COMMENT PANURGE SE CONSEILLE .\ HER TRIPPA
« Oyez cy, dist Epistemon continuant, toutesfoys que ferez, avant que retournons vers nostre roy, si me croyez. Icy, prés l'isle Bouchart, demeure Her Trippa; vous sçavez comment, par art de Astrologie, Géomantie, Chiromantie, INIetopomancie, et aultres de pareille farine, il predict toutes choses futures; conférons de vostre affaire avecques luy. — Décela, respondit Panurge, je ne sçay rien. Bien sçay je que, luy un ;our parlant au grand Roy des choses célestes et transcendcntcs, les lacquais de court, par les degrez, entre les huys, sabouloient sa femme à plaisir, laquelle estoit assez bellastre. Et il, voyant toutes choses etherées et terrestres sans bezicles, discourant de tous cas passez et presens, prédisant tout l'ad-
venir, seulement ne voioit sa femmo brlmballantc, et oncqucs n'en sceut les nouvelles. Bien, allons vers luy, puys qu'ainsi le voulez. On ne sçauroit trop apprendre. »
Au lendemain, arrivèrent au logis de Hcr Trippa. Panurge luy donna une robbe de peau de loup, une grande espée bastarde bien dorée à fourreau de velours, et cinquante beaulx angelotz; puis familiairement avccques luy conféra de son affaire. De première venue Hcr Trippa, le rcguardant en face, dist : « Tu as la mctoposcopie et physionomie d'un coqu. Je dis coqu scandale et diffamé.» Puys consydcrant la main dextre de Panurge en tous endroictz, dist : « Ce faulx traict, que je voy icy au dessus du mont Jovis, oncques ne feut qu'en la main d'un coqu. » Puys avecques un style, feist hastivement certain nombre de poinctz divers, les accoubla par Geomantie, et dist : <; Plus vraye n'est la vérité qu'il est certain que seras coqu, bien tost après que seras marié. » Cela faict, demanda à Panurge l'horoscope de sa nativité. Panurge luy ayant baillé, il fabrica promptement sa maison du ciel en toutes ses parties, et, consyderant l'assiette et les aspectz en leurs triplicitez, jecta un grand souspir, et dist : « J'avois ja predict apertemcnt que tu serois coqu; à cela tu ne povoys faillir : icy j'en ay d'abondant asceurance nouvelle. Et te afïermo que tu seras coqu. D'adventaige, seras de ta femmo battu et d'elle seras desrobbé : car je trouve la septiesme maison en aspectz tous malings, et en batterie de tous signes portans cornes, comme Aries, Taurus, Capricorne, et aultres. En la quarte, je trouve décadence de Jovis, ensemble aspect tetragone de Saturne, associé de ^lercure. Tu seras bien poy\Té, home de bien
— Je seray, respondit Panurge, tes fortes fiebvres quartaines, vieulx fol, sot mal plaisant que tu es. Quand tous coqus s'assembleront, tu porteras la bannière. Mais dond me vient ce Cyron icy entre ces deux doigtz? » Cela disoit, tirant droict vers Her Trippa les deux premiers doigtz ouvers en
forme de deux cornes, et fermant on poing tous les aultres. Puys dist à Epistemon : « Voyez cy le vray OUus de Martial, lequel tout son estude adonnoit à observer et entendre les maulx et misères d'aultruy; ce pendent sa femme tenoit le brelant. Il, de son cousté, paouvre plus que ne feut Irus; au demourant glorieux, oultrecuidé, intolérable, plus que dix sept diables, en un mot --or/aÀaroiv, comme bien proprement telle peaultraille de belistrandiers nommoient les anciens. Allons, laissons icy ce fol enraigé, mat de cathene, ravasser tout son saoul avecques ses diables privez. Je croirois tantost que les diables voulussent servir un tel marault. Il ne sçait le premier traict de philosophie, qui est : Congnois toy; et, se glorifiant veoir un festu en l'œil d'aultruy, ne void une grosse souche laquelle luy poche les deux œilz. C'est un tel Polypragmon que descript Plutarche. C'est une aultre Lamie, laquelle, en maisons estranges, en public, entre le commun peuple, voyant plus penetramment qu'un Oince, en sa maison propre estoit plus aveugle qu'une Taulpe; ches so}^ rien ne voiyoit; car, retournant du dehors en son privé, oustoit de sa teste ses œilz exemptiles, comme lunettes, et les cachoit dedans un sabot attaché darriere la porte de son logis. »
A ces motz, print Her Trippa un rameau de Tamarix. « Il prend bien, dist Epistemon; Xicander la nomme divinatrice.
— Voulez vous, dist Her Trippa, en sçavoir plus amplement la vérité par Pyromantie, par Aëromantie, célébrée par Aristophanes en ses Kuées, par Hydromantie, par Lecanomantie, tant jadis célébrée entre les Assyriens, et esprovée par Hermolaus Barbarus? Dedans un bassin plein d'eaue je te monstreray ta femme future brimballant avecques deux rustres.
— Quand, dist Panurge, tu mettras ton nez en mon cul, sois recors de deschausser tes lunettes.
— Par Catoptromantie, dist Her Trippa continuant,
moyenant laquelle Didus JuUanus, empereur de Rome, prcvoiyoit tout ce que luy debvoit advenir : il ne te fauldra poinct de lunettes. Tu la voyras en un mirouoir brisgouttant aussi apertement que si je te la monstrois en la fontaine du temple de Minerve prés Patras. Par Coscinomantie, jadis tant religieusement observée entre les cerimonies des Romains; ayons un crible et des forcettes, tu voyras diables. Par Alphitomantie, designée par Théocrite en sa PharmaceiUvie, et par Aleuromantie, meslant du froment avecques de la farine. Par Astragalomantie : j'ay céans les projectz tous prctz. Par Tyromantic : j'ay un fromaige de Brehemont à propous. Par Gyromantie : je te fcray icy tournoyer force cercles, les quelz tous tombèrent à gausche, je t'en asceure. Par Sternomantie : par ma foy, tu as le pictz assez mal proportionné. Par Libanomantie : il ne fault qu'un peu d'encent. Par Gastromantie, de laquelle en Ferrare longuement usa la dame Jacoba Rhodogine, Engastrimythe. Par Cephaleonomantie : de laquelle user souloient les Alemans, routissans la teste d'un Asne sus des charbons ardens. Par Ceromantie : là, par la cire fondue en eauc, tu verras la figure de ta femme et de ses taboureurs. Par Capnomantie : sus des charbons ardens nous mettrons de la semence de Pavot et de Sisame. O chose gualante ! Par Axinomantie : fais icy provision seulement d'une coingnôe, et d'une pierre Gagatc, laquelle nous mettrons sus la braze. O comment Homère en use bravement envers les amoureux de Pénélope ! Par Onymantie : ayons de l'huylle et de la cire. Par Tepliramantie : tu voiras la cendre en l'aër figurante ta femme en bel estât. Bar Botanomantie : j'ay icy des feuilles de Saulge à propos. Par Sycomancie : ô art divine ! en feueillcs de figuier ! Par Ichthyomantie, tant jadis célébrée et praticquée par Tiresias et Polydamas, aussi certainement que jadis estoit faict en la fosse Dina on boys sacré à Apollo, en la terre des Lyciens. Par Chœroraantie : ayons force pourceaulx; tu en auras la vescie. Par Cleromantie : comme l'on
trouve la febve on guasteau la \igile de l'Epiphane. Par Anthropomantie, de laquelle usa Heliogabalus, empereur de Rome : elle est quelque peu f ascheuse ; mais tu l'endureras assez, puis que tu es destiné coqu. Par Stichoraantie Sibylline. Par Onomatomantie : comment as tu nom?
— Maschemerde, respondit Panurge.
— Ou bien par Alectryomantie. Je feray icy un cerne gualantement, lequel je partiray, toy voyant et considérant, en vingt^et quatre portions equales. Sus cbascune je figureray une lettre de l'alphabet, sus chascune lettre je poseray un grain de froment ; puis lascheray un beau coq vierge à travers. Vous voirez, je vous af&e, qu'il mangera les grains posez sus les lettres C. O. Q. U. S. E. R. A. aussi fatidicquement comme, soubs l'empereur Valens, estant en perplexité de sçavoir le nom de son successeur, le coq vaticinateur et Alectryomantie mangea sus les lettres 0. E. O. A.
« Voulez vous en sçavoir par l'art de Aruspicine? par Extispicine? par Augure prins du vol des oizeaulx, du chant des Oscines, du bal solistime des canes? — Par Estronspicine, respondit Parnurge. — Ou bien par Xecromantie? Je vous feray soubdain ressusciter quelqu'un peu cy devant mort, comme feist Apollonius de Tyane envers Achilles, comme feist la Pithonisse en présence de Saul : lequel nous en dira le totage, ne plus ne moins que à l'invocation de Erictho un defïunct predist à Pompée tout le progrès et issue de la bataille Pharsalicque. Ou, si avez paour des mors, comme ont naturellement tous coquz, e useray seulement de Sciomantie.
— Va, respondit Panurge, fol enraigé, au Diable : et te f aiz lanterner à quelque Albano3^s; si auras un chapeau poinctu. Diable, que ne me conseillez tu aussi bien tenir une Esmeraulde, ou la pierre de Hyène, soubs la langue? ou me munir de langues de Puputz. et de cœurs de Ranes verdes; ou manger du cœur et du f oye de quelque Dracon ; pour, à la voix er au chant des Cvcnes et oizeaulx, entendre mes destinées,
comme faisoient jadis les Arabes on pays de Mésopotamie? A trente Diables soit le coqn, cornu, mr.rrane, sorcier au Diable, enchanteur de l'Antichrist. Retournons vers nostre Roy. Je suis asceuré que de nous content ne sera, s'il entend une foys que soyons icy venuz en la tesniere de ce Diable engiponné. Je me repens d'y estre venu; et donnerois voluntiers cent nobles et quatorze roturiers, en condition que celluy qui jadis souffloit on fond de mes chausses présentement de son ciachatz luy enluminast les moustaches. Vray Dieu ! comment il m'a perfumé de fascherie et diablerie, de charme et de sorcellerie ! Le Diable le puisse emporter. Dictes amen, et allons boyre. Je ne feray bonne chère de deux, non de quatre jours. »