‹ Œuvres de RabelaisChapitre 212 sur 231 · COMMENT PANTAGRUEL PERSUADE A PANURGE PRENDRE CONSEIL DE QUELQUE FOL · texte numérisé non relu

COMMENT PANTAGRUEL PERSUADE A PANURGE PRENDRE CONSEIL DE QUELQUE FOL

Pantagruel, soy retirant, apperceut par la guallerie Panurge en maintien d'un resveur ravassant et dodelinant de la teste, et luy dist : « Vous me semblez à une souriz empegée : tant plus elle s'efforce soy depestrer de la poix, tant plus elle s'en embrene. Vous, semblablement, efforçant issir hors les lacs de perplexité, plus que davant y demourez empestré, et n'y sçay remède fors un. Entendez. J'ay souvent ouy en proverbe vulguaire qu'un fol enseigne bien un saige. Puys que, par les responses des sages, n'estes à plein satisfaict, conseillez vous à quelque fol : pourra estre que, ce faisant, plus à vostre gré serez satisfaict et content. Par l'advis, conseil et prédiction des folz, vous sçavez quants princes, rois, et republicques ont esté conservez, quantes batailles guaingnées, quantes per-

plexitez dissolues. Ja besoing n'est vous ramentevoir les exemples. Vous acquiescerez en ceste raison : car, corne celluy qui de prés regarde à ses affaires privez et domesticques, qui est vigilant et attentif au gouvernement de sa maison, duquel l'esprit n'est poinct esguaré, qui ne pert occasion queconques de acquérir et amasser biens et richesses, qui cautement sçayt obvier es inconveniens de paouvreté, vous appeliez Saige mondain, quoy que fat soit il en l'estimation des Intelligences célestes; ainsi faut il, pour davant icelles saige estre, je dis sage et présage par aspiration divine, et apte à recepvoir bénéfice de divination, se oublier soymesmes, issir hors de so}'mesmes, vuidcr ses sens de toute terrienne affection, purger son esprit do toute humaine sollicitude, et mettre tout en non chaloir. Ce que vulguairement est imputé à folie.

'( En ccste manière, fut du vulgue imperit appelé ï'atuel le grand vaticinateur Faunus, filz de Picus, roy des Latins.

« En ceste manière, voyons nous, entre les jongleurs, à la distribution des rolles, le personnaige du Sot et du Badin estre tous jours représenté par le plus périt et perfaict joueur de leur compaignie.

« En ceste manière, disent les Mathématiciens un mesmps horoscope estre à la nati\'ité des Rois et des Sotz. Et donnent exemple de ^Enéas et Chorœbus, lequel Euphorion dict avoir esté fol, qui eurent unmesme genethliaque.

■( Je ne seray hors de propous, si je vous raconte ce que dict Jo. André sus un canon de certain rescript papal, adressé au Maire et Bourgeois de la Rochelle, et, après luy, Panorme en ce mesme canon, Barbatia sus les Pandectes, et recentement Jason en ses conseilz, de Seigny Joan, fol insigne de Paris, bisayeul de Caillette. Le cas est tel :

« A Paris, en la roustisserie du petit Chastelet, au davant de l'ouvrouoir d'un Roustisseur, un Faquin mangcoit son pain à la fumée du roust, et le trouvoit, ainsi perfumé, grandement savoureux. Le Roustisseur le laissoit faire. En fin,

quand tout le pain feut baufré, le Roustisseur happe le Faquin au collet, et vouloit qu'il luy payast la fumée de son roust. Le Faquin disoit en rien n'avoir ses viandes endommaigé, rien n'avoir du sien prins, en rien ne luy cstre débiteur.

t: La fumée dont estoit question evaporoit par dehors, ainsi comme ainsi se perdoit elle; jamais n'avoit esté ouy que, dedans Paris, on eust vendu fumée de roust en rue. Le Roustisseur rephcquoit que, de fumée de son roust, n'estoit tenu nourrir les Faquins, et renïoit, en cas qu'il ne le payast, qu'il luy ousteroit ses crochet z. Le Faquin tire son tribart, et se mettoit en défense. L'altercation feut grande. Le badault peuple de Paris accourut au débat de toutes pars. Là se trouva à propous Scigny Joan le fol, Citadin de Paris. L'ayant apperceu, le Roustisseur demanda au Faquin : « Veulx tu sus nostre « différent croire ce noble Seigny Joan? — Ouy, par le Sambreguoy, » respondit le Faquin. Adoncques Seigny Joan, avoir leur discord entendu, commenda au Faquin qu'il luy tirast de son baudrier quelque pièce d'argent. Le Faquin luy mist en main un Tournoys Philippus. Seigny Joan le print et le mist sus- son espaule guausche comme explorant s'il estoit de poys, puys le timpoit sus la paulme de sa main guausche, comme pour entendre s'il estoit de bon alloy; puis le posa sur la prunelle de son œil droict, comme pour veoir s'il estoit bien marqué. Tout ce feut faict en grande silence de tout le badault peuple, en ferme attente du Roustisseur, et desespoir du Faquin. En fin le feist sus l'ouvioir sonner par plusieurs foys. Puis, en majesté Presidentale, tenent sa marote on poing, comme si feust un sceptre, et affeublant en teste son chapperon de martres cingesses à aureilles de papier, fraizé à points d'orgues, toussant préalablement deux ou trois bonnes foys, dist à haulte voix : « La court vous dict que le Faquin, qui a son pain mangé à la fumée du roust, civilement a payé le Roustisseur au son de

son argent. Ordonne ladicte court que chascun se retire en sa chascuniere, sans despens, et pour cause. » Ceste sentence du fol Parisien tant a semblé équitable, voire admirable, es docteurs susdicts, qu'ilz font doubte, en cas que la matière eust esté on Parlement dudict lieu, ou en la Rolte à Rome, voire certes entre les Areopagites décidée, si plus juridicquement eust esté par eulx sentencié. Pourtant advisez si conseil voulez d'un fol prendre. »

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