‹ Œuvres de RabelaisChapitre 141 sur 231 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

;OMMENT PANTAGRUEL, ESTANT A PARIS, RECEUT LETTRES DE SON PERE GARGANTUA, ET LA COPIE d'iELLES

Pantagruel estudioit fort bien, comme assez entendez, et proufitoit de mesmes, car il avoit l'entendement à double rebras, et capacité de mémoire à la mesure de douze oyres et bottes d'olif . Et, comme il estoit ainsi là demourant, receut un jour lettres de son père en la manière que s'ensuyt :

'.( Très cher filz, entre les dons, grâces et prérogatives desquelles le souverain plasmateur Dieu tout puissant a cndouayré et aorné l'humaine nature à son commencement, celle me semble singulière et excellente par laquelle elle peut, en estât mortel, acquérir une espèce de immortalité, et, en decours de vie transitoire, perpétuer son nom et sa semence. Ce que est faict par lignée yssue de nous en mariage légitime. Dont nous est aulcunement instauré ce que nous feut tollu par le péché de nos premiers parens, esquelz fut dict que, parce qu'ilz n'avoyent esté obéissans au commandement de Dieu le créateur, ilz mourroyent, et, par mort, seroit reduictc à néant ceste tant magnifique plasmature en laquelle avoit 'îsté l'homme créé.

v; Mais, par ce moyen de propagation séminale, demeure es enlans ce que estoit de perdu es parens, et es nepveux ce que deperissoit es enfans, et ainsi successivement jusqucs à l'heure du jugement final, quand Jesu-Christ aura rendu à Dieu le père son Royaume pacificque, hors tout dangier et contami-

nation de péché; car alors cesseront toutes générations et corruptions, et seront les elemens hors de leurs transmutations continues, veu que la paix tant désirée sera .consumée et parfaicte, et que toutes choses seront réduites à leur fin et période.

« Xon doncques sans juste et équitable cause je rends grâces à Dieu, mon conservateur, de ce qu'il m'a donné pouvoir veoir mon antiquité chanue refleurir en ta jeunesse; car, quand, par le plaisir de lu}^ qui tout régit et modère, mon ame laissera ceste habitation humaine, je ne me reputeray totalement mourir, ains passer d'un Heu en aultre, attendu que, en toy et par toy, je demeure en mon image visible en ce monde, vivant, voyant, et conversant entre gens de honneur et mes amys, comme je souloys. Laquelle mienne conversation a esté, moyennant l'ayde et grâce divine, non sans péché, je le confesse (car nous péchons tous, et continuellement requérons à Dieu qu'il efface noz péchés), mais sans reproche, ■^ \ « Parquoy, ainsi comme en toy demeure l'image de mon ^ - corps, si pareillement ne reluysoient les meurs de l'ame, l'on ne te jugeroit estre garde et trésor de l'immortalité de nostre a}r>c nom ; et le plaisir que prendroys ce voyant seroit petit, consi- .-i.- derant que la moindre partie de moy, qui est le corps, demeureroit, et la meilleure, qui est l'ame, et par laquelle demeure nostre nom en bénédiction entre les hommes, seroit dégénérante et abastardie. Ce que je ne dis par défiance que je aye de ta vertu, laquelle m'a esté ja par cy devant esprouvée, mais pour plus fort te encourager à prof&ter de bien en mieulx. « Et ce que présentement te escris, n'est tant affin qu'en ce train vertueux tu vives, que de ainsi vivre et avoir vescu tu te resjouisses, et te refraischisses en courage pareil pour l'advemir. A laquelle entreprinse parfaire et consommer, il te peut assez souvenir comment je n'ay rien espargné; mais ainsi y ay je secouru comme si je n'eusse aultre thresor en ce monde que de te veoir une ioys en ma vie absolu et parfaict,

tant en vertu, honnesteté et preudhomniie, comme en tout sçavoir libéral et honeste, et tel te laisser après ma mort comme un mirouoir représentant la personne de moy ton père, et si non tant excellent et tel de faict comme je te souhaite, certes bien tel en désir.

« Mais, encores que mon feu père de bonne mémoire, Grandgousier, eust adonné tout son estude à ce que je profitasse en toute perfection et sçavoir politique, et que mon labeur et estude correspondit très bien, voire encores oultrepassat son désir, toutesfoys, comme tu peulx bien entendre, le temps n'estoit tant idoine ne commode es lettres comme est de présent, et n'avoys copie de telz précepteurs comme tu as eu. Le temps estoit encores ténébreux et sentant l'infelicité et calamité des Gothz, qui avoient mis à destruction toute bonne littérature. Mais, par la bonté divine, la lumière et dignité a esté de mon eage rendue es lettres, et y voy tel amendement que, de présent, à difficulté seroys je receu en la première classe des petitz grimaulx, qui, en mon eage virile, estoys (non à tort) réputé le plus sçavant dudict siècle.

« Ce que je ne dis par jactance vaine, encores que je le puisse louablement faire en t'escripvant, comme tu as l'autorité de Marc Tulle en son livre de Vieillesse, et la sentence de Plutarche au livre intitulé : Comment on se peut louer sans envie, mais pour te donner affection de plus hault tendre.

« Maintenant toutes disciplines sont restituées, les langues instaurées : Grecque, sans laquelle c'est honte que une personne se die sçavant, Hebraïcque, Chaldaïque, Latine. Les impressions tant élégantes et correctes en usance, qui ont esté inventées de mon eage par inspiration divine, comme, à contrefil, l'artillerie par suggestion diabolicque. Tout le monde est plein de gens sçavans, de précepteurs très doctes, de hbrairies tres'ïimples, et m'est advis que, ny au temps de Platon, ny de Ciceron, ny de Papinian, n'estoit telle commodité d'estude qu'on y veoit maintenant. Et ne se fauldra plus dores-

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navant trouver en place ny en compaignie, qui ne sera bien expoly en l'officine de Minerve. Je voy les brigans, les bouleaux; les avanturiers, les palefreniers de maintenant, plus doctes que les docteurs et prescheurs de mon temps.

« Que diray je? Les femmes et les filles ont aspiré à ceste louange et manne céleste de bonne doctrine. Tant y a qu'en l'eage où je suis, j'ay esté contrainct de apprendre les lettres Grecques, lesquelles je n'avoys contemné comme Caton, mais je n'avoys eu le loisir de comprendre en mon jeune eage. Et voluntiers me délecte à lire les Moraulx de Plutarche, leâ beaux Dialogues de Platon, les Monumens de Pausanias, et Antiquitez de Atheneus, attendant l'heure qu'il plaira à Dieu mon créateur me appeler, et commander yssir de ceste terre. « Parquoy, mon filz, je te admoneste que employé ta jeunesse à bien profiter en estudes et en vertus. Tu es à Paris, tu as ton précepteur Epistemon, dont l'un par vives et vocales instructions, l'aultre par louables exemples, te peut endoctriner. J'entens et veulx que tu apprenes les langues partX«^ faictement. Premièrement la Grecque, comme le veult Quin- >A^ tilian; secondement, la Latinej et puis l'HejDraïcque pour les sainctes lettres, et la Chaldaïcque et Arabicque pareillement ; ^^ et que tu formes ton style, quant à la Grecque, à l'imitation ^\ de Platon; quant à la Latine, de Ciceron, Qu'il n'y ait his-

► <r^toire que tu ne tiennes en mémoire présente, à quoy t'aidera

^S-\ l'^a Cosmographie de ceulx qui en ont escrit. Des ars hberaux, . '> Géométrie, Arismeticque et Musicque, je t'en donnay quelque Jjv'' goust quand tu estois encores petit, en l'eage de cinq à six ans ; poursuys le reste, et de Astronomie saiche en tous les canons; \ laisse moy l'Astrologie divinatrice, et l'art de LulHus, comme abuz et vanitez. Du droit civil, je veulx que tu saiche par cïïeur les beaulx textes, et me les confère avecques philosophie, r*"^ « Et quant à la congnoissance des faictz de nature, je veulx ,0^ > que tu t'y adonne curieusement : qu'il n'y ait mer, rivière,

[^abi

ny fontaine, dont tu ne congnoisse les poissons; tous les oyseaulx de l'air, tous les arbres, arbustes, et fructices des foretz, toutes les herbes de la terre, tous les metaulx cachez au ventre des abysmes, les pierreries de tout Orient et Midy,

rien ne te soit incogneu. I. /j

« Puis songneusement revisite les livres des medicins Grecs, "^ P^^ ^ Arabes, et Latins, sans contemner les Thalmudistes et Caba- ^^(f listes, et, par fréquentes anatomies, acquiers toy parfaictê Ql^j-^^^^ congnoissance de l'aultre monde, qui est l'homme. Et, par lesquelles heures du jour, commence à visiter les sainctes lettres. Premièrement, en Grec, le Nouveau Testament, et Epistres des apostres, et puis, en Hebrieu, le Vieulx Testament. Somme, que je voye un abysme de science : car, doresnavant que tu deviens homme et te fais grand, il te fauldra; ^^J^P*!

yssir de ceste tranquilUté et repos d'estude, et apprendre lai ^ .,^>^^ chevalerie et les armes, pour défendre ma maison, et nos amys ' v. ' "^ > à secourir en tous leurs affaires, contre les assaulx des malfai- ' sans. Et veulx que, de brief , tu essaye combien tu as proffité, ce que tu ne pourras mieulx faire, que tenent conclusions en tout sçavoir pubHquement envers tous et contre tous : et hantant les gens lettrez qui sont tant à Paris comme ailleurs.

« Mais parce que selon le saige Salomon, Sapience n'entre point en ame maUvole, et science sans conscience n'est que ruine de l'ame, il te convient servir, aymer, et craindre Dieu, ^ tl«.^iw<UÎ et en luy mettre toutes tes pensées et tout ton espoir; et, , û i

par foy formée de charité, estre à luy adjomct, en sorte que '^1

jamafs n'en soys desemparé par péché. Aye suspectz les abus du monde; ne metz ton cueur à vanité : car ceste vie est transitoire, mais la parole de Dieu demeure éternellement. Soys ser viable à tous tes prochains, et les ayme comme toymesmes. Révère tes précepteurs, fuis les compaiguies des gens esquel^ tu ne veulx point resembler, et, les grâces que Dieu te a données, icelles ne reçoipzs en vain. Et quand tu congnoistras que auras tout le sçavoir de par delàacquis, retourne versmoy,

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af&n que je te voye, et donne ma bénédiction devant que mourir.

« Mon filz, la paix et grâce de Nostre Seigneur soit avecques toy. Ajnen. De Utopie, ce dix septiesme jour du moys de mars,

tt Ton père,

Ces lettres receues et veues, Pantagruel print nouveau courage, et feut enflambé à profûter plus que jamais; en sorte que, le voyant estudier et profiter, eussiez dict que tel estoit son esperit entre les livres comme est le feu parni}^ les brandes, tant il l'avoit infatigable et strident.

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