PROLOGUE DE L AUTEUR
clable drogue: entendement plus que humain, vertu merveilleuse, couraige invincible, sobresse non pareille, contentement certain, asseurance parfaicte, deprisement incroyable de tout ce pourquoy les humains tant veiglent, courent, travaillent, navigent et bataillent.
A quel propos, en voustre ad vis, tend ce prélude et coup d'essay? Par autant que vous, mes bons disciples, et quelques aultres folz de séjour, lisans les joyeulx tiltres d'aulcuns li\Tes de nostre invention, comme Gargantua, Pantagruel Fessepinte, la Dignité des Braguettes, des Pays au lard cum commento, etc., jugez trop facilement ne estre au dedans traicté que mocqueries, folateries, et menteries joyeuses, veu que l'enseigne extérieure (c'est le tiltre), sans plus avant enquérir, est communément receue à dérision et gaudisserie. Mais par telle legierete ne convient estimer les œuvres des humains, car vous mesmes dictes que l'habit ne fait poinct le moync ; et tel est vestu d'habit monachal qui au dedans n'est rien que moyne; et tel est vestu de cappe Hespagnole qui, en son couraige, nullement afi&ert à Hespagne. C'est pourquoy fault ouvrir le livre, et soigneusement peser ce qui y est deduict. Lors cognoistrez que la drogue dedans contenue est bien d'aultre valeur que ne promettoit la boite, c'est à dire que les matières icy traictées ne sont tant folastres comme le tiltre au dessus pretendoit.
v/ Et, posé le cas qu'au sens literal vous trouvez matières '' assez joyeuses et bien correspondantes au nom, toutesfois pas demourer là ne fault, comme au chant des Sirènes, ains à plus hault sens interpréter ce que par adventure cuidiez dict en gayeté de cueur.
Crochetastes vous oncques bouteilles? Caisgne ! Réduisez à mémoire la contenence qu'aviez. Mais veistes vous oncques chien rencontrant quelque os meduUare? C'est, comme dit Platon, lih. II, de Rep., la beste du monde plus pliilosophe. Si veu l'avez, vous avez peu noter de quelle dévotion il le
guette, de quel soing il le guarde, de quel ferveur il le tient, de quelle prudence il l'entomme, de quelle afîection il le brise, et de quelle diligence il le sugce. Qui le induict à ce faire? Quel est l'espoir de son estude? Quel bien prétend il? Rien plus qu'un peu de mouelle. Vray est que ce peu plus eit délicieux que le beaucoup de toutes aultres, pour ce que la mouelle est aliment elabouré à perfection de nature, comme dit Galen., III, Facn. natural., et XI, De Usu parti.
A l'exemple d'icehiy vous convient estre saiges, pour fleurer, sentir et estimer ces beaulx Livres de haulte gresse, legiers au prochaz et hardiz à la rencontre; puis, par curieuse leçon, et méditation fréquente, rompre l'os et sugcer la substantifique mouelle, — c'est à dire ce que j'entends par ces symboles Pytbxa.goricques, avec espoir certain d'estre faicts escors et preux à ladicte lecture ; car en icelle bien aultre goust trouverez et doctrine plus absconse, laquelle vous révélera de très haultz sacrements et mystères horrificques, tant en ce qui concerne nostre religion que aussi Testât politicq et vie oeconomicque.
Croiez vous en vostre foy qu'oncques Homère, escrivant l'Iliade et Odyssée, pensast es allégories lesquelles de luy ont calfreté Plutarche, Heraclides Ponticq, Eustatie, Phornute, et ce que d'iceulx Politian a- desrobé? Si le croiez, vous n'approchez ne de pieds ne de mains à mon opinion, qui décrète icelles aussi peu avoir esté songées d'Homère que d'Ovide, en ses Métamorphoses, les sacremens de l'Evangile, lesquelz un Frère Lubin, vray croquelardon, s'est efforcé demonstrer, si d'adventure il rencontroit gens aussi fols que luy, et (comme dict le proverbe) couvercle digne du chauldron.
Si ne le croiez, queUe cause est pourquoy autant n'en ferez de ces joyeuses et nouvelles chronicques, combien que, les dictans, n'y pensasse en plus que vous^ qui par adventure beviez comme moy? Car, à la composition de ce livre sei-
gneurial, je ne perdiz ne emploiay oncques plus ny aultre temps que celuy qui estoit estably à prendre ma réfection corporelle, sçavoir est, beuvant et mangeant. Aussi est ce la juste heure d'escrire ces haultes matières et sciences profondes, comme bien faire sçavoit Homère, paragon de tous philologues, et Ennie, père des poètes latins, ainsi que tesmoigne Horace, quoy qu'un malautru ait dict que ses carmes sent oient plus le vin que l'huyle.
Autant en dit un tirelupin de mes livres; mais bren pour luy ! L'odeur du vin, ô combien plus est f riant, riant, priant, plus céleste et délicieux, que d'huyle ! Et prendray autant à gloire qu'on die de moy que plus en vin aye despendu qu'en huyle, que fîst Demosthenes quand de luy on disoit que plus en huile que en vin despendoit. A moy n'est que honneur et gloire d'estre dict et réputé bon Gaultier et bon compaignon : et en ce nom suis bien venu en toutes bonnes compaignies de Pantagruehstes. A Demosthenes fut reproché, par un chagrin, que ses Oraisons sentoient comme la serpillière d'un ord et sale huillier. Pourtant, interprétez tous mes faictz et mes dictz en la perfectissime partie; ayez en révérence le cerveau caséiforme qui vous paist de ces belles billes vezées, et à vostre pouvoir, tenez moy tous jours joyeux.
Or, esbaudissez vous, mes amours, et guayement hsez le reste, tout à l'aise du corps et au profit des reins ! Mais escoutez, vietz d'azes, — que le maulubec vous trousque; vous souvienne de boire à my pour la pareille, et je vous plegeray tout ares mctvs.