‹ Œuvres de RabelaisChapitre 112 sur 231 · COMMENT LE MOIXE FEIST DORMIR GARGANTUA, ET DE SES HEURES ET BREVIAIRE · texte numérisé non relu

COMMENT LE MOIXE FEIST DORMIR GARGANTUA, ET DE SES HEURES ET BREVIAIRE

Le souper achevé, consultèrent sus l'affaire instant, et feut conclud que environ la minuict, ilz sortiroient à l'escarmouche pour savoir quel guet et dihgence faisoient leurs ennemys, en, ce pendent, qu'ilz se reposeroient quelque peu, pour estre plus frais. Mais Gargantua ne pouvoit dormir, en quelque façon qu'il se mist. Dont luy dist le moine : « Je ne dors jamais bien à mon aise sinon quand je suis au sermon, ou quand je prie Dieu. Je vous supplyc, commençons, vous et moy, les sept pseaulmes pour veoir si tantost ne serez endormy. »

L'invention pleut très bien à Gargantua, et, cûmmenceant le premier pseaulme, sus le poinct de Beati quorum s'endormirent et l'un et l'aultre. Mais le moyne ne faillit oncques à s'esveiller avant la minuict, tant il estoit habitué à l'heure des matines claustralles. Luy esvcillé, tous les aultres esvcilla, chantant à pleine voix la chanson.

« Ho, Regnault, resveille toy, veille, O, Regnault, resveille toy. »

Quand tous furent esveillez, il dist : « Messieurs, l'on dist que matines commencent par tousser, et souper par boyre. Faisons à rebours, commençons maintenant noz matines par boyre et de soir, à l'entrée de souper, nous tousserons à qui

mieulx mieulx. » Dont dist Gargantua : « Boyre si tost après le dormir, ce n'est vescu en diète de medicine. Il se fault premier escurer l'estomach des superfluités et excremens. — C'est, dist le moyne, bien medicine. Cent diables me saultent au corps s'il n'y a plus de vieux hyvTongnes qu'il n'y a de vieulx medicins ! J'ay composé avecques mon appétit, en telle paction que tousjours il se couche avecques moy, et à cela je donne bon ordre le jour durant, aussi avecques moy il se levé. Rendez tant que vouldrez vos cures, je m'en vais après mon tyrouer. — Q^el tyrouer, dist Gargantua, entendez vous? — Mon bréviaire, dist le moine, car, — tout ainsi qiie les fauconniers, davant que paistre leurs oyseaux, les font tyrer quelque pied de poulie pour leur purger le cerveau des phlegmes et pour les mettre en appétit, — ainsi, prenant ce joyeux petit bréviaire au matin, je m'escure tout le poulmon, et voy me là prest à boyre. — A quel usaige, dist Gargantua, dictes vous ces belles heures? — A l'usaige, dist le moyne de Fecan, à troys pseaulmes et troys leçons, ou rien du tout qui ne veult. Jamais je ne me assubjectis à heures : les heures sont faictez pour l'homme, et non l'homme pour les heures. Pourtant je foys des miennes à guise d'estrivieres ; je les acourcis ou allonge quand bon me sem-ble : brevis oratio pénétrât celos, longa potatio évacuât cyphos. Où est escript cela? — Par ma foy, dist Ponocrates, je ne sçay, mon petit couillaust; mais tu vaulx trop ! — En cela, dist le moyne, je vous ressemble. Mais, venite apotemus. »

L'on appresta carbonnades à force et belles souppes de primes, et beut le moyne à son plaisir. Aulcuns luy tindrent compaignie, les aultres s'en déportèrent. Après, chascun commença soy armer et accoustrer, et armèrent le moyne contre son vouloir, car il ne vouloit aultres armes que son froc devant son estomach, et le baston de la croix en son poing. Toutefoys à leur plaisir, feut armé de pied en cap, et monté sus un bon coursier du royaulme, et un gros braque^

mart au cousté, ensemble Gargantua, Ponocrates, Gymnaste, Eudemon, et vingt et cinq des plus adventureux de la maison de Grandgousier, tous armez à l'advantaige, la lance au poing, montez comme sainct Georges, chascun ayant un harquebouzier en crope.

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