‹ Œuvres de RacineChapitre 136 sur 197 · TITUS, PAULIN · texte numérisé non relu

TITUS, PAULIN

Titus.

HE' bien , de mes defïèins Rome encore inca taine Attend que deviendra le deiKn de la Reine, Paulin , 8c les fecrets de fon cœur 6c du mien Sont de tout l'Univers devenus l'entretien. Voici le temps enfin qu'il faut que je m'explique De la Reine 8c de moi que dit la voix publique -i Parlez. Qu'entendez- vous ?

Paulin.

J'entens de tous côt< Publier vos vertus , Seigneur , 8c fes beautez.

Titus.

Que dit-on des fbupirs que je pouflè pour elle ? Quel fùccès attend-on d'un amour iï fidelle ?

Paulin.

Vous pouvez tout. Aimez , ceflez d'être amoureu La Cour fera toujours du parti de vos vœux.

Et je l'ai vue auflï cette Cour peu iincere , A &s Maîtres toujours trop fbigneufè de plaire, Des crimes de Néron approuver les horreurs. Je l'ai vue à genoux consacrer fcs tureurs. Je ne prens point pour juge une Cour idolâtre, Paulin. Je me propofè un plus noble Théâtre} Et fans prêter l'oreille à la voix des Flateurs , Je veux par vôtre bouche entendre tous 1

Cœurs, Vous me l'avez promis. Le refpecl: 8c la crainte Ferment autour de moi le pafîàge à la plainte.

Poi

pour mieux voir , cher Paulin , 8c pour entendre

mieux , e vous ai demandé des oreilles, des yeux, 'ai mis même à ce prix mon amitié fécrette, 'ai voulu que des cœurs vous fumez, l'interprète,

:£u'au travers des Flatteurs vôtre iincerité

rît toujours jufqu'à moi paner la Vérité.

'arlez donc. Que faut-il que Bérénice elpere?

'Lomé lui fèra-t-elle indulgente, ou fèvere? )ois-je croire qu'affile au Thrône des Ceiàrs

'Jne u* belle Reine orlènfat lès regards? Paulin.

îiî'en doutez, point , Seigneur. Soit raifon > Toit

caprice , Lomé ne l'attend point pour Ion Impératrice.

\)n fait qu'elle eft charmante. Et de libelles mains

Semblent vous demander l'Empire des Humains. Ule a même, dit-on, le cœur d'une Romaine.

laie a mille vertus. Mais, Seigneur, elle eft Reine, Lomé, par une Loi , qui ne le peut changer,

H'admet avec Ion fang aucun fang étranger, ta ne reconnoît point les fruits illégitimes ,

l)ui naiflènt d'un Hymen contraire à fes maximes.

liVailleurs, vous le lavez, en banniflànt fes Rois, Lomé à ce nom iï noble , 8c li faint autrefois , attacha pour jamais une haine puiflànte > 't quoiqu a fes Ceiàrs ridelle , obeïiTante , 'ette haine , Seigneur , refte de fa fierté , 1 urvit dans tous les cœurs après la liberté, ules, qui le premier la fournit à fes armes, ^ui fit taire les Loix dans le bruit des allarmes, >rûla pour Cleopatre , 8c làns le déclarer, eule dans l'Orient la laiflà foupirer.

ntoine qui l'aima jufqu'à l'idolâtrie, •ublia dans fon lèin fa gloire 8c là Patrie , 1

Sans

Sans ofèr toutefois fè nommer fbn Epoux. Rome l'alla chercher julques à fès genoux, Et ne defàrma point là fureur vengerelîè , Qu'elle n'eût accablé ï Amant 8c la Maîtrefie. Depuis ce temps, Seigneur, Caligule, Néron, Monftres , dont à regret je cite ici le nom , Et qui ne confèrvant que la figure d'Homme,. Foulèrent à leurs pieds toutes les Loix de Rome Ont crainc cette Loi feule , 6c n'ont point à n<

yeux Allumé le Flambeau d'un Hymen odieux.

Vous m'avez commandé for tout d'être flncere. -De l'affranchi Pallas nous avons vu le Frère , Des fers de Claudius Félix encor flétri , De deux Reines , Seigneur , devenir le Mari ; Et s'il faut jufqu'au bout que je vous obéiflè, Ces deux Reines étoient du fàng de Bérénice. Et vous croiriez pouvoir , fins bleflèr nos regard ♦Faire entrer une Reine au Lit de nos Cefirs , Tandis que l'Orient dans le Lit de lès Reines Voit palier un Efclave au for tir de nos chaînes ? Ç'cft ce que les Romains penfènt de vôtre amoi Et je ne répons pas avant la fin du jour Que le Sénat chargé des vœux de tout l'Empire Ne vous redifè ici ce que je viens de dire: Et que Rome avec lui tombant à vos genoux , Ne vous demande un choix digne d'elle 6c i

vous.

Vous pouvez préparer , Seigneur , vôtre réponfè

Titus.

Helas! A quel amour on veut que je renonce!

Paulin.

Cet amour eft ardent , il le faut confelîèr.

Titus.

Plus ardent mille fois que tu ne peux penfèr , *Rvjlin. Je me fuis fait un plailir necefiaire

fe la voir chaque jour , de l'aimer , de lui plaire.

ai fait plus. Je n'ai rien de fecret à tes yeux.

ai pour elle cent fois rendu grâces aux Dieux , [ravoir choiii mon Père au fond de Pldum.ee ,

'avoir rangé fous lui l'Orient 8c lt Armée, h : foulevant encor le relie des Humains , îi émis Rome fanglante en fès paiiibles mains.

îi même fouhaitté la £lace de 'mon Père,

oi, Paulin, qui cent fois , file Sort moins fèv ère «Jt voulu de la vie étendre les liens ,

urois donné mes jours pour prolonger hs fiens. mut cela ( qu'un Amant lait mal ce qu'il délire !) lins Pefpoir d'élever Bérénice à l'Empire , Ml reconnoître un jour fon amour 8c fà foi , ; de voir à fcs pieds tout le monde avec moi. iialgré tout mon amour , Paulin , Se tous fès charmes , nrès mille fer mens appuyez, de mes larmes, Maintenant que je puis couronner tant d'attraits , laintenant que je l'aime encor plus que jamais , |>rs qu'un heureux Hymen joignant nos defH-

nées ht payer en un jour les vœux de cinq années j I vais, Paulin... O Ciel! puis-je le déclarer?

Paulin.

Ijojl, Seigneur?

Titus.

Pour jamais je vais m'en fèparer/ ,'.on cœur en ce moment ne vient pas de fè rendre , p je t'ai fait parler, fî j'ai voulu t'entend re Lj voulois que ton zèle achevât en fècret «î confondre un amour qui fe taît à regret. ilTenice. a long-temps balancé la victoire.

■: fi je panche enfin du côté de ma Gloire , '"oi qu'il m'en a coûté , pour vaincre tant d'amour , De*

Des combats dont mon cœur lignera plus d'u:

jour.

J'aimois, je foupirois dans une paix profonde, Un autre étoit chargé de l'Empire du Monde > Maître de mon deftin, libre dans mes fbupirs, Je ne rendois qu'à moi compte de mes defirs. Mais à peine le Ciel eut rappelle mon Père , Dès que ma trille main eut fermé fà paupière , De mon aimable erreur je fus defàbufe, Je fentis le fardeau qui m'étoit impofe. Je connus que bien-tôt, loin d'être à ce que j'aimi Il falloit, cher Paulin, renoncer à moi-même, Et que le choix des Dieux , contraire à mes a

mours , Livroit à l'Univers le refte de mes jours. Rome obfèrve aujourd'hui ma conduite nouvelle' Quelle honte pour moi! Quel prefàge pour elle! Si dès le premier pas renverfànt tous lès droits , Je fondois mon bonheur fur le débris des Lois! Refblu d'accomplir ce cruel fàcrifice, J'y voulus préparer la trifte Bérénice.

Mais par où commencer? Vingt fois depuis hu

jours J'ai voulu devant elle en ouvrir le difeours, Et dès le premier mot ma langue embarraflée Dans ma bouche vingt fois a demeuré glacée. J'eiperois que du moins mon trouble 6c ma doi

leur Lui feroit preflèntir nôtre commun malheur. Mais fans me foupçonner , fèniible à mes allarme Elle m'offre fà main pour efïuyer mes larmes i Et ne prévoit rien moins dans cette obfcurité Que la fin d'un amour , qu'elle a trop mérité. Enfin j 'ai ce matin rappelle ma confiance. Il faut la voir , Paulin , 6c rompre le filence , J'attens Antiochus , pour lui recommander

Ce dépôt précieux que je ne puis garder. ; Jufques dans l'Orient je veux qu'il la remeine. r Demain Rome avec lui verra partir la Reine. Elle en fera bien-tôt in {truite par ma voix , [ Et je vais lui parler pour la dernière fois.

Paulin.

I[e n'attendois pas moins de cet amour de gloire ^ui par tout après vous attacha la Victoire. a Judée afïèrvie 5c {es rempars fumans , )e cette noble ardeur éternels monumens , 1 Ae répondoient aflèz que vôtre grand courage l-Je voudroit pas, Seigneur, détruire ion ouvr2ge, ! 't qu'un Héros vainqueur de tant de Nations 1 auroit bien , tôt ou tard , vaincre les pâmons.

Titus.

I Ji ! que fous de beaux noms cette Gloire effc

cruelle !

Ipombien mes trilles yeux la trouveroient plus

belle , 1 11 ne falloit encor qu'affronter le tre'pas ! l'ue dis-je? Cette ardeur que j'ai pour les appas, t srenice en mon fein l'a jadis allumée. 1 u ne l'ignores pas , toujours la Renommée I vec le même éclat n'a pas fèmé mon nom. I [3. jeunefïè nourrie à la Cour de Néron u égaroit, cher Paulin, pas l'exemple abulee, $ : fui voit du plaiiir la pente trop aifee. renice me plut. Que ne fait point un cœur ur plaire à ce qu'il aime , 8c gagner fbn vainqueur ?

prodiguai mon iàng. Tout fit place à mes armes, revins triomphant. Mais le iàng 8c les larmes e me iufïîfbient pas pour mériter fes vœux, mtrepris le bonheur de mille malheureux, vit de toutes parts mes bonté 2. fe répandre;

Heu-

Heureux ï & plus heureux que tu ne peux com

prendre Quand je pouvois paroître à fes yeux fàtisfaits Chargé de mille cœurs conquis par mes bienfaits. Je lui dois tout , Paulin. Recompenfè cruelle ! Tout ce que je lui dois va retomber fur elle. Pour prix de tant de gloire & de tant de vertus a Je lui dirai. Partez , Se ne me voyez plus.

Paulin.

Hé quoi , Seigneur ! hé quoi ! Cette magniflcenc Qui va jufqu'à l'Euphrate étendre fà puillânce, Tant d'honneurs, dont l'excès a fùrpris le Sénat Vous laifïent-ils encor craindre le nom d'ingrat? Sur cent Peuples nouveaux Bérénice commande.

Titus.

Foibles amufèmens d'une douleur fi grande ! Je connois Bérénice , <k. ne lai que trop bien Que ion cœur n'a jamais demandé que le mien. Je l'aimai , je lui plus. Depuis cette journée, ( Dois je dire funefte , helas ! ou fortunée ?) Sans avoir en aimant d'objet que ion amour, Etrangère dans Rome, inconnue à la Cour, Elle pailè fes jours , Paulin, fans rien pretendre Que quelque heure à me voir, 6c le refte à m'a

tendre.

Encor fi quelquefois un peu moins afïidu Je pailè le moment , où je fuis attendu , Je la revoi bien-tôt de pleurs toute trempée. Ma main à les fecher eft long-temps occupée. Enfin tout ce qu'Amour a de nœuds plus puifîàn Doux reproches, tranfports fans ceflè renaifTàns Soin de plaire fans art , crainte toujours nouvell< Beauté , Gloire , Vertu , ie trouve tout en elle. Depuis cinq ans entiers chaque jour je la vois, Et croi toujours la voir pour la première fois. N'y ibngeons plus. Allons, cher Paulin, plus j' . ' penfè, Ph

Plus je fèns chanceler ma cruelle confiance. Quelle nouvelle , ô Ciel ! je lui vais annoncer ! Encore un coup , allons , il n'y taut plus penfèr. Je connois mon devoir , c'eft à moi de le fuivre. Je n'examine point fi j'y pourrai furvivre.

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