‹ Œuvres de RacineChapitre 1 sur 197 · VIE DE L'AUTEUR · texte numérisé non relu

VIE DE L'AUTEUR

Ean Racine naquit à la Ferté-milon l'an 1639. 8c fut élevé aux Granges, maiibn fituée dans le voifïnage de la célèbre Abbaye de Port- Royal des champs.

La grande réputation des Solitaires qui y dcmeuroient , y avoit attiré beaucoup de pensionnaires pour y faire leurs Etudes fous les yeux de ces hommes illuftres. Ce fut là que Mr. Racine fit fes humanités , après quoi il revint à Paris , 8c étudia la Philofophie au Collège de Harcourt. Son talent pour les vers François fè déclara de bonne heure. En 1660. il compoii une belle Ode * ilir l'entrée de la Reine Marie Therefè. Ce penchant pour 'a Poëfie l'attacha à Molière , qui , pour coup d'efîài , l'engagea à compoièr les Frères Ennemis , dont notre Auteur retoucha enfîiite la verlification, L'encouragement qu'on lui fit pour cette Pièce , quoique fort éloignée de la perfection de fès dernières , le porta a écrire Y Alexandre. Dans cette Tragédie on trouva à redire qu'il eût fait Pcrus plus grand qu'Alexandre même ; mais il iè juftifioit , en difànt que le beau caractère du

(a) 3 vain-

* Elle eft dans cette nouvelle 'Edition,

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vaincu relevoit celui du vainqueur. L'Alexaivdre parut en 1665-.

Il s'éleva dans ce tems-là une difpute entre Meilleurs de Port- Royal 6c le Poète Defmarets Auteur du Clovis , 8c de quantité d'Ouvrages, ou mauvais , ou médiocres. Ce dernier s'étoit mêlé d'emploier for des matières de Religion une plume qu'il n'avoit gueres exercée jufques-là qu'à écrire des Comédies 6c des Romans. Mr. Nicole, qui n'étoit pas homme à & voir attaqué impunément , foudroya le vieux Rimeur dans pluiieurs Lettres intitulées les Vijlonnaires , dont la première traitoit les faiseurs de Romans 6c les" Poètes de Théâtre d'empoifonneurs publics 6c de gens horribles parmi les Chrétiens. M. Racine prit feu là defïus 6c écrivit contre le Port-Royal * une lettre fànglante , qui ne fut pas iâns réplique , 6c dont il eut honte , quand fa colère fut amortie.

L'Alexandre fut iuivî de \' Andromaque qu'il donna en 1668. Montfleuri , qui jouoit Orefre , lit de h" grands efforts pour en bien exprimer les fureurs , qu'il lui en coûta la vie ; 6c Mr. Racine eut cela de commun avec Triftan , dont la Marianne avoit fait crever le Comédien Mondori. On cenfura dans l'Andromaque les deux héros Orefte 6c Pirrhus. Il fèmbloit même qu'on voulût inférer que l'Auteur n'étoit pas capable de donner un certain degré de perfection à &s principaux perfonnages. Mr. Defpreaux , avec qui il étoit alors lié d'une amitié très étroite, qui dura jufqu'à la mort, l'anima par les confeils, & Mr. Racine donna enfuite ion Britannicus , où le

carac-

* Il y en avoit deux. La féconde fut fuprimée. La première fe trouve en cette Edition.

L5 A U T E U R. vu

cava&ere de Burrhus fît taire la critique. Il n:avoit encore rien produit de ii travaille. Cet Ouvrage eut pourtant fes Cenfeurs; mais il en triompha pleinement.

L'Auteur avoit une conformité avec fon ami, en ce qu'il pofledoit à fonds la langue Grecque £e faifbit Tes délices de la Lecture dts Poètes qui ont écrit en celte langue. Une des Comédies d'Ariftophane lui fit naître la penfèe d'accommoder un des ouvrages de cet ancien Comique à la manière du Théâtre Italien. Le départ de Scaramouche changea la deilination. Il y avoit à Paris une maifon où étoit le rendez- vous de Meilleurs Furetiérë , Defpreaux , Racine , ce d'autres iliuftres de ce tems là, Ce fut dans ces aflèmblées de plaifir que fut compoièe la Comédie des Plaideurs , à laquelle chacun contribua. Comme notre Auteur y avoit la meilleure part , fès amis lui en lailîerent tout l'honneur , qu'il eut la civilité de leur rendre dans ià préface. On trouva dans cette Comédie un comique exceP fif , une trop grande abondance de plaifanteries qui viennent coup fur coup , 2c ne donnent point au fpeclateur le tems de reprendre haleine. Mr. Corneille laine eut un extrême dépit dy voir tourné en burlefque ce vers du Cid :

Ses rides fur fon front ont gravé fes exploits.

que l'Intimé applique à fon Père, qui étoit un vieux Sergeant, ce dont il dit que

Ses rides fur fon front gravoient tous fes exploits.

Mr. Corneille eut un chagrin bien plus fènfible

en 1671. Lors qxi'il donna au Public là Tragédie

(a) 4. de

fin VIE DE

de Tire 8c Bérénice , il eut la mortification de voir le parterre donner la préférence à ion jeune rival qui avoit traité le même fujet. La Cour & la Ville le pafiîonnérent pour la Bérénice de Mr. Racine , à qui des cenièurs reprochèrent néanmoins, que cette Tragédie n'étoit qu'un tiiiù d'Elégies. Le Théâtre Italien en fit une critique boutonne , 6c l'on appliqua aux pleurs- de Bérénice une vieille chanion du Pont-neuf.

Marion pleure , Marion crie, Marion veut qu'on la marie.

Cependant la Bérénice de Mr. Racine remporta une entière victoire. Long- tem s après, le grand Condé , chez qui on parloit iàvamment des Ouvrages d'Eiprit , dit au fujet de cette Tragédie les deux vers où Titus parle de ià Maîtreilè.

Depuis cinq ans entiers tous les jours je la vois, JEt crois toujours la voir pour la première fois.

En 1673. L'Académie ayant perdu François de la Motte le Vayer donna ià place à Mr. Racine. C'eil dommage que le Remerciement, qu'il fit en cette occaiion , manque au Recueil que l'Académie a publié.

Ce fut aparemment pour ne iè plus rencontrer avec Mr. Corneille, qu'il traita la mort de Bajazet. Ceux qui avoient avancé qu'il ne travaillent que d'après les * Anciens , dont il empruntoit (es principales beautez , n'eurent rien à oppoièr

aux

* Voyez, les Lettres touchant Mrs. Corneille & R<i* dm , a la fin du Tome Second.

L'AUTEUR. ifc

aux applaudiflèmens dont cette Pièce fut récompense. On n'en donna pas moins à Mithr'tdate\ Se peu de tems après Ifhigerite mit le comble à la réputation de fon Auteur. La querelle pour les Anciens 8c pour les Modernes étoit alors dans fà plus grande chaleur. Mr. Perrault Frère de M. Perrault le Poète avoit fait un mauvais parallèle de l'Opéra d'Alcefte de Quinaut , 8c de l'Alcefte d'Euripide. Mr. Racine prit l'occaiion de vanger le Tragique Grec , 8c fit dans la Préface de l'Iphigenie , une Apologie d'Euripide , qui mit les rieurs de Ion côté ; 8c Mr. Perrault n'en raporta que la confulion d'avoir traité une matière qu'il n'entendoit pas. Deux Auteurs médiocres, à fàvoir le Clerc de l'Académie Françoife 8c Coras, compoierent dans le même tems à frais communs une Iphigenie, dont on ne fè fbuviendroit plus depuis long-tems, fans une * Epigramme, où ils font bernez l'un 8c l'autre par M. Racine.

L'envie s'éleva de plus en plus contre Mr. Racine. Une caballe protégée par la Duchefîè de Bouillon, 8c par le Duc de Nevers , lui fofeita un rival. Ce fut Pradon , qui encouragé par un tel appui ofà traiter le fujet de Yhedre&Hipplite, auquel Mr. Racine travailloit en même tems. Les deux Tragédies partagèrent quelques jours les applaudiflèmens de Paris. Celle de Pradon avoit toujours ceux de la Cabale groflie par quantité de perfbnnes de mauvaifè humeur , qui n'avoient pu avoir de place à l'Hôtel de Bourgogne, où h Phèdre de Mr. Racine fut reprefèntée pour la première fois le i. Janvier 1677. Madame

(a) ? DeP

* Elle ejl à la fin du Tome Second.

Deshoulieres , à qui Pradon rendent des a£ iiduitez , fit une Critique de la Phèdre de Mr, Racine dans ce Sonnet

Dans un fauteuil doré F hedre tremblante &blème% Vit des Vers ou d'abord -perfonne n entend rten&c.

Ce qu'il y a de plus remarquable , c'eft que cette .Dame blâme, uns le lavoir, une des plus belles Scènes qui ayent été jamais composées , 8c qui efr. prefque la lèule chofè que Mr. Racine ait emprunté d'Euripide dans cet ouvrage : tant il eft vrai que

Tel excelle à rimer , qui juge fottement.

Quelqu'un s'imagina que ce Sonnet étoit de la compofition du Duc de Nevers, qui £e mêloit de Poëfïe , & fit en reponfè un autre Sonnet parodié du premier.

"Dans un Palais doré Dam&n jaloux & blême &c.

Quoique Mr. Racine n'y eût aucune part, le^Duc Poète piqué au vif de la manière dont, on y partait de lui ' 8c de Madame Mazarin là lœur , aima mieux s'en prendre à lui , que d'en chercher le véritable Auteur. Ses relTentimens auroient eu des fuites , û Mr. Delpreaux n'eût employé fes bons offices pour affoupir la querelle. Depuis ce tems là Mr. Racine cefià de travailler pour le Théâtre, 8c Pradon refté maître du champ de bataille s'attira ce vers de Mr. Delpreaux

& la Scène Franfoife eft en proie a Pradon.

Trois

L'AUTEUR. ri

Trois motifs concoururent à détacher M. Racine de cette lorte de comportions. Sa gloire ne pouvoit aller plus loin, 8t il pou voit au contraire la hasarder par quelque ouvrage moins eftimé j au lieu qu'il finifloit par un chef-d'œuvre généralement applaudi. Meilleurs de Port-Royal, avec qui il étoit réconcilié depuis long-tems, ne trouvèrent rien à redire dans fa Phèdre , 8c le fameux Anthoine Arnauld Docteur de Sor bonne l'ayant lue , dit à l'Auteur que tout lui en plaiïbit extrêmement , excepté i'amour d'Hippolite. Mr. Racine lui repondit > eh) Mr. fans celaquauroient dit les petits maîtres ï Un autre motif fut le dégoût que lui donna la Campmélé , fameuie Actrice qu'il aimoit tendrement , 8c de laqnelle il avoit un fils naturel. Elle le quita pour s'attacher à Mr. de Clermont de Tonnerre : ce qui donna lieu de dire c^uun Tonnerre Y avoit déracinée. A ces deux coniiderations fe joignit l'honneur que le Roi lui fit au mois d'Octobre de la même année de le choilir pour écrire l'Hifloire de fon Règne. Après cela il ne fbngea plus qu'à fç faire un établiïîèment conforme à ià naiflànce , 6c à jouir de & réputation. Il acheta la charge de Treforier de Fiance dans la généralité de Moulins. Il y ajouta celles de Secrétaire du Roi , 8c de Gentilhomme de Sa Majefté.

Lors que Mr. Corneille mourut en 1684. Mr. de Lavau étoit Directeur de l'Académie Françoise. Son tems étant expiré, Mr. Racine (è trouva Directeur. Quand il fut queflion de faire au défunt Académicien un fervice fblemnel ièlon la coutume , il y eut une noble émulation entre les deux Directeurs, à qui feroit la dépenfe de ce fervice. Mr. de Lavau l'emporta à la pluralité des voix : ce qui donna lieu à un Académicien (a) 6 de

xii VIE DE L'AUTEUR, de dire à Mr. Racine: s'il y avoit quelqu'un dam la compagnie qui pût prétendre d'enterrer M. Corneille , c'étoit Vous. Cependant Monjîeur, vous ne l'avez pas fait. Mr. Corneille de rifle fucceda à fon frère , 6c comme il y avoit encore une autre place vacante par la mort de Mr. de Cordemoi , Mr. Bergeret premier Commis de Mr. de Croiflî Miniftre 6c Secrétaire d'Etat , fut nommé pour la remplir. ' Mr. Racine , qui prefîdoit à leur réception , repondit à leurs remerciemens par un difcours où iè trouve le plus bel éloge que l'on puiflè faire de Mr. Corneille 6c de la Poëiîe.

A mefure que Mr. Racine fè détacha de fès comportions de Théâtre, fès premiers fèntimens de pieté reprirent le deûus dans fon cœur. Il dédaigna de travailler à d'autres vers qu'à des Poelies Chrétiennes , 6c il compofà en divers tems quatre beaux Cantiques. L'Etabliflement de St. Cyr lui donna occaflon de fàndtifier la Tragédie. Il ne put refufèr à Madame de Maintenon , une Tragédie Sainte , qui fut d'autant mieux reçue, qu'on crut trouver dans AJfuerus 6c Ejlber * le choix du Roi en faveur de cette Dame. Elle lui en demanda encore une autre qui fut Athalie. Il employa fès dernières années à fè préparer pour l'Eternité, 6c mourut le 21. d'Avril 1699. âgé de 5-9. ans. Il fut enterré à Port-Roïal des champs.

* Voyez, les Remarques h la fin du Tome Se' iend.

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La Nymphe de la Seine à là Reine.

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