CHAPITRE VI
Suite.
Mais qui n'est pas une erreur, si on la considère par rapport à l'œuvre qu'accomplit l'Humanité à un moment donné du temps; qiit n'en est même pas une quant à Dieu ; qui n'en est une, en un mot, que par rapport aux positions ultérieures que l'Humanité emportée dans le temps occupera un jour dans ce temps.
Je disais plus haut que la philosophie était la quantité de religion que nous prenions en passant sur la terre. Je dirais volontiers maintenant que la philosophie ou la religion est la quantité de vérité absolue que nous nous assimilons sous la forme de vérité relative.
Or quelle a été la vérité relative de la philosophie au temps de S. Paul, au temps de S. Augustin, au temps même de Luther, de Pascal, de Descartes, et de Leibnitz ? C'est que l'Idéal entrevu par Platon, le Verbe de Dieu, avait apparu sur la terre. Tout philosophe, antérieurement à Platon, avait cru, ainsi que l'Humanité tout entière, à des dieux multiples qui s'incarnaient. Comment donc vouliez-vous qu'après Platon le philosophe ne crût pas à l'incarnation de l'Idéal, s'il croyait vraiment à la distinction du Verbe en Dieu ?
Donc la pensée de Platon tendait à prendre cette forme erronée, quand le moment serait venu pour cette pensée d'être comprise et vraiment mûre.
. Mais je vais plus loin même, et je dis que cette idée de l'incarnation divine en Jésus n'était pas une erreur. Ce n'était pas non plus, certes, une vérité absolue : c'était une vérité relative. L'esprit humain, je le répète, n'aperçoit jamais la vérité qu'avec des ténèbres; il est donc obUgé de bégayer comme l'enfant avant de parler, d'entrevoir avant de voir, de sentir et de comprendre confusément avant de sentir et de comprendre clairement. Mais bégayer c'est déjà parler, entrevoir c'est déjà voir, comprendre confusément c'est déjà comprendre.
Si donc on me posait la question : Jésus a-t-il été Fincamation dn Verbe dé Dieu, oui ou non ?
Je répondrais : Oui et non ; car, dans cet ordre de yérités, oui et non ne sont pas contradictMFes.
Oui, dirais-je, car nous sommes tous fils de Dieu, Dieu est en nous tous : tn Deo vMmm, etmovemur, et mmus. Oui, dirais-je encore ; car fidée de Platon est vraie, il y a en Dieu un Verbe de Dien. Or, s'il y a en Dieu un Verbe créateur, il doit agir, il doit créer en nous ; si ce Verbe conduit rHomanité, il faut bien qu'il se manifeste. Il s'est dcmc manifesté en Jésus, et il a pris une possession nouyelle de l'Humanité en commençant par Jésus. Cela a été un grand, un solennel moment dans la création successive de l'Humanité. Il fallait bien en eflèt qu'il y eût un homme qui, le premier de tous, réalisât en lui et s'appliquât cette sublime doctrine. Cet homme, ce fut Jésus. En nous reportant donc aux desseins de Dieu, et aux résolutions de sa providence dans le gouvernement du monde, il faut dire que Jésus fut, parmi tous les fils de Dieu qtie reniermait l'Occident, son fils chéri par excellence. Il fut, mtnme disent quelquefois les Pères, le Prométhée qui anima du feu divin nos statues d'argile. 11 nous donna )e mouvement, l'initiation^ la vie. Oui, la vie spirituelle nous est venue par lui ; il a donc été réellement, et non par une fietion, par une comparaison, le Sauveur de nos âmes. Si nous sommes aujourd'hui ce que nous sommes, nous le lui devons. Il est vrai que nous ne le devons pas qu'à lui seul. Il avait été précédé, non pas seulement par une foule d'hommes religieux en Orient, que l'Orient, également séduit, a pris aussi pour des révélateurs, mais dans rOccident même, par Pythagore, par Socraie, et par une multitude d'autres sages.
L'erreur a donc été uniquement de prendre pour un cas tout i fait particulier et anormal ce qui n'était qu'un fait plus général.
Il n'y a rien là de plue embarrassant pour nous aujourd'hui, que dans ce qui est arrivé si souvent pour l'invention de toutes les grandes choses, de toutes les grandes découvertes. Elles ont été, la plupart du temps, faites plusieurs fois; et de là il est résulté des contestations, des disputes, des sectes -, diaque inventeur a eu ses partisans exclusifs qui l'ont exalté, et souvent au détriment de ses rivaux. Mais de ce que l'im^ primerie, par exemple, était connue de temps immémorial à la Chine, 8'ensuii-il que Gutenberg ne soit pas le premier Européen qui ait eu cette sublime idée? et à sa suite l'Europe n'en a-i-elle pas fait, pour les destinées'de THumanité, un plus grand usage que les Chinois? Colomb trouve le Nouveau-lkmde : en a-t^il moins de mérite, parce qu'on démontre aujourdliui qu'il avait été précédé et guidé dans ses recherchest Ne^^n et Leîbiiitz crurent, chacun de leur côté, avoir invienté le calcul de l'infloi : en sont-ils moins inventeure et moins grands.
RÉFUTATION DE L'ÉCLECTISME. 31t
parce qu'ils se rencontrèrent en même temps dans cette invention?
Donc, en définitive, Tidée de Jésus fils de Dieu est vraie, même philosophiquement. Elle est vraie en soi, vraie par rapport aux desseins de Dieu et à son gouvernement du monde. Elle n'est fausse qu'en ce sens que nous pouvons aujourd'hui, plus avancés que nous sommes, lui donner une autre forme, et dire : Nous somme^tous flb de Dieu, et l'Idéal divin peut s'incarner dans tous les hommes. Nous sommes ainsi passés d'une proposition particulière à une proposition plus générale. Voilà le caractère de toute vérité relative.
Mais la gloire d'avoir été le messie, le messie véritable, reste à Jésus. L'effet a été produit, l'initiation a été donnée, et c'est lui qui Fa donnée. Tous les siècles peuvent venir battre au pied de sa croix, jamais l'homme ne passera sans respect auprès de ce gibet qui a été pendant tant de siècles le phare de l'Humanité.
Mais, direz-vous, si Platon n'avait pas vu la conséquence de son idée, du moins la portion de vérité qu'il avait vue était chez lui sans mélange d'erreur : lui, il était purement philosophe, il ne donnait pas de forme à son idée, il cherchait la vérité absolue, il ne tomba pas dans la superstition où l'on tomba plus tard.
Cela est vrai ; mais ne me demandez pas de vous dire dans combien d'autres superstitions tomba Platon !
Mais enfin plus tard, direz-vous, beaucoup plus tard, on a cessé de croire à ce miracle, à cette incarnation ; on a donc possédé plus tard la vérité sans mélange d'erreur.
Non, pas davantage. Il y a encore eu une vérité relative, et, comn^e l'autre, cette vérité relative a été une erreur.
En effet, après avoir connu et développé en elle la vie spirituelle, la vie du moi, l'Humanité devait tendre à développer la vie humaine collective, la vie du nous. Mais cette œuvre n'était pas accomplissable du temps de Jésus, ni même pendant bien des siècles après lui. Le monde extérieur, la nature proprement dite, n'était pas encore assez soumise à l'homme, assez obéissante à l'homme, pour que l'Humanité pût s'organiser pacifiquement sur la terre. Jésus le comprit 'bien, quand il dit dans son aspiration immense vers l'avenir : « Mon royaume n'est pas » encore de ce temps. » De là la tendance monastique que prit le Christianisme. Les chrétiens délaissèrent le monde, et cultivèrent la vie du mùi, dans la solitude, en présence de Dieu. La vie humaine collective fut abandonnée à César, c'est-à-dire à l'instinct, à la passion^ au destin. Un jour, enfin, après bien des siècles, l'homme, développé par te Christianisme, reporta ses regards sur la nature extérieure, par une sorte de révélation, dont l'effet indirect a déjà été et sera de plus en plus de nous mieux régler dans la voie même de la vie du moi et
du noui. Cest que rHumanité, en suivant la voie ascétique du Christianisme, avait épuisé jusqu'à ses dernières limites la portion de vérité universelle qu'elle possédait. U fallait donc se replonger dans la nature, dans la connaissance du monde extérieur, dans la vie hors de nous, pour pouvoir ensuite faire faire un nouveau progrès à la vie humaine. C'est là ce qui a été accompli depuis trois siècles. Mais ce nouveau progrès a engendré, sous le nom de science et de philosophie, une sorte de religion, qui, pour posséder une certaine mesure de vérité, n'en a pas moins affecté une forme erronée, aussi erronée que le Christianisme dans sa forme. On a nié le Christianisme, mais pour lui substituer je ne sais quel aveugle Naturalisme. Vers le seizième siècle, en effet, on a commencé à comprendre que la Nature avait des lois générales, et qu'une multitude de prétendus miracles rentraient dans ces lois générales. On s'est donc éloigné pour jamais des antiques superstitions; on a rejeté comme un blasphème la dernière des idolâtries fondées sur un renversement des lois naturelles; on a cru glorifier Dieu en cela, et on l'a glorifié en effet. Hais voyez à quel prix cette portion de la vérité absolue a été acquise. Quand on a cessé de croire au miracle dans la nature, on s'est plongé dans une véritable idolâtrie de la nature elle-même, aussi grossière que l'idée du miracle. Car n'a-t-on pas alors tendu, comme par une nécessité fatale, vers l'hypothèse du matérialisme? n'a-t-on pas cru à cette hypothèse? n'estelle pas devenue la vérité relative de cette époque? Tel philosophe donc n'a pas voulu croire en Dieu, ne voulant pas croire au miracle; mais il a cru à la matière, et il a donné à la matière des propriétés divines. 11 n'a plus voulu sentir Dieu en lui ni dans l'Humanité, et il s*est fait une religion de la nature et de la matière. Ainsi, d'un c5té, il ne voulait croire qu'à la matière, c'est-à-dire à des atomes conçus comme doués uniquement d'étendue et de mouvement; et, d'un autre côté, il douait libéralement cette matière de la force vive, de la spontanéité, de l'intelligence, qu'il refusait à Dieu, et que dans son aveuglement il se refusait presque à lui-même. L'erreur du matérialisme n'est-elle pas aussi capitale que l'erreur du Christianisme ?
Nous en sommes aujourd'hui à chercher les conséquences de ces deux mouvements généraux de l'Humanité, à chercher la vérité relative de notre époque.
Ou plutôt cette vérité relative est déjà formulée. Au lieu du miracle qui sauvait l'Humanité par l'intervention spéciale de Dieu lui-même, accomplie une seule fois et dans un seul homme, nous avons commencé à croire à une création continue de Dieu dans l'Humanité, et nous en sommes venus à dire : L'espèce humaine est perfectible. Et, d'un autre côté, le retour vers la nature et la matière nous ayant fait apercevoir et connaître, jusqu'à un certain point, la vie propre de la
nature et la spontanéité qui est en elle, nous avons reporté le même sentiment sur la nature, et nous nous sommes dit : La nature aussi est muable et dans un changement, non pas seulement perpétuel, mais progressif. De là à concevoir une créalion incessante de Dieu au sein de la nature, il n'y avait qu'un pas. Et de là à lier la perfectibilité de l'homme à la perfectibilité de la nature, il n'y avait encore qu'un pas. C'est ainsi que, par ces deux voies, par ces deux mouvements successifs du spiritualisme et du matérialisme, nous sommes arrivés à l'idée de progrès et de perfectibilité ; idée féconde, sortie de toute l'ère moderne, et qui renferme en elle une multitude de conséquences. Le monde, après l'avoir portée dansson sein, commence déjà à marcher à sa lumière. Suivons donc cette idée; car cette idée est la plus grande manifestation que l'esprit humain ait encore trouvée comme idée. Mais soyons sûrs que ce n'est là encore qu'une vérité relative, et qu'appliquée au passé, à l'avenir, elle donnera à nos descendants des fruits inattendus : dans l'histoire, une tradition que nous commençons à peine à soupçonner; dans l'avenir, devenu le présent, une société nouvelle; dans la nature extérieure, une demeure digne de l'homme régénéré; et dans la vie du moi, un nouveau ciel, une nouvelle religion, une nouvelle conscience; un nouvel univers, en un mot, et un nouvel homme.
C'est ainsi, je le répète, que nous ne possédons jamais la vérité que dans une certaine mesure et sous des voiles, ce qui n'empêche pas que nous ne possédions la vérité.
La pensée a toujours une forme, et cette forme recèle toujours des ténèbres.
Et ces ténèbres, cette forme, cette erreur nécessaire, est aussi bien le partage de ce qu'on appelle la philosophie que de ce qu'on nomme la religion ; car la forme s'attache à la pensée même de tout philosophe, et la forme est une condition fatale, une donnée nécessaire de l'époque, une formule du temps : en sorte que, réellement, jamais philosophe n'a exposé un système qui ne soit une erreur; en ce sens que l'Humanité, plus avancée dans sa course, a vu ou verra que la forme de la pensée de ce philosophe était incomplète, et *par conséquent fausse.
Donc, de toute façon, et pour revenir à notre sujet, il est tout-à-fait impossible, je le répète, de séparer la philosophie et la reUgion, de même qu'il est absurde d'éliminer de la catégorie des philosophes les hommes qui ont contribué à fonder les religions, ou qui les ont développées et défendues. Les philosophes et les fondateurs de reUgions sont de mêiUQ espèce, de même nature. Ils occupent seulement des places différentes dans la chaîne de l'esprit jiumain, places qui ont été
la conséquence des phases difléreiites par lesquelles a dû passer l'esprit humain.