‹ Œuvres de Pierre LerouxChapitre 50 sur 55 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Histoire de l'ÉclecUsme. Potamon d'Alexandrie et Joste Lipse sont les deax seuls éclectiques

sjsténuitiqiies a^ant M. Cousin.

Ainsi donc, à la un de ces considérations où nous avons cherché de bonne foi ce que c'est qu'un philosophe, nous arrivons, par toutes les voies, à ce résultat, que l'idée même d'un philosophe véritable est l'idée d'une force (sentiment et pensée], force lioie à l'Humanité de toutes façons, comme effet et comme cause, qui naît au^in de l'Humanité, résume implicitement l'Hunianité antérieure, se meut dans l'Humanité, et n'agit que pour l'Humanité.

Donc réclectisme systématique, étant la négation même de la pbilo- Sophie, est logiquement une absurdité.

On pourrait déflnir le philosophe qui serait vraiment éclectique, le philosophe de Timmobilité et de l'apathie, le philosophe du fait et du statu quo. Ce serait à la limite un être complètement indifférent et tout-à-fait inerte.

Hais, encore une fois, peut-il y avoir de pareils penseurs? Je le demande, où sont dans l'histoire, où sont les éclectiques? où sont les hommes qui ont cultivé l'éclectisme comme une méthode, comme une philosophie? Je ne les vois pas, ou du moins ils sont en si petit nombre, et ont laissé si peu de traces de leur passage, qu'ils méritent à peine d'être cités.

n y a eu à certaines époques, dans des moments de transition, entre une pensée et une autre, entre un mouvement de l'Humanité et im autre, en un mot entre un système et un autre, des hommes qui n'ont pas voulu avoir de système, qui n'avaient de goût ni pour le passé ni pour l'avenir, ni pour ce qui avait régné, ni pour ce qui allait régner, des hommes dépourvus a la fois de iradiiûm et d'idéal. C'étaient tout simplement des érudits. Mais ils s'occupaient des matières philosophiques; ils se dirent, ils se crurent philosophes, et ils s'appelèrent éclectiques.

Cela est arrivé deux fois dans le développement de la philosophie, depuis Socrate jusqu'à nous; et nous avons aujourd'hui un troisième exemple de cette prétendue philosophie qui consiste à se cramponner au présent, et à ne chercher, du reste, la philosophie que dans les livres, au lieu de suivre l'idéal en s'inspirant de la vie antérieure de l'Humanité et de ses souffrances présentes.

Gela, dis-je, est arrivé deux fois, d'abord à la fin de la civilisation Païenne, quand le Christianisme était déjà semé au sein de l'Humanité et allait bientôt surgir. Un homme alors, un professeur d'Alexandrie, imagina de soutenir que la philosophie était toute faite, et qu'il ne s'agissait que de la déterrer dans les livres. Les historiens racontent que Plotin aimait à écouter les conversations de ce discoureur, nommé Potamon ; c'est qu'apparemment il lui trouvait de l'esprit et du génie : mais assurément Plotin, qui fut si religieux et si dogmatique, ne fit pas son profit de la méthode de cet éclectique. Plotin chercha ailleurs. Il chercha l'avenir, comme les Chrétiens. Il voulut une religion, chbse dont le monde avait besoin, et non une philosophie de choix.

La seconde fois que l'éclectisme parut, ce fut après la Renaissance. Ob avait secoué la poussière qui couvrait les monuments de la civilisa, tion GrécoAémaine; on crut pouvoir se reposer de cet énorme labeur, *ët en tirer immédiatement le fruit. On se dit donc : La philosophie est faite, emparons-nous-en. Et les uns se firent Platoniciens, d'autres Pé-

ripatéticiens; d'autres unirent dans leur symbole Platon et Âristote; d'autres encore se déclarèrent pour Zenon et le Stoïcisme, et d*aùtres pour Épicure ou pour Aristippe. Dans les sciences proprement dites, ce. fut la même chose ; l'un tenait i)our l'hypothèse de Parménide, Tautre pour l'opinion de Thaïes. C'était une sorte de déguisement de bal masqué, où des érudits s^amusaient à prendre les costumes des anciens philosophes, comme pour se payer de là peine qu'ils avaient eue à les retrouver, à les nettoyer, à les raccommoder de leur mieux. Un de ces doctes personnages alors, voyant cette mascarade, la compléta en prenant pour lui le rôle de l'éclectique d'Alexandrie qui avait autrefois soutenu que toute philosophie était dans les livres. Hais le savant Juste Lipse ne fut pas plus écouté que ne l'avait été Potamon. La philosophie ne prit pas cette voie. Juste Lipse éclectisait encore que Descartes était né. Descartes fut un philosophe, Juste Lipse n'en fut pas un : c*est que Descartes répon(^t d'une certaine façon, ainsi que nous l'avons dit plus haut, à l'appel de Luther, et prit ainsi racine dans l'Humanité de son temps, tandis que Juste Lipse avait eu le tort, lui qui vivait au même temps que Luther, de rester indifférent entre le Papisme et la Réforme.

Hors de ces deux époques, je ne vois pas de philosophe, de penseur, qui se soit jamais confessé éclectique. 11 y a bien des penseurs qui ont été embarrassés en se voyant au milieu des écoles diverses qui régnaient autour d'eux; mais ils n'ont pas été pour cela méthodiquement éclectiques, c'est-à-dire fondamentalement indifférents à toutes ces écoles, à toutes ces tendances. Chacun d'eux a eu le sentiment net et pur de ce qu'est véritablement la philosophie, une croyance unitaire et dogmatique. Chacun d'eux a donc rapporté la vérité à sa source, tout en se demandant, avec plus ou moins de trouble et d'anxiété, d'où venaient tous ces ruisseaux divergents qui couvraient la terre autour de lui. Chacun d'eux s'est dit : a Où est le fleuve ? Sans doute tout cela appartient au fleuve, mais où est le cours principal du fleuve? dans quelle direction continue-t-il ? où est sa source et où son embouchure Y Ce méandre de canaux divers nous égarerait toute une éternité, si nous voulions tous les parcourir. S'amuse qui voudra à les visiter pour les visiter; moi, je cherche ma route, et veux continuer le voyage, d

Ainsi, par exemple, Cicéron est éclectique. Cela veut dire qu'il n'a pas une philosophie originale adéquate aux connaissances de son temps; il le sait bien lui-même. Mais demandez-lui si, tout considérée il n'y a pas une philosophie dogmatique, unitaire, et s'il y a plusieurs corps de philosophie qu'il mette sur la même ligne ; il vous répondra qu'il n'y a de philosophes véritables que ceux qui marchent «ur la piste de Socrate et de Platon : Pkbeii philosophi qm m S^erailè^a PUh tane, ei ab eorum familia, dissentiunt. Cicéron n'est donc pas éclecti^e

324 RÉFUTATION DE LÉCLECTISME.

méthodiquement. C'est un demi-philosophe, un Platonicien embarrassé : il ne voit pas bien comment le Platonisme ne peut pas parvenir à relier les schismes et les écoles qui divisent la philosophie ; mais il professe, malgré tout, que la philosophie est dans cette route. C'est qu'il est réellement lui-même dans la vie. N'est-ce pas en effet une sorte d'oracle que cette parole de Cicéron que nous venons de citer ? Il reconnaît virtuellement l'existence d'une philosophie unitaire; il est vrai qu'il ne l'embrasse pas encore. 11 n'a pas la lumière, mais il sait le point du ciel d'où elle viendra. 11 indique Platon comme la source vivante : c'est qu'il est précisément entre Platon et le Christianisme ; il sait ce qui du passé se développera, ce qui vivra un jour, ce qui vit déjà ; et il pressent à l'avance le Christianisme, qui sera dans la voie de Platon.

Qu'un siècle encore ou deux s'écoulent, et voilà de nouveaux éclectiques au même titre que Cicéron. Ce sont certains Pères de l'Église, tels par exemple que S. Justin et S. Clément d'Alexandrie. Ils ont parcouru toutes les écoles, étudié toutes les philosophies, ils sont éclectiques : mais comment le sont-ils? Ils le sont en ce sens qu'ils voient la convergence de toutes ces philosophies vers une philosophie unitaire, dogmatique, la Sainte Philosophie, comme ils nomment le Christianisme, a Ce que j'appelle la philosophie, dit S. Clément, ce n'est ni x) celle des Stoïciens en particulier, ni celle des Platoniciens, ni celle D d'Épicure, ni celle d'Aristote ; j'appelle philosophie tout ce que ces x> sectes diverses ont dit de bon pour nous former à la justice et à la » piété. Tout cela réuni forme le trésor de la philosophie- (1). » — « Bien D desgens ignorent, dit S.Justin, cequec'est que la philosophie, et pourx> quoi elle est descendue vers les hommes. En effet, s'ils le savaient, » ils ne seraient ni Platoniciens» ni Stoïciens, ni Péripatéticiens, ni Ra- 1» tionalistes purs, ni disciples de Pythagore y car toute cette science delà » philosophie est une, et aboutit au même résultat (S), d — a Si quelqu'un, » dit Lactance, ramassait toutes les vérités éparses chez tous les philo- D sophes, et n'en faisait qu'un corps, cet homme n'aurait pas des sen- » timents différents des nôtres. Mais c'est ce que l'on ne peut faire sans » être déjà instruit de la vérité (3). d Est-il possible de nyeux marquer la convergence des sectes philosophiques de la Grèce vers la philosophie nouvelle qui allait régner sur le monde? Je pourrais citer vingt autres passages des Pères où le même sentiment se montre. Est-ce là (le l'éclectisme? Oui, mais comme celui de Cicéron ; c'est de l'éclectisme avec une doctrine. Seulement la doctrine des Pères est patente,

(1) Stromat. lib. I.

{%) Dialog. cum Triph.

(3) Dtrtn. InsHt, Ub. VU, cap. S.

tandis que celle de Cicéron se réduisait à une afDrraation, à un sentiment vrai du passé et de l'avenir. Les Pères voient clairement ce que Cicéron ne voyait qu'à travers deux ou trois siècles d'éloignement.

Le Christianisme venu, l'éclectisme consista dans cet immense travail d'élaboration qui engendra tant de sectes Chrétiennes, y compris leurs adversaires même les plus déclarés, Gnostiques, Néo-Platoniciens, ou autres, qui, tout en combattant la religion nouvelle, n'en furent réellement, à un point de vue supérieur, que des sectes. Hais là plus que jamais règne une affirmation, une doctrine. Si Plotin, si Porphyre, relèvent devant le Christianisme le drapeau de la philosophie, c'est qu'ils sont aussi affirmatifs, aussi dogmatiques, aussi croyants, aussi inspirés, oserai-je dire, que les Chrétiens eux-mêmes. Si l'empereur Julien, leur disciple, essaie de reconstituer le Paganisme, c'est qu'il y croit d'une certaine façon ^ c'est qu'il a retrouvé une foi vive, ardente, fanatique, pour les vérités qu'il aperçoit obscurément sous les symboles du Polythéisme : quel homme, en effet, fut plus croyant, plus crédule même que Julien? Ce n'est donc qu'un grossier abus de mot, je le répète, qui a fait appeler en particulier éclectique l'école d'Ammonius et de Plotin, comme si cette école avait embrassé l'éclectisme systématique. Cet abus vient de ce que, comme je l'ai montré ailleurs (i), il y eut un moment dans le monde où la synthèse nouvelle qui allait se faire paraissait pouvoir indifféremment se rapporter à la tradition de plusieurs peuples différents, les Grecs, les Orientaux, les Juifs. Ce fut la tradition Juive qui l'emporta. Mais, avant son triomphe définitif, la Grèce tenta un dernier effort pour conserver dans le monde l'initiative qu'elle avait eue jusque là. Aunom de la Grèce, transportée à Alexandrie, Ammonius eut l'idée d'une synthèse, ce qui est bien différent de l'idée de l'éclectisme systématique. Puis de lui sortirent à la fois un courant qui allait vers l'avenir par la tradition Juive, un courant qui allait vers l'avenir par la tradition Grecque. Ce double courant se marque parfaitement dans ses disciples, Origène le Chrétien d'un côté, et Origène le Païen, ou plutôt Plotin, de l'autre. Voilà d'où vient l'erreur de cette dénomination d'éclectiques donnée aux Néo- Platoniciens. Au surplus, cette vérité est si évidente qu'elle est accordée aiqourd'hui par nos adversaires mêmes. « On a accusé, dit M. Cousin, l'école d'Alexandrie d'avoir s^bouti au syncrétisme : loin de là, elle » a le caractère décidé et brillant de toute école exclusive ; et il y a si » peu de syncrétisme en elle, qa'iln'yapas beaucoup d'éclectisme; car » ce qui la caractérise est la domination d'un point de vue exclusif j» des choses et de la pensée (2). »

(1) Article Ammonius^ de VEncyclopédie Nouvelle, — * Voyez le Dictionnaire Philosophique, à la On de cette édition.

(S) Cours, toDi. I.

Cherchons donc, cherchons encore plus loin des éclectiques systématiquesy si nous pouvons en trouver. Hais pour cela il nous faudra passer certainement par-delà tant de discussions religieuses, tant de schismes, tant d'hérésies, où jamais ne prit place cette prétendue méthode de philosopher, puisque, avant tout, le fond de la philosophie, le fond religieux était accordé par tous les adversaires, et qu'on ne se battait que sur les conséquences. Passons donc bien des siècles, et voici Montaigne par exemple. Quel plus grand éclectique que celui-là? Il a lu toute l'antiquité, et il la sait par cœur; il la cite à tous propos, il en vit. Est-ce un éclectique? Non ; c'est un sceptique, et il le sait bien. U fallait être sceptique à son époque, et il le fut.

Enfin, nous avons vu p)ps haut comment Diderot se disait, lui et son siècle, éclectiques; mais tout le monde sait ce que c'est que l'éclectisme de Diderot et des libres penseurs de son temps 1

Tout compte fait, je ne vois donc, avant M. Cousin et Técole qui de nos jours prend le titre d'éclectique, que deux hommes qui aient sérieusement préconisé l'éclectisme comme une méthode de philosopher. C'est, je le répète, Potamon qui enseignait à Alexandrie, et Juste Lipse.

Juste Lipse, si docte en tout ce qui concernait l'antiquité, le savait bien, que ce Potamon d'Alexandrie était réellement le seul éclectique systématique qu'eût produit l'antiquité. Aussi avec quel enthousiasme ne salue-t-il pas son unique prédécesseur dans l'art de réclecUsme : a Vous paraissez enfin, s'écrie-t-il, ô le plus excellent dos philosophes! D vous êtes véritablement entré dans la seule voie qui puisse conduire » au sanctuaire de la vérité... méthode trop tard découverte, ou 9 trop tard mise au jour, quand elle aurait dû précéder toute autre » méthode : Ades, odes, optime phitosopkantium! Viam iptam ingressus i> es ad peneiralia illa vert.., tarde repertum aiU editum quod primi- 9 tus oportebat (1). » Examinons donc un moment ce que furent Potamon et Juste Lipse, et ce qu*ils valent dans le développement de l'esprit humain.

L'histoire de Potamon est fort brouillée : on est assez incertain sur le temps précis où il vécut; on ne sait rien de sa vie, et rien de sa philosophie. N'est-ce pas un motif poui conclure que sa méthode ne produisit pas de grands fruits? Trois auteurs ont parlé de lui, Diogène de Laërte, Suidas, et Porphyre. Suidas dit de lui qu'il vécut avant et sous le règne d'Auguste (tt^ô xai lûx * av/ovcttou]. Hais c'est certainement une erreur ; car Diogène, qui écrivait au commencement du troisième siècle de J.-C, dit que l'école éclectique de Potamon était iauU nouvelle de son temps : Nunc verd nuper (m<fe np6 oliyov) eliatn Eclectica secia

[l) Lips. Manudttctio ad Philos. Stoicam, lib. I, dissert. 5.

introducta est a Potamone Alexandrino, quœ seligit et excerpit placita e singulis seotarum. Peat--être, dans Suidas, faut-il lire Alexandre, c'està-dire Alexandre-Séyère, au lieu d'Auguste; car suivant ce que dit Diogène, Potamon a dû vivre sous cet empereur. Quoi qu'il en soit, ce que nous avons de plus explicite sur le père de Téclectisme systémati-que, c'est une phrase de Porphyre dans la Vie de Plotin. « La maison D de Plotin, dit Porphyre, était pleine de jeunes garçons et de jeunes D filles. C'étaient les enfants des citoyens les plus considérés parleur r> naissance et par leur fortune. Telle était la confiance qu'ils avaient » dans les lumières et la vertu de ce philosophe, qu'ils croyaient tous x> n'avoir rien de mieux à faire en niourant que de lui recommander » ce qu'ils laissaient au monde de plus cher. De ce nombre (êv roOroeç) » fut Potamon, que Plotin se plaisait à entendre sur une philosophie D dont il jetait les fondements, ou plutôt sur une philosophie qui con- » siste à fondre plusieurs systèmes en un. » Diderot, qui cite ce passage, remarque avec raison que cette expression de ce nombre peut se rapporter également aux pères ou aux enfants. Il est prohable qu'elle se rapporte aux pères, et que Potamon était déjà un vieillard du temps ' de Plotin ; car puisque Diogène, qui écrivait, à ce que l'on croit, vers Van 211, dit que Potamon venait tout récemment d'introduire sa méthode d'éclectisme, il s'ensuit que ces essais de Potamon devaient remonter environ à l'époque où naquit Plotin, dont on place la naissance en l'an 205.

Ainsi il y a eu un philosophe à Alexandrie qui a choisissait et pre- » nait ce qui lui convenait des diflerentes sectes philosophiques, pour D en faire un système, » on ne sait d'après quel principe ; voilà ce que la phrase de Diogène nous apprend. 11 y a eu un philosophe qui avait imaginé, comme méthode de philosopher, de a prendre plusieurs sys- ]> tèmes et de les fondre en un ; » et Plotin se plaisait à l'entendre : voilà ce que nous apprend la phrase de Porphyre. Nous n'avons rien de plus sur Potamon ; pas d'autre trace de son existence. Seulement, nous sommes bien sûrs que Plotin, qui aimait sa conversation, ne se fit pas pour cela son adepte, et que le Néo-Platonisme de Plotin et de ses successeurs n'a aucun rapport avec l'éclectisme de Potamon. Le peu de mots que renferme sur ce sujet le Manuel de V histoire de la Philosophie de Tennemann, publié par M. Cousin, est d'une justesse parfaite : « La plupart des Platoniciens du troisième siècle, dit Tennemann » étaient en même temps des éclectiques, mais non pas toutefois à la x> manière de Potamon d'Alexandrie, qui, tout en extrayant ce qu'il y D avait de mieux dans chaque système, prétendait en former un sysi> tème à part, sur lequel nous n'avons pas de renseignements. C'est à » tort qu'on a voulu déduire de cet essai isolé le Néo-Platonisme des D Alexandrins. »

Quant à Juste Lipse, l'admirateur et le successeur de Potamon dans Fart éclectique, nous sommes à même de le caractériser autrement que par conjectures. Voici en résumé ce qu'en disent les biographes. C'était sans contredit un homme d'un esprit vaste, protond même, et doué en même temps du talent de la forme. Il brilla dans son siècle comme écrivain et comme professeur, $tylo et lingua, ainsi qu'il le dit lui-même, sans trop de modestie, dans son épitaphe. Il professa avec applaudissements à léna, à Leyde, à Louvain. Il avait commencé à parler du haut d'une chaire à l'âge où les autres enfants sont encore au collège. Le monde était alors divisé entre le Catholicisme et la Réforme : Juste Lipse, égaré dans le dédale des livres, et enivré de son importance et de l'éclat de sa parole, ne comprit pas d'abord qu'il fallait se décider sérieusement en-faveur d'une des deux religions. Mais la question qui divisait le monde était plus forte que lui : aussi vit-on tour à tour cet éclectique passer, avec une sorte de frénésie qui venait de sa faiblesse et de sa versatilité même, de l'un des deux partis à l'autre : Catholique à Rome, Luthérien à léna, Calviniste à Leyde, il redevint Catholique àLouvain.lI finit par écrire en faveur de l'intolérance ; il engagea les princes a à exterminer par le fer et le feu ceux D qui sont d'une autre religion que celle de l'État, afin qu'un membre B périsse plutôt que tout le corps (i). b Après son dernier changement, il se montra exterieurement fort dévot ; et toutefois ses contemporains ont doute que sa piéte fût véritable. 11 écrivit l'Histoire de Notre-Dame de Bail comme on l'aurait écrite dans les siècles de la plus grossière ignorance; il adopta sans examen les fables les plus ridicules, les traditions les plus incertaines; et, ce chef-d'œuvre fait, il consacra sa plume d'argent à cette chapelle. En mourant, il ordonna à sa femme d'offrir sa robe fourrée de professeur à l'autel de la Vierge dans une église de Louvain. Sa femme offrit effectivement ce singulier présent; mais comme il ne pouvait servir de rien à cette chapelle, ou la vendit à un savant du temps, qui s'en servit depuis en mémoire de Lipse.

En toute autre occasion, nous détournerions les yeux de ces détails, par pitié, et par piéte envers la mémoire d'un homme qui a rendu de grands services comme érudit. Mais il faut montrer où conduit l'éclectisme phitosophique, quand le monde en est à des combats comme celui de Luther et de la Papaute.

Il est juste que nous ajoutions que Lipse, tout en proclamant l'éclectisme systematique comme méthode de philosophie, s'attecha cependant à une philosophie particulière, celle des Stoïciens. Il fut doue infidèle à cette méthode même qu'il proclamait comme la seule voie qui pût conduire au sanctuaire de la vérite. En somme, ce fut un lettré*

(1) Traité de ia Politique.

un des triumvirs du monde érudit de son temps avec Casaubon et Scaliger; ce ne fut pas un philosophe, a Juste Lipse, dit encore excellem- » ment le Manuel de Tcnnemann, devint un habile interprète de la » philosophie Stoïque, sans être, à proprement parler, philosophe; et » il lui manqua, pour être un vrai Stoïcien pratique, la constance, ainsi x> qu'il Ta déclaré lui-même dans ses écrits. » Mais cette inconstance de Juste Lipse, cette versatilité qu'il porta dans la politique comme dans la religion ou la philosophie, n'était-elle pas en parfait rapport avec son principe de Téclectisme systématique? Un homme constant et stoïcien par nature n'aurait jamais adopté Vindifférentisme comme méthode; et réciproquement combien une pareille méthode, une fois dans la tête d'un homme, lui permet de vacillations dans sa vie politique, de changements de partis, de cavillations en tout genre, et de honteuses trahisons !

J'en suis donc fâché pour l'éclectisme systématique , mais en me fondant sur les deux seuls exemples que l'histoire, antérieurement à notre temps , nous ait transmis de véritables sectateurs de cette méthode, je serais porté à dire , ce que j'ai déjà au reste démontré par le raisonnement, que l'éclectique est le contraire d'un philosophe. Le philosophe est un croyant, même quand il se proclame, comme à certaines époques, incrédule, sceptique, athée : l'éclectique est un homme indifférent par nature. Le philosophe est un homme constant; il y a toujours en lui du stoïcien, parce qu'il esi constant dans sa foi et dans ses opinions, et qu'il croit, non pas en lui, mais, comme les Stoïciens, dans le Dieu qui habite en lui : l'éclectique est un homme inconstant, versatile , toujours tourné à ce qui triomphe actuellement dans le monde. Enfin, le dirai-je, l'éclectique systématique est un savant qui parle plutôt la philosophie qu'il ne la cultive. Supposez un homme obligé d'enseigner la philosophie dans une époque de confusion comme celle de Potamon, ou celle de Juste Lipse, ou la nôtre, avant d'avoir pu se faire par lui-même, par les douleurs et les enseignements de sa propre vie, une philosophie : il se passionnera pour la gloire de tous ces philosophes dont sa voix fait retentir les noms; il voudra les égaler tous, les surpasser même, émulation très légitime sans doute : mais leur désaccord l'embarrasse, faute de principes qui lui appartiennent; il ne sait vraiment auquel entendre; il passe de l'un à l'autre, et porte tour à tour leur costume ou plutôt leur livrée, comme ces savants de la Renaissance dont je viens de parler; un beau jour enfin, il s'avise, la lumière a percé la nue, il se fait éclectique par système.

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