COMMENT PANURGE FAICT DISCOURS POUR RETOUR-VER A RAMINAGROBIS
« Retournons, dist Panurge continuant, l'admonester de ^ son salut. Allons on nom, allons en la vertus de Dieu. Ce sera
œuvre charitable à nous faictc. Au moins, s'il perd le corps et la vie. qu'il ne damne son ame. Nous le induirons à contrition de son péché, à requérir pardon es dictz tant beat z pères, absens comme presens : et en prendrons acte, affin qu'après son trespas, ilz ne le declaircnt hereticque et damné, comme les farfadetz f cirent de la prcvoste d'Orléans; et leurs satisfaire de l'ouitrage, ordonnant par tous les convens de ceste province aux bons pères religieux force bribes, force messes, force obitz et anniversaires; et que, au jour de son trespas, scmpiternellement ilz ayent tous quintuple pitance, et que le grand bourrabaquin, plein du meilleur, trote de ranco par leurs tables, tant des Burgotz, Layz et Brifîaulx, que des prebstres et des clercs, tant des Novices que des Profés. Ainsi pourra il de Dieu pardon avoir.
« Ho, ho, je me abuse et me esguare en mes discours. Le Diable me emport si je y voys. Vertus Dieu, la chambre est desja pleine de Diables. Je les oy desja soy pelaudans, et entrcbattans en Diable à qui humera l'ame Raminagrobidicque, et qui premier, de broc en bouc, la portera à messer Lucifer. Houstez vous de là. Je ne y V03^s pas. Le Diable me emport si je y voys. Qui sçait s'ilz useroient de qui pro qiio, et, en lieu de Raminagrobis, grupperoient le paouvre Panurge quitte? Hz y ont maintes foys failly, estant safrané et endebté, Houstez vous de là. Je ne y voys pas. Je meurs par Dieu de maie raige de paour. Soy trouver entre Diables affamez ? entre Diables de faction ! entre Diables negotians ! Houstez vous de là. Je guage que, par mesme doubte, à son enterrement n'assistera Jacobin, Cordelier, Carme, Capussin, Théatin. ne Miaime. Et eulx saiges ! Aussi bien ne leurs a il rien ordonné par testament. Le Diable me emport si je y voys. S'il est damné, à son dam. Pour quoy mesdisoit il des bons pères de religion? Pour quoy les avoit il chassés hors sa chambre, sus l'heure que il avoit plus de besoing de leur ayde, de leurs dévotes prières, de leurs sainctcs admonitions? Pour
quoy par testament ne leurs ordonnoit il au moins quelques bribes, quelque bouffaige, quelque carreleure de ventre, aux paouvres gens, qui n'ont que leur vie en ce monde? Y aille qui vouldra aller. Le diable me emport si je y voys. Si je y allois, le Diable me emporteroit. Cancre ! Houstez vous de là !
« Frère Jean, veulx tu que présentement trente mille charretées de Diables t'emportent? Fays trois choses. Baille moy ta bourse. Car la croix est contraire au charme. Et t'adviendroit ce que nagueres advint à Jan Dodin, recepveur du Couldray au gué de Vede, quand les gens d'armes rompirent les planches.
« Le pinart, rencontrant sus la rive frère Adam Couscoil, Cordelier observantin de Myrebeau, luy promist un habit, en condition qu'il le passast oultre l'eau à la cabre morte sus ses espaules. Car c'estoit un puissant ribault. Le pacte feut accordé. Frère Couscoil se trousse jusqucs aux couilles, et charge à son dours, comme un beau petit sainct Christophle, ledict suppliant Dodin. Ainsi le portoit guayement, comme Enéas porta son père Anchises hors la conflagration de Troie, chantant un bel Ave maris Stella. Quand ilz furent au plus parfond du gué, au dessus de la roue du moulin, il luy demanda s'il n'avoit poinct d'argent sus luy. Dodin respondit qu'il en avoit pleine gibessiere, et qu'il ne se desfiast de la promesse faicte d'un habit neuf. « Comment ! dist frère Couscoil, tu sçaiz bien que, par chapitre express de nostre reigle, il nous est riguoureusement défendu porter argent sus nous. Malheureux es tu bien certes, qui me as faict pécher en ce poinct. Pour quoy ne laissas tu ta bourse au meusnier? Sans faulte tu en seras présentement puny. Et si jamais je te peuz tenir en nostre chapitre à Myrebeau, tu auras du Miserere jusques à vitulos. « Soubdain se descharge, et vous jecte Dodin en pleine eau la teste au fond.
« A cestuy exemple, frère Jan, mon amy doulx, affin que les Diables t'emportent mieulx ù ton aise, baille moy ta bourse.
ne porte croix aulcune sus toy. Le danger y est évident. Ayant argent, portant croix, ilz te jecteront sus quelques rochiers, comme les aigles jectent les tortues pour les casser, tesmoing la teste pelée du pocte ^schylus. Et tu te ferois mal, mon amy. J'en seroys bien fort marry : ou te laisseront tomber dedans quelque mer, je ne sçay où, bien loing, comme tomba Icarus. Et sera par après nommée la mer Entommcrlcque.
« Secondement, sois quitte. Car les Diables ayment fort les quittes. Je le sçay bien quant est de moy. Les paillards ne cessent me mugueter, et me faire la court. Ce que ne souloient, estant safrané et endebté. L'ame d'un home endebté est toute hectique et discrasiée. Ce n'est viande à Diables.
« Tiercement, avecques ton froc, et ton domino de grobis, retourne à Raminagrobis. En cas que trente mille batelées de Diables ne t'emportent ainsi qualifié, je payeray pinthe et fagot. Et si, pour ta sceureté, tu veulx compaignie avoir, ne me cherchez pas, non. Je t'en advise. Houstez vous de là, je ne y voys pas. Le diable m'emport si je y voys.
— Je ne m'en soucieroys, respondit frère Jan, pas tant, par adventure, que l'on diroyt, ayant mon bragmard on poing. — Tu le prens bien, dist Panurge, et en parles comme docteur subtil en lard. On temps que j'estudiois à l'escole de Tolete, le révérend père en Diable Picatris, recteur de la faculté diabolologicque, nous disoit que naturellement les Diables craignent la splendeur des espées, aussi bien que la lueur du Soleil. Defaict, Hercules, descendant en enfer à tous les Diables, ne leur feist tant de paour, ayant seulement sa peau de Lion et sa massue, comme par après feist .î^néas, estant couvert d'un harnoys resplendissant, et garny de son bragmard bien à poinct fourby et desrouillé, à l'ayde et conseil de la Sibylle Cumane. C'estoit, peut estrc, la cause pourquoy le seigneur Jan Jacques Trivolse, mourant à Chartres, demanda son espée, et mourut l'espée nue au poing, s'escrimant tout
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autour du lict, comme vaillant et chevaleureux, et, par ceste escrime, mettant en fuyte tous les Diables qui le guestoient au passaige de la mort. Quand on demande aux Massoretz et CabalHstes pourquoy les Diables n'entrent jamais en paradis terrestre? Hz ne donnent aultre raison sinon que à la porte est un Chérubin, tenent en main une espée flambante. Car, parlant en vraye diabolologie de Tolete, je confesse que les Diables vrayement ne peuvent par coups d'espée mourir; mais je maintiens scelon la dicte diabolologie, qu'ilz peuvent patir solution de continuité, comme si tu couppois de travers avecques ton bragmard une flambe de feu ardent, ou une grosse et obscure fumée. Et crient comme Diables à ce sentement de solution, laquelle leurs est doloreuse en Diable.
« Quand tu voys le hourt de deux armées, pense tu, Couillasse, que le bru>i; si grand et horrible que l'on y oyt provienne des voix humaines? du hurtis des harnois? du cUcquetis des bardes? du chaplis des masses? du froissis des picques? du bris des lances ? du cry des navrez ? du son des tabours et trompettes? du bannissement deschevaulx? du tonnoire des escoupettes et canons? Il en est véritablement quelque chose, force est que le confesse. Mais le grand effroy et vacarme principal provient du dueil et uloulement des Diables, qui, là guettans pelle melle les paouvres âmes des blessez, reçoivent coups d'espée à l'improviste, et pâtissent solution en la continuité de leurs substances aérées et invisibles; comme si, à quelque lacquais croquant les lardons de la broche, maistre Hordoux donnoit un coup de baston sus les doigts; puys crient et ulent comme Diables, comme Mars, quand il fut blessé par Diomedes devant Troie, Homère dict avoir crié en plus hault ton et plus horrificque efïroy que ne feroicnt dix mille homes ensemble. Mais quoy? Nous parlons de harnoys fourbiz et d'espées resplendentes. Ainsi n'est il de ton bragmard. Car, par discontinuation de ofiîcier, et par f aulte de opérer, il est, par ma foy, plus rouillé que la claveure d'un
vieil charnier. Pourtant faiz de deux choses Tune. Ou le dcsrouille bien à poinct et guaillard, ou, le maintenant ainsi rouillé, guarde que ne retournes en la ma\son de Raniinagrobis. De ma part je n'y voys pas. Le diable m'emport si je y voys. •