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CHAPITRE XXXVI

COKTIXUATIOK DES RESPOKSES DE TROriLLOGAN, PHILOSOPHE EPHECTIOUE ET PYRRHONIEN

« Vous dictez d'orgues, respondit Panurge. Mais je croy que je suis descendu on puiz ténébreux, auquel disoit Heraclytus estre Vérité cachée. Je ne voy goutte, je n'entends rien, je sens mes sens tous hebetez, et doubte grandement que je soye charmé. Je parleray d'aultre style. Xostre féal, ne bougez. X'emboursez rien. Muons de chanse, et parlons sans disjunctives. Ces membres mal joinctz vous faschent, à ce que je voy. Or ça, de par Dieu, me doibs je marier?

Trouillogan. Il y a de l'apparence.

Panurge. Et si je ne me marie poinct?

Trouillogan. Je n'y voy inconvénient aulcun,

Panurge. Vous n'y en voyez poinct?

Trouillogan. Xul, ou la veue me déçoit.

Panurge. Je en trouve plus de cinq cens.

Trouillogan. Comptez les.

Panurge. Je diz improprement parlant, et prenant nombre certain pour incertain; déterminé, pour indeterm.né. C'est à dire beaucoup.

Trouillogan. J'escoute.

Panurge. Je ne peuz me passer de femme, de par tous les diables.

Trouillogan. Houstez ces villaines bestes.

Panurge. De par Dieu soit ! Car mes Salmiguondinoys disent coucher seul ou sans femme estre vie brutale, et telle la disoit Dido en ses lamentations.

Trouillogan. A vostre commandement.

Panurge. Per lé quau Dé, j'en suis bien. Doncques me marieray je?

Trouillogan. Par adventure.

Panurge. M'en trouveray je bien?

Trouillogan. Scelon la rencontre.

Panurge. Aussi si je rencontre bien, comme j'espoire, seray e heureux ?

Trouillogan. Assez.

Panurge. Tournons à contre poil. Et si je rencontre mal?

Trouillogan. Je m'en excuse.

Panurge. Mais conseillez moy, de grâce : que doibs je faire?

Trouillogan. Ce que vouldrez.

Panurge. Tarabin tarabas.

Trouillogan. Ne invocquez rien, je vous prie.

Panurge. On nom de Dieu soit. Je ne veulx sinon ce que me conseillerez. Que m'en conseillez vous?

Trouillogan. Rien.

Panurge. Me mariray je?

Trouillogan. Je n'y estoi-s pas.

Panurge. Je ne me marieray doncques poinct?

Trouillogan. Je n'en peu mais.

Panurge. Si je ne suis marié, je ne scray jamais coqu?

Trouillogan. Je y pensois.

Panurge. Mettons le cas que e sois marié.

Trouïllogan. Où le mettrons-nous?

Panurge. Je dis, prenez le cas que marié je sois,

Trouïllogan. Je suys d'ailleurs empesché.

Panurge. ^Merde en mon nez; dea ! si je osasse jurer quelque petit coup en cappe, cela me soulageroit d'autant. Or bien ; patience ! Et doncqucs, si je suis marié, je seray coqu?

Trouïllogan. On le diroit.

Panurge. Si ma femme est preude et chaste, je ne seray jamais coqu?

Trouïllogan. Vous me semblez parler correct.

Panurge. Escoutez. »

Trouïllogan, Tant que vouldrez. ^j

Panurge. Sera elle prude et chaste? Reste seulem^ent ce poinct. . j

Trouïllogan. J'en doubte. I

Panurge. Vous ne la veistez jamais?

Trouïllogan. Que je sache.

Panurge. Pour quoy donc doubtez vous d'une chose que ne congnoissez?

Trouïllogan. Pour cause.

Panurge. Et si la congnoissiez?

Trouïllogan. Encore plus.

Panurge. Paige, mon mignon, tiens icy mon bonnet : je le te donne, saulve les lunettes, et va en la basse court jurer une petite demie heure pour moy. Je jureray pour toy quand tu vouldras. Mais qui me fera coqu?

Trouïllogan. Quelqu'un.

Panurge, Par le ventre beuf de boys, je vous frotteray bien monsieur le quelqu'un.

Trouïllogan. Vous "e dictez.

Panurge. Le diantre, celluy qui n'a poinct de blanc en l'œil, m'emporte doncques ensemble, si je ne boucle ma femme à la Bergamasque quand je partiray hors mon scrrail.

Trouillogan. Discourez mieulx.

Panurge. C'est bien chien chié chanté pour les discours. Faisons quelque resolution.

Trouillogan. Je n'y contrediz.

Panurge. Attendez. Puisque de cestuy endroict ne peuz smg de vous tirer, je vous saigneray d'aultre vene. Estes vous marié ou non?

Trouillogan. Ne l'un ne l'aultre, et tous les deux ensemble.

Pakurge. Dieu nous soit en ayde ! Je sue, par la mort beuf, d'ahan; et sens ma digestion interrompue. Toutes mes phrenes, metaphrenes et diaphragmes sont suspenduz et tenduz pour incornifistibuler en la gibbessiere de mon entendement ce que dictez et respondez.

Trouillogan. Je ne m'en empesche.

Panurge. Trut avant; nostre féal, estes vous marié?

Trouillogan. Il me l'est advis.

Panurge. Vous l'aviez esté une aultre foys?

Trouillogan. Possible est.

Panurge. Vous en trouvastes vous bien la première fois?

Trouillogan. Il n'est pas impossible.

Panurge. A ceste seconde fois comment vous en trouvez vous?

Trouillogan. Comme porte mon sort fatal.

Panurge. Mais quoi, à bon essiant vous en trouvez vous bien?

Trouillogan. Il est vray semblable.

Panurge, Or ça, de par Dieu, j'aymeroys, par le fardeau de sainct Cristofle, autant entreprendre tirer un pet d'un Asne mort que de vous une resolution. Si vous auray je à ce coup. Nostre féal, faisons honte au diable d'enfer, confessons vérité. Feustes vous jamais coqu? Je diz vous qui estez icy, je ne diz pas vous qui estez là bas au jeu de paulme.

Trouillogan. Non, s'il n'estoit prédestiné.

Panurge. Par la chair, je renie; par le sang, je renague; par le corps, je renonce. Il m'eschappe. »

A ces motz Gargantua se leva et dist : « Loué soit le bon Dieu en toutes choses. A ce que je voy, le monde est devenu beau filz, depuys ma congnoissance première. En sommes nous là? Doncques sont huy les plus doctes et prudens philosophes entrés au phrontistere et escole des Pyrrhoniens, ApOrrheticques, Scepticques et Ephectiques. Loué soit le bon Dieu ! Vrayement on pourra dorénavant prendre les Lions par les Jubés; les Chevaulx, par les crains; les beufz, par les cornes; les bufles, par le museau; les loups, par la queue; les che\T:es, par la barbe; les oiseaux, par les piedz; mais ja ne seront telz Philosophes par leurs parolles pris. Adieu mes bons amys. » Ces motz prononcez, se retira de la compaignie, Pantagruel et les aultres le vouloient smvre; mais il ne le voulut permettre.

Issu Gargantua de la salle, Pantagruel dist es invitez : « Le Timé de Platon, au commencement de l'assemblée, compta les invitez : nous, au rebours, les compterons en la fin. Un, deux, trois; où est le quart? N'est oit-ce nostre amy Bridoye? » Epistemon respondit avoir esté en sa maison pour l'inviter, mais ne l'avoir trouvé. Un huissier du parlement Myrelinguoys en M\T:ehngues l'est oit venu quérir et adjourner pour personnellement comparoistre, et davant les sénateurs raison rendre de quelque sentence par luy donnée. Pourtant estoit il au jour précèdent departy, affin de soy représenter au jour de l'assignation, et ne tomber en defîault ou contumace, a Je veulx, dist Pantagruel, entendre que c'est : plus de quarante ans y a qu'il est juge de Fonsbeton; icelluy temps pendant a donné plus de quatre mille sentences définitives. De deux mille trois cens et neuf sentences par luy données, feut appelle par les parties condemnées en la Court souveraine du parlement Myrelinguoys en Myrehngues : toutes par arrestz d'icelle ont esté ratifiées, approuvées, et confirmées : les

appeaulx renversez et à néant mis. Que maintenant doncques soit personnellement acljourné sur ses vieulx jours, il qui par tout le passé a vescu tant sainctcmcnt en son estât, ne peut estre sans quelque desastre. Je luy veulx de tout mon povoir estre aidant en équité. Je sçay huy tant cstre la malignité du monde aggravée que bon droict a bien besoing d'aide. Et présentement délibère y vacquer, de paour de quelque surprinse. »

Allors furent les tables levées. Pantagruel feist es invités dons précieux et honorables de bagues, joyaulx, et vaisselle, tant d'or comme d'argent, et, les avoir cordialement remercié, se retira vers sa chambre.

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