‹ Œuvres de RabelaisChapitre 142 sur 231 · COMMENT PANTAGRUEL TROUVA PANURGE, LEQUEL IL AYMA TOUTE SA VIE · texte numérisé non relu

COMMENT PANTAGRUEL TROUVA PANURGE, LEQUEL IL AYMA TOUTE SA VIE

Un jour Pantagruel, se pourmenant hors de la ville, vers l'abba^^e sainct Anthoine, devisant et philosophant avecques ses gens et aulcuns escholiers, rencontra un homme beau de stature et élégant en tous hneamens du corps, mais pito3'ablement navré en divers Heux, et tant mal en ordre qu'il sembloit estre eschappé aux chiens, ou mieulx ressembloit un cueillent de pommes du pais du Perche. De tant loing que le vit Pantagruel, il dist aux assistans : « Voyez vous cest homme qui vient par le chemin du pont de Charanton? Par ma foy, il n'est pauvre que par fortune : car je vous asseure que, à sa physionomie, Nature l'a produict de riche et noble Hgnee, mais les adventures des gens curieulx le ont reduict en telle

pénurie et indigence. )> Et ainsi qu'il fut au droict d'entre eux, il luy demanda : « !\Ion amy, je vous prie qu'un peu vueillez icy arrester, et me respondre à ce que vous demanderay, et vous ne vous en repentirez point, car j'ay affection très grande de vous donner ayde à mon povoir en la calamité ou je vous voy : car vous me faites grand pitié. Pourtant, mon am.y, dictes moy, qui estes vous? dond venez vous? où allez vous? que querez vous? et quel est vostre nom? »

Le compaignon luy respond en langue Germanicque : « Junker, Gott geb euch Gluck unnd hail. Zuuor, lieber juncker, ich las euch wissen, das da ihr mich von fragt, ist ein arm unnd erbarmglich ding, unnd wer vil darvon zu sagen, welches euch verdruslich zu hœren, unnd mir zu erzelen wer, vie vol die Poeten unnd Orators vorzeiten haben gesagt in iren sprûchen und sententzen, das die gedechtnus des ellends unnd armuot vorlangst erlitten ist ain grosser lust. »

A quoy respondit Pantagruel : « Mon amy, je n'entens poinct ce barragouin; pourtant, si voulez qu'on vous entende, parlez aultre langaige. »

Adoncques le compaignon luy respondit : « Al barildim gotfano dech min brin alabo dordin falbroth ringuam albaras. Nin porth zadilkin almucathim milko prim al elmin enthoth dal heben ensouim : kuth im al dim alkatim nim broth dechoth porth min michas im endoth, pruch dal marsouim hol moth dansririm lupaldas im voldemoth. Nin hur diavolth mnarbothim dal gousch pal frapin duch im scoth pruch galeth dal Chinon, min foulthrich al conin butbathen doth dal prim.

— Entendez vous rien là? » dist Pantagruel es assistans. A quoy dist Epistemon : « Je croy que c'est langaige des Antipodes, le diable ny mordroit mie. » Lors dist Pantagruel : Compère, je ne sçay si les murailles vous entendront, mais de nous nul n'y entend note, »

Donc dist le compaignon : « Signor mio, voi vedete per cssempio che la Cornamusa non suona mai s'ela non a il ven-

igO LIVRE II, CHAPITRE IX

tre pieno. Cosi io parimente non vi saprci contare le mie fortune, se prima il tribulato ventre non a la solita refectione. Al quale e adviso che le mani et li dent habbiano perso il loro ordine naturale et del tuto annichillati. »

A quoy respondit Epistemon : « Autant de l'un comme de l'aultre. »

Dont dist Panurge : <■ Lord, if 3-ou be so vertuous of in'*:elligence, as you be naturally releaved to the body, you should hâve pity of me : for nature hath made us equal, but fortune hath some exalted, and others deprived : nevertheless js vertue often deprived, and the vertuous men despised : for before the last end none is good.

— Encores moins, » respondit Pantagruel.

Adoncques dist Panurge : « Jona andie guaussa goussy etan beharda er remedio beharde versela ysser landa. Anbates otoy y es nausu ey nessassu gourray proposian ordine den. Nonyssena ha^^a. facheria egabe gen herassy badia sadassu nouraa ssia. Aran Hondouan gual de cj^dassu naydassuna. Estou oussyc eguinan soury hin er darstura eguy harm. Genicoa plasar vadu.

— Estez vous là, respondit Eudemon, Genicoa? » A quoy dist Carpalin : « Sainct Treignan foutys vous descass, ou j'ay failly à entendre. «

Lors respondit Panurge : « Prug frest frins sorgdmand strochdt drhds pag brlelang Gravot cha\ygny pomardiere rusth pkalhdracg Deviniere près Xa3's. Bcuille kalmuch monach drupp delmeupplist rincq dlrndodelb up drent loch mine stz rinquald de vins ders cordelis bur jocst stzampenards. »

A quoy dist Epistemon : « Parlez vous Christian, mon amy. ou langaige patehnoys? Non, c'est langaige lanternois. ;■

Dont dist Panurge : « Heere, ie en spreeke anders geen taale, dan kersten taele : my dunct nochtans al, en seg ie u niet een woordt mynen nood verklaart ghenonch wat ie begere;

geef my wyt bermherticheigt yet waer van ie ghevoed maghzunch. ))

A quoy rcspondit Pantagruel : « Autant de ccstuy là. »

Dont dist Panurge : « Seignor, de tanto hablar yo soy cansado, por que suplico a vuestra reverencia que mire a los préceptes evangelicos, para que ellos movan vuestra reverencia .'1 lo que es de consciencia; y si ellos non bastaren para mover vuestra reverencia a piedad, yo supplico que mire a la piedad natural, la quai yo creo que le movera como 03 de razon, y con eso non digo mas. »

A quoy rcspondit Pantagruel : « Dca, mon amy, je ne fais doubte aulcun que ne sachez bien parler divers langaiges; mais dictes nous ce que vouldrez en quelque langue que puissions entendre. »

Lors dist le compaignon: « Myn Herre.endog ieg med inge tunge ta lede, lygeson boeen, ocg uskuulig creatner; Myne Kleebon och my ne legoms magerhed udviser alligue klalig huuad tyng meg meest behofï girereb somder sandeligh mad och drycke : hvuarpor f orbarme teg omsyder off uermeg ; oc bcfarlat gyffuc meg nogueth; afi hvylket ieg kand styre myne groeendes magher lygeruff son man Cerbero en soppe "orsetthr. Soa shal tuloeffue lenge ochlycksaligth.

— Je croy, dist Eustenes, que les Gothz parloient ainsi. Et, si Dieu vouloit, ainsi parlerions nous du cul. »

Adoncques, dist le compaignon : « Adoni, scholom lécha : im Ischar harob liai habdeca, bemeherah thithen il kikar lehem, chancathule : laah al adonai cho nen rai. »

A quoy rcspondit Epistemon : « A ceste heure ay je bien entendu : car c'est langue Hebraïcque bien rethoricquement prononcée, i

Dont dist le compaignon : o Despota tinyn panagathe, diati sy rai uc artodotis, horas gar limo analiscomenon eme athUos, ke en to metaxy eme uc eleis udamos, zetis de par emu ha a chre, Ke homos philologi pantes homologusi tote logus te

kcrhemata peritta hyparchin, opote pragma afto pasi delon esti. Entha gar anankei monon logi isin, hina pragmata {hon péri amphisbetumen) me prosphoros epiphenete.

— Quoy? dist Carpalim, lacquays de Pantagruel, c'est Grec, je l'ay entendu. Et comment? as tu demeuré en Grèce? »

Donc dist le compaignon : « Agonou dont oussys vou denaguez algarou, nou den farou zamist vou mariston ulbrou, fousquez vou brol tam bredaguez m.oupreton den goul houst, daguez daguez nou croupys fost bardou noflist nou grou. Agou paston toi nalprissys hourtou los ecbatonous, prou dhouquys brol panygou den bascrou nou dous caguous goulîren goul oust troppassou.

— J'entends, se me semble, dist Pantagruel : car ou c'est langaige de mon paj^s de Utopie, ou bien luy ressemble quant au son. ))

Et, comme il vouloit commencer quelque propos, le compaignon dist : « Jam toties vos, per sacra, perque deos deasque omnis, obtestatus sum, ut, si qua vos pietas permovet, egestatem meam solaremini, nec hilum proficio damans et ejulans. Sinite, quœso, sinite, viri impii, quo me fata vocant abire, nec ultra vanis vestris interpellationibus obtundatis, memores veteris illius adagii, quo venter famelicus auriculis carere dicitur.

— Dea, mon amy, dist Pantagruel, ne sçavez vous parler Françoys ?

— Si faictz tresbien, seigneur, respondit le compaignon; Dieu mercy, c'est ma langue naturelle et maternelle, car je suis né et ay esté nourry jeune au jardin de France, c'est Touraine. — Doncques, dist Pantagruel, racomtez nous quel est vostre nom, et dond vous venez : car, par ma foy, je vous ay ja prins en amour si grand que, si vous condescendez à mon vouloir, vous ne bougerez jamais de ma compaignie, et vous et moy ferons un nouveau pair d'amitié, telle que feut entre Enée et Achates.

— Seigneur, dist le compaignon, mon vray et propre nom de baptesme est Panurge, et à présent viens de Turquie, où je fuz mené prisonnier lors qu'on alla à Metelin en la maie heure. Et voluntiers vous racompteroys mes fortunes, qui sont plus merveilleuses que celles de Ulysses, mais, puis qu'il vous plaist me retenir avecques vous (et je accepte voluntiers l'offre, protestant jamais ne vous laisser; et allissiez vous à tous les diables), nous aurons, en aultre temps plus commode, assez loysir d'en raconipter, car, pour ceste heure, j'ay nécessité bien urgente de repaistre : dentz agues, ventre vuide, gorge seiche, appétit strident, tout y est délibéré : si me voulez mettre en oeuvre, ce sera basme de me voir briber; pour Dieu, donnez y ordre. »

Lors commenda Pantagruel qu'on le menast en son logis et qu'on lui apportast force vivres. Ce que fut faict, et mangea tresbien à ce soir, et s'en alla coucher en chappon, et dormit jusques au lendemain heure de disner, en sorte qu'il ne feist que troys pas et un sault du hct à table.

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