‹ Œuvres de RabelaisChapitre 220 sur 231 · COMMENT PANURGE SE CONSEILLE A TRIBOULLET · texte numérisé non relu

COMMENT PANURGE SE CONSEILLE A TRIBOULLET

Au sixième jour subséquent, Pantagruel feut de retour, en l'heure que, par eaue, de Bloys, estoit arrivé Triboullet. Panurge, à sa venue, luy donna une vessie de porc, bien enflée, et résonante à cause des poys qui dedans y est oient; plus une espée de boys bien dorée; plus une petite gibbessiere faicte d'une coque de Tortue; plus une bouteille clissée pleine de vin Breton, et un quarteron de pommes Blandureau. « Comment, dist Carpahm, est il fol comme un chou à pommes ? » Triboullet ceignit l'espée et la gibbessiere, print la vessie en main, mangea part des pommes, beut tout le vin. Panurge le reguardoit curieusement, et dist : « Encores ne veids je oncques fol, et si en ay veu pour plus de dix mille francs, qui ne beust voluntiers et ^ longs traictz. » Depuys luy exposa son afîaire en parolles rhétoriques et élaguantes.

Davant qu'il eust achevé, Triboullet luy bailla un grand coup de poing entre les deux espaules, luy rendit en main la bouteille, le nazardoit avecques la vessie de porc, et, pour toute response, luy dist, branlant bien fort la teste : « Par Dieu, Dieu, folenraigé, guare moine, cornemuse de Buzançay !» Ces parolles achevées, s'escarta de la compaignie, et jouoit de la vessie, se délectant au mélodieux son des poys. Depuys, ne feut possible tirer de luy mot queconques. Et, le vou-

Unt Panurge d'adventaige interroger, Triboullet tira son espée de boys, et l'en voulut ferir.

<( Nous en sommes bien vrayement, dist Panurge. Voylà belle resolution. Bien fol est il, cela ne se peult nier; mais plus fol est celluy qui me l'amena, et je, tresfol, qui luy ay communicqué mes pensées.

— C'est, respondit Carpalim, droit visé à ma visière.

— Sans nous esmouvoir, dist Pantagruel, considérons ses gestes et ses dictz. En icculx j'ay noté mystères insignes; et. plus tant que je souloys, ne m'esbahys de ce que les Turcs révèrent telz folz comme Musaphiz et Prophètes. Avez vous considéré comment sa teste s'est (avant qu'il ouvrist la bouche pour parler) crouslée et esbranlée? Par la doctrine des antiques Philosophes, par les cérémonies des !\îages, et observations des Jurisconsultes, povez juger que ce mouvement estoit suscité à la venue et inspiration de l'esprit fatidicque, lequel, brusquement entrant en débile et petite substance (comme vous sçavez que en petite teste ne peut estre grande cervelle contenue) , l'a en telle manière esbranlée que disent les Medictns advenir es membres du corps humain, sçavoir est, part pour la pesanteur et violente impétuosité du fays porté, part pour l'imbécillité de la vertus et organe portant.

Exemple manifeste est en ceulx qui, à jeun, ne peuvent en main porter un grand hanat plein de vin, sans trembler des mains. Cecy jadis nous prefiguroit la divinatrice Pythie, quand, avant respondre par l'oracle. escrouUoit son laurier domesticque. Ainsi dict Lampridius que l'empereur Heliogaballus, pour estre réputé divinateur, par plusieurs festes de son grand Idole, entre les rctaillatz fanacticques branloit publicquement la teste. Ainsi déclare Plaute, en son Asnerie, que Saurias cheminoit branslant la teste, comme furieux et hors du sens, faisant paour à ceulx qui le rencontroient. Et, ailleurs, exposant pourquoy Charmides bransloit la teste, dit qu'il estoit en ecstase.

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« Ainsi narre Catulle, en Berecynthia et Atys, du lieu on quel les Menades, femmes Bacchiques, prestresses de Bacchus, forcenées divinatrices, portant rameaulx de Lierre, bransl oient les testes. Comme, en cas pareil, faisoient les Gais escouillez, presbtres de Cybele, celebrans leurs of&ces. Dont ainsi est dicte, selon les antiques Théologiens : car IvjotaTàv signifie rouer, tortre, bransler la teste, et faire le torti colli.

« Ainsi escrit Tite Live que, es Bacchanales de Rome, les hommes et femmes sembloient vaticiner, à cause de certain branslement et jectigation du corps par eulx contrefaictc. Car la voix commune des Philosophes et l'opinion du peuple estoit vaticination n'estre jamais des cieulx donnée sans fureur et branslement du corps, tremblant et branslant, non seulement lors qu'il la recevoit, mais lors aussi qu'il la manifestoit et declairoit.

« De faict, Julien, Jurisconsulte insigne, quelques foys interrogé si le serf seroit tenu pour sain lequel, en compaignie de gens fanaticques et furieux, auroit converf?é, et par adventure vaticiné, sans toutesfoys tel branslement de teste, respondit estre pour sain tenu. Ainsi voyons nous de présent les précepteurs et pédagogues esbranler les testes de leurs disciples (comme on faict un pot par les anses) par velUcation et érection des aureilles (qui est, selon la doctrine des saiges .î^gyptiens, membre consacré à Mémoire) afin de remettre leurs sens, lors par adventure esguarez en pensemens estranges, et comme effarouchez par affections abhorrentes, en bonne et philosophicque discipHne. Ce que de soy confesse Virgile en l'esbranslement de ApoUo Cynthius. <

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