‹ Œuvres de RabelaisChapitre 99 sur 231 · QUE FEIST GRANDGOUSIER DE ENTREPRENDRE GUERRE · texte numérisé non relu

QUE FEIST GRANDGOUSIER DE ENTREPRENDRE GUERRE

Cependent que le moine s'escarmouchoit, comme avons dict, contre ceux qui estoient entrez le clous, Picrochole, à grande hastivité, passa le gué de Vede avec ses gens, et assailit La Roche Clermaud, auquel lieu ne luy feut faicte résistance quelconques et, parce qu'il estoit ja nuict, délibéra en icelle ville se héberger, soy et ses gens, et refraischir de sa cholere pungitive. Au matin, print d'assault les boullevars et chasteau, et le rempara très bien, et le proveut de munitions requises, pensant là faire sa retraicte si d'ailleurs estoit assailly, car le heu estoit fort et par art et par nature, à cause de la situation et assiette.

Or laissons les là, et retournons à nostre bon Gargantua, qui est à Paris, bien instant à l'estude de bonnes lettres et exercitations athlétiques, et le vieux bon homme Grandgousier, son père, qui, après souper, se chauffe les couilles à un beau, clair et grand feu, et, attendent graisler des chastaines, escript au foyer avec un baston bruslé d'un bout, dont on escharbotte le feu, faisant à sa femme et famille de beaulx contes du temps jadis.

Un des bergiers qui guardoient les vignes, nommé Pillot, se transporta devers luy en icelle heure, et raconta entièrement les excès et pillaiges que faisoit Picrochole, roy de Lemé,

en ses terres et doniniaincs, et comment il avoit pillé, gasté, saccagé tout le pays, excepté le clous de Seuillc, que frère Jean des Entommeures avoit saulvé à son honneur, et de présent estoit ledict roy en La Roche Clermaud, et là, en grande instance se remparoit luy, et ses gens.

« Holos ! holos ! dist Grandgousier; qu'est cecy, bonnes gens? Songe je, ou si ^Tay est ce qu'on me dict? Picrochole, mon amy ancien, de tout temps, de toute race et alliance, me vient il assaillir? Qui le meut? Qui le poinct? Qui le conduict? Qui l'a ainsi conseillé? Ho ! ho ! ho ! ho ! ho ! mon Dieu, mon Saulveur, ayde moy, inspire moy, conseille nioy à ce qu'est de faire ! Je proteste, je jure davant toy, — ainsi me sois tu favorable ! — si jamais à luy desplaisir, ne à ses gens dommaige. ne en ses terres je fis pillerie; mais, bien au contraire, je l'ay secouru de gens, d'argent, de faveur et de conseil, en tous cas qu'ay peu cognoistre son adventaige. Qu'il m'ayt doncques en ce point oultraigé, ce ne peut estre que par l'esprit maling. Bon Dieu, tu congnois mon couraige, car à toy rien ne peut estre celé; si par cas il estoit devenu furieux et que, pour luy rehabiUter son cer\'eau, tu me l'eusse icy envoyé, donne moy et pouvoir et sçavoir le rendre au joug de ton sainct vouloir par bonne discipline.

« Ho ! ho ! ho ! mes bonnes gens, mes amys, et mes feaulx serviteurs, fauldra il que je vous empesche à me y aider? Las! ma vieillesse ne requerroit dorénavant que repous, et toute ma vie n'ay rien tant procuré que paix; mais il fault, je le voy bien, que maintenant de harnois je charge mes pauvres espaules lasses et foibles, et en ma main tremblante je preigne la lance et la masse, pour secourir et guarantir mes pau\'res subjectz. La raison le veult ainsi : car de leur labeur je suis entretenu, et de leur sueur je suis nourry, moy, mes enfans et ma famille. Ce non obstant, je n'entreprendray guerre que je n'aye essayé tous les ars et moyens de paix; là je me résouls. »

Adonc feist convocquer son conseil, et propousa l'affaire tel comme il estoit, et fut conclud qu'on envoirroit quelque homme prudent devers Picrochole, sçavoir pourquoy ainsi soubdainement estoit party de son repous, et envahy les terres es quelles n'avoit droict quiconques, davantaige, qu'on envoyast quérir Gargantua et ses gens, af&n de maintenir le pays et défendre à ce besoing. Le tout pleut à Grandgousier, et commenda que ainsi feust faict. Dont sus l'heure envoya le Basque, son laquays, quérir à toute diligence Gargantua, et luy escripvit comme s'ensuit.

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