‹ Œuvres de RabelaisChapitre 156 sur 231 · RONDEAU · texte numérisé non relu

RONDEAU

Pour ceste foys qu'à vous, dame tro? belle Mon cas disois, par trop festes rebelle De me chasser sans espoir de retour Veu qu'à vous oncq ne feis austère tour En dict, ny faict, en soubson, ny libelle. Si tant à vous deplaisoit ma querelle, Vous pouviez bien par vous, sans maquerelle, Me dire : Amy, partez d'icy entour.

Pour ceste foys.

Tort ne vous fays, si mon cueur vous decelle, En remonstrant comme Tard l'estincelle De la beaulté que couvre vostre atour : Car rien n'y quiers, sinon qu'en vostre tour Vous me faciez dehait la combrecelle, Pour ceste foys.

Et. ainsi qu'elle ouvrit le papier pour veoir que c'estoit, Panurge promptement sema la drogue qu'il avoit sur elle en divers lieux, et mesmement aux replis de ses manches et de sa robbe : puis luy dist : « Ma dame, les pauvres amans ne sont tousjours à leur aise. Quand est de moy, j'espère que les maies nuictz, les travaulx et ennuytz, esquelz me tient l'amour de vous, me seront en déduction de autant des poines de purgatoire. A tout le moins, priez Dieu qu'il me doint en mon mal patience. »

Panurge n'eut achevé ce mot, que tous les chiens qui estoient en l'église accoururent à ceste dame, pour l'odeur des drogues qu'il avoit espandu sur elle; petitz et grands, gros et menuz, tous y venoient tirans le membre, et la sentens, et pissans par tout sur elle : c'estoit la plus grande villanie du monde.

Panurge les chassa quelque peu, puis d'elle print congé, et se retira en quelque chappelle pour veoir le deduyct : car

ces villains chiens compissoient tous ses habillemens, tant qu'un grand lévrier luy pissa sur la teste, les aultres aux manches, les aultres à la croppe; les petitz pissoient sur ses patins. En sorte que toutes les femmes de là autour avoyent beaucoup affaire à la sauver. Et Panurge de rire, et dist à quelcun des seigneurs de la ville : « Je cro^^ que ceste dame là est en chaleur, ou bien que quelque lévrier l'a couverte fraischem.ent. » Et quand il veid que tous les chiens grondoyent bien à l'entour de elle, comme ilz font autour d'une cliienne chaulde, partit de là, et alla quérir Pantagruel. Par toutes les rues où il trouvoit des chiens, il leur bailloit un coup de pied, disant : « Xe yrez vous pas avec vos compaignons aux nopces ? Devant, devant, de par le diable, devant ! »

Et, arrivé au logis, dist à Pantagruel: « jNIaistre, je vous prye, venez veoir tous les chiens du pays qui sont assemblés à l'entour d'une dame la plus belle de ceste ville, et la veullent jocqueter. » A quoy voluntiers consentit Pantagruel, et veit le m.ystere, qu'il trouva fort beau et nouveau.

Mais le bon feut à la procession : en laquelle feurent veuz plus de six cens mille et quatorze chiens à l'entour d'elle, lesquelz luy faisoyent mulle hayres : et partout où elle passoit, les chiens frays venuz la suyvoyent à la trace, pissans par le chemin où ses robbes avoyent touché.

Tout le m.onde se arrestoit à ce spectacle, considérant les contenences de ces chiens, qui luy montoient jusques au col et lui gasterent tous ses beaulx accoustremens, à quoy ne sceust trouver aulcun remède sinon soy retirer en son hostel. Et chiens d'aller après, et elle de se cacher, et chamberieres de rire. Quand elle feut entrée en sa maison, et fermé la porte après elle, tous les chiens y accouroyent de demye lieue, et ccmpisserent si bien la porte de sa maison, qu'ilz feirent un ruysseau de leurs urines auquel les cannes eussent bien nagé. Et c'est celluy ruysseau qui de présent passe à Saint Victor, auquel Guob-^lin tainct l'escarlatte, pour la vertu specificque

de ces pissechiens, comme jadis preschapublicquementnostre maistre Doribus. Ainsi vous aist Dieu, un moulin y eust peu mouldre; non tant toustefoys que ceulx du Bazacle à Thoulouse.

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