‹ Œuvres de Roger de ColleryeChapitre 81 sur 134 · COMPLAINCTE DE L'INFORTUNÉ · texte numérisé non relu

COMPLAINCTE DE L'INFORTUNÉ

Et (le vegrectz importunu ',

onsiderant le cours de vie humaine.

*^ Mon simple estât, train tel quel, et

[domaine *, îSi^ Qu'il n'est besoing le mettre en in-

[ventaire,

1. Cette pièce est incoiitestablemeni la plus belle de tout le volume ; les ciuquante premiers vers surtout sont écrits avec une grandeur et u«e simplicité de style reraaiquables; ces deux qualités, dont la réunion est trfes-rare à cette époque, encadrent , dans des vers corrects et énergiques, des pensées tantôt naïvement dites , tantôt rendues avec un grand bonheur d'images, toutes choses qui fout dé ce morceau un modèle de l'éloquence de ce temps.

2 Domaine, sous-entendu tel, qu'il n'est besoin, etc.

COMPLAINCTES. t6i

N'onrcgistrer, mais trop mieulx de le taire,

Certain je suis que des biens terriens

Après la mort n'emporte en terre riens

Le riche et plain, soit-il gras ou mesgret,

Fors ung linceul. Posé qu'il soit>sgret

Passer le pas, où le grant, le petit,

Couinie je croy, n'y prcnl nul appétit,

Ce neantmoins, sans avoir ordonné ',

Du Créateur a esté ordonné

Qu'il nous convient tous mourir sans appel

Et de laisser en la terre la pel.

Où l'àme va, je n'en sçaurois juger;

A Dieu en est, non à aultre, adjuger

Se Paradis ladicte ame possède ,

Car luy tout seul le permect et concède.

\\l pour autant que escuz, ducatz à veoii'

Sont fort plaisans, il en faict bon avoir,

Pareillement revenuz et offices,

Meubles foison ^, et aussi bénéfices,

Sans les avoir injustement ac(iuis,

Et en user ainsi qu'il est requis,

Car à la fin il n'y a si ne qua,

Rendre il en fault le compte et reliqua.

Trop mieulx vauldroit se veoir berger es champs Que d'estre au ranc et nombre des meschans, Et mal mourir. 0 terreur merveilleuse!

0 povre fin! o fin tresperilleuse,

I. Sans richesses rassemblées, j. Grande quantité de meubles.

i6() CoMPLAIiNCTES.

De ceulx qui sont ainsi prédestinez Vivre en péchez et en mal obstinez.

Hellas! hellas! qui bien y penseroit Fier et hautain le pécheur ne seroit.

Nul, quel qu'il soit, n'a le ciel hérité. Si par vertu il ne l'a mérité; Car par avant que le ciel on hérite Fault que premier précède le mérite; Ne pensons point l'acquérir aultrement:

Sans ce point là, on perd l'entendement. Le bien vivant va à salvation.

Le mal vivant va à damnnation; Riens n'emportons de ce monde terrestre Que le bien faict, et le corps en terre estre.

Préméditant mes dessusdictz propos.

En un;^; matin, tost après mon repos.

Ma plume prins pour mettre par escript Comme et comment Fortune m'a prescript : Car tant ay eu sur ma personne envye Que suis privé de tous biens pour ma vie; Et ' m'a contrainct de me destituer Du bien qu'ay eu, pour aultre instituer. Or, |)our narrer ma fortune invincible, Est que j'ay mis en moy tout le possible De fréquenter les gens dignes d'honneur, Et supplier Jésus, le grant donneur, De me pourvoir ou de près ou de loing

j. Soxis-entendu elle (cette envye).

COMPLA-INCTES. 167

r>o ce qui m'est nécessaire au besoing \ l'amn et corps, avant finer mes jours, Ht délaisser du monde les séjours, I.e requérant m'estre misericors A l'ame plus qu'il ne convient au corps.

Nonobstant ce, ma requeste signée Encores n'est, n 'aussi entérinée.

Las! je ne sçay si c'est pour mon péché Que n'ay esté ou}^ et despesché, Ou que mon cueur n'a voulu consentir De ne fleurer ce qu'il devoit sentir.

Or, povreté joieuse et voluntaire, Seure vie est, et tresfort salutaire, Mais tant y a, avant que s'y offrir, Comme l'on dit, elle est griefve à souffrir.

Peu de gens a qui aujourd'huy la quièrent, Ne de l'avoir le bon Dieu ne requièrent ; Ce neantmoins, pour mon cas avérer Délibéré je suis persévérer De le prier de tresbon cueur, affin D'estre pourveu de luy avant ma fin.

Plus ne me fault actendre à mes amys, Décédez sont, et en la terre mys, Qui m'a esté une excessive perte Que j'ay congnu et congiiois bien aperte. Car j'ay depuis leur trespas et decez De povreté enduré les excès.

Nécessité tant ma importuné Que me vovant ainsi infortuné

i68 COMIM.A INCTF.S.

Et desnué d'amys de grant valeur.

Avec lesquelz souventesfoys va l'heur, Advis m'est prins de tout point me tyrer Devers quelcuii (et de moy retirei) Plain de valleur et de noble vouloii- Qui puissance a de me faire valloir ; Et lequel m'a doulcement accueilly Et de bon cueur reçeu et recueuilly Dont et de quoy en rends grâces à Dieu, Le suppliant luy donner place et lieu Lassus es cieulx, au partir de ce monde, Où tout soûlas et toute joye habonde, Et inspirei- le dict seigneur prédit De me pourvoir, comme autrefoys m'a dit. De quelque bien, sans y contrevenir, Comme il verra, pour le temps advenir.

Faire le peult, s'il s'y veult employer, Sans son trésor nullement desployer ; S'il me failloit, je n'ay aucune attente D(^ nul qui soit, de quoy ne me contente.

Alais attendant sa grâce expectative Plaine d amour et tresconsolative Je \acqueray, en dévote oraison.

Prier .lesus de luy toute saison Si que de cueur et de bonne amitié L'Infortuné il regarde en i)itié.

SENSUYVENT LES BALLADES.

BALLADE

CONTRE LES FLATTEURS DE COURTl.

our succumber" le train imbecial Qui court en court, de flatteurs im-

[pudiques Préméditant dung sens trop bestial Villipender bons servans domestiques, Tympaniser par criz haulx et publiques- Et organer d'un chant vil, sans accord Convient leurs noms ; par moyens ebloiques', De raporteurs vient tout mal et discord.

1. Dans cette pièce, CoUerye se sert de la méthode en honneur dans récole savante de la fin du xve siècle ; 11 tire la plus grande partie de ses mots du latin et du grec directement ; il y joint aussi plusieurs mots empruntés a Vargot. n arrive par la a une collection de mots étrange» dont le sens est assez difficile à rencontrer.

Page 1