DIFFICILE CHOSE ESTRE LE CONSEIL DE MARIAGE, ET DES SORS
HOMERIQUES ET VIRGILIANES
« Vostre conseil, dist Panurge, soubs correction, semble à la chanson de Ricochet : ce ne sont que sarcasmes, mocqueries, paranomasies, epanalepses, et redictes contradictoires. Les unes destruisent les aultres. Je ne sçay es quelles me tenir. — Aussi, respondit Pantagruel, en vos propositions tant y a de Si et de Mais que je n'y sçaurois rien fonder, ne rien resouldre. N'estes vous asceuré de vostre vouloir? Le poinct principal y gist : tout le reste est iortuit, et dépendant des fatales dispositions du Ciel. Xous voyons bon nombre de gens tant heureux à ceste rencontre, qu'en leur mariage semble reluire quelque Idée et représentation des joyes de paradis. Aultres y sont tant malheureux que les Diables qui tentent les Hermites par les desers de Thebaïde et Monsserrat ne le sont d'adventaige. Il se y convient mettre à l'adVenture, les œilz bandés, baissant la teste, baisant la terre, et se recommandant à Dieu au demeurant, puys qu'une fois l'on se y veult mettre. Aultre asceurance ne vous en sçauroys je donner.
« Or, voyez cy que vous ferez, si bon vous s^nble. Apportez moy les œuvres de Virgile, et, par troys foys, avec l'ongle les ouvrans, explorerons, par les vers du nombre entre nous convenu, jie sort futur de vostre mariage. Car, comme par sors
Homericques, souvent on a rencontré sa destinée : tesmoing Socrates, lequel, oyant en prison reciter ce mètre d'Homère, dict de Achillcs, Iliad., IX, 362 :
"H;j.a-:'. xsv xpiTaTto <|)6tr,v âp''6oL)Xov i7.o'';jltiv
Je parviendray, sans faire long séjour, En Phthie, belle et fertile, au tiers jour,
prévit qu'il mourroit le tiers subséquent jour, et le asceura à /Eschines, comme escrivent Plato, in Critone, Cicero, primo de Divinatione, et Diogenes Laertius.
« Tesmoin Opilius Macrinus, au quel, convoitant sçavoir s'il seroit Empereur de Rome, advint en sort ceste sentence, Iliad,. VIII. 102 :
Sr, 5È p-Y) XeXuTa'., yaXszôv oi qi y^paç orA^zi.
O homme vieux, les soudars désormais Jeunes et fors te lassent certes; mais Ta vigueur est résolue; et vieillesse Dure et moleste accourt et trop te presse.
De faict, il estoit ja vieux, et ayant obtenu l'Empire seulement un an et deux mois, feut, par Heliogabalus, jeune et puissant, dépossédé et occis.
« Tesmoing Brutus, lequel, voulant explorer le sort de la bataille Pharsalicque, en laquelle il feut occis, rencontra ce vers, dict de Patroclus, Iliad.. XVI, 849 :
'AAÀà ;j.£ jJ-oTo' oÀûr,, xa- ArjToù? ïxTavêv uio;.
Par mal engroin de la Parce felone Je feuz occis, et du filz de Latone.
C'est Apollo, qui feut pour mot du guet le jour d'icelle bataille.
« Aussi, par sors Virgilianes, ont esté congneues anciennement et preveues choses insignes, et cas de grande impor-
tance : voire jusques à obtenir l'empire romain, comme advint à Alexandre Severe, qui rencontra en ceste manière de sort ce vers écrit, TEneià., VI, 851 :
Tv. regere imperio populos, Romune, memer.to.
Romain enfant, quand viendras à l'Empire, Regiz le monde en sorte qu'il n'empire.
Puys feut, après certaines années, réalement et de faict créé Empereur de Rome.
« En Adrian, empereur Romain, lequel, estant en doubte et poine de sçavoir quelle opinion de luy avoit Trajan, et quelle affection il luy portoit, print advis par sors Virgilianes, et rencontra ces vers, ^neid., VI, S09 :
Qtiis procul, ille aiitem ramis insignis olivœ, Sacra fercns? Xosco crines, incanaqiic mer.t Régis Romani.
, Oui est cestuy qui là loing en sa main
Porte rameaulx d'olive, iUustremcnt?
A son gris poil et sacre acoustrcment, Je rccongnois l'antique Roy Romain.
Puis fut adopté de Trajan, et luy succéda à l'Empire.
« En Claude second, empereur de Rome bien loue, auquel advint par sort ce vers cscrit, JEneid., I, v. 269 :
Teriia dum Latio regnantem viderii œstas.
Lorsque t'aura rcgiiant manifesté
En Rome, et veu tel le troisiczme esté.
De faict il ne régna que deux ans.
K A icelluy mesmes, s'enquerant de son frère Quintel, lequel il vouloit prendre au gouvernement de l'Empire, advint ce vers, ^neid., VI, 869 :
Ostcndcr.i terris hune tantum iata.
Les Destins sexilement le monstrcroat es terres.
Laquelle chose advint. Car il feut occis dix et sept jours après qu'il eut le maniement de l'Empire.
« Ce mesme sort cscheut à l'empereur Gordian le jeune.
« A Claude Albin, soucieux d'entendre sa bonne adventure, advint ce qu'est escript, ^neid., VI, v. 858 :
Hic rem Romanam magno turbante tumultu Sistet eques, etc.
Ce chevalier, grand tumulte advenant, L'Estat Romain sera entretenant; Des Cartagiens victoires aura belles Et des Gaulois, s'ilz se monstrent rebelles
« En D. Claude, empereur, prédécesseur de Aurelian, auquel, se guementant de sa postérité, advint ce vers en sort, Mneid., I, 278 :
His cge nec metas rerum nec tempora pono.
Longue durée à ceux cy je prétends,
Et à leurs biens ne metz borne ne temps.
Aussi eut il successeurs, en longues généalogies.
« En M. Pierre Amy, quand il explora pour sçavoir s'il eschapperoit de l'embusche des Farfadetz, et rencontra ce vers, /Eneid., III, 44 :
Heu! juge crudeles terras, fuge littiis avarum.
Laisse soubdain ces nations barbares, Laisse soubdain ces rivages avares.
Puis eschappa de leurs mains sain et saulve.
v< Mille aultres, des quelz trop prolix seroit narrer les adventures advenues selon la sentence du vers par tel sort rencontré. Je ne veulx toutesfoys inférer que ce sort universellement soit infaillible, afin que ne y soyez abusé. »