‹ Œuvres de RabelaisChapitre 165 sur 231 · TOUTE UNE ARMÉE · texte numérisé non relu

TOUTE UNE ARMÉE

LT DE CE QUE L'aUTEUR VIT DANS SA BOUCHE

Ainsi que Pantagruel avecques toute sa bande entrèrent es terres des Dipsodes, tout le" monde en estoit joyeux, et incontinent se rendirent à luy, et, de leur franc vouloir, luy apportèrent les clefz de toutes les \'illes où il allôit : exceptez les Almyrodes, qui voulurent tenir contre luy, et feirent response à ses heraulx qu'ilz ne se rendr oient, sinon à bonnes enseignes.

« Quoy, dict Pantagruel, en demandent ilz de meilleures que la main au pot et le verre au poing? Allons, et qu'on me les mette à sac. » Adonc tous se mirent en ordre, comme délibérez de donner l'assault.

Mais, on chemin, passant une grande campaigne, fuient

saisis d'une grosse housée de pluye. A quoy commencèrent se trémousser et se serrer l'un l'aultre. Ce que voyant Pantagruel, leur fisl dire par les capitaines que ce n'estoit rien, et qu'il veoit bien au dessus des nues que ce ne seroit qu'une petite rousée; mais, à toutes lins, qu'ilz se missent en ordre, et qu'il les vouloit couvrir. Lors se mirent en bon ordre et bien serrez. Et Pantagruel tira sa langue seulement à demy, et les encouvrit comme une geline faict ses poulletz.

Ce pendent, je, qui vous fais ces tant véritables contes, m'estois caché dessoubz une fueille de Bardane, qui n'estoit moins large que l'arche du pont de Monstrible; mais quand je les veiz ainsi bien convers, je m'en allay à eulx rendre à l'abrit : ce que je ne peuz, tant ilz estoient: comme l'on di et, au bout de l'aulne fault le drap. Doncques le mieulx que je peuz montay par dessus, et cheminay bien deux lieues sur sa langue, tant que je cntray dedans sa bouche. Mais, ô dieux et déesses, que veiz je là? Juppiter me confonde de sa fouldre trisulque si j'en mens. Je y cheminoys comme l'on faict en Sophie à Constantinoble, et y veiz de grans rochiers, comme les monts des Dannoys, je croy que c'estoient ses dentz, et de grands prez de grandes forestz, de fortes et grosses villes, non moins grandes que Lyon ou Poictiers.

Le premier que y trouvay ce fut un bon homme, qui plantoit des choulx. Dont, tout esbahy, luy demanday : « Mon amy, que fais tu icy ? — Je plante, dist-il, des choulx. — Et à quoy ny comment ? dis je. — Ha, monsieur, dist il, chascun ne peut avoir les couillons aussi pesans qu'un mortier, et ne pouvons estre tous riches. Je gaigne ainsi ma vie, et les porte vendre au maiché, en la cité qui est icy derrière. — Jésus! dis je, y a il icy un nouveau monde? — Certes, dist il, il n'est mie nouveau; mais l'on dist bien que, hors d'icy, a une terre neufve où ilz ont et Soleil et Lune, et tout plein de belles besoignes ; mais cestuy cy est plus ancien. — Voire mais, dis je, mon amy, comment a nom caste ville où tu portes vendre

tes choulx? — Elle a, dist il, nom Aspharage ot sont Christians gens de bien, et vous feront grande chère. »

Brief, je deliberay d'y aller.

Or, en mon chemin, je trouvay un compaignon qui tendoit aux pigeons. Auquel je demanday : « Mon amy, dont vous viennent ces pigeons icy? — Cyre, dist il, ilz viennent de l'aultre monde. » Lors je pensay que, quand Pantagruel baisloit, les pigeons à pleines volées cntroyent dedans sa gorge, pensans que feust un colombier. Puis entray en la ville, laquelle je trouvay belle, bien forte, et en bel air; mais, à l'entrée, les portiers me demandèrent mon bulletin; de quoy je fuz fort esbahy et leur demanda.y : « Messieurs, y a il icy dangier de peste? — O seigneur, dirent ilz, l'on se meurt icy auprès tant qaie le charriot court par les rues. — Vrav Dieu, dis je, et où? » A quoy me dirent que c'estoit en Lar^'ngues et Pharingues, qui sont deux grosses villes telles comme Rouen et Nantes, riches et bien marchandes. Et la cause de la peste a esté pour une puante et infecte exhalation qui est sortie des abysmes despuis n'a gueres; dont ilz sont morplus de vingt et deux cens soixante mille et seize personnes, depuis huict jours. Lors je pense et calcule, et trouve que c'estoit une puante halaine qui est oit venue de l'estomac de Pantagruel alors qu'il mangea tant d'aillade, comme nous avons dict dessus.

De là partant, passay entre les rochiers qui estoient ses dentz, et feis tant que je montay sus une, et là trouvay les plus beaulx Heux du monde, beaulx grands jeux de paulme, belles galeries, belles praries, force vignes, et une infinité de cassines à la mode Italicque par les champs pleins de dehccs, et là demouray bien quatre mois, et ne feis oncques telle chère que pour iors.

Puis descendis par les dentz du derrière pour venir aux baulievres; mais, en passant, je fuz destroussé des brigans par une grande fores t qui est vers la partie des aureilles; puis

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trouvay une petite bourgade à la devallée, j'ay oublié son nom, où je feiz encores meilleure chère que jamais, et gaignay quelque peu d'argent pour vivre. Sçavez vous corriment? A dormir, car l'on loue là les gens à journée pour dormir, et gaignent cinq et six solz par jour; mais ceulx qui ronflent bien fort gaignent bien sept solz et demy. Et contois aux sénateurs comment on m'avoit destroussé par la vallée; lesquelz me dirent que, pour tout vray, les gens de delà les dent estoient mal vivans, et brigans de nature : à quoy je congueu que, ainsi comme nous avons les contrée de deçà et delà lesmontz, aussi ont ilz deçà et delà les dentz. Mais il fait beau coup meilleur deçà, et y a meilleur air.

Là commençay à penser qu'il est bien vray ce que Tondit que la moytié du monde ne sçait comment l'aultre vit. Veu que nul n'avoit encores escrit de ce pais là, auxquels sont plus de XXV royaulmr habitez, sans les desers et un gros bras de mer; mais j'en ay composé un grand livre intitulé V Histoire des Gorgias : car ainsi les ay nommez, parce qu'ils demourent en la gorge de mon maistre Pantagruel.

Finablement vouluz retourner, et, passant par sa barbe, me gettay sur ses espauUes, et de là me devalle en terre, et tombe devant luy. Quand il me apperceut, il me demanda ; « Dond viens tu, Alcofrybas? » Je lui responds : « De vostre gorge, monsieur. — Et depuis quand y es tu ? dist il. — Depuis, dis je, que vous alhez contre les Alm^Todes. — Il y a, dist il, plus de six mois. Et de quoy vivois tu? Que mangeoys tu? que beuvoys tu? » Je responds : « Seigneur, de mesmes vous, et, des plus frians morceaulx qui passoicnt par vostre gorge, j'en prenois le barraige, — Voire mais, dist il, où chioys tu ? — En vostre gorge, monsieur, dis je. — Ha, ha, tu es gentil cornpaignon, dist il. Nous avons avecques l'aide de Dieu, conquesté tout le pays des Dipsodes : je te donne la chastellenie de Salmigondin. — Grand mercy, dis je, monsieur; vous me faictes du bien plus que n'ay deservy envers vous ».

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