‹ Œuvres de RabelaisChapitre 94 sur 231 · LES JEUX DE GARGANTUA · texte numérisé non relu

LES JEUX DE GARGANTUA

Puis, tout lordement grignotant d'un transon de gr.iccs, se lavoit les mains de vin Irais, s'escuroit les dents avec un pied de porc, et devisoit joyeusement avec ses gens. Puis, le verd estendu, l'on desployoit force chartes, force déz, et renfort de tabliers. Là jouoyt :

au flux,

à la prime,

à la vole,

à la pille,

à la triumphei

à la Picardie,

au cent,

à l'espinay,

à la malheureuse,

au fourby,

à passe dix,

à trente et ung

à pair et séquence,

à trois cens,

au malheureux,

à la condemnade,

à la charte virade,

au maucontent,

au lansquenet,

au cocu,

à. qui a si parte,

à pille, nade, jocque, fore,

à mariaige,

au gay,

à l'opinion,

à qui faict Vun faict VaiiUre,

à la séquence,

aux luettes,

au tarau.

à coquinberi, qui gaigne perd,

au beliné,

au tonnent,

à la ronfle,

au glic,

aux honneurs,

à la mourre,

aux eschetz,

au renard,

aux marelles,

aux vasches,

à la blanche,

à la chance,

à trois dez,

aux tables,

à la nicnocque,

au lourche,

à la renette,

au barignin,

au trictrac,

à toutes tables,

aux tables rabatucs,

lu reniguebieu,

au forcé,

aux dames,

à la babou,

à prinnis, secundiis,

au pied du Cousteau,

aux clefz.

au franc du carreau,

à pair ou non,

à croix ou pille,

aux martres,

aux pingres

à la bijie.

au savatier,

au hybou,

au dorelot du lièvre,

à la tireli tant aine,

à cochonnet va devant,

aux pies,

à la c»rae,

au bœuf violé,

à la chevêche,

à je te pince sans rire,

à picoter,

à déferrer l'asne,

à laiau tru,

au bourry, bourry zou,

à je m'assis,

à la barbe d'oribus,

à la bousquine,

à tire la broche,

à la boutte ioyre,

à compère, presiez tnoy vostre sac,

à la couiUe de bélier,

à boute hors,

à figues de Marseiïle,

à la mousque,

à l'archer tru,

à escorcher le renard,

à la ramasse,

au croc madame,

à vendre l'avoine,

à souffler le charbon,

aux responsaUles,

au juge vif et juge mort,

à tirer les fers du four.

au fault \-iIlain,

uux cailletaux,

au bossu aulican,

à Sainct Trouvé..

à pinse morille,

au poirier,

à pimpompet,

au triori.

au cercle,

à la truye,

à ventre contre ventre,

aux combes,

à la vergette,

au palet,

au j'en suis,

au foucquet,

aux quilles,

au rapeau,

à la boule plate,

au \'ireton,

au picqu'à Rorne,

à rouchemerde,

à Angenart,

à la courte boulle,

à la griesche,

à la recoquillette,

au casse pot,

à mon talent,

à la pyrouète,

aux jonchées,

au court baston,

au p^-revollet,

à cline muzette,

au picquet,

à la blanc que,

au furon,

à la seguette,

au chastelet,

à la rengée,

à la foussette,

au ronflart,

à la trompe,

au moyne,

au tenebry,

à l'esbahy,

à la soulle,

à la navette,

à fessart,

au ballay,

à Sainct Cosme, je te viens adorer,

à escharbot le bnm,

à je vous prens sans verd,

à bien et beau s'en va Quaresme,

au chesne forchu,

au chevau fondu.

à la queue au loup,

à pet en gueulle,

à Guillemin ballie my ma lance,

à la brandcUe,

au treseau,

au bouleau,

à la mousche,

à la migne, viigne bœuf,

au propous,

à neuf mains,

au chapifou,

aux pontz cheuz,

à Colin bridé,

à la groUe,

au cocquantin,

à Colin Maillard,

à myrelimofle,

à mouschart,

au crapault,

à la crosse,

au piston,

au bille boucquet,

aux roynes,

aux mestiers,

à teste à teste bêche vel,

au pinot,

à maie mort,

aux croquinolles,

à laver la coiffe Madame,

au belusteau,

à semer l'avoyne,

à briffault.

au molinet,

à defendo,

à la virevouste,

à la bacule,

au laboureur,

aux escoublettes enraigées,

à la beste morte,

à monte, monte Veschelette,

au pourceau mory,

au cul salle,

au pigeonnet,

au tiers,

à la bourrée,

au sault du buisson,

à croyzer,

à la cutte cache,

à la maiUe, bourse en cul,

au nid de la bondrée,

au passavant,

à la figue,

aux petarrades,

à piUe moustarde,

à cambos,

à la recheute,

au picandeau,

à crocque teste,

à la grolle,

à la grue

à taille coup,

aux nazardes,

aux aUouettes,

aux chinquenaudes.

Après avoir bien joué, sassé, passé et beluté temps, il convenoit boire quelque peu — c'estoient unze peguadz pour homme, — et, soubdain après, bancqueter, c'estoit sus un beau banc ou en beau plein lict s'estendre et dormir deux ou trois heures, sans mal penser ny mal dire.

Luy, esveillé, secouoit un peu les aureilles. Ce pendant estoit apporté vin frais; là beuvoyt mieulx que jamais. Ponocrates lui remonstroit que c'estoit maulvaise diète ainsi boyre après dormir. « C'est, respondit Gargantua, la vraye

vie des Pères, car de ma nature je dors salle, et le dormir m'a valu autant de jambon. »

Puis commençoit estudier quelque peu, et patenostres en avant, pour lesquelles mieulx en forme expédier montoit sua une vieille mulle, laquelle avoit servy neuf Roys. Ainsi marmotant de la bouche et dodelinant de la teste, alloit veoir prendre quelque connil aux filletz.

Au retour, se transport oit en la cuisine pour sçavoir quel roust cstoit en broche.

Et souppoit très bien, par ma conscience ! et voluntiers convioit quelques beuveurs de ses voisins, avec lesquelz, beuvant d'autant, comptoient des vieux jusques es nouveaulx. Entre aultres, avoit pour domesctiques les seigneurs du Fou, de Gourvillc, de Grignault, et de ?\Iarigny.

Après souper, venoient en place les beaux Evangiles de boys, c'est à dire force tabliers, ou le beau flux Un, deux, iroys, ou A toutes restes pour abréger, ou bien alloient voir les garses d'entour, et petitz banquetz parniy, collations, et arrière collations. Puis dormait sans desbrider jusques au lendemain huict heures.

COMMENT GARGANTUA FUT INSTITUÉ PAR PONOCRATES EN TELLE DISCIPLINE QU'iL NE PERDOIT HEURE DU JOUR

Quand Ponocrates cognent la vicieuse manière de vivre de Gargantua, délibéra aultrement le instituer en .lettres; mais, pour les premiers jours, le toléra, considérant que nature ne endure mutations soubdaines sans grande violence.

Pour doncques mieulx son œuvre commencer, supplia un

sçavant médecin de celluy temps, nommé Maistre Théodore, à ce qu'il considéras! si possible estoit remettre Gargantua en meillem'e voye, lequel le purgea canonicquement avec elebore de Anticyre et par ce médicament, luy nettoya toute l'altération et perverse habitude du cerveau. Par ce moyen aussi, Ponocrates luy fit oublier tout ce qu'il avoit appris soubz SCS antiques précepteurs, comme faisoit Timothé à ses disciples, qui avoient étéinstruictz soubz aultres musiciens.

Pour mieulx ce faire, l'introduisoit es compagnies des gens sçavans qui là estoient, à l'émulation desquelz luy creust l'esprit et le désir de estudier aultrement, et se faire valoir.

Après, en tel train d'estude le mit qu'il ne perd oit heure quelconques du .jour, ains tout son temps coiisommoit en lettres et honneste sçavoir.

Se esveilloit doncques Gargantua en\dron quatre heures du matin. Ce pendent qu'on le frottoit, luy estoit leue quelque pagine de la divine Escripture, haultement et clairement, avec pronunciation compétente à la matière ; et à ce estoit commis un jeune paige natif de Basché, nommé Anagnostes. Selon le propos et argument de ceste leçon, souventesfoj'S se adonnoit à révérer, adorer, prier et suppHer le bon Dieu, duquel la lecture monstroit la majesté et jugemens merveilleux.

Puis alîoit es lieux secretz faire excrétion des digestions naturelles. Là son précepteur repetoit ce que avoit esté leu, lui exposant les poinctz plus obscurs et difficiles.

Eux retornans, consideroient Testât du ciel : si tel estoit comme l' avoient noté au soir précèdent, et quelz signes entroit le soleil, aussi la lune, pour icelle journée.

Ce faict, estoit habillé, peigné, testonné, acoustré et parfumé, durant lequel temps on luy repetoit les leçons du jour d'avant. Luy mesmes les disoit par cueur, et y fondoit quelques cas practiques et concernens Testât humain, lesquelz iiz estend oient aulcunes fois jusques deux ou trois heures, mais ordinairement cessoient lors qu'il estoit du tout habillé;

Puis, par trois bonnes heures, lui estoit faicte lecture.

Ce faict, ^^ssoient hors, tousjours conferens des propoz de la lecture, et se desportoient en Bracque, ou es prez, et jouoient à la balle, à la paulme, à la pile trigone, galentement se exercens les corps comme ilz avoient les âmes auparavant exercé.

Tout leur jeu n'estoit qu'en liberté, car ilz laissoient la partie quand leur plaisoit, et cessoient ordinairement lors que su oient parmy le corps, ou estoient aultrement las. Adoncq estoient très bien essuez et frottez, changeoient de chemise, et, doulcement se pourmenans, alloient veoir si le disner estoit prest. Là attendens, recitoient clairement et eloquentement quelques sentences retenues de la leçon.

Ce pendant ?.Ionsieur l'Appétit venoit, et, par bonne opportunité, s'asseoient à table. Au commencement du repas, estoit leue quelque histoire plaisante des anciennes prouesses, jusques à ce qu'il eust prins son vin. Lors, si bon sembloit, on continuoit la lecture ou commenceoient à deviser joyeusement ensemble, parlans, pour les premiers moys, de la vertu, propriété, ef&cace et nature de tout ce que leur estoit servy à table : du pain, du vin, de l'eau, du sel, des viandes, poissons, fruictz, herbes, racines, et de l'aprest d'icelles. Ce que faisant, aprint en peu de temps tous les passaiges à ce competens en Pline, Athénée, Dioscorides, Julhus, PoUux, Galen, Porphyre, Opian, Polybe, Hehodore, Aristoteles, Aelian, et aultres. Iceux propos tenus, faisoient souvent, pour plus estre asseurez, apporter les livres susdictz à table. Et si bien et entièrement retint en sa mémoire les choses dictes que, pour lors, n'estoit médecin qui en sceust à la moytié tant comme il faisoit.

Après, devisoient des leçons leues au matin, et, parachevant leur repas par quelque confection de cotoniat, s'escuroit les dents avec un trou de lentisce, se lavoit les mains et les yeulx de belle eau fraische, et rendoient grâces à Dieu

par quelques beaulx cantiques faicts à la louange de la munificence et bénignité divine. Ce faict, on apportoit des chartes, non pour jouer, mais pour y apprendre mille petites gentillesses et inventions nouvelles, lesquelles toutes yssoient de arithmétique.

En ce moyen, entra en affection de icelle science numérale, et tous les jours, après disner et souper, y passoit temps aussi plaisantement qu'il souloit en dez ou eschartes. A tant sceut d'icelle et théorique et practique si bien que Tunstal, Angloys, qui en avoit amplement escript, confessa que vrayement, en comparaison de luy, il n'y entendoit que le hault alemant.

Et non seulement d'icelle, mais des aultres sciences mathématiques, comme géométrie, astronomie et musicque; car, attendons la concoction et digestion de son past, ilz faisoient mille joyeux instrumens et Augures géometricques, et de mesmes pratiquoient les canons astronomiques.

Après, se esbaudissoient à chanter musicalement à quatre et cinq parties, ou sus un thème, à plaisir de gorge.

Au reguard des instrumens de musique, il aprint jouer du lue, de l'espinette, de la harpe, de la flutte de Alemant et à neuf trouz, de la viole et de la sacqueboutte.

Ceste heure ainsi employée, la digestion parachevée, se purgoit des excréments naturels, puis se remettoit à son estude principal par troys heures ou davantaige, tant à repeter la lecture matutinale que à poursuyvre le hvre entreprins, que aussi à escripre et bien traire et former les antiques et romaines lettres.

Ce faict, yssoient hors leur hostel, avecques eux un jeune gentilhomme de Touraine nommé l'escuyer Gymnaste, lequel luy monstroit l'art de chevalerie.

Changeant doncques de vestemens, montoit sus un coursier, sus un roussin, sus un genêt, sus un cheval barbe, cheval legier, et luy donnoit cent quarieres, le faisoit voltiger en ! T. I. 5

l'air, franchir le fossé, saulter le palais, court tourner en un cercle, tant à dextre comme à seiiestre. Là rompoit, non la lance, car c'est la plus grande resverye du monde dire : « J'ay rompu dix lances en tournoy, ou en bataille; » — un charpentier le feroit bien, — mais louable gloire est d'une lance avoir rompu dix de ses ennemys. De sa lance doncq asserée, verde et roide, rompoit un huys, enfonçoit un harnoys, acculloyt une arbre, enclavoyt un aneau, enlevoit une selle d'armes, un aubert, un gantelet. Le tout faisait, armé de pied en cap.

Au reguard de f anf arer et faire les petitz popismes sus un cheval, nul ne le feist mieulx que luy. Le voltigeur de Ferrare n'estoit qu'un singe en comparaison. Singulièrement, estoit aprins à saulter hastivement d'un cheval sus l'aultre sans prendre terre, — et nommoit on ces chevaulx desultoyTes, — et, de chascun costé, la lance au poing, monter sans estriviers, et sans bride guider le cheval à son plaisir, car telles choses servent à discipUne militaire.

Un aultre jour se exerceoit à la hasche, laquelle tant bien crouUoyt, tant verdement de tous pics reserroyt, tant soupplement avalloit en taille ronde, qu'il feut passé chevalier d'armes en campaigne, et en tous essays.

Puis bransloit la picque, sacquoit de l'espée à deux mains, de l'espée bastarde, de l'espagnole, de la dague, et du poignard, armé, non armé, au boucler, à la cappe, à la rondelle.

Couroit le cerf, le chevreuil, l'ours, le daim, le sanglier, le lièvre, la perdrys, le faisant, l'otarde. Jouoit à la grosse balle, et la faisoit bondir en l'air, autant du pied que du poing. Luctoit, couroit, saultoit, non à troys pas un sault, non à clochepied, non au sault d'Alemant, — car, disoit Gymnaste, telz saultz sont inutiles, et de nul bien en guerre, — mais d'un sault persoit un foussé, voUoit sus une haye, montbit six pas encontre une muraille, et rampoit en ceste façon à une f enestre de la haulteur d'une lance.

Nageoit en parfonde eau, à l'endroict, à l'envers, de costé, de tout le corps, des seulz pieds, une main en l'air, en laquelle tenant un livre, transpassoit toute la rivière de Seine sans icelluy mouiller, et t5n:ant par les dens son manteau, comme faisoit Jules César. Puis d'une main entroit par grande force en un basteau, d'icelluy se jettoit derechef en l'eau, la teste première, sondoit le parfond, creusoyt les rochiers, plongeoit es abysmes et goufres. Puis ycelluy basteau tournoit, gouvernoit, menoit hastivement, lentement, à fîl d'eau, contre cours, le retenoit en pleine escluse, d'une main le guidoit, de l'aultre s'escrimoit avec un grand aviron, tendoit le vêle, montoit au matz par les traictz, courroit sur les brancquars, adjustoit la boussole, contreventoit les boulines, bendoit le gouvernail.

Issant de l'eau, roidement montoit encontre la montaigne, et devalloit aussi franchement; gravoit es arbres comme un chat, saultoit de l'une en l'aultre comme un escurieux, abastoit les gros rameaulx comme un aultre Milo. Avec deux poignards asserez et deux poinsons esprouvez montoit au hault d'une maison comme un rat, descendoit puis du hault en bas en telle composition des membres que de la cheute n'estoit aulcunement grevé.

Jectoit le dard, la barre, la pierre, la javeline, l'cspieu, la halebarde, enfonçoit l'arc, bandoit es reins les fortes arbalestes de passe, visoit de l'arquebouse à l'œil, afïeustoit le canon, tyroit à la butte, au papeguay, du bas en mont, d'amont en val, devant, de costé, en arriére, comme les Parthes.

On lui attachoit un cable en quelque haulte tour, pendent en terre : par iceluy avecques deux mains montoit, puis devaloit sy roidement et sy asseurement que plus ne pourriez parmy un pré bien éguallé.

On lui mettoit une grosse perche appuyée à deux arbres ; à icelle se pendoit par les mains, et d'icelle alloit et venoit sans des pieds à rien toucher, que à grande course on ne l'eust peu aconcrpvoir.

Et pour s'exercer le thorax et poulmons, crioit comme tous les diables. Je l'ouy une foys appellant Eudemon, depuis la porte Sainct Victor jusques à Montmartre; Stentor n'eut oncques telle voix à la bataille de Troye.

Et, pour gualentir les nerfz, on lui avoit faict deux cesses sauîmones de plomb, chascune du poys de huyt mille sept cens quintaulx, lesquelles il nommoit altères; icelles prenoit do terre en chascune main, et les eslevoit en l'air au dessus de la teste et les tenoit ainsi, sans soy remuer troys quarts d'heure et davantaige, que estoit une force inimitable.

Jouoit aux barres avecques les plus forts, et, quand le poinct advenait, se tenoit sur ses pieds tant roiddement qu'il se abandonnoit es plus adventureux, en cas qu'ilz le laissent mouvoir de sa place, comme jadis faisoit ^lilo, a l'imitation duquel aussi tenoit une pomme de grenade en s.i main, et la donnoit à qui luy pourroit oster.

Le temps ainsi employé, luy frotté, nettoyé, et refraischy d'habillemens, tout doulcement s'en retournoyt, et, passans par quelques prez ou aultres lieux herbus, \'isitoient les arbres et Dlantes, les conferens avec les li\Tes des anciens qui en ont escript, comme Théophraste, Dioscoridcs, ^larinus, Pline, Nicander, Placer et Galen; et en emportoient leurs pleines mains au logis, desquelles avoit la charge un jeune page nommé Rhizotome, ensemble des marrochons, des pioches, cerfouettes, bêches, tranches, et aultres instrumens requis à b.en arborizer.

Eux arrivez au logis, ce pendent qu'on aprestoit le souper, répétaient quelques passaiges de ce qu'avoit esté leu, et s'asseoient à table.

Notez icy que son disner estoit sobre et frugal, car tant seulement mangeoit pour refréner les haboys de l'estomach; mais le soupper estoit copieux et large, car tant en prenoit que lui estoit de besoing à soy entretenir et nourrir, ce que est la vraye diète, prescripte par l'art de bonne et seure medi-

cine, quay qu'un tas de badaulx médecins, herselez en l'ofïicine des Arabes, conseillent le contraire.

Durant icelluy repas estoit continuée la leçon du disner, tant que bon sembloit; le reste estoit consommé en bons propous, tous lettrés et utiles.

Après grâces rendues, se adonnoient à chanter musicalement, à jouer d'instrumens harmonieux, ou de ces petitz passetemps qu'on faict es chartes, es dez et guobeletz, et là demeuroient, faisans grand chère, et s'esbaudissans aulcunes foys jusques à l'heure de dormir; quelque foys alloient visiter les compaignies des gens lettrez, ou de gens qui eussent veu pays estranges.

En pleine nuict, davant que soy retirer, alloient au lieu de leur logis le plus descouvert veoir la face du ciel et là notoient les comètes, sy aulcunes estoient, les figures, situations, aspectz, oppositions et conjunctions des astres.

Puis, avec son précepteur, recapituloit briefvement, à la mode des Pythagoricques, tout ce qu'il avoit leu, veu, sceu, faict et entendu au decours de toute la journée.

Si prioient Dieu le créateur en l'adorant, et ratifiant leur foy envers luy, et le glorifiant de sa bonté immense, et, luy rendant grâce de tout le temps passé, se recommandoient à sa divine clémence pour tout l'advenir. Ce faict, entroient en leur repous.

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