‹ Œuvres de RacineChapitre 15 sur 197 · SCENE III · texte numérisé non relu

SCENE III

JOCASTE, POLINICE, ANTIGONE, HEMON.

MAdame , au nom des Dieux , cefc de m'arrêter.

Je vois bien que la Paix ne peut s'exécuter. J'cfperois que du Ciel la Juftice infinie Voudroït fe déclarer contre la tyrannie , Et que lafîé de voir répandre tant de fàng , 11 rendroit à chacun fon légitime rang. Mais puis qu'ouvertement il tient pour l'inju£

tice, Et que des criminels il fè rend le complice , Dois-je encore efperer qu'un Peuple révolté, Quand le Ciel eft injufte, écoute 1 équité? Dois-je prendre pour Juge une groupe infclen-

te, D'un fier ufùrpateur miniftre violente , Qui ièrt mon ennemi par un lâche intérêt , Et qu'il anime encor tout éloigné qu'il eft ? La Raifon n'agit point fur une populace. De ce Peuple déjà j'ai refîènti l'audace, Et loin de me reprendre après m'avoir chaïle , Il croit voir un tyran dans un Prince oftènfé. Comme fur lui l'honneur n'eut jamais de f uif-

iànce, Il croit que tout le monde afpire à la vengeance. De fès inimitiez rien n'arrête le cours , Quand il hait une fois il veut haïr toujours.

B a Jo-

l3 LES FRERES ENNEMIS.

Mais s'il eft vrai , mon Fils , que ce Peuple vous

craigne , Et que tous les Thebains redoutent vôtre règne , Pourquoi par tant de lang cher chez- vous à régner Sur ce Peuple endurci que rien ne peut gagner ?

Efl-cc au Peuple , Madame, à le choiiir un Maître ?

Si-tôt qu'il hait un Roi doit-on cefîer de l'être ?

Sa haine ou fon amour ibnt - ce les premiers droits

Qui font monter au Thrône ou defcendre les Rois?

Que le Peuple à fbn gré nous craigne ou nous cheriiiè,

Le iang nous met au Thrône, &. non pas ion caprice :

Ce que Je iàng lui donne il le doit accepter ,

Et s'il n'aime ion Prince il le doit refpe&er.

Vous ferez un tyran haï de vos Provinces.

Ce nom ne convient pas aux légitimes Princes , De ce titre odieux mes droits me ibnt gaians, La haine des Sujets ne fait pas les Tyrans. Appeliez de ce nom Etéocle lui-même.

L eft aimé de tous.

C'efl un tyran qu'on aime , Qui par cent lâcherez tâche â le maintenir Au rang où par la force il a fû parvenir. Et ion orgueil le rend par un ertet contraire, Eièlave de lbn Peuple & Tyran de fon Frère. Pour commander tout fèul il veut bien obéir, Et & fait mépriier pour me faire haïr.

Ce

Ce n'éft pas fans fujet qu'on me préfère un traître.

Le Peuple aime un Efclave , 8c craint d'avoir un Maître :

Mais je croirois trahir la Majefté des Rois,

Si je fàilbis le Peuple arbitre de mes droits.

Ainfi donc la difcorde a pour vous tant de charmes ?

Vous lanez-vous déjà d'avoir pôle les armes? Ne ceflèrons-nous point , après tant de malheurs , Vous de verlèr du Iàng , moi de verlèr des pleurs ? N'accorderez-vous rien aux larmes d'une Mère ? Ma Fille , s'il le peut , retenez vôtre Frère , Le cruel pour vous feule avoit de l'amitié.

Ah! fi pour vous fbn ame ell fourde à la pitié, Que pourrois-je efperer d'une amitié paûee , •Qu'un long éioignement n'a que trop effacée ? A peine en là mémoire ai-je encor quelque rang, Jl n'aime, il ne le plaît qu'a répandre du iàng. Ne cherchez plus en lui ce Prince magnanime , Ce Prince qui montroit tant d'horreur pour le

crime , Dont l'ame genereulè avoit tant de douceur , Qui refpecroit là Mère & cherifîbit là Sœur. La nature pour lui n'efl plus qu'une chimère, Il méconnoît là Sœur, ii méprilè là Mère, Et l'ingrat en l'état où fon orgueil l'a mis , Nous croit des étrangers ou bien des ennemis.

N'imputez point ce crime à mon ame affligée. Dites plutôt , ma Sœur , que vous êtes changée : Dites que de mon rang l'injurie ufurpateur M'a iu ravir encor l'amitié de ma Sœur. Je vous connois toujours Se fuis toujours le même-

b 3 An-

Eft-ce m'aimer , cruel, autant que je vous aime, Que d'être inexorable à mes trilles fbûpirs, Et m'expofèr encore à tant de déplaiiïrs ?

Mais vous-même , ma Sœur , eft-ce aimer vôtre

Frère , Qne de lui faire ainfi cette injufte prière, Et me vouloir ravir le Sceptre de la main ? Dieux ! qu'eft-ce qu'Etéocieade plus inhumain? C 'elt trop favorifèr un tyran qui m'outrage.

Non, non, vos intérêts me touchent davantage ; Ne croyez pas mes pleurs perfides à ce point : Avec vos ennemis ils ne confpirent point. Cette paix que je veux me ièroit un fiipplice, S'il en devoit coûter le Sceptre à Polinice , Et l'unique faveur , mon Frère , où je prétens , C'efr, qu'il me {bit permis de vous voir plus longtemps.

Seulement quelques jours fburrrez que l'on vous

voie, Et donnez -nous le temps de chercher quelque

voie , Qui puiflê vous remettre au rang de vos ayeux , Sans que vous répandiez un làng ii précieux. Pouvez- vous reruièr cette grâce légère Aux larmes d'une Sœur, aux fbûpirs d'une Mère?

Mais quelle crainte encor vous peut inquiéter ? Pourquoi 11 promptement voulez-vous nous quitter ?

Quoi ce jour tout entier n'elt-il pas de la trêve , Des qu'elle a commencé faut-ii qu'elle s'achève? Vous voiez qu'Eteocle a mis les armes bas , Il veut que je vous voye , & vous ne vouiez pas.

Oui mon Frère , il n'eft pas comme vous inflexible.

Aux larmes de fà Mère il a paru fenfiblej Nos pleurs ont defàrmé là colère aujourd'hui , Vous l'appeliez cruel, vous l'êtes plus que lui,

Seigneur, rien ne vous prefîè ; 8c vous pouvez

{ans peine, Laiïlèr agir encor la Princelîè 2c la Reine , Accordez tout ce jour à leur preûànt dclir, Voions ii leur defîein ne pourra réuflir. Ne donnez pas la joie au Prince vôtre Frère, De dire que iàns vous la paix iè pouvoit faire. Vous aurez fatistait une Mère , une Sœur , Et vous aurez rur tout fatistait vôtre honneur. Mais que veut ce Soldat? ion ame eft toute émue.

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