existence intérieure beaucoup plus B agitée, causent une sorte d'étourdissement semblable à celui qa*oD » prend sur le bord de l'abîme; et la fatigue même qu'on éprouve^ » après l'avoir long-temps contemplé, peut entraîner h s'y précipiter. » Qœthe a su joindre à cette peinture des inquiétudes de l'âme, si phi-: » losophique dans ses résultats, une fiction simple, mais d'un intérêt » prodigieux (1). »
Ce jugement de madame de Staël est profond et parfait pour l'époque où elle écrivait. En trois ou quatre traits, elle caractérise admirablement l'œuvre de Gœtbe. C'est, dit-elle, la peinture des maladies de l'imagination dans notre siècle; et la cause de ces maladies, elle la trouve dans ces pensées qui nous assiègent, et qui ne peuvent se changer en actes, c'est-à-dire dans le contraste de notre développement intellectuel et sentimental, à nous autres modernes, avec la triste vie a laquelle nous condamne la constitution actuelle de la société. Tout cela, dis-je, est parfait, juste autant que profond. Hais quand madame de Staël écrivait cette page, les maladies d'imagination dont elle voit la peinture dans Werther n'étaient encore qu'au début de leur invasion, pour ainsi dire; un grand nombre d'ouvrages remarquables qui ont la même origine et le même elTet que Werther, et une foule bien plus grande de détestables productions puisées à la même source, n'existaient pas. Plus avancés aujourd'hui, nous devons porter sur ce livre un jugement plus philosophique encore, en le rattachant à toute la littérature contemporaine. Qu'on nous permette donc de compléter, jusqu'à un certain point, et de développer l'opinion de madame de Staël, en citant quelques réflexions que ce sujet nous a inspirées autrefois.
Il y a déjà plusieurs années, nous essayâmes, dans un recueil périodique (2), de caractériser d'une manière générate l'art de notre époque,, et en particulier le genre de poésie dont Werther est le premier modîèle»
Il est trop évident que l'œuvre entière de Byron a la plus grande
(1) De l'Allemagne, part. II, ch. zxyiii.
(•) Bewœ Enei/cUpédique, ISSU «-Voyez le IHsefmrs <mx Artisies, page SI de ce Yolarae.
afGnité avec la partie la plus capitale de l'œuvre de Gœtbe, c'est-à-dire Weriher et Fami : Byron résume en lui ces deux types, et y ajoute encore. La maladie de rimagination que madame de Staël voyait déjà si marquée dans Werther prend dans Byron un caractère plus intense, et sa cause se révèle plus clairement. 11 ne s'agit plus avec lui de désirs ardents mais vagues, de pensées qui se pressent dans l'esprit sans qu'on puisse les réaliser en actes, parce que la vie sociale ne répond pas à l'activité de notre âme. La maladie est plus grande, et ses symptômes plus décidés. A cette simple discordance entre nos sentiments et le monde qui nous entoure, a succédé chez Byron un mépris profond pour toutes les croyances humaines et pour toute religion. Il a fini par douter de Dieu et de toute chose. Ce n'est pas seulement l'incrédulité vulgaire, c'est l'athéisme le plus prononcé qui le dévore. Comparant donc Byron à Gœthe, au milieu de tant d'autres écrivains de notre temps plus ou moins atteints de cet esprit général de doute et de désespoir, nous n'hésitions pas à donner à Byron la supériorité sur Gœthe, comme poëte caractéristique de l'époque; car nous trouvions dans Byron, pour employer une expression même de ce poëte, une plus grande vitalité du poison. Nous disions :
a Depuis que la philosophie du Dix-Huitième Siècle a porté dans fou- » tes les âmes le doute sur toutes les questions de la religion, de la » morale et de la politique, et a ainsi donné naissance à la poésie mélan-o colique de notre époque, deux ou trois génies poétiques tout-à-fait » hors de ligne apparaissent dans chacune des deux grandes régions 0 entre lesquelles se divise l'Europe intellectuelle, c'est-à-dire d'une o part l'Angleterre et l'Allemagne, représentant tout le Nord, et la 9 France qui représente toute la partie sud-occidentale, le domaine » particulier de l'ancienne civilisation romaine. Autour de ces grands » hommes gravitent, comme les planètes autour des soleils, une foule » d'écrivains remarquables mais d'un ordre inférieur. Byron, par la f» nature particulière de son génie, par l'influence immense qu'il a » exercée, par la franchise avec laquelle il a accepté ce rôle de doute D et d'ironie, d'enthousiasme et de spleen, d'espoir sans borne et de » désolation, réservé à la poésie de notre temps, méritera peut-être de 0 la postérité de donner son nom à celte période de l'art : en tout cas, » ses contemporains ont déjà commence à lui rendre cet hommage. » C'est que nul n'a su mieux que lui reproduire, avec une parfaite ori- » gîwlité, l'effet de cette poésie Shakespearienne dont l'Allemagne et D la France sont aujourd'hui plus enthousiastes que l'Angleterre elle- » même. Goethe cependant l'avait précédé de bien des années; mais D Goethe, dans une vie plus calme, se fit une religion de l'art, et l'au- » teur de Werther et de Faust, devenu un demi-dieu pour l'Ailema- B gne; honoré des faveurs des princes, visité par les philosophes, en^
10* LIT a. TOM. I. F' 2$).
» C6DSC par les poëlea^ par les musieieDs, pitfJes pewtres, iiar.kNit le » inoode; disparut pour laisser voir ua gcaôd artiste quîfftffsiflBaii taen- » reux^ et qoi, dans toute la plénitude de sa viei, au IkndiirepnMliike )) la pensée de son siècle» s'amusait à cberobeff^curienseBMit l'iDspira- D tien des âges écoulés ; tandis que^yron, aus prises weù les aidentes » passions-de son cœur et les doutes effrayantade; soaeapril^. en balle 9 à la nxKrala. pédante de Taristooratie et du piotestaotisneie de mm pays^ 0 blessé danç ses affections les plus intimes» eiilé de son Ue^ |>afce que » son il« anti^Jibérale, anti^pbilosopbique, antir'poétiqiiev ne piHivaH » ni restimer comme homme» ni le compreiiire comme cpoêley^ine- )i nantea vie errante de grève en grève^ cherchant le sonveoir de» 0 ruines» voulant vivre de lun^ère» et se re|etaat daas'tia nature,. » commeji»tre(aiS(Rouflseau, totinmebmieiit phUosophe toute sa vrie,; i> ennemi des prêtres» censeur des aristoeratee» admîraieur de.* VoUaice » ei)de Napoléon, toujours acti^ tovQeurs en tète de son siècle; mais » toujours meltieureux» agité comme d'une -tempête petpéliieHe;eni A sorte qu'en lui rbomme et le poêle se conAmdenl^ que serine' in-* j» tioie répond à «es^XAvrages^ ce qui fait de lui le.4ype'de ia poésie ^e » notre âge. »
Ainsi. ce que madame de Staêl^ qui. n'avait devant les yemique Gœtbe, déptovaiticonmie étant une maladie et n'étaat qu'une nnlaAe, noiiSf ^ea contemplani Byrott» chee qui cette maladie esta» oooribie, nous ne' le déplorions pas moins» mais nous le regardions^ eomaK^iii» mal néeessaûrer produit d'une époque de criaeet de retteu<vellemeat. Un double aspect se-oonontraît à noua dans cet laffreumiésespoirç jums le voyions eommotUftinal, mais.aussi comme un progrès. Nul teafon^ tement n'a lieuMUS^ouleur. Byron noua semMeiltpovIer^le sîgoo dedeux destinées s d'une. destinée qui s'achève, et d'uae deslînéeqiai oom-* menée > d'un monde qui s'engloutit, et d'un mondequi eoigît Eàai la mort nous paraissait plus glacée, pour ainsi dire» ^diea tai^ nous déoou^ vrion» aussi plus manifesiement en lui l'esprit amiMirielquiM à travers' le tombeauy retrouvera la vie.
Vainement^ içn effet» soutiendraiV-on que satpoésie'n'Bst qoei l'ago-nie du désespoir. Je dis qu'il y a dans cette, agonie des traits qot <indi-« quent la résurrection. Vainement on le comparerait^ comme on l'a fini quelquefois» au Sataa-de Hilton. Je dis quenSatan^ conservant de la' force jusque dans sa damnation» se ressent encore par là du divin^et s'y rattache. Cet angie tombé, sesouteeaatdanssa'révolteyiestencoredans. la vie. Sa mtsèi^ n'est q^e d'un deg^é plusiprofonde que eeUe dafiei^ Ajai> s'écrîant : « Je me sauverai malgcé lesfOleuit. b Et^mimefesNl bien permis de dir^ quexei^t espoir de salut manque, eomplètement à Satan ? Ifestrce i^ata nécessité seule4u symbole qui alait queiMiÉhnv^ luia^totttespoir) La mort absolue, en effets est^lie eoneevaUet
SUR LA POÉSIE DE NOTRE ÉPOQUE. 43r>
Salau vit, il combat : dont il a de Tespotr. Get'espoir ne manqaë paâ ncfn plus à )a poésie de Byron;
Lliomme, ayant pris conflanoe dans sa force an Dii-Huitième Siècle, a rêvé des destinées nouvelles; il a abdiqué le passé, rt^eté la tradition; et s'est élancé vers l'avenir; MMs cet élan du sentiment a dcvtinicé, comme toujours, les possibilités du monde. Un progrès intelîèctuBl, •un progrès matériel, sont nécessaires pour que le rêve du sentiment se réalise. Qu'arrive-t-il doBc?Ne voyant pas ses appétitions se réalfser, le sentiment se trtnible, et, tout en persistant verar l'avenir, il arrive à le nier delà bouche et à nier toute chose. Hais lors même qu'il nie ainsi, c'est qn'il aspire encore vers cet avenir entrevu un instant et qui s'est dérobé à sa vue. Soyez sûrs que s'il n'avait pas toujours le même biit, il ne blasphémerait pas arec tant d'audace; c'est la passion qa'il a pour ce but divin qui le rend si impie. Or le poète est le représentant du sentiment dans l'Hamanité. Tandis que l'homme de la sensation et de l'actîvflé ^e satisfait de ce monde misérablement ébauché qu'il a devant les yeux^ et que l'homme de Tintelligence cherche à lé perfectionner, le poète s'indigne des lenteurs, et finit par n'avoir phis que des paroles d'ironie et des chants de désespoir. Mais si nous devions le condamner pour cela, il nous faudra condamner avec lui nos pères qui ont rêvé une Humanité nouveHè, une Humanité plus grande. Si nous devions condamner absolument Byron sur ses paroles et sans vraiment le ccHnprendre, il nous faudrait condamner absolument et Voltiiire et Rousseau, et tout le Mx^Huttième Siècle, et toute la Révolution; qui ont éveillé la'flèvre de son génie, et donné à son sang cette impulsion généreuse mais' désordonnée. Ou plutôt c'est toute la marche progressive de Tesprit humaiuqull nous faudrait condamner comme une chimère monstrueuse et fdneste, si nous ne voulions pas voir dans cet homme perdu au sommet des précipices de la route, et que saisît le vertige, un de nous, un de nos frères, qui, lorsque là caravane humaine s'arrêtait interceptée dans sa voie, s'est élancé plus hardi jusqu'à la région des nuages, et qui meurt poumons, en nous'faisant signe qu'il' n'y b point déroute, parce qu'il n'en a pfis trouvé.
Il y a une routé, sans douté, et nous laf trouverons; mais qui oserait dire que le courage et la fdrce de cehii qui a pu s'élever si U)Biut pour lu chercher ne sera pas cause dé notre courage pour la chercher à notre tour, nous qui sommes restés dans la plaine, ettie nous servira pas aind prodi^èusement à la découvrir!
Nous transformions' donc le point tienne dé madame de Staël, en embrassant avec confiance 'cettef crise' de désespoir de notre temps, comme un chrétièrr emblrasse la croix qu'il plaîf à la Providence de lui envoyer, et en fàitil'ancrede son salut. «SI, dfsiojis-nous, la poésie ne
9 faisait pas entendre aujourd'hui ce concert de douleur qui aonooce » le besoin d^une régénération sociale; si elle ne jetait pas ainsi, dans » toutes les aines capables de la sentir, le premier germe de cette ré- » génération; si elle ne versait pas dans ces âmes, ayecla douleur de » ce qui est, le désir de ce qui doit être, elle ne serait pas, ce qu'elle a » toujours été, prophétique. »
Poursuivant partout ce caractère de la poésie de notre temps, nous le montrions jusque chez les écrivains qui alors affectaient le calme d'artistes heureux, satisfaits du présent et des dons accordés par le ciel à leur génie, ou qui se rattachaient à un passé qui a été grand, mais qui ne peut plus être. Nous mettions au-dessus de ces vaines tentatives de Fart de renaissance et de Fart pour l'art, la poésie véritablement inspirée par le sentiment de notre époque; et nous montrions le concert unanime des diverses nations de l'Europe pour entrer, à Tinsn souvent les unes des autres, dans celte phase de la poésie.
L'art, disions-nous, n'est pas plus la reproduction de l'art qu'il n'est la reproduction de la nature. L'art croit de génération en génération. Les œuvres des grands artistes, tous inspirés par leur époque, se succèdent, et cette succession est le développement de l'art. Hais s'inspirer uniquement du passé, refaire ce qui a été fait, c'est imiter, c'est traduire; c'est manquer son époque; c'est faire de l'art intermédiaire, de l'art qui n'a pas sa place marquée dans la vie de l'art.
Nous soutenions donc « que la poésie, comprise en général conune » l'a comprise Byron, est là seule qui sorte des entrailles mêmes de la » société actuelle, qu'elle découle naturellement de la philosophie du » Dix-Huitième Siècle et de la Révolution Française; qu'elle est le pro. » duit le plus vivant d'une ère de crise et de renouvellement, où tout » a dû être mis en doute, parce que, sur les ruines du passé, l'Huma- » nité cherche un monde nouveau. » Ainsi, nous trouvions à la fois une confirmation de nos vues sur l'avenir de la société dans l'art actuel, et une explication de cet art même dans l'état de la société.
Quelques exceptions s'offk*aient néanmoins à nos regards, et nous étions loin de les nier, mais nous en donnions l'explication. Nous expliquions Walter Scott et Cooper par les pays qui les ont produits. C'est l'état présent de l'Amérique et de l'Ecosse qui a inspiré ces deux écrivains. « Jamais homme d'un génie égal au leur, mais ému par les » profondes secousses de notre France, de notre Europe, n'aurait pu » avoir la patience de peindre pour peindre, sans beaucoup de lyrisme » au fond du cœur, comme Scott, avec une froide et étonnante impar- » tialité; ou, comme Cooper, avec une mélancolie assez vague, une » pensée sociale incertaine et douteuse, et seulement le sentiment vif » et profond de la nature extérieure : un tel homme n'aurait pu s'in- » téresser comme eux à ces mille petites nuances qui les intéressent;
» et, tourmenté par les rudes problèmes qui occupent l'Humanité de » notre âge, il lui eût été impossible de relever curieusement les D moindres accidents de jour, de lumière, de paysage, de costume. Il » faut pour cela avoir le cœur libre, la tête pas trop ardente; il faut D n'avoir pas la tradition et Théritage de la partie la plus vivante de 0 THumanité. H. de Chateaubriand a voyagé dans TAmcrique du Nord : D il a taitAiala et Bené, où il est plus question de la désolation de cœur » laissée par les doctrines du Dix-Huitième Siècle et par la Révolution » Française que des sauvages qui y sont mis en scène. »
Une autre exception, c'est la chanson de Béranger. Mais Béranger a continué dans l'art, comme avec un dessein prémédité, l'esprit du Dix- Huitième Siècle et de la Révolution. Sa chanson est au plus haut degré philosophique et révolutionnaire. Il s'est trouvé un homme qui, sentant, lui aussi, au fond du cœur la misère du présent, a eu la force do renoncer d'abord au lyrisme et de tourner la poésie à l'action, faisant à la fois œuvre de poète, de philosophe et d'homme d'État. Il a su faire converger Tesprit de la comédie et de la satire à l'inspiration de la Marseillaiêe; et il a composé de ce mélange la chanson politique, la chanson nationale. Mais quelle conséquence peut-on tirer de cette individualité unique, pour nier le caractère général que nous assignons à la poésie de noire époque? Et n'a-t-on pas vu d'ailleurs le poète de l'action, quand la méditation des grands problèmes l'a pris, incliner son front sous la force divine, et aspirer vers l'avenir avec autant de verve et d'audace que les plus hardis penseurs? Seulement, comme il n'avait pas montré les mêmes transports douloureux que les poètes ses contemporains, il a pu élever vers le ciel et l'avenir un regard plus assuré, et sa foi s'est montrée plus grande. Exemple unique à notre époque de Fart calme et contenu comme les époques les mieux organisées en ont produit, mais évidemment dû à la force d'une intelligence qui sait s'arrêter aux limites qu'elle veut s'imposer, et qui no s'abandonne pas à tout son vol.
Ainsi, en résumé, tout nous paraissait s'accorder pour donner à notre formule de l'art contemporain la certitude d'une démonstration : « Eh! » comment, en effet, disions-nous, la poésie de notre ftge ne serait-elle » pas empreinte de ce caractère de profonde désolation qui ne peut i> manquer de se manifester dans une crise de renouvellement? Les » philosophes ont engendré le doute; les poètes en ont senti l'amer- » tume fermenter dans leur cœur, et ils chantent le désespoir. L'ordre B social autrefois se peignait dans tous les arts; l'art était comme un » grand lac qui n'est ni la terre ni le ciel, mais qui les réfléchit. Où D pourrait s'alimenter aujourd'hui l'art calme et religieux? L'art ne d peut aujourd'hui que réfléchir la ruine du monde. Hommes de mon » temps, où sont vos fêtes où le cœur des hommes bat en commun?
» Vous vivez solitaires, vous n'avez plus de fêtes. Vous vous bàliaaez » des demeures alignées géométriquement; mais vous n'avez ni mai- >iSons ni temples. Vos peintres rendent la nature sans vérité et sans » idéal, et aucune pensée ne dirige leur pinceau. Mais, je le répète, la A. poésie est venue fleurir dans vos ruines; elle est venue célébrer des » funérailles. C'est Shakespeare qui craduit le chœur des poêles, Slia- » kespeare qui conçut le doute dans son sein bien avant la philosophie. 9 Werther et Faust, CbildeHarold et don Juan suivent Tombre » d'Hamlet, suivis eux-mêmes d'une foule de fantômes désolés qui me » peignent toutes les douleurs, et qui semblent tous avoir lu la ter- » rible devise de l'enfer : Loiciaie agni speranza. Que tu es grand, ô 0 Byron, mais que lu es triste! et toi, Gœthe, après avoir dit deux fois p la terrible pensée de ton siècle, tu semblés avoir voulu t'arracher au » tourment qui t'obsédait, en remontant les âges, te contentant de » promener ton imagination passive de siècle en siècle, et de répondre » comme un simple écho à tous les poêles des temps passés. D'autres. 0 plus faibles, ont été moins sages. L'Angleterre a entendu, autour » de ses lacs, bourdonner, comme des ombres plaintives, un essaim » de poètes abtmés dans une mystique contemplation. Combien » l'Âlleinagne a-t-elle vu de ses enfants participer du puissant délire » d'Hoffman et de la folie de Wemerl
» Ella France! après avoir produit et répandu sur l'Europe la phi- » losopbiedudoute,la poésie du doute lui était bien due, quelque dou- » loureuse qu'elle fût. Pour la première fois, notre langue aenfln connu a le lyrisme. Ce ne sont plus, comme daus les siècles précédents, quel- » ques accents délicats et purs, quelques retours heureux à l'anUquilt}, o de l'analyse et de l'éloquence; c'est la poésie elle-même qui a paru. » Mais contemplez ceux à qui nous la devons, sondez le fond de leur » cœur : ne voyez- vous pas que leur front est empreint de tristesse et » de désolation? C'est le doute qui les assiège et qui les inspire, comme » il inspira Goethe et Byron. Ou bien ils essaient vainement de se reje- » ter en arrière et de se rattacher aux solutions du Christianisme; ou x> bien ils lurodigueut leurs forces à peindre l'aspect matériel de Tuni- » vers, et, quand il s'agit de l'absolu et.de l'éternel, ils font du.fanlas- » tique sans croyance, uniquement pour faire de l'art.
» Puisque tout est doute ai^ourd' bui dans i'àme de l'homme, les
» poètes qui expriment ce doute sont les vrais représentants de leur » époque; et ceux qui font de l'art uniquement pour faire de l'art sont » comme des étrangers qui, venus on ne sait d'où» feraient enteudre ».deç instruments bizarres au milieu d'un peuple étonné, ou qui cban- D teraient dans uiieilwgue inconnue à des funéi:ailies. Leurs chants ont 0 beau être délioieiix<à mon omille, leJond, le fond éternel de mon A^Gceur est le doute et la tristesse. Ce qu'il y a de réel pour moi, c'est
ïf> la poésie de Byron,^ poésie ironique et désolante, qui sowlève des » abîmes où notre esprit se perd, et qui, domme les harpies, sialit, à X» l'instant même, tons les mets qui couvrent la taMe du festin. C*eét là X» le glas funèbre que ne me font pas oublier toutes ces harmonies qfui » s'élèvent des Arabes ou des Persans, ou des châteaux du Hôyen-Age, » ou des oaihédpaies gothiques.
» Byron dans tous ses ouvrages et dans toute sa vie, Gœthe dans
» Werther et Faunt, Schiller dans les drames de sa jeunesse et dans ses » poésies, Chateaubriand dans René, Benjamin Constant dans Adôîphe, » Sénanoourt dans Obertnann, Sainte-^BeUve dans Joseph DHotme, une » innombrable foule d'écrivains anglais et allemands, et toute cette lit- » térature de verve délirante, d'audacieuse impiété et d'affreux déses* » poir, qui remplit au|ourd'hui nos romans, nos drahies ettous nos » livres, voilà l'école ou plutôt la famille de poètes que nous appelons » Byronienne: poésie inspirée par le sentiment vif et profond de la réa- » lité actuelle, c'est-à-dire de l'état d'anarchie, de doute et de désordre » où l'esprit humain est aujourd'hui plongé par suite de la destruction » de l'ancien ordre social et religieux (l'ordre théologique-^féodal), et » de la proclamation de principes nouveaux qui doivent engendrer une » société nouvelle. En face de cette école, fille directe de la philosophie 9 du Dix-Huitième Siècle, est venue se placer une autre famille poétique, » dont Lamartine et Hugo sont les représentants et les chefs en France; x> école qui, au fond, est aussi sceptique, aussi incrédule, aussi dépourvue » de religion que l'école Byronienne, mais qui, adoptant le monde du » passé, ciel, terre et enfer, comme un datum, une convention, un axiome » poétique, a pu paraître aussi religieuse que la poésie dé Byron parais- » sait impie, s'est faite ange par opposition à l'autre qu'elle a traitée do » démon, et cependant a fait route de conserve avec elle pendant plus de r> quinze ans, à tel point que l'on a vu les mêmes poètes passer alter- » nativement de Tune à l'autre, sans même se rendre compte de leurs » variations, tantôt incrédules etsataniques comme Byron, tantôt chré- » tiens résignés comme l'auteur de l'Imitation. »
Quand nous écrivions cela, une femme de génie n'avait pas encore ajouté toute une galerie nouvelle à la galerie de Byron. Lélia n'était pas venue se placer auprès de Manfred. Quel argument nous fourniraient aujourd'hui tant de beaux ouvrages à l'appui de notre thèse I Mais ce ne serait pas là seulement que nous prendrions de nouvelles armes. Les soutiens les plus remarquables de l'art restauré du Moyen- Age nous en livreraieTit au besoin. Que sont devenus, je le demande, dans leur développement même, ceux qui se complaisaient, il y a quinze ans, à reconstruire le passé et à farder leur muse d'un vernis de Christianisme? Ils ont vainement essayé de remc^ter le fleuve, et les voilà aujourd'hui qui flottent à la dérive. Us ont fini par sentir que la Vraie
poésie de noire époque est celle qai pousse à Tavenir en peignant les profondes souffrances du présent.
Aajourd'huiy je le demande, que sont devenus les anges chrétiens de leur poésie? Nous aurions de la peine aujourd'iiui à distinguer aussi nettement, de la poésie naturelle à notre temps, cette poésie de (x>nyention qui s'était placée à côté d'elle. U faudrait avouer que toas ofô vains essais de reconstruction du passé et tous ces vains autels élevés à l'Art, comme si TArl sans l'Humanité était quelque chose, ont été renversés par ceux même qui les avaient dressés. Les plus forts ont fini, l'un après l'autre, par dire comme le vieux Ck>meille, mais dans un autre sens :
Je suis vaincu du temps, je cède à son outrage.
Us ont cédé à l'esprit du siècle, ils ont rendu les armes, ils ont jeté le masque, et on a vu de plus en plus les traces du vautour qii*ils vou* laient nous cacher. La vraie poésie de notre époque, la poésie qui pleure et qui cherche, a Uni par les envahir.
Les ouvrages remarquables qui appartiennent à cette poésie triste, malade, si l'on veut, mais prophétique, se sont tellement accumulés, qu'à l'exception des trois ou quatre œuvres d'un caractère différent dont nous avons expliqué la cause génératrice, tout le fond de la littérature européenne est teint de cette couleur. L'esprit qui inspira Werther a Goethe a soufflé partout. Ovide, peignant le chaos d'où devait sortir le monde , le représente comme une grande confusion d'éléments qui se heurtent, mais sous un même voile et, pour ainsi dire, sous un même visage :
Unus crat toto naturœ vultus in orbe.
La littérature de notre époque, symbole dn chaos où nous nous agitons, et d'où sortira un monde, est presque uniformément couverte d'un grand voile de mélancolie.
Wertlier est le premier jet et le début de toute cette poésie de notre âge. Nous serions tentés de croire que c'est un de ces livres initiateurs en bien ou en mal qui renferment en germe toute une série de créations analogues. Mais si on lui refuse d être le père de tant d'ouvrages du mène genre qui Font suivi, au moins faut-il reconnaître qu'il fut
le premier né de celte famille si nombreuse, et qu'il a précédé de bien des années tous ses frères et sœurs. L'époque de sa publication est, en eflèty très remarquable. Croirait-on qu'il y a déjà saixante-six ans que ce type original de la poésie du spleen a paru dans le monde I Werther fut écrit et publié en 1774, sous Louis XV, quatre ans avant la mort de Voltaire et de Rousseau, quinze ans avant la Révolution. Et pourtant on dirait ce livre d'hier ! Il est vrai que Gœtbe a prolongé si tard sa vie, que nous le prenons volontiers pour un écrivain de notre génération; on ne songe guère qu'il avait quarante ans à l'époque de l'Assemblée Constituante, et que son œuvre capitale était achevée dès lors depuis longtemps. Mais. il y a une autre raisou qui rapproche de nous ses ouvrages: c'est qu'ils sont, comme je l'ai dit, profondément empreints du même esprit qui s'est développé plus tard. La Révolution interrompit pendant trente ans la marche de l'esprit poétique ; la rêverie ne put pas avoir cours au milieu d'une action si terrible et si merveilleuse. 'Trente ans de lacune se trouvent ainsi jetés entre Gœthe et ses rivaux. Ce que Gœthe avait senti vers 1770, d'autres commencèrent à l'éprouver vers 1800; et alors de nouveaux Werther et de nouveaux Faust renouèrent la tradition poéUque.
11 y aurait une étude bien curieuse à faire. Il faudrait comparer Werther à Faust, et montrer le rapport intime qui unit ces deux ouvrages de Gœthe : on obtiendrait ainsi une sorte de type abstrait de la poésie de notre âge. On prendrait ensuite l'œuvre entière de Byron, et le type en question reparaîtrait. On ferait la même chose pour le Bené de M. de Chateaubriand, pour YObemuinn de M. de Sénancourt, pour Y Adolphe de Benjamin Constant, et pour une multitude d'autres productions éminentes et parfaitement originales en elles-mêmes, sans compter les imitations plus ou moins remarquables de Werther, telles que le Jacapo Ortiz d'Ugo Foscolo. Mais, si les considérations que j'ai émises tout-à-l'heure sont vraies, une telle comparaison entre Werther et les œuvres analogues qui l'ont suivi, même en se restreignant à celles qui ont le plus de rapport avec lui, ne serait rien moins qu'un tableau et une histoire de la littérature européenne depuis près d'un siècle : ce serait la formule générale de cette littérature, dounant à la fois son unité et sa variété, ce qu'il y a de permanent en elle et ce qu'il y a de variable, à savoir la forme que revêt, suivant l'ftge de l'auteur, suivant son sexe, son pays, sa position sociale, ses douleurs personnelles, et au milieu des événements généraux et des divers systèmes d'idées qui l'entourent, cette pensée religieuse et irréligieuse à la fois que le Dix-Huitième Siècle a léguée au nôtre comme un funeste et glorieux héritage. Laissons là ce sujet, qui demanderait un volume. D'autres questions se présentent. Comment un ouvrage tel que Werther a-t-il pu naître en 1774? et quelle valeur artistique et morale a ce ro-
Itô CONSIDÉRATfCmS
man? Nms nous boitierons à ifaelqiies ^otMifiMératior» Mr ces êem points.
Comfmnt Wêriher et ^biisr ont^tefu nîrttre (4) «n ITT4, immérttntement après Marivaux et CrébiUon Sis, et lorsque la liUérature française en était à Marmonlel, à La Harpe, et à FloriantOn dira peut-être que Goethe étant AUemand, il n'y a^aueime raison de comparer ce qni 50 faisait alors «n Allemagne avec ce qui se fatsaiien France! Mais c'est une erreur de fif imaginer qne Goethe ne* relève que de son pays : le développement de Gœthe appartient à la France comme k rAHem^gne. \\ sufflt de jeter les yeux sur fies M4moire$ pour en étre^^nraincu.
La vérité, c'est que Goethe s'est formé entre la FratJce et l'Aîf^naime, participant des deux, et recevant ainsi une double impulsion; e\ c'est cette double impulsion qui a produit Werther.
Gcdtbe, dans ses Ménwiréi, s'est attaché avec un soin minutieux à expliqner comment il fit Werther avec sa propre vie, avecses mnotxrs. avec ses douleurs, avec son sang pour ainsi dire. On dirait, tant il sentait que toute son œuvre était là en germe, qu'il n'a congé à écrire ses Mêmoireê que pour cette explication, par laquelle il termine une confession qu'il n'a jamais continuée au^elà. Il raconte donc tm^ multitude de faits personnels pour montrer comment de toute son exîsteno* sortit un jour Werther, écrit (ce sont ses expressioits) dans une sotie de somnambulisme. Mais, malgré toutes ces curieuses révélations, il nof}5 i^emble que Gœthe ne donne pas àe'Werther la gt^nde et simple explication qui se présente tout naturellement. Nul homme, quelqué'forc^' fie réflexion intérieure qu'il ait, ne se juge bien lui-même au point de se nommer relativement à l'ordre successif des choses. Gœthe est iro|» occupé des mille petits accidents' intimes de sa vie, detobs les petits )*uisseaux qui ont amoncelé peu à peu dans son cœur la source d'où Warther a jailli : il ouhHe les cames générales et les horizons éloignés
(l) Fmij^ oeftfttt^pas préoMément eetle année; «itis Oœtlie le «omposilt presque va même temps que Werther. Il avait publié TaDoée précé4eate Gcetz de Beriichingeii. Tes trois ouvrages, qui se pressent dans Tesprit de GoBlhe âgé de vingt-cinq ans ù peine, montrent bien le puissant démon qui Tobsédait alors, et ont entre eux tin.: (Hrolte liaison. 'Mécontent du présent et ne pouvant se repo^ef dans aucune crDyntici'. Oœtbe se retotrae d*al»rd vcrtia fMasé.ct il ébioekie! un: modèle de i6es cvéeiîen> {gothiques que Walter SeoU et son école wprewlftnt .leRg*ie»ps apiès et trailerotit avec tant de calme et de froide- patience^ Mais ce n'est pas là exprimer sa vie; co n'iisi là qu'une œuvre de mémoire, pour ainsi dire, et d'érudition. Il tente donc l'ari actuel : il se pfttnr tui-nnéme ffvec toute sa fotgué dans Werther, et r)Uvré ainsi ù Mistauce la earrlèret^àF Bsrron et timt d^autrea doh«nt le suivre. Géf«en«i*iit, )>eur'iMfr»^ dMariravees<niriiéi«0,<Oeelhe'8eMt me fésohilfon : Itsâw'artjsietitaiiltattti Déoenposant alors «on âme «n deax, 0'eei^à«dlre idéaliiMiWeii dMx> penoMages Tesprit du bien et Tesprit du mal, Tespril qui en lui cherche l'avenir et re.<priL qui lui dit que se» espérances sont des rêves, l'esprit qui souffre et qui aime et l'esprit qui n'aime pas» il place MéphiMophéiès à cOté de Faust; et son œuvre {^rfncipite Ait teritiftiée.
d*où ces ruisseaux découlaient. Toute peinture ainsi faite par Taufeur d'un ouvrage, dans le but d'expliquer cet ouvrage, devient personnelle au point de manquer de «largeur et de lumière : au lieu de la Providence qui enfante les chefs-d'œuvre de Tesprit humain, on ne découvre plu» que le hasard des causes accessoires. L'auteur, étant au centre de sa crÀUon, ne voit et ne montre que la pointe des traits qui l'ont fra|Apé : il ne voit souvent pas d'où ces traits sont partis.
La grande cause qui a fait produire Werther à Ga^e, c'est cette double impulsion de la France et de l' Allemagne dont nous parlions tout à rheore; c'est la lutte dans son esprit de deux puissants génies, venus l'un du Midi, l'autre du Nord.
L'esprit de la Réforme du Seizième Siècle contenait deux tendance ^ différentes, un esprit de liberté^et d'examen, un esprit d'enthousiasme et de foi religieuse. La France et le Nord se partagaient ces deux tendances. L'une produisit à la fln Voltaire; l'autre, après Hilton, enfanta Kiopstock. Un génie intermédiaire,et qui participe des deux tendances, c'est Rousseau.
Si l'on devait rattacher plus -parUcolièrement Werther à quelque autre œuvre antérieure, il est évident cpi'il faudrait nommer YHélùîse de Rousseau et les six premiers 'livres à^dmfeimms. Cœthedevaitile savoir : est-ce donc l'orgueil qui lui a fait passer sous silence, dansses Mémoires^ l'impression que fit sur lui Rousseau, tandis qu'il s'étend avec tant dex^omplaisancesur la réaction que produisirent dans son. esprit les Hvres athées et anti-poétiques du Dix^Huitième Siècle?
Gœthe, qui apprit le français en inème temps que sa hngue maternelle; qui, à dix ou douze ans, pendant l'occupation que les Français firent de Francfort, assistait tous .les soirs aux représentations des drames français, et faisait lui-même à cet âge, génie précoce qu'il était, des pièces écrites en français; qui, durant toute son éducation, achevée en France, lut et dévora avidement tous les écrits de la France ; Gœthe, dis-je, appartient par mille liens à l'esfirii général de la France et du Dix-Huitième Siècle.
Hais, par son éducation protestante, si soignée et si savante, il appartenait aussi à la patrie de Leibnitz> à un pays qui, ayant abordé, dans l'époque antérieure, sous la forme théologique du Moyen-Age, tous les grands problèmes de la religion, delà morale, etde la seoiété,. s'était arrêté à certaines^eolutions, et n'avait pas voulu allen{dus loin, qui n'avait pas pu faire deux révolalions coup sur coup, .et qui,)s'étant fait protestant, était^ resté chrétien.
AfU fond, l'esprit de la Réforme, soit qu'il conduisit à rincrédnlité, soit qu'il s'arrêtât dans certaines^tliiniles, était w»'eBpvit aiiUinie,*nn esprit d'enthousiasme «t de foi.i 11 y a de l'enthousiasme, il y a de la
foi jusque dans le sentimentqui a donné naissance aux plus désolantes doctrines du Dix-Huitième Siècle.
Mais cet esprit novateur, cet esprit qui renverse toute tradition» toute autorité, et qui cherche, devient nécessairement un esprit de doute et de scepticisme, aussitôt qu'il a passé certaines limites et qu'il ne veut plus connaître de point d'arrêt; et il devient nécessairement un esprit d'athéisme, s'il poursuit encore longtemps sa course sans rencontrer Dieu. C'est ce qui était arrivé à la France. Tandis que l'Allemagne était restée superstitieuse, la France était devenue athée.
Impuissance donc des deux côtés, c'est-à-dire impuissance de l'esprit de la Réforme limité où il s'était limité en Allemagne, et impaissance de cet esprit lancé dans la voie où il s'était lancé eu France.
Non, l'esprit de l'Allemagne, l'esprit religieux du Protestantisme, abandonné à lui-même, ne pourra conduire l'Humanité au but de ses destinées. II. n'y a pas assez d'audace dans celte Réforme de Luther arrêtée où elle s'est arrêtée. Je n'en voudrais qu'une preuve : pourquoi le Protestantisme a-t-41 abouti d'abord de toutes parts à l'Anabaptisme, et comment l'Anabaptisme a-t-il été vaincu, sinon par la retraite bonteuse à bien des égards de la Réforme? Ne voyez-vous pas que le volcan n'a pas jeté toutes ses tlammes, et que cette forme religieuse et sociale que le Christianisme prolestant a revêtue doit disparaître à son tour?
Gœthe, élevé entre la France et l'Allemagne, le sent, et il n'ose s'abandonner complètement au génie de son pays. Cette religion arrêtée ne le satisfait pas; cette société arrêtée également ne contente pas ses désirs. U porte plus haut sa vue; il est trop philosophe pour être chrétien et homme de cette façon : il veut, sans oser bien se l'avouer, un autre ciel, une autre terre.
Mais, réciproquement, non, l'esprit de la France, l'esprit irréligieux de la philosophie, livré à lui-même, ne pourra conduire l'Humanité au but de ses destinées. Si ce n'est pas le Christianisme de Hilton ou de Klopstock qui régénérera le monde, ce n'est pas non plus le déisme ou plutôt l'athéisme de Voltaire qui le sauvera. Où est le ciel avec cet athéisme, et que devient la terre avec lui?
Gœthe, élevé entre la France et l'Allemagne, sent celle impuissance de la France, comipe il sent celle de l'Allemagne; et il s'efforce de filtre, dans son cœur et dans sa raison, une réaction contre l'athéisme. Il se trouve donc, lui poète, entre l'inspiration de Voltaire et celle de Klopstock, entre les deux muses qui ont clos le Dix-Huitième Siècle par une terrible antithèse, la Meuiade et la Guerre du Dieux. D'un côté, l'esprit du matérialisme le pénètre : il est disciple de Voltaire, de Diderot, de BuiTon, de tout le Dix-Huitième Siècle; d'un autre côté.
wSUR LA POÉSIE DE NOTRE EPOQUE. 445
Tesprit mystique qui séduit La^ater, qui illumine Swedenborg, qui inspire Lessing et Jacobi, ne lui est pas étranger.
Voici donc venir du Nord, après Rousseau, un homme qui participe à la fois de Tathéisme et de la religion.
Un tel état de Tâme est une grave, une affreuse maladie, bien que cette maladie vaille mieux que le calme de Tincréduliié pure, ou que le calme de la religiosité du passé. Une dualité douloureuse s'établit dans un homme ainsi placé entre deux aspirations différentes. 11 y a deux hommes en lui : si l'un affirme. Vautré nie; si Tun s'enthousiasme, l'antre sourit ironiquement; si l'un croit, l'autre se moque de sa crédulité. Que faire quand on est là, quand on vient à une telle époque? Le plus facile, à coup sûr, c'est de suivre alternativement ou de mêler et de combiner ensemble ces deux aspirations. Alors on est artiste comme le fut Gœthe.
Quand Lavater et Basedow s'enflammaient devant lui, l'un pour sa régénération du Christianisme, l'autre pour ses plans philanthropiques, Gœthe écoutait ses amis, et se recueillait dans le doute. Ne pouvant les suivre dans leurs utopies, il songeait, dans sa force, ou si l'on veut dans sa faiblesse, à tirer d'eux un utile parti; avec ces hommes de foi, qu'il ^vait sous les yeux, il songeait à faire de l'art; il ne s'abandonnait pas à leurs idées, il voulait seulement, comme un miroir fidèle, réfléchir leur image : il travaillait à son Mahomet (i).
(t) Ce Mahomet n*eûl pas é(é celui de Voltaire : il eût été croyant, il eût ressemblé en cela au vrai Mahomet. Mais pourquoi Gœthe n'acheva-t-il pas cette œuvre? N'est-ce pas parce que rincrédulitéqui inspira le Mahomet &t Voltaire était presque aussi pro« fonde chez Gœthe que chez Voltaire? Or comment combiner ces deux tendances de la religion et de Virréligion dans un pareil siget? Ou Mahomet est vraiment inspiré, et alors il faudrait à Gœthe une religion assez vaste pour comprendre Mahomet eomme tel; ou Mahomet est un visionnaire, qui mérite plutôt la pitié que l'admiration. Gœthe finit par sentir que ce sujet, comme il Pavait conçu, était au-dessus de ses forces, et il Tabandonna.
Ce projet, que Lavater et Basedow inspirèrent, sans le savoir, peint au surplus admirablement Tétat où était Gœthe. Il a devant lui des chrétiens pleins d*enthou- <• siusme, qui veulent faire revivre le Christianisme; et il songe à revêtir Mahomet de leurs couleurs. Il soupçonne donc qu'il y a dans Mahomet un côté de vraie religion. Qu'est-ce donc alors que la religion? Elle est donc plus vaste que le ChristiaDisme! Pour combiner cette conception de Mahomet avec le Christianisme, il eût fallu à Gœthe une croyance; il eût fallu qu'il fût plus qu'artiste, il eût fallu qu'il fût philo« sophe et religieux comme l'avenir le sera.
Au surplus, Gœthe s'est peint lui-même, sous le rapport de ses croyances, dans un passage de ses Mémoires : « Lavater, dit-il, m'ayant à la fin pretté par ce rude dilemme: » // faut être chrétien ou athée, je lui déclarai que s'il ne voulaVpas me laisser en paix » dans ma croyance chrétienne telle que je me l'étais formée, je ne verrais pas beaucoup »de difiiculté à me décider pour ce qu'il appelait l'athéisme; convaincu, d'aitleurs, » comme je l'étais, que personne ne savait précisément quelle croyance méritait Tune » ou l'autre qualification. » Malheureusement on ne sait trop non plus ce que c'est que la croyance chrétienne que Gœthe s'était formée : c'était une espèce d'oreiller comme celui de Montaigne.
Une telle résohitiorr 'd'être artiste à tout prix a sa grandeur et sa misère. On le Titbien pour G<dlbe. Sa grandeuMBSl évidente, mais sa misère ne Test pas moms. Qaaiid la ^hilcnophle du Dit-^HuiHènne Siècle produisit la Révolution Française, que "ât Gœibe, le disciple à demi de cette philosophie? Il nesentit pas la grandeur de cette réveliiti^n, il affecta de ne pas s'en émovroir : il fut nMins grand alirs queSohiller.
Et plus tard, dans sa longue carrière, quel mouvement a-4-il denniié à sa patrie, aux jours d'dctionetde péril? X' Allemagne tournait les yeux vers lui : il ne répondait rien, ou il rendait des oracles dooteox. Hëphistopbélès s^était enfermé avec lui dans sa retraite de Weimar, et ternit compagnie à Faust.
Hais, avant de se donner ce caraetère d'un artiste qui s'attache exclusivement à Fart, faute dîme philosophie; et qui; de dessein prémédité, se fait sceptique sans vouloir souffrir de son scepticisme, Gœthe avait été' naturellement ce qu'il se fit plus tard par laréflexiDn, c'està-dire qu'il avait été sceptique, mais avec douleur^ et c'est alors, c'est dans la vtrgteilé de "son génie tju'il écrivit W«rrA^.
Je dirai en peu de mots ce que je sens sur cet ouvrage.
«J'ai vu les moeurs^de mon temps, et j'ai publié ce livre, » écrivait Rousseau en tèle de sa NouveUe HéMse. Quand on compare Werthm' aux moeiirffet aux livres* de notre époque^ on doit le juger excellent. Si la vertu n'y est pas enseignée, l'enthousiasme pour la vertu y respire. J'y trouve trois grands traits, trois traits de la poésie véritable, trois signes d'avenir. J'y trouve le retour à la nature, lesentimenlde l'égalité humaine, le sentiment pur de l'amour : ce sont inm traits de Rousseau^ qui, comme une image sacrée de l'idéal, ont passé daw l'âme de Goetlie^ ef y vivaient à l'époque eu il ^l Werther:
La poésie de la nature n'est que le cadre d'un retour vers la religion. Quand les premiers chrétiens s'éloignèrent des idoles et désertèrent les temples des païens^ ils n'eurent d'abordpour temples que la voûte du cîel. « A quoi bon des temples pour qui conçoit la grandeur et l'unité » de Dieu? » disent à chaque instant les premiers Pères. Le Christianisme commença par un retour vers la nature. Lisez, dans Hinutîus FéUx^ l'admirable entretien d'OctovtMt et de ses amis au bord de la mer, ei jugez si le Gbristianisaie n'a pas débuté pastlà^ Jésus lui«méme» dans l'Évangile, ne vit-il pas dans la retraite, aubord des lacs, au sein des déserts, contemplant la grandeur de Dieu et la misère des bommes?
Ne nous élonnop donc pas que toute la poésie de notre époque se soîi réfugiée dans.la nature. On s'y réfugie toujours, pour y • prendre des conscrfaiions ourles inspirations,' anxépoffues de renouvellement: On arrive également là par ce que l'on fuit et par ce que l'on cherche. Le plus grand peiutre de la nature chez les anciens, Virgile, a déjà jusqu'à un certain point l'âme chrétienne. De Théocrite à S. Basile, qui
t^hnail tant la oaturey il y aeiiK(8iëde6.où, païens et chrétiens^ Umite qui a.une<viededé8ir8&'t0Bnieavecp996ion>Tev8laretraitei Haisàces épooiKies voîei ce qoi'airive t ceiixqai se>réftigîeDtaiB6ÎtdaDS(Iaiiatam sans beaucoup songera THuinanîté sont simpleinenk poètes; ceux qdi^ au sein de la nature, prient pour rflumaoitèet s'occupent dîèUe sont poètes dans- un antre sens, dan» un sens plus éloré; Ce qui a manqué aux artîsles^de notre époque^ ce qui^a inanqué'à<6ceittio, à Byvon, et k tant d'antres, c'est de joiirire, au* sentiment de 4a natave, un sentimieiil égdement vif des destinées de l'Humanité. Ronsseaufriniliateur de ce moanreBient, Rousseau, qui fit sortir l'art desmaisons et desçataisponr rintrodmre sur une plus grande scène^ et:doirt la poésie^ sons ce rapM port,' est à la poésie de sesde? anders comme le lac de Genève est ansD jardins de Versailles;. Rousseau, dis^je; a^ait e& même temps, à un degré supérieur, l'idée générale, l'idée philosopirique, l'idée sociato.* Soit qu'il peigne &m immne originel dans la forêt priimliine) soit qvtH rêve l'amour aux bords du Léman, la nature est un dieervatoire d'oc» il pense à l'Humanité. Des deux artistes, ses diseîpies à bien des égards,, qui le suifirent immédiatement) Oœthe et Bernardin de Saini-Pierré; ce dernier est celui qui a eneore le senliinenl le^pfan yif de-l'HâAitanîlé et de ses destinées générales;
Gcettie, entraYé^. comme je^ l'ai indicpiéy par l'esprit retardataire d0 son paysy est très inférieur' sur ce' point. Il ne se sent^ quant «an resté* des hommes, qu'alTrancbi et indépendant, il ne se sent pas reliée enx^| il ne se seni pas • cttoyen do «mnode, acteur dans )e dételoppement nécessaire et légitimeide l'Humanité, enchaîné à ses destmées, et ayante à cet égard undeoil et tin devoir. La raâson en est sinifrie t laFraMe» seule s'était faite initiatrice; l'Allemagne, au contraire, prétendait à l'immobiliêé^ à la'Conservation, à la durée ; elle ne permettait à l'idéal lisme naissant que d'agiter leicœupetlatéte deses enfans sans leur laisser croire à l'eflbt des idées, à l'actirité^ possible, à la réalisation de l'idéaL Gottite a le défaut de son pays* Sa poésie, donc, prirée de l'es^^ ranee qui s'applique a d'Humanité tout entière, tourne à l'indîf iduaMé^ etàl'égoïBme. La nature n'est pas pour Icri cette retraite où l'ftmetra'^ vaille pom* IRunianitévCes* à contempler la natâte pow^'elle-'méflifè' que l'ftme s'applique. Mais la nature, quoiqu'elle secomtnunfqueft nous, ne peotjanwiisiêtre-en'C0mmunicatton'direCteiiVecnou9. Sacon^ templation ainsi^ dirigée devient détac un tourment' pour l'ftme, qâï cherche toujours son vérltAblé objet, l'homme. Pfcisle senllm^nt AeW nature est fort, plus ce tourment détiient'âpre et UcmteyiifretiiL. Comment y échapper? par l'amour indiriduelouparcette'esp&t^ ^è^cftMue i\wVyti^ appelle l'art pour l'art Otf sent déjà/ dan»€eBtWé»é^5^^^tJ^^^^^*^^ «œlhequi se ntimlra pkie tard. ^^
Mak si une larg« symj^thîe pout les deètînéés irds: ^-^ ^^'^^''^*^'^
nité ne se montre pas dans ce liTre, ce n'est du moins qu'une lacune; lien d'hostile aux tendances les plus généreuses que l'esprit humain ait conçues n'y perce jamais. Seulement il faut ayoner que le sentiment de l'Humanité y est fort peu développé» et que le sentiment de l'égalité ne s'y montre que sons Taspect ré¥olutionnaire.
Quant à de la sensibilité pour les malheurs individuels des hommes et à ce qu'on nomme de la philanthropie, le cœur de Werther en est plein par moments. Mais ce n'est pas là le sentiment de l'Humanité collective; ce n'est pas un attachement sérieux et raisonné aux destinées de l'Humanité, une sollicitude inquiète et active en même temps pour tous les hommes en général : c'est de la sensibilité, ce n'est pas de la charité. Ce n'est pas un dogme conçu par la raison, ni rien qui ressemble à un pareil dogme; c'est une émotion, une passion plus ou moins fugitive. Un tel sentiment pour l'Humanité, quoique louable en lui-même, n'est capable de donner à notre fime ni force, ni lumière, ni ton, ni harmonie.
Ainsi, l'unité de ce qui compose l'état normal de l'homme manque dans ce caractère de Werther, et par conséquent la proportion de toutes les parties. Le sentiment de force et d'indépendance, n'étant contrebalancé par rien, devient un orgueil insensé; l'amour devient une fu<reur; le sentiment de la nature» une rêverie fatigante. Werther s'abime ainsi au milieu des plus beaux dons qui puissent décorer l'âme humaine.
Hais malgré cette ruine d'une fime dont les éléments sont sublimes^ ces éléments n'en restent pas moins beaux en eux-mêmes. L'mdépendance de Werther, et son besoin d'égalité, qui lui fait fouler aux pieds les vaines distinctions de rang et de naissance, n'en est pas moins un noble sentiment. L'ardeur de son amour n'en est pas moins une des plus adioirables révélations de l'amour que jamais poète ait écrites.
Les trois grands milieux du cœur de l'homme, la Nature, l'Humanité, la Famille, sont donc sentis dans ce livre, et sentis d'une ardeur pure et sincère, mais isolément sentis. Le lien manque : et comment, je le répète, ne manquerait-il pas? Ce lien, c'est une religion; c'est ce que l'Humanité cherche. L'harmonie donc entre ces trois choses, la Nature, l'Humanité, la Famille, n'existe pas pour Werther; et la plus grande de ces trois révélations divines, l'Humanité, est aussi celle qui brille le plus faiblement et le plus rarement à ses yeux. Qu'arrive-t-il donc, encore une fois? Werther sent la Nature, et par là il se sent artiste, il se sent puissant : mais où tourner cette puissance, que faire de son art, que créer? Créer, c'est aiqier; l'amour universel est le grand artiste et le créateur du mcmde. Werther sent l'amour; mais en même temps qu'il sent l'amour, il n'en sent que plus faiblement encore l'Humanité. Où donc trouverait-il une ancre forte et solide contre les orages
de son amour individuel? L'amour de rHumanité à un haut degré et dans un large sens lui faisant défaut, et Tamonr individuel se trouvant lui manquer aussi, en apparence par le simple effet d'un liasard, mais en réalité par l'imperfection des choses d'ici-bas, il tombe sous Tempire exclusif de ce sentiment d'artiste qu'il a pour la Nature. Il devient, fautil le dire, la proie du monde extérieur. Enlevé de terre et sans racines, il est Uvré aux vents comme les nuages. Le soleil, dans son cours, le gouverne; sa vie dépend de ses rayons; suivant le mois de Tannée et H temps qu'il fait, il erre en furieux dans le ciel ou dans l'enfer.
On n'a pas assez remarqué l'admirable symbolisme dont Gœthe a usédans ce livre. Les dates de ces lettres peuvent leur servir de ^ieU Chaque lettre ro{)ond à la saison où elle est écrite, tant Werther est abandonné à cette force cachée au sein des éléments. D'abord on L$ vott, au printemps, dans de délicieuses campagnes, tout entier m sen* timent de la Nature. L'amour le prend alors. Le roman dure deu^ ans, suivant toujours les vicissitudes des saisons ; et Werther, après avoir passé par l'extrême délire en été, s'affaisse avec l'automne, et sa tue en hiver. De là toutes ces images du monde extérieur introduites si naturellement dans la peinture des seutiments, qu'on dirait qu'ellepne font avec elles qu'un seul tissu.
Telle est donc, à notre avis, la borae de ce livre, telle est sa grandeur et sa limite. Voilà comment il est ùnmoral et impie aux yeux de beauoûup, moral et à un certain degré religieux aux nôtres. A ceux qui le déclarent impie, nous demanderons : En quoi Gœthe, dans Werther, a-t-il réellement outragé la jbi, l'espérance, la charité? 0e quelle coat. fiance sublime désbérite-t-il l'homme dans ce livre? Tout au plus pottrrait*on dire qu\m tel caractère, peint dans toute sa vérité, eot immoral à cause de ce qui lui inaaque, c'est-à-dire parce que Vertherne sait pas transformer en amour plus grand et plus divin cet amour qui le tait mourir. Hais cette exaltation qu'il porte dans le sentimeiU de la nature et de rai»our,de même que son dégoût pour la société préawte, n'ont rien en soi que de louable et de bon.
Jladaffie de Slaël se trompe donc lor3qu'€^ reproche à €cetihe4e s'être passîMné et d'avoir passionné ses lecteurs pour le suicide» Le suicide était la conséquence nécessaire de l'élévation reUtiTie que Goethe a donnée à son héros, et de rirapossibilité où il étaitde lui donner une élévation plus grande. Qui ne voit, en efifeti qu'il foudraît à Werther une religion, pour recnplacer dans son coeur et danfi son iioH telligenee la vieille rdlîgitn.dont il est à janaais sorti, et pour le retenir ainsi sur le bord de l'ablfae, an nom du devoir? Celui qui ne sont pas eela ne comprend pas ce livre. Gœthe concevait biea son oeuvxe de cette Sbqou. Un critique, NicokU; ayant essayé de toi&rt^ ^ riàicu)» ce dénouement nécessaire^ imagina de refoire l'ouy^^^ ^tx^^w^erruBfc
le commencement et en changeant la fin : Werther, dans ce nouveau plan, ne se tuait pas. « Le pauvre homme, dit Gœthe, ne se doute pas h que le mal est sans remède, et qu'un insecte mortel a piqué dans sa x» fleur la jeunesse de Werther, o
Oui, sans doute, nous pressentons aujourd'hui une autre poésie, une poésie qui n'atMutira pas au suicide. Mais ceux qui la feront, cette poésie, ne reculeront pas sur leurs devanciers; je veux dire qu'ils n'abandonneront pas cette élévation du sentiment et de l'idée, que l'en voudrait vainement flétrir dû nom de folle exaltation. Ce n'est pas avec des débris de vieilles idoles, ce n'est pas non plus en aplatissant nos âmes et en vulgarisant nos intelligences, qu'ils résoudront ce problème d'une poésie qui, au lieu de nous porter au suicide, nous soutienne dans nos douleurs. Je sais que l'art a tourné aujourd'hui vers un plat servilisme, vers un plat matérialisme; mais j'aime encore mieux l'art douloureux de Gœthe dans Werther et dans Faust que cet art qui, pour les jouissances du présent, trahit toutes les espérances de l'Humanité, et abandonne honteusement l'idéal. Montrez--nous, poètes, montrez-nous des cœurs aussi fiers, aussi indépendants que celui que Gœthe a voulu peindre. Seulement, donnez un but à cette indépendance, et qu'elle devienne ainsi de l'héroïsme. Montrez-nous l'amour aussi ardent, aussi pur que Gœthe l'a peint dans Werther; mais que cet amour sache qu'il y a un amour plus grand, dont il n'est qu'un reflet. Montrez-nous, en un mot, dans toutes vos peintures, le salut de la destinée individuelle lié à celui de la destinée universelle. Mais ne tentez pas de rabattre sur cette ardeur de sentiment et sur cette élévation d'intelligence dont vos devanciers vous ont légué des modèles. Avec les Titans de Gœthe ou de Byron faites des hommes, mais ne leur enlevez pas pour cela leur noble caractère.
L'Allemagne regarde Gœthe comme le plus grand artiste de forme des temps modernes; son style, particulièrement dans Werther, est considéié comme le type de la perfection classique : et pourtant il a passé longtemps pour certain en France que le style de Werther était aussi bizarre, aussi alambiqué, que les sentiments en étaient étranges. C'était apparemment la faute des traducteurs. A cette époque, la poésie de style, la poésie qui vit de figures et de symboles, était fort peu connue chez nous : la manière dont furent reçus les premiers ouvrages de M. de Chateaubriand le prouve assez. Apprenant l'allemand, il y a quelques années, je fus frappé de la clarté de style de ce Werther qui m'avait si fort touché dans ma jeunesse. Je traduisis littéralement chaque phrase, et je trouvai qu'il en résultait un français fort correct La phrase de Gœthe, môme lorsqu'elle est très poétique, est aussi claire que celle de Voltaire. C'est ainsi que cette traduction fut écrite. Elle parut en 1829. En la réimprimant aiqourd'hui, j'ai dû me demander
si ce livre méritait les anatbèmes dont on Ta si souvent chargé. Quelque peu de responsabilité qu'on ait à traduire maintenant un ouvrage aussi connu, on doit y songer pourtant. Werther est, sous bien des rapports, comme dit madame de Staël, a un roman sans égal et sans pareil; i> c'est une des plus émouvantes compositions de Fart moderne : son effet sur les imaginations jeunes sera donc toujours redoutable; mais, pour les raisons que je viens de donner, je crois cette lecture plus salutaire à notre époque que dangereuse.
Celle inMiucUoo parut, pour la première M», en 18ta.