‹ Œuvres de RabelaisChapitre 176 sur 231 · COMMENT PAXURGE LOUE LES DEBTEURS ET EMPRUNTEURS · texte numérisé non relu

COMMENT PAXURGE LOUE LES DEBTEURS ET EMPRUNTEURS

« Mais, demanda Pantagruel, quand serez vous hors de debtes? — Es Calendes Grecques, respondit Panurge; lors que tout le monde sera content, et que serez héritier de vous mesmes. Dieu me guarde d'en estre hors ! Plus lors ne trouverois qui un denier me prestast. Oui au soir ne laisse levain, ja ne fera au matin lever paste. Debvez vous tousjours à quelqu'un? Par icelluy sera continuellement Dieu prié vous donner bonne, longue et heureuse vie : craignant sa debte perdre; tousjours bien de vous dira en toutes compaignies; tousjours

nouveaulx créditeurs vous acquestera, affin que par eulx vous faciez versure, et de terre d'aultruy remplissez son fossé. Quand jadis en Gaulle, par l'institution des Druydes, les serfz, varletz et appariteurs estoient tous vifz bruslez aux funérailles et exeques de leurs maistres et seigneurs, n'avoicnt ilz belle paour que leurs maistres et seigneurs mourussent ? Car ensemble force leur est oit mourir. Xe prioient ilz continuellement leur grand Dieu ^Mercure, avecques Dis, le perc aux escuz, longuement en santé les conserver? N'estoient ilz soingneux de bien les traicter et ser\'ir? Car ensemble ponvoient ilz vivre, au moins jusques à la mort. Croyez qu'en plus fervente dévotion vos créditeurs priront Dieu que vivez, craindront que mourez, d'autant que plus ayment la manche que le braz, et la denare que la \'ie. Tesmoings les usuriers de Landerousse, qui n'a gueres se pendirent, voyans les bleds et \'ins ravaller en pris, et bon temps retourner. »

Pantagruel rien ne respondant, continua Panurge : « Vray bot, quand bien j'y pense, vous me remettez à poinct en ronfle veue, me reprochant mes debtes et créditeurs. Dea ! en ceste seule qualité je me reputois auguste, révérend et redoubtable, que, sus l'opinion de tous Philosophes (qui disent rien de rien n'estre faict), rien ne tenent, ne matière première, estoys facteur et créateur. Avois créé. Quoy? Tant de beaulx et bons créditeurs. Créditeurs sont (je le maintiens jusques au feu exclusivement) créatures belles et bonnes. Qui rien ne preste est créature laide et mauvaise, créature du grand villain diantre d'enfer. Et faict, quoy? Debtes. O chose rare et antiquaire I Debtes, diz je, excedentes le nombre des syllabes résultantes au couplement de toutes les consonantes avecques les vocales, jadis projecté et compté par le noble Xenocrates. A la numerosité des créditeurs si vous estimez la perfection des debteurs, vous ne errerez en Arithmeticque praticque. Guidez vous que je suis aise, quand, tous les matins, autour de moy, je voy ces créditeurs tant humbles, ser-

viables et copieux en révérences? Et quand je note que, nioy faisant à l'un visage plus ouvert et chère meilleure que es autres, le paillard pense avoir sa despesche le premier, pense estre le premier en date, et de mon ris cuyde que soit argent comptant. Il m'est advis que je joue encores le Dieu de la Passion de Saulmur, accompaigné de ses Anges et Chérubins. Ce sont mes candidatz, mes parasites, mes salûeurs, m.cs diseurs de bons jours, mes orateurs perpetuelz.

« Et pensois véritablement en debtes consister la montaigne de Vertus heroïcque descripte par Hésiode, en laquelle je tcnois degré premier de ma licence, à laquelle tous humains semblent tirer et aspirer ; mais peu y montent pour la difficulté du chemin; voyant au jourd'huy tout le monde en désir fervent et strident appétit de faire debtes et créditeurs nouveaulx. Toutesfois, il n'est debteur qui veult : il ne faict créditeurs qui veult. Et vous me voulez débouter de ceste félicité soubeline? Vous me demandez quand seray hors de debtes?

« Bien pis y a, je me donne à sainct Baboiin le bon sainct. en cas que, toute ma vie, je n'aye estimé debtes estre comme une connexion et coUigence des Cieulx et Terre, un entretenement unicque de l'humain Ugnaige, je dis sans lequel bien tost tous humains periroient ; estre par adventure celle gi'ande ame de l'univers, laquelle, selon les Academicques, toutes choses vivifie. Qu'ainsi soit, représentez vous en esprit serain l'idée et forme de quelque monde (prenez, si bon vous semble, le trentiesme de ceulx que imaginoit le philosophe i\Ietrodorus, ou le soixante et dixhuyctieme de Petron), on quel ne soit debteur ne créditeur aulcun. Un monde sans debtes ! Là entre les astres ne sera cours régulier quiconque. Tous seront en desarroy. Juppiter, ne s'estimant debteur à Saturne, le dépossédera de sa sphère, et avecques sa chaine Homericque, suspendra toutes les intelligences, Dieux, Cieulx, Démons, Génies, Heroes, Diables, Terre, Mer, tous elemens, Saturne se

r'aliera avec Mars, et mettront tout ce inonde en perturbation. Mercure ne voudra soy asservir es aultres; plus ne sera leur Camille, comme en langue Hetrusque estoit nommé : car il ne leur est en rien debteur. Venus ne sera vénérée, car elle n'aura rien preste. La Lune restera sanglante et ténébreuse. A quel propos luy departiroit le Soleil sa lumière? Il n'y estoit en rien tenu. Le Soleil ne luyra sus leur terre; les Astres ne y feront influence bonne ; car la terre desistoit leur prester nourrissement par vapeurs et exhalations : des quelles, disoit Heraclitus, prouvoient les Stoiciens, Ciceron maintenoit estre les estoilles alimentées.

« Entre les elemens ne sera symbolisation, alternation, ne transmutation aulcune. Car l'un ne se reputera obligé à l'aultre : il ne luy avoit rien preste. De terre ne sera faicte eau; l'eau en aër ne sera transmuée ; de l'air ne sera faict feu ; le feu n'eschauffera la terre. La terre rien ne produira que monstres, Titanes, Aloïdes, Géans; il n'y plu>Ta piuye, n'y luyra lumière, n'y ventera vent, n'y sera esté ne automne. Lucifer se desliera, et sortant du profond d'enfer avecques les Furies, les Poines et Diables cornuz, vouldra deniger des cieulx tous les dieux, tant des majeurs comme des mineurs peuples.

« De cestuy monde rien ne prestant, ne sera qu'une chienneric, qu'une brigue plus anomale que celle du Recteur de Paris, qu'une Diablerie plus confuse que celle des jeux de Doué. Entre les humains, l'un ne saulvera l'aultre : il aura beau crier à l'aide, au feu, à l'eau, au meurtre; personne ne ira à secours. Pourquoy? Il n'avoit rien preste, on ne luy debvoit rien. Personne n'a interest en sa conflagration, en son naufrage, en sa ruine, en sa mort. Aussi bien ne prestoit il rien; aussi bien n'eust il par après rien preste. Brief, de cestuy monde seront bannies Foy, Espérance, Charité : car les hommes sont nez pour l'ayde et secours des hommes. En Ueu d'elles succéderont Défiance, Mespris, Rancune, avec la cohorte de tous maulx, toutes malédictions et toutes misères. Vous

penserez proprement que là eust Pandora versé sa bouteille. Les hommes seront loups es hommes ; loups guaroux et lutins, comme îeurent Lycaon, Bellerophon, Nabugotdonosor : briguans, assassineurs, empoisonneurs, malfaisans, malpensans, malveillans, haine portans un chascun contre tous, comme Ismacl, comme INIetabus, comme Timon Athénien, qui, pour ceste cause, feut surnommé a'.sivôcto-o;. Si que chose plus facile en nature seroit nourrir en l'aër les poissons, paistre les cerfz au fond de l'Océan, que supporter ceste truandaille de monde, qui rien ne preste. Par ma foy, je les hays bien.

« Et si au patron de ce fascheux et chagrin monde rien ne prestant vous figurez l'autre petit monde qui est l'home, vous y trouverez un terrible tintamarre. La teste ne voudra prester la veue de ses œilz pour guider les pieds et les mains. Les piedz ne la daigneront porter; les mains cesseront travailler pour elle. Le cœur se faschera de tant se mouvoir pour les pouls des membres, et ne leur prestera plus. Le poulmon ne luy fera prest de ses soufïietz. Le foye ne luy envoyra sang pour son entretien. La vessie ne vouldra estre débitrice aux roignons, l'urine sera supprimée. Le cerveau, considérant ce train desnaturé, se mettra en resverie, et ne baillera sentement es nerfz. ne mouvement e^ muscles. Somme, en ce monde desrayé, rien ne devant, rien ne prestant, rien ne empruntant, vous verrez une conspiration plus pernicieuse que n'a figuré ^Esope en son Apologue. Et périra sans doubte : non périra seulement, mais bien tost périra, feust ce ^Esculapius mesmes. Et ira soubdain le corps en putréfaction : l'ame, toute indignée, prendra course à tous les Diables, après mon argent.

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