‹ Œuvres de RabelaisChapitre 184 sur 231 · COMMENT PANTAGRUEL REMONSTRE LE SORT DES DEZ ESTRE ILLICITE · texte numérisé non relu

COMMENT PANTAGRUEL REMONSTRE LE SORT DES DEZ ESTRE ILLICITE

« Ce seroit, dist Panurge, plus toust faict et expédié à troys beaulx dez. — Xon, respondit Pantagruel, ce sort est abusif, illicite, et grandement scandaleux. Jamais ne vous y fiez. Le maudict livre du Passe temps des dez fut, long tempsa, inventé par le calomniateur ennemy, en Achaïe prés Boure : et, davant la statue de Hercules Bouraïque, y faisoit jadis, et de présent en plusieurs lieux faict maintes simples âmes errer, et en ses lacz tomber. Vous sçavez comment Gargantua, mon père, par tous ses royaulmes l'a défendu, bruslé avec les moules et portraictz, et du tout exterminé, supprimé et aboly, comme peste tresdangereuse. Ce que des dez je vous ay dict, je diz semblablement des taies. C'est sort de pareil abus. Et ne m'alléguez, au contraire, le fortuné ject de taies que feit Tibère dedans la fontaine de Apone à l'oracle de Gerion. Ce sont hamessons par les quelz le calumniateur tire les simples âmes à perdition étemelle.

« Pour toutesfoys vous satisfaire, bien suys d'advis que jectez troys dez sus ceste table. Au nombre des poinctz advenens nous prendrons les vers du feueillet qu'aurez ouvert. Avez vous icy dez en bourse? — Pleine gibbessiere, respondit Panurge. C'est le verd du Diable, comme expose Merl. Coccaius, libro secundo de Patria diaholorum. Le diable me prendroit sans verd, s'il me rencontroit sans dez. »

Les dez f eurent tirez et jectez, et tombèrent es poinctz de cinq, six, cinq. « Ce sont, dist Panurge, seize. Prenons le vers seiziesme du feueillet. Le nombre me plaist, et croy que nos rencontres seront heureuses. Je me donne à travers tous les

Diables, comme un coup de boulle à travers un jeu de quilles, ou comme un coup de canon à travers un bataillon de gens de pied (guare. Diables, qui vouldra), en cas qu'autant de foys je ne belute ma femme future la première nuyct de mes nopces. — Je ne en fays doubte, respondit Pantagruel, ja besoing n'estoit en faire si horrificque dévotion. La preniire foys sera une faulte. et vauldra quinze; au desjucher vous l'amenderez : par ce moyen seront seize. — Et ainsi, dist Panurge. l'entendez? Oncques ne feut faict solécisme par le vaillant champion, qui pour moy faict sentinelle au bas ventre. Me avez vous trouvé en la confrairie des faultiers? Jamais, jamais, au grand fin jamais. Je le fays en père, et en béat père, sans faulte. J'en demande aux joueurs. »

Ces parolles achevées, feurent apportez les œu\'res de Virgile. Avant les ouvrir, Panurge dist à Pantagruel : « Le cœur me bat dedans le corps comme une mitaine. Touchez un peu mon pouls en ceste artère du bras guausche. A sa fréquence et élévation vous diriez qu'on me pelaude en tentative de Sorbonne. Seriez vous poinct d'advis, avant procéder oultre, que invocquions Hercules et les déesses Tenites, les quelles on dict présider en la chambre des sors? — Ne l'un, respondit Pantagruel, ne les aultrcs. Ouvrez seulement avec l'ongle. »

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