‹ Œuvres de RabelaisChapitre 208 sur 231 · COMMENT RONDIBILIS DONNE REMEDE A COQUAGE · texte numérisé non relu

COMMENT RONDIBILIS DONNE REMEDE A COQUAGE

« On temps, dist Rondibilis, que Juppiter fit Testât de sa maison Olympicque, et le calendrier de tous ses Dieux et Déesses, ayant estably, à un chascun, jour et saison de sa feste, assigné lieu pour les oracles et voyages, ordonné de leurs sacrifices... — Feist il poinct, demanda Panurge, comme Tinteville, evesque d'Auxerre? Le noble Pontife aymoit le bon vin, comme fait tout home de bien : pourtant avoit il en soing et cure spéciale le bourgeon père ayeul de Bacchus. Or est que, plusieurs années, il veid lamentablement le bourgeon perdu par les gelées, bruines, frimatz, verglatz, froidures, gresles, et calamitez advenues par les festes des S. George, Marc, Vital, Eutrope, Ptiilippes, saincte Croix, l'Ascension, et aultres, qui sont on temps que le soleil passe soubs le signe de Taiirus. Et entra en ceste opinion que les saincts susditz estoient saincts gresleurs, geleurs et gasteurs du bourgeon; pourtant, vouloit il leurs festes translater en hyver, entre Xoel et la Typhaine (ainsi nommoit il la mère des trois Roys), les licentiant en tout honneur et révérence de gresler lors, et geler tant qu'ilz vouldroient; la gelée lors en rien ne seroit dommageable, ains evidentement profitable au bourgeon. En leurs lieux mettre les festes des sainct Christofle, sainct Jean decollaz, saincte Magdalene, saincte Anne, sainct Dominicque, sainct Laurent, voire la Myoust colloquer en May. Es quelles tant s'en fault qu'on soit en dangier de gelée que lors

mestier on monde n'est qui tant soit de requeste, comme est des faiseurs de fiiscades, composeurs de joncades, agenceurs de feueillades, et refraischisseurs de vin.

— Juppiter, dist Rondibilis, oublia le paouvre diable Coqûage, lequel pour lors ne feut présent : il est oit à Paris on Pa'.ais, sollicitant quelque paillard procès pour quelqu'un de ses tenanciers et vassaulx. Ne sçay quants jours après, Coqûage entendit la forbe qu'on luy avoit faict, désista de sa sollicitation, par nouvelle sollicitude de n'estre forclus de l'estat, et comparut en personne davant le grand Juppiter, alléguant ses mérites precedens, et les bons et agréables services que aultres foys luy avoit faict, et instantement requérant qu'il ne le laissast sans feste, sans sacrifices, sans honneur. Juppiter se excusoit, remonstrant que tous ses bénéfices estoient distribuez, et que son estât estoit clous. Feut toutesfoys tant importuné par messer Coqûage que en fin le mit en Testât et catalogue, et luy ordonna en terre honneur, sacrifices et feste.

« Sa feste feut (pource que lieu vuide et vacant n'estoit en tout le calendrier) en concurrence et au jour de la Déesse Jalousie : sa domination, sus les gens mariez, notamment ceulx qui auroient belles femmes; ses sacrifices, soubson, défiance, malengroin, guet, recherche, et espies des mariz sus leurs femmes; avecques commandement riguoureux à un chascun marié de le révérer et honorer, célébrer sa feste à double, et luy faire les sacrifices susdictz, sus peine et intermination que à ceulz ne seroit messer Coqûage en faveur, ayde, ne secours, qui ne Thonoreroient comme est dict : jamais ne tiendroit de eulx compte, jamais n'entreroit en leurs maisons, jamais ne hanteroit leurs compaignies, quelques invocations qu'ilz luy feissent ; ains les laisseroit éternellement pourrir seulz, avecques leurs femmes, sans corrival aulcun, et les refuyroit sempiternellement comme Hereticques et sacrilèges; ainsi qu'est l'usance des aultres Dieux

envers ceulx qui deuement ne les honorent : de Bacchus, envers les vignerons; de Ceres, envers les laboureux; de Pomona, envers les fruictiers; de Neptune, envers les nautoniers; de Vulcan, envers les forgerons; et ainsi des aultres. Adjoincte feut promesse au contraire infaillible qu'à ceulx qui (comme est dict) chommeroient sa feste, cesseroient de toute négociation, mettroient leurs affaires propres en non chaloir, pour espier leurs femmes, les resserrer et mal traicter par Jalousie, ainsi que porte l'ordonnance de ses sacrifices, il seroit continuellement favorable, les a\Tiieroit, les frequenteroit, seroit jour et nuyct en leurs maisons; jamais ne seroient destituez de sa prence. J'ay dict.

— Ha, ha, ha ! dist Carpalim en riant, voyla un remède encores plus naïf que l'anneau de Hans Carvel. Le diable m'emport, si je ne le croy. Le naturel des femmes est tel. Comme la fouldre ne bris© et ne brusle, sinon les matières dures, solides, resistentes, elle ne s'arreste es choses molles, vuides et cedentes : elle bruslera l'espée d'assier, sansendommaiger le fourreau de velours ; elle consumera les os des corps sans entommer la chair qui les couvre : ainsi ne bendent les femmes jamais la contention, subtilité, et contradiction de leurs espritz, sinon envers ce que congnoistront leur estre prohibé et défendu. — Certes, dist Hippothadée, aulcuns de nos docteurs disent que la première femme du monde, que les Hebrieux nomment Eve, à peine eust jamais entré en tentation de manger le fruict de tout sçavoir s'il ne luy eust esté défendu. Qu'ainsi soit, consyderez comment le tentateur cauteleux luy remembra on premier mot la défense sus ce faicte, comme voulant inférer : Il t'est défendu, tu en doibs donc manger ou tu ne serois pas femme. »

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