‹ Œuvres de RabelaisChapitre 111 sur 231 · LES UNGS ONT LE NEZ PLUS GRAND OUE LES AULTRES · texte numérisé non relu

LES UNGS ONT LE NEZ PLUS GRAND OUE LES AULTRES

« Foy de Christian ! dist Eudemon, j'entre en grande resverie. considérant l'honnesteté de ce moyne, car il nous esbau-

no LIVRE I, CHAPITRE XL

dit icy tous. Et comment doncques est-ce qu'on rechasse les moynes de toutes bonnes compaignies, les appellans troublefestes comme abeilles chassent les freslons d'entour leurs rousches? Ignavmn fucos pecvis, dit ]Maro, a presepihus arcent. » A quoy respondit Gargantua : « Il n'y a rien de si vray que le froc et la cagoule tire à soy les opprobres, injures et malédictions du monde, tout ainsi comme le vent, dict Cecias, attire les nues. La raison peremptoire est parce qu'ilz mangent la merde du monde, c'est à dire les péchez, et comme machemerdes, l'on les rejecte en leurs retraictz; ce sont leurs conventz et abbayes, séparez de conversation pohticque comme sont les retraictz d'une maison. ]\Iais si entendez pourquoy un cinge en une famille est tousjours mocqué et herselé, vous entendrez pourquoy les moynes sont de tous refuys, et des vieux et des jeunes. Le cinge ne guarde poinct la maison, comme un chien; il ne tire pas l'aroy, comme le beuf; il ne produict ny laict, ni layne, comme la brebis; il ne porte pas le faiz, comme le cheval. Ce qu'il faict est tout conchier et degaster, qui est la cause pourquoy de tous repceoit mocqueries et bastonnades. Semblablement, un moyne (j'entends de ces ocieux moynes) ne laboure, comme le paisant, ne garde le pays comme l'homme de guerre, ne guérit les malades comme le medicin, ne presche ny endoctrine le monde comme le bon docteur evangehcque et pedagoge, ne porte les commoditez et choses nécessaires à la republicque, comme le marchant. C'est la cause pourquoy de tous sont hués et abherrys. — Voyre mais, dist Grandgousier, ilz prient Dieu peur nous. — Rien moins, respondit Gargantua. Vray est qu'ilz molestent tout leur voisinage à force de trinqueballer leurs cloches. — Voire, dist le moyne, une messe, unes matines, unes vespres bien sonnéez, sont à demy dictes. — Hz marmonnent grand renfort de légendes et pseaulmes nullement par eulx entenduz, ils content force patenostres, entrelardées de longs Ave Mariaz, sans y penser ny entendre, et ce je

appelle mocquedieu, non oraison. JMais ainsi leurs ayde Dieu e'ilz prient pour nous, et non par peiu: de perdre leurs miches et souppes grasses. Tous \Tais christians, de tous estats, en tous lieux, en tous temps, prient Dieu, et l'Esperit prie et interpelle pour iceulx, et Dieu les prent en grâce. Maintenant tel est nostre bon Frère Jean. Pourtant chascun le soubhaite en sa compaignie. Il n'est poinct bigot; il n'est poinct dessiré; il est honneste, joyeulx, délibéré, bon compaignon; il travaille, il labeure; il defent les opprimez; il conforte les affligez; il subvient es souffreteux; il garde le clous de l'abbaye. — Je foys, dit le moine, bien dadvantaige; car, en despeschant nos matines et anniversaires au cueur, ensemble je fais des chordes d'arbaleste, je polis des matraz et guan-otz, je foys des retz et des poches à prendre les connis. Jamais je ne suis oisif. Mais or çza, à bo}.T:e ! à boire cza ! Aporte le fruict ; ce sont chastaignes du boys d'Estrocz avec bon vin nouveau, Voy vous là composeur de petz, vous n'estes encores céans amoustillez. Par Dieu, je boy à tous guez, comme un cheval de promoteur ! » Gymnaste luy dist : « Frère Jean, oustez ceste rouppie qui vous pend au nez. — Ha ! ha ! dist le mo5me, serois je en dangier de noyer, veu que suis en l'eau jusques au nez? Non, non, Oicare? Quia elle en sort bien, mais poinct n'y entre, car il est bien antidote de pampre. O mon amy, qui auroit bottes d'hyver de tel cuir, hardiment pourroit il pescher aux huytres, car jamais ne prendroient eau. — Pourquoy, dist Gargantua, est ce que Frère Jean a si beau nez? — Par ce, respondit Grandgousier, que ainsi Dieu l'a voulu, lequel nous faict en telle forme et telle fin, selon son divin arbitre, que faict un potier ses vaisseaux. — Parce, dist Ponocrates, qu'il feut des premiers à la fo^nre des nez. Il print des plus beaulx et plus grands. — Trut avant ! dist le moyne. Selon \Taye philosophie monasticque, c'est parce que ma nourrice avoit les tetins moletz ; en la laictant, mon nez y enfondroit comme en beurre, et là s'eslevoit et croissoit com-

me la paste dedans la mect. Les durs tetins de nourrices font les enfans camuz. Mais, guay, guay ! Ad jormam nasi cognoscititr ad te ïsvavi... Je ne mange jamais de confitures. Page, à la humerie ! Item rousties ! »

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