ET ADVEU DE LEURS PERES ET MERES
Entrant Pantagruel en la salle grande du chasteau, trouva le bon Gargantua issant du conseil, luy feist narré sommaire de leurs adventures, exposa leur entreprinse, et le supplia que, par son vouloir et congié, la peussent mettre en exécution. Le bon home Gargantua tenoit en ses mains deux gros pacquetz de requestesrespondues, et mémoires de respondre; les bailla à Ulrich Gallet, son antique maistre des libelles et requestes, tira à part Pantagruel, et, en face plus joyeuse que de coustume, luy dist : « Je loue Dieu, filz trescher, qui vous conserve en désirs vertueux, et me plaist tresbien que par vous soit levoyaige perfaict. Mais je vouldrois que pareillement vous vint en vouloir et -désir vous marier. Me semble que dorénavant venez en aage à ce compétent. Panurge s'est assez efforcé rompre les dif&cultez qui luy pouvoient estre en empeschement, Parlez pour vous.
— Père très débonnaire, respondit Pantagruel, encores n'y avois je pensé : de tout ce négoce je m'en deportoys sus vostre bonne volonté et paternel commendement. Plus tost prie Dieu estre à vos piedz veu roydde mort en vostre desplaisir que, sans vostre plaisir, estre veu vif marié. Je n'ay jamais entendu que, par loy aulcune, feust sacre, feust prophane et barbare, ay t esté en arbitre des enfans soy marier, non consentans, voulans, et promovens leurs pères, mères et parens
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prochains. Tous Législateurs ont es enfans ceste liberté toi- ' lue, es parens l'ont réservée.
— Filz trescher, dist Gargantua, je vous en croy, et loue Dieu de ce qu'à vostre notice ne viennent que choses bonnes et louables, et que, par les fenestres de vos sens, rien n'est on domicile de vostre esprit entré fors libéral sçavoir; car de mon temps, a esté par le continent trouvé pays on quel sont ne sçay quelz pastophores Taulpetiers, autant abhorrens de nopces comme les pontifes de Cybele en Phrygie (si chappons f eussent, et non galls pleins de salacité et lascivie) lesquelz ont dict loix es gens mariez sus le faict de mariage. Et ne sçay que plus doibve abhominer, ou la tyrannicque presumption d'iceulx redoubtez Taulpetiers, qui ne se contiennent dedans les treillis de leurs mystérieux temples, et se entremettent de négoces contraires par Diamètre entier à leurs estatz, ou la superstitieuse stupidité des gens mariez qui ont sauxi et preste obéissance à telles tant malignes et barbaricques loix. Et ne voyant (ce que plus clair est que l'estoile Matute) comment telles sanctions connubiales toutes sont à l'adventaige de leurs Mystes, nulles au bien et profict des mariez : qui est cause suffisante pour les rendre suspectes comme iniques et fraudulentes.
« Par reciprocque témérité, pourroient ilz loigs establir à leurs mystes, sus le faict de leurs cérémonies et sacrifices, attendu que leurs biens ilz déciment et roignent du guaing provenant de leurs labeurs et sueur de leurs mains, pour en abondance les nourrir, et en aise les entretenir. Et ne ser oient selon mon jugement), tant perverses et impertinentes comme celles sont les quelles d'eux ilz ont receup. Car, comme tresbien avez dict, loy au monde n'estoit, qui es enfans liberté de soy marier donnast, sans le sceu, l'adveu et consentement de leurs pères. Moyenantes les loigs dont je vous parle, n'est ruf&en, forfant, scélérat, pendart, puant, punais, ladre, briguant, voleur, meschant en leurs contrées, qui violentement
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ne ravisse quelque fille il vouldra choisir, tant soit noble, belle, riche, honneste, pudicque que sauriez dire, de la maison de son père, d'entre les bras de sa mère, maulgré tous ses parens : si le ruffien se y ha une fois associé quelque Myste, qui quelque jour participera de la proye.
« Feroient pis et acte plus cruel les Gothz, les Scythes, les Massagettes, en place ennemie, par long temps assiégée, à grands frays oppugnée, prinse par force? Et voyent les dolens pères et mères hors leurs maisons enlever et tirer par un incongneu, estrangier, barbare, mastin, tout pourry, chancreux, cadavéreux, paouvre, malheureux, leurs tant belles, délicates, riches et saines filles, les quelles tant chèrement avoient nourries en tout exercice vertueux, avoient discipHnées en toute honnesteté : esperans en temps opportun les colloquer par mariage avecques les enfans de leurs voisins et antiques amis, nourriz et instituez de mesme soing, pour parvenir à ceste feUcité de mariage, que d'eux ilz veissent naistre lignaige rapportant et hereditant, non moins aux meurs de leurs pères et mères que à leurs biens meubles et heritaiges. Quel spectacle pensez vous que ce leurs soit? Xe croyez que plus énorme feust la désolation du peuple Romain et ses confederez, entendans le deces de Germanicus Drusus.
« Ne croyez que plus pitoyable feust le deconfort des Lacedemoniens quand de leur pays veirent, par l'adultère Troian, furtivement enlevée Hélène Grecque.
« Ne croyez leur deuil et lamentations estre moindres que de Ceres quand luy feust ravie Proserpine, sa fille; que de Isis à la perte de Osyris, de Venus à la mort de Adonis, de Hercules à l'esguarement de Hylas, de Hecuba à la soustraction de Polyxene.
« Hz toutesfois tant sont de craincte du Démon et superstitiosité espris que contredire ilz n'osent, puisque le Taulpetier y a esté présent et contractant. Et restent en leurs maisons, privez de leurs filles tant aimées, le père mauldissant le
jour et heure de ses nopces; la mère regrettant que n'estoit avortée en tel tant triste et malheureux enfantement; et en plem-s et lamentations finent leurs vie, laquelle estoit de raison finir en joye et bon traictement de icelles.
« Aultres tant ont esté ecstaticques et comme maniacques, que eulx mesmes de dueil et regret se sont noyez, penduz, tuez, impatiens de telle indignité.
« Aultres ont eu l'esprit plus Heroïcque, et, à l'exemple des enfans de Jacob vengeans le rapt de Dina leur sœur, ont trouvé le ruffien, associé de son Taulpetier, clandestinement parîementans et subornans leurs filles; les ont sus l'instant mis en pièces et occis felonnement, leurs corps après jettans es loups et corbeaux parmy les champs. Au quel acte tant v-iril et chevaleureux ont les S3^mmistes Taulpetiers fremy et lamenté misérablement : ont formé complainctes horribles, et en toute importunité requis et imploré le bras séculier et Justice politicque, instans fièrement et contendens estre de tels cas faicte exemplaire punition. Mais, ne en équité naturelle, ne en droict des gens, ne en loy Impériale quelconques. n'a esté trouvé rubricque, paragraphe, poinct, ne tiltre par lequel fust poine ou torture à tel faict interminée : Raison obsistante. Nature répugnante. Car home vertueux au monde n'est qui naturellement et par raison plus ne soit en son sens perturbé, oyant les nouvelles du rapt, diffame, et deshonneur de sa fille, que de sa mort. Ores est qu'un chascun, trouvant le meurtrier sus le faict de homicide en la personne de sa fille, iniquement et de guet à pens, le peut par raison, le doibt par nature occire sus l'instant, et n'en sera par justice appréhendé.
« Merveilles doncques n'est si, trouvant le rafiien, à la promotion du Taulpetier sa fille subornant, et hors sa maison ravissant, quoy qu'elle en feust consentente, les peut, les doibt à mort ignominieuse mettre, et leurs corps jecter en direption des bestes brutes, comme indignes de recepvoir le
doulx, le desyré, le dernier embrassement de l'almc et grande mère la Terre, lequel nous appelons Sépulture.
« Filz trescher, après mon deces, guardez que telles loigs ne soient en cestuy Royaulme receues : tant que seray en ce corps spirant et vivant, je y donneray ordre trésbon, avec l'ayde de mon Dieu. Puis doncques que de vostre mariage sus moy vous déportez, j'en suis d'opinion. Je y pourvoiray. Aproetez vous au voyage de Panurgc. Prenez avecques vous Epistemon, frère Jan, et aultres que choisirez.
« De mes thesaurs f aictes à vostre plein arbitre. Tout ce que ferez ne pourra ne me plaire. En mon arsenac de Thalasse prenez equippage tel que vouldrez; telz pilotz, nauchicrs, truschemens que vouldrez, et, à vent oportun, faictez voile, on nom et protection du Dieu servateur. Pendent vostre absence, je feray les apprestz et d'une femme vostre, et d'un festin, que je veulx à vos nopces faire célèbre si oncques en feut.