‹ Œuvres de RabelaisChapitre 164 sur 231 · LE ROY ANARCHE ET LE FEIST CRYEUR DE SAULCE VERT · texte numérisé non relu

LE ROY ANARCHE ET LE FEIST CRYEUR DE SAULCE VERT

Après celle victoire merveilleuse, Pantagruel envoya CarpaUm en la ville des Amaurotes, dire et annoncer comment le Roy Anarche estoit prins, et tous leurs ennemys defaictzs

Laquelle nouvelle entendue, sortirent au devant de luy tous les habitans de la ville en bon ordre, et en grande pompe triuraphale, avecques une liesse divine, le conduirent en la ville, et furent faictz beaulx feux de joye par toute la ville, et belles tables rondes, garnies de force vivres, dressées par les rues. Ce feut un renouvellement du temps de Saturne, tant y fut taie te lors grand chère.

Âlais Pantagruel, tout le sénat assemblé, dist : « Messieurs, ce pendent que le fer est chault il le fault battre; pareillement, devant que nous débaucher d'avantaige, Je veulx que nous allions prendre d'assault tout le Royaulme des Dipsodes. Pourtant, ceulx qui avecques moy voudront venir se apprestent à demain après boire, car lors je commenceray à marcher. Non qu'il me faille gens d'avantaige pour me ayder à le conquester : car autant vauldroit il que je le tinsse desja; mais je voy que ceste ville est tant pleine des habitans qu'ilz ne peuvent se tourner par les rues; doncques je les meneray comme une colonie en Dipsodie, et leur donneray tout le pays, qui est beau, salubre, fructueux, et plaisant sus tous les pays du monde, comme plusieurs de vous sçavent, qui y estes allez aultresfoys. Un chascun de vous qui y vouldra venir, soit prest comme j'ay dict. » Ce conseil et délibération fut divulgué par la ville ; et, au lendemain, se trouvèrent en la place devant le palais jusques au nombre de dixhuyct cens cinquante et six mille et unze, sans les femmes et petit z enfans. Ainsi commencèrent à marcher droict en Dipsodie, en si bon ordre qu'ilz ressembloyent es enfans d'Israël, quand ilz partirent d'Egypte pour passer la mer Rouge.

Mais, devant que poursuyvre ceste entreprinse, je vous veulx dire comment Panurge traicta son prisonnier le roy Anarche. Il luy souvint de ce qu'avoit raconté Epistemon, comment estoient traictez les Roys et riches de ce monde par les champs Elisées, et comment ilz gaignoient pour lors leur vie à vilz et salles mestiers.

Pourtant, un jour, habilla sondict Roy d'un beau petit pourpoint de toille, tout deschicqueté comme la cornette d'un Albanoys, et de belles chausses à la marinière, sans souliers, car, disoit il, ilz luy gasteroient la veue; et un petit bonnet pers, avecques une grande plume de chappon. Je faulx, car il m'est advis qu'il y en avoit deux, et une belle ceincture de pers et vert, disant que ceste Uvrée luy advenoit bien, veu qu'il avoit esté pervers.

En tel poinct l'amena devant Pantagruel, et luy dist : « Congnoissez vous ce rustre? — Non, certes, dist Pantagruel. — C'est monsieur du Roy de troys cuittes. Je le veulx faire homme de bien : ces diables de roys icy ne sont que veaulx, et ne sçavent ny ne valent rien, sinon à faire des maulx es pauvres subjectz, et à troubler tout le monde par guerre, poiu: leur inique et détestable plaisir. Je le veulx mettre à mestier, et le faire crieur de saulce vert. Or commence à cryer : « Vous fault il poinct de saulce vert? » Et le pauvre diable cryoit. « C'est trop bas, » dist Panurge; et le print par l'aureille, disant : « Chante plus hault, en g, sol, ré, ut. Ainsi, diable ! tu as bonne gorge, tu ne fus jamais si heureux que de n'estre plus roy. »

Et Pantagruel prenoit à tout plaisir. Car je ause bien dire que c'estoit le meilleur petit bon homme qui fust d'icy au bout d'un baston. Ainsi feut Anarche bon cryeur de saulce vert. Deux jours après, Panurge le maria avecques une vieille lanterniere. et luy mesmes fit les nopces à belles testes de mouton, bonnes bastilles à la moustarde, et beaux tribars aux ailz, dont il envoya cinq sommades à Pantagruel, lesquelles il mangea toutes, tant il les trouva appétissantes ; et à boire pelle piscantine et beau corme. Et, pour les faire dancer, loua un aveugle qui leur sonnoit la note avecques sa vielle. Après disner, les amena au palais, et les monstra à Pantagruel, et luy dist, montrant la mariée : « Elle n'a garde de peter. — Pourquoy? dist Pantagruei. — Pource, dist

Panurge, qu'elle est bien entamée. — Quelle parabole est cela? dist Pantagruel. — Ne voyez vous, dist Panurge, que les chastaignes qu'on faict cuire au feu, si elles sont entières, elles pètent que c'est raige; et, pour les engarder de peter, l'on les entame. Aussi ceste nouvelle mariée est bien entamée par le bas, ainsi elle ne pétera poinct. »

Pantagruel leur donna une petite loge auprès de la basse rue, et un mortier de pierre à piler la saulce. Et firent en ce poinct leur petit mesnage : et feut aussi gentil cryeur de saulce vert qui feust oncques veu en Utopie. Mais l'on m'a dict depuis que sa femme le bat comme piastre, et le pauvre sot ne s« ause défendre, tant il est nies.

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