‹ Œuvres de RabelaisChapitre 97 sur 231 · COMMENT LES HABITAKS DE LERNE, PAR LE COMMANDEMENT · texte numérisé non relu

COMMENT LES HABITAKS DE LERNE, PAR LE COMMANDEMENT

DE PICROCHOLE, LEUR ROI, ASSAILLIRENT AU DESPOURVEU LES BERGIERS DU GARGANTUA

Les fouaciers, retournés à Lerné, soubdain, davant boire ny manger, se transportèrent au Capitoly, et là, devant leur roy, nommé Picrochole, tiers de ce nom, proposèrent leur complainte, monstrans leurs paniers rompus, leurs bonnetz foupiz, leurs robes dessirées, leurs fouaces destroussées, et singuUerement Marquet blessé énormément, disant le tout avoir esté faict par les bergiers et mestaiers de Grandgousier, près le grand carroy, par delà Seuillé.

Lequel incontinent entra en courroux furieux, et, sans plus

oultre se interroguer quoy ne comment, feist crier par son pays ban et arrière ban, et que un chascun, sur peine de la hart, convint en armes en la grand place devant le Chasteau, à heure de midy. Pour mieulx confermer son entreprinse, envoya sonner le tabourin à l'entour de la ville. Luy mesmes, ce pendent qu'on aprestoit son disner, alla faire afîuster son artillerie, desployer son enseigne et oriflant, et charger force munitions, tant de harnois d'armes que de gueulles.

En disnant, bailla les commissions, et feut,' par son edict, constitué le seigneur Trepelu sus l'avant garde, en laquelle furent contez seize mille quatorze hacquebutiers, trente cinq mille et unze advanturiers.

A l'artillerie fut commis le Grand Escuyer Touquedillon en laquelle feurent comptées neuf cens quatorze grosses pieces de bronze, en canons, doubles canons, baseHcz, serpentines, couleuvrines, bombardes, faulcons, passevolans, spiroles et aultres pièces. L'arriére garde fut baillée au duc Raquedenare; en la bataille se tint le roy et les princes de son royaulme.

Ainsi sommairement acoustrez, davant que se mette en voye envoyèrent trois cens chevaulx legiers, soubz la conduicte du capitaine Engoulevent, pour descouvrir le pays, et sçavoir si embûche aulcune cstoyt par la contrée; mais, après avoir dihgemment recherché, trouvèrent tout le pavs à l'environ en paix et silence, sans assemblée quelconque. Ce que entendant Picrochole, commenda q'un chascun marchast soubz son enseigne hastivement.

Adoncques sans ordre et mesure prindrent les champs les uns parmy les aultres; gastans et dissipans tout par où ilz passoient, sans espargner ny pauvre, ny riche, ny lieu sacré, ny prophane ; emmenoient bœuf z, vaches, taureaux, veaulx, génisses, brebis, moutons, chèvres et boucqs, poulies, chappons, pouUetz, oysons, jards, oyes, porcs, truyes, guoretz; abastans les noix, vendangeans les vignes, emportans les seps,

croullans tous les fruictz des arbres. C'estoit un desordre incomparable de ce qu'ilz faisoient, et ne trouvèrent personne qui leur resistast; mais un chascun se mettoit à leur mercy, les suppliant estre traictez plus humainement en considération de ce qu'ilz avoient de tous temps esté bons et amiables voisins, et que jamais envers eulx ne commirent excès en oultraige, pour ainsi soubdainement estre par iceulx mal vexez, et que Dieu les en puniroit de brief . Es quelles remonstrances rien plus ne respondoient, sinon qu'ilz leur vouloient aprendre à manger de la fouace.

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