LA TENEUR DES LETTRES QUE GRANDGOUSIER ESCRIPVOIT A GARGANTUA
« La ferveur de tes estudes requeroit que de long temps ne te revocasse de cestuy philosophique repous, si la confiance de noz amys et anciens confederez n'eust de présent frustré la seureté de ma vieillesse. Mais, puis que telle est ceste fatale destinée que par iceulx soye inquiété es quelz plus je me reposoye, force me est te rappeller au subside des gens et biens qui te sont par droict naturel af&éz. Car, ainsi comme débiles sont les armes au dehors si le conseil n'est en la maison, aussi vaine est l'estude, et le conseil inutile qui en temps opportun par vertus n'est exécuté et à son efîect reduict.
« Ma délibération n'est de provoquer, ains de apaiser ; d'assaillir, mais de défendre ; de conquester, mais de guarder mes feaulx subjectz et terres héréditaires, es quelles est hostillement entré Picrochole sans cause ny occasion, et de jour en jour poursuit sa furieuse entreprinse, avecques excès non tolerables à personnes libères.
« Je me suis en debvoir mis pour modérer sa cholere tyrannicque, luy offrant tout ce que je pensois luy pouvoir estre en contentement, et par plusieurs fois ay envoyé amiablement devers luy, pour entendre en quoy, par qui et comment il se sentoit oultraigé; mais de luy n'ay eu responce que de voluntaire def&ance, et que en mes terres pretendoit seulement droict de bien séance. Dont j'ay congneu que Dieu éternel l'a laissé au gouvernail de son franc arbitre et propre sens, qui ne peut estre que meschant, sy par grâce divine n'est continuellement guidé, et, pour le contenir en of&ce et réduire à congnoissance, me l'a icy envoyé à molestes enseignes.
a Pourtant, mon filz bien aymé, le plus tost que faire pouras, ces lettres veues, retourne à diligence secourir, non tant moy (ce que toutesfois par pitié naturellement tu doibs) que les tiens, lesquelz par raison tu peulx saulver et guarder. L'exploict sera faict à moindre effusion de sang que sera possible, et, si possible est, par engins plus expediens, cauteles, et ruzes de guerre, nous saulverons toutes les âmes, et les envoyerons joyeux à leurs domiciles.
« Très cher fîlz, la paix de Christ, nostre rédempteur, soyt avecques toy. Salue Ponocrates, Gymnaste, et Eudemon, de par moy.
« Ton père,
« Grandgousier. »