CHAPITRE V
Balte.
fin entendant sortir de la boacbe de M. Coosiii cetle étonnante assertion, que la philosophie eil.une science d'obien^oUon comme la physique; en le voyant ailleurs s'étonner naïvement qu'on lui ail reproché d'avoir abandonné les traditions philosophiques de la France, et s'écrier avec assurance : a II ne s'agit pas de savoir si la philosophie que j*en- » seîgne est Allemande, Anglaise, ou Française. A-t-on jamais parlé ffune géométrie ou d'une physique Fraoiçaise? n en entendant, dis-je, de pareilles hérésies, je m'écrierais volontiers à mcm tour: Habemmeonfir tem reum; nous avons ici la preuve, la preuve claire, évidente, palpable, que M. Cousin n'a jamais bien compris ni la nature ni le but de la philosophie. <->
Que penserionsHious d'un artiste qui assimilerait l'art à l'industrie, et que devons-nous penser d'un philosophe qui assimile la philosophie à la physique? Nous dirions à l'artiste : Eh quoi I ne seniez-votis pas que toute production de votre art est le résultat de votre vie, que votre art est en vous, se fait en vous, qu'il palpite dans votre coour et coule dans votre sang; en un mot,. qu'il prend sa source dans votre vie, et qu'il est votre vie même arrivée à pouvoir se transmettre à la nôtre; tandis que, dans 1 industrie, c'est sur la vie du «onde extérieur que vous agissez? Nous dirons de même au philosophe : Eh quoi ! ne vous sentez-vous rien sous la mamelle gauche? Vauvenargues a dit : « Les grandes pensées viennent du cœur. » Platon avait dit : « Dieu 9 nous a donné deux ailes pour nous élever à lui, l'amour et la raison; j» en d'autres termes, le sentiment et le raisonnement; b ce qui est la même pensée que celle de Vauvenargues. Et vous allez commencer votre philosophie par supprimer le cœur, source des grandes pensées, suivant Vauvenargues; veus allez briser une des deux ailes de Platon, l'amour, la charité, le sentiment; en un mot, vous allez commencer votre philosophie par supprimer l'inspiration I Mais c'est supprimer à la fois le but, la matière même de la philosophie, et le moyen, l'iastni- Bient de la philosophie. La philosophie est en vews, sachezrle, comme l'art est dans l'artiste. L'artiste, par un procédé divin, parvient à extraire de lui-même sa propre vie, à la manifester, à la communiquer. Vous, philosophe, faites de même. C'est de votre vie et avec votre vje que vous devez tirer voire philosophie. H ne s'agit pas id dxi monde extérieur à vous; il s'agit de vous et de nous, de ivofa^ vie, de la nAIre, du lien qui nous unit entre nous et à notre Créateur, de notre union à tous au sein de l'Humanité, de nohre vie sociale commune, des droits
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et des limites de notre vie individuelle ; il s'agit de la vie qui coule en nous, et non de la vie qui coule hors de nous. C'est par la main du cœur, pour ainsi dire, que ces choses doivent être maniées, et non par là main du corps comme la vie du monde extérieur. Et pourtant, vous en venez à dire, après vingt ans de travaux, que la philosophie est une science d'observation comme la physique, ou de pur raisonnement comme la géométrie! Hais en physique, en géométrie, qu'observez-vous et avec quoi observez-vous? sur quoi raisonnez-vous et avec quoi raisonnez-vous? Dans la physique, vous observez les phénomènes d'une vie qui n'est pas en vous, qui n'est pas directement communicable à la vôtre, et vous observez avec vos sens. Dans la géométrie, tous raisonnez sur des objets déflnis dont la notion est également empruntée par l'abstraction au monde extérieur, et vous raisonnez encore avec vos sens ; car vous raisonnez par le moyen de la comparaison, qui recèle toujours implicitement une sensation, et qui produit en yous l'évidence, mais l'évidence sensible (1). Hais en philosophie, c'est votre vie subjective qui est votre objet De quoi peut-il donc être question? de développer et d'exprimer cette vie subjective, et non de l'observer? Et avec quoi pouvez-vous la développer et l'exprimer? avec elle-même évidemment, puisque c'est elle qui est le sujet eu même temps qu'elle est l'objet. Ne voyez-vous pas que vous ressemblez bien plus à l'artiste qu'au géomètre ou au physicien? Vous êtes semblable à l'artiste; car, comme pour lui, votre objet c'est yousméme, c'est la vie qui coule en vous et au sein de l'Humanité; vous ne différez même de l'artiste que par un point, c'est que lartiste est plus individuel et vous plus général, que l'artiste se concentre plus en lui-même, et que vous devez vous occuper davantage de tous les hommes : vous êtes pour ainsi dire l'artiste de l'Humanité, l'Humanité artiste. Cette assimilation de l'art et de la philosophie est si certaine, que tout le monde la fait pour ainsi dire instinctivement. I.es grands poètes et les grands philosophes ont toujours eu ensemble d'étroites affinités; il semble qu'ils ont le même berceau, et qu'aux
(1) Cest ane idée assez répaadae, que les géomëu^s raisonnent sur des notions, et non sur des sensations. Mais je maintiens ce que j'ai établi dans l'arUcie Conscience de VEncydopédie Nouvelle, La distinction de Leibnitz entre la notion et la sensation est irraie, sans doute, mais il faut la comprendre. L^bniU ne dit pas que la notion existe sans la sensation ; il établit au contraire que, dans tout fait intellectuel, il y a simultanément sensaUon, notion, et aperception. Les géomèlres raisonnent d'abord aarun cas particulier, où la sensation Joue un rôle évident; puis ils concluent da particulier au général ; et ils concluent ainsi en vertu de la notion, qui leur permet de déHnir les oljets, et de Taperceplion, ou du sentiment du moi, qui leur nH)ntre qu*ils pourraient répéter la même opération dans tous les cas semblables. Mais la sensation se retrouve toujours au début ««ta la fln de tous leurs raisonnements. — * Voyez les Essais de Psychologie dans le troisième volume de cette édiUon.
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yeux des peuples ils habitent, après leur mort, les mêmes régions des Champs-Elysées. Socrate et Platon s'appuyaient continuellement d*Ho- Hière; un vers du poète était pour eux une autorité. Aristole cherche souvent les définitions des choses les plus profondes dans Homère, dans Orphée, et dans les anciens poètes. Et quel philosophe moderne vaut mieux à citer que Dante, ou Shakspeare, ou Hilton, ou, dans certaines matières, Molière et La Fontaine? Le philosophe sans doute a bien aussi des affinités avec le physicien et le géomètre. Il raisonne, il observe : qui le nie? Est*ce que le poète aussi ne raisonne pas et n'observe pas? est-ce qu'il n'est pas de la nature de tout homme d'observer et de raisonner? tout homme est à différents degrés physicien, géomètre, poète. Hais vous dites que le philosophe est un savant; moi je vous dis que ce n'est pas seulement un savant, mais que c'est un artiste quant au fond des choses. Vous dites qu'il n'a pour critérium de certitude que l'observation ; je vous dis, moi, que cette prétendue méthode est la destruction même de la vie, que l'observation directe est une pure folie, semblable à celle de l'anatomiste qui voudrait porter le scalpel sur son propre corps, et qui détruirait la vie pour l'étudier, en sorte que Bacon a eu cent fois raison de dire : « L'âme ne » peut s'observer directement elle-même, d Je vous dis de plusque l'objet de la philosophie est bien autrement large que la pure psychologie; que lors même que la psychologie aurait pour méthode l'observation (j'entends l'observation indirecte, et non pas l'observation directe), il ne s'ensuivrait en aucune façon que la philosophie dût avoir pour méthode l'observation; car la psychologie n'est pas la philosophie, c'est seule^nent une petite partie de la philosophie. Je dis donc qu'il est absurde de considérer la philosophie comme une science d'observation ; je dis que la philosophie participe à la fois de l'art et de la science ; que, renfermant dans son objet Dieu , l'homme , et la nature extérieure, elle remonte à Dieu par l'inspiration s'appuyant sur le raisonnement et l'observation ; comprend l'Humanité antérieure par l'inspiration unie à l'observation (qui prend alors le nom d'histoire) et au raisonnement; donne à l'Humanité à venir un idéal par l'inspiration unie encore au raisonnement et à l'observation^ et enfin étudie la na^ ture extérieure, toujours par l'inspiration unie à l'observation et au raisonnement, à l'inverse du physicien proprement dit, qui est plus observateur qu'artiste. Hais supprimez l'inspiration, vous n'avez plus ni artiste ni philosophe. Si donc il était permis d'accoupler ces deux mots êciénce et inspiralùm, je définirais la philosophie une science d'inspiration comme l'art, et non pas une science d'observation comme la physiqne.
J'ai traité ailleurs avec tant d'étendue la question de la méthode ou plutôt du principe de la certitude, qu'il me répugne d'en parler icijen
3M RÉFUtATION DE L* ÉCLECTISME.
pMsart et hnpftrfaitemeDt ; eÉ oependart je me toîs forcé, bieo malgré moi, de rmunery eamm peo de motsqtie je piurraU ce que j*ai élahtt sar ce 8a|et^ afin dedissipery s'il est poiaiUe, ht prodigieuse erreur de M«, Cousia«
H. Cousin n'est pas le premier qur se soit trompé snr cette question de la méthode I bien qne personne peoMtrey je le répète , ne s'y soit trompé autnt que lui. Ciiacun sait que depuis deux cents ans environ les diverses philosophies s'abeurtent à la question de la certitude, sans la résoudre. Il y a en nous plusieurs sources différentes de connaissance (en appelant généralement connaissance les diverses révélations que nous avons de la vie), ou plutôt il y a plusieurs mondes différents. L'erreur commune sur la certitude est de confondre ces sources différentes de connaissance, ces mondes divers, et d'appliquer indistinctement à tous ce qui ne convient qu'à un seul. De là tant de principes de certitude proclamés et rejetés avec une égale ardeur.
Je n'entre point ici dans la question de l'utilité qu'il y a eu à ce que des systèmes faux, bien que basés sur des principes de certitude relativement vrais, fussent nettement posés et impitovaMement appliqués. Telle est la condition humaine : nous n'accomplissons nos progrès qu'au moyen de certaines ténèbres; chaque époque a pour ainsi dire une portion de ténèbres nécessaires ; c'est la forme obligée de la pensée, c'est la face erronée de la vérité relative, dont j'ai parlé dans la première partie de cet écrit. Quoi qu'il en soit, sortis de la tradition Catholique, qui était une méthode et un principe de certitude, nous avons eu la méthode Protestante qui prenait pour base* à la fois la révélation et te sens individuel, puis la méthode Cartésienne de l'évidence à la façon des géomètres , puis la méthode Baconienne de la sensation ou de l'observation à la façon des naturalistes. Le temps approche, suivant nous, où l'esprit humain sortira san» aueune peine dm labyrinthe où l'ont égaré toutes ces méthodes; il sufQt pour cela qu'une distinction claire s'établisse, qui mette à sa place chacun des principes qui ont donné lieu à ces systèmes. J'ai essayé pour ma-part d'ouvrir quelques fenêtres, comme dit Descartes, et de faire entrer du jour dans cette cave où les philosof)hes sont descendus pour se battre. Je croîs avoir démontré (1) que dles cinq ou six principes de ceriitade mis en avant depuis deux siècles, et qui ont donné lieu à autant de prétendues méfliodes générales, il n'y en a aucun qui n'ait sa vérité et nïéme sa vérité exclusive et absolue. Tous sont vrais, mais tous ne s'appliquent pas à tous les ordres de connaissances on, pour niîeH dire, à tous les modes do notre vie; ctutcim a sa sphère. L'erreur, eneoreime fois, eside les^
(1) Du» tes articles Certitude^ Conseienee, Cùnsentetneni de VBncydàpêHè Ncuétt^.-^ * T9f cite» £»Mit dé Piffdiûi4)gie dSBs le uoîBiàaie valmae de cette édlOoew
RÉFUTATION DE UÉCLECTISME. 367
appliquer où ils ne sont pas applicables ; Terrenr est de ne pas distinguer les Ties véritablenfient différentes qui existent simultanément en nonsi
Trois aspects principaux âfe la i^iè, formant trois ordres tout-à-failf divers, s'offrent clairement à nos regards : i* la vie du monde extérieur à rHumanilé ; ^ la vie humaine individuelle ; 3* la vie humai^e collective. Un seul principe ne convient pas et ne suffit pas pour nousr conduire dans ces trois vies diverses. Nous n'avons que Y expérience pour pénétrer et nous diriger dans la vie des êtres d'une nature aussi étrangère à la nôtre que sont les astres» les plantes, ou les animaux. Avec nos semblables, au contraire, nous avons en commun une vie collective. Entre eux et nous, le consentement devient donc à la fois une nécessité et un principe d'action. Quand donc, sortant de la relation avec la nature, nous entrons dans la relation avec les hommes, la' [Mîncipale règle que nous ayons pour nous diriger dans ce monde nonveau de la vie est le consentement. Toutefois le sentiment individuel, ou la conacience» reste comme arbitre souverain de la vie humaine individuelle. Mais ces trois clefs des trois aspects de la vie ne s'exercent' qu'à l'aide de principes supérieurs dont nous avons la faculté d'emprunter la lumière. Ces principes supérieurs sont la raistm et la tradû tùm. L'expérience emploie secondairement pour se diriger la faculté de raisonner. Le consentement se nourrit, à son tour, et se forme par Ifévidence et la tradition. Enfin la conscience trouve son appui dans l'évidence, dans la tradition, et dans le consentement.
La vraie méthode, en toute science, consiste donc à discerner celui de ces critériums de certitude qui convient à la matière en question et à s'y rapporter. Hais, une fois armés de ce principe de certitude, comment en faisons-nous usage? En résulte-t-il, comme on se l'imagine, une méthode complètement différente, c'est-à-dire un emploi tout particulier d^une cm de plusieurs de nos facultés à TexclHsion de toutes les autres? Non. Sans contredit, de même que la matière dont il s'agit détermine le choix du critérium de certitude, de même le critérium de certitude détermine les facultés dont nous devons faire usage d'une façon prédominante pour employer ce critérium de certitude. Hais cela veut dire seulement qu'il détermine l'emploi prédominant de telles ou telles facultés, sans anéantir, sans exclure aucune de nos facultés. Chaque mode de notre* connaissance est une sorte d'escrime particulière, mais qui ne diffère pourtant pas essentiellement de tout autre genre d'escrime. Un hoaime qui se bat à l'épée fait de son corps, sinon absolument le même usage, du moins un usage analogue à celui qu'en fait un homme qui se bat au sabre.
Ainsi, parce que le critérium de certitude à employer sera rexpérrience, il ne s'eosaivra pas que la^méthode ne conriste que dans l'eli^ servation, puisque l'expérience erafdoié, secondairement il est vrai»
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mais emploie nécessairement, pour se diriger, la faculté de raisonner qui est en nous. Or» la faculté de raisonner suppose non seulement la comparaison, qui, développée largement, donne lieu à ce qu'on nomme l'analogie et l'inductioD, mais encore la mémoire, qui, également développée et largement appliquée, devient rérudition et la connaissance des travaux antérieurs. Et dé même, parce que le critérium de certitude à employer sera le consentement, il ne s'ensuivra pas que la méthode ne consistera que dans la constatation de ce que pensent les autres hommes, puisque le consentement s'éclaire par l'évidence et se révèle par la tradition.
On a faussé étrangement l'esprit humain avec toutes les exagérations sur la méthode. On a voulu forcer l'homme a se fragmenter, à se tronquer, pour entrer dans le cadre des méthodes. Les uns l'ont réduit à n'être qu'une espèce de machine raisonnante, ajoutant syllogismes sur syllogismes. Les autres en ont fait un œil qui observe, un œil de lynx, qui ne laisse rien passer; les autres, une mémoire traditionnelle, une sorte d écho qui répète éternellement les leçons du passé. L'homme n'est aucune de ces facultés isolées; l'homme emploie toutes ces facultés, quel que soit le critérium de certitude auquel il se rapporte.
Il n'y a de divers que le principe de certitude. La méthode proprement dite, c'est-à-dire le travail de l'intelligence, est la même. Le principe de certitude, dis-je, est divers, suivant qu'il s'agit de la vie dû monde extérieur, ou de la vie humaine individuelle, ou de la vie humaine collective. Mais quant à ce qu'on appelle proprement la méthode, c est autre chose : la méthode est toujours l'emploi de toutes no^ facultés, approprié à l'objet de notre recherche. La méthode, c'est l'homme complet s'emparant d'un certain principe de certitude et y rapportant tout, mais employant pour cela toutes les facultés simples ou composées qui sont en nous : observation, comparaison, raisonnement, mémoire, induction, analogie, analyse, synthèse. La méthode, en tant que méthode, est donc absolument la même au fond, qu'il s'agisse de physique, ou de géométrie, ou de psychologie, où de politique. Toutes les prétendues distinctions qu'on a voulu faire à ce sujet sont fausses. Nous sommes identiques à nous-mêmes, psychologiquement identiques, dans l'acte de la connaissance, quel que soit l'objet de cette connaissance. Je crois encore avoir démontré d'une façon irrécusable cette vérité (1).
Hais par delà le principe de certitude, par delà la méthode qui con-
(1) Voyez en particttlier rarticle Conteience (le V Encyclopédie Nouvelle, où j'ai comparé les procédés de connaître d^un géomètre, d*an physicien, et d*iiQ psychologoc, et prouvé ridentité psychologique de ces procédés. ^ * Le lecteur est renvoyé ^m Essais de Pyschologie dans le troisième volume de cette édition.