‹ Œuvres de Rulhière (volume 2)Chapitre 1 sur 8 · LIVRE IX · texte numérisé non relu

LIVRE IX

L^évIque de Kaminiek, poursuivi par les fiusses , leur était échappé. déguise en médecin. U ayait repns le chemin de Kaminiek par des routes détournées, visitant des malades de châteaux %n châteaux , et ayant même sous ce dé* guisement donné ses soins à un des officiers qui le poursuivaient. Il était incertain si tous ses projets n'étaient pas tombés entre les mains des Russes avec les papiers de Tévéque de Cracovie. Il attendait que les événements publics le lui fissent connaître ; mais il jugea bientôt, en apprenant ce qui se passait à Varsovie , que tout était encore en sûreté. Après avoir envoyé à Constantinople le récit des nouvelles violences 3. • 1

3 HISTOIRE DE l'ANARGHIE

que les Russes avaient commises dans la diète j et pris encore des mesures pour former cette confédération générale qu'il avait projetée , il traversa une seconde fois la Pologne dans un danger perpétuel d^étre enlevé par les Russes. Un jour, sur le point d'être pris, il échappa, caché d^ans un vieux \coffre qui servait de fiége à un traîneau * de paysan. Arrivé dans im lieu sûr, où plusieurs de ses gens avaient reçu ordre de l'attendre, il s'habilla en officier prussien, fit vêtir son monde des mêmes uniformes , et menant avec lui une remonte de chevaux ukrainiens, il traversa plusieurs détachements russes, et s'approcha ainsi de Varsovie. Il parvint à renouer quelque correspondance dans cette ville, et partit ensuite pour la Silésie , sç proposant de passer dans les pays étrangers , afin 4e solliciter Tappui des cours amies de la Pologne , de le3 employer à obtenir la neutralité de la cour dé Vienne, et d'attendre lui-même, dans un repos forcé et loin des périls qui le menaçaient , les mouvements que Içs Turcs avàiejit promis de faire ; ip^ comme il était près de passer les frontières , il apprit, et pensa mourir de douleur en l'apprenant , qu'un éclat prér mature avait rompu toutes ses mesures , et que tous ses desseins avaient été précipités ave c une témérité incroyable.

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Un gentilhomme nommé Pulawski avait été émissaire entre les deux évéques de Cracovie et de Kaminiek , le jour où celui-ci s'était rendu dans le faubourg de Yarsoyie. Pulawski depuis long-temps brûlait du désir de délivrer sa patrie. Tous ses entretiens respiraient 8a haine violente contre les oppresseurs de la Pologne, Ceux qui détestent son entreprise , et qui s'attachent à flétrir sa mémoire , prétendent qu'il avait jusque-là vécu dans une sorte d'avilissement. Il exerçait, disent-ib, avec plus de profit que d'honneur la profession d'avocat dans les grands tribunaux , où il n'est permis, il est vrai], qu'aux gentilshommes de plaider. Habile dans tous les détours de la jurisprudence , exercé à toutes les finesses de la chicane , il avait acquis ^ par les ruses de ce métier, un bien considérable, en achetant de mauvais procès que cette méprisable industrie lui faisait ensuite gagner à son profit personnel. 11 s'était voué d'abord aux princes Czartorinski , et dirigeait leurs affaires contentieuses; mais après quelques années d'attachement, il leur était devenu suspect, et avait quitté désagréablement leur se^ce. Au temps dont nous parlons , il était âgé de soixante et deux ans , et toute sa vie il avait enduré les railleries publiques sur son peu de courage , n'en marquant jamais de ressentiment, riant le pre^^

mîer de ces injures qui étaient passées en plaisanteries ; espèce de cynique qui plaçait sa constance et son courage à se procurer par son habileté une grande fortune , en bravant tout ce qui ne lui paraissait qu^ opinion. Ceux au contraire qui honorent son entreprise et qui respectent sa mémoire, disent que , dès sa jeunesse , il avait montré Un zèle ardent pour la liberté de son pays ; que , dans les guerres occasiônées par Félection de Stanislas , il avait levé et conduit avec gloire un corps de quatre cents hommes ; qu'étant né avec une fortune considérable , mais chargée , comme toutes les fortunes polonaises , d'hypothèques et de procès, il avait plaidé ses propres causes devant les tribunaux , ayant toujours pensé que la justice et l'éloquence dans lés républiques même les plus corrompues , scmt encore préférables à toutes les brigues, et reprochant à ses compatriotes de compter moins dans leurs affaires sur la protection et la force des lois, que sur la faveur et l'appui des grands; que par une telle conduite , dans un temps où presque tous les gentilshommes polonais étaient clients des grandes familles, soh habileté lui avait au contraire donné pour clients les plus grands de la république ; que les princes Czartorinskî avaient été de ce nombre ; mais qu'il avait rompu avec

eux aussitôt que leur ambition avait voulu s^élever au-dessus des lois. Us ajoutent qu^étant formé sur les mœurs antiques , il avait un grand dédain des injures particulières ; que cette vertu^ si inconnue de nos jours» est une des plus nécessaires au maintien des républiques , et que la Pologne eût été sauvée , si cette vertu y eût été plus commune. Us disent qu un homme assez violent pour s'emporter à des injures et à des menaces, nMnspirait à ce vertueux citoyen qu^un sentiment de pitié, et qu'il disait tranquillement : « Cest un fou. »

Ce qui Favait le plus frappé dans tous les événements de l'histoire , ce sont les ressources du génie , du courage et de la fortune contre les adversités qui semblent désespérées. U se plai-> sait à rappeler que Maximilien , battu et pris par les Polonais, était ensuite devenu empereur d'Allemagne, et il s'était fait de cet exemple une sorte de proverbe familier qu'iL opposait à tous les revers. Cet homme , d'un esprit subtil, et qui possédait dans sa mémoire le recueil im-^ mense des lois de son pays^ avait été choisi pour un des conseillers de la confédération de Radom. Repnine, qui le considérait peu, qui le connaissait à peine , ne s'était pas opposé à ce choix ; mais Pulawski semblait avoir attendu de grandes occasions pour se développer tout

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entier. Après avoir remis pendant tant d^annëes le soin de toutes ses querelles à la justice civile, il montra', au sujet des outrages faits à sa patrie , une fermeté qu'on tie lui avait jamais connue. Uévéque de Cracovie prit en lui une juste confiance, et, pour conférer plus facilement avec lui, il le logea dans son palais. Dès lors Repnine le regarda de mauvais œil. Il fit même un jour le mouvement de le frapper, parce que cet ambassadeur s^ëtant couvert en lui parlant, Pulawski au même instant sMtait aussi couvert* Pulawski, jusque-là insensible aux injures qu^il avait reçues de ses compatriotes , conserva de celle-ci un ressentiment profond, et ayant porté toutes les paroles entre les deux évéqués de Cracovie et de Kaminiek, son zèle acheva de s'enflammer dans ses conférences avec de si vertueux citoyens. Les outrages et Toppression dont il continua d'être témoin, lui donnèrent même plus d'indignation et d'impatience que n'en pouvait concevoir 4'évêquc dé Kaminiek absent et fugitif. Il pensa que le caractère timide de cet évêque le portait naturellement à temporiser; que la sortie des troupes russes hors dq royaume , événement que celui-ci voplait attendre, était trop incertaine ; qu'en l'attendant, toutes les terres de la noblesse ne cesseraientpointd'être ravagées, etque leroyaume

mine H déyastë, ne pourrait bientôt plus entretenir ses défenseurs. Il pensa qu'on n'avait pas besoin de former d'avance une confédération secrète , un concert unanime, pour faire éclater un sentiment qui était le même dans tous les cœurs. Une opinion de jurisconsulte lui fit craindre que la diète, prête à se rassembler, ne confirmât les nouvelles lois; qu'on ne déclarât, en les promulguant, ennemi de lapatrie, quiconque ne s*y soumettrait pas; et que ces lois ayant ainsi reçu une dernière sanction , il ne fût plus temps de réclamer contre elles. Il forma donc le dessein de prendre aussitôt les armes contre la tyrannie russe. Il communiqua ce dessein â plusieurs grands à Varsovie. Quelques-uns tremblèrent à la seule confidence, se refusèrent à toute espèce d'engagement, mais furent fidèles au secret. D'autres lui confièrent des sommes d^argent assez considérables , des billets de crédit sur les administrateurs de leurs biens, et des ordres pour leurs troupes domestiques. Plusieurs consentirent à signer ce billet que les Turcs avaient demandé à l'évéque de Kaminiek, et qui devait servir de caution pour le pi^ét de cent mille ducats que les ministres ottomans avaient offerts à la république. Sa première intention fut de justifier en quelque sorte la nation polonaise des malheurs que la confédéra-

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lion de Radom venait de causer à la patrie ; de renouveler cette confédération avec les mêmes maréchaux , les mêmes députés , mais dans un lieu libre et loin des troupes étrangères , de manière qu'elle pût produire ses véritables sentiments. Toutefois, si ce dessein ne pouvait avoir lieu , si les Russes étendaient leur vigilance sur tous ceux des maréchaux qui étaient encore entre leurs mains , il était résolu à former alors vne confédération nouvelle , quel que fût le péril qui la menaçât, et dût la nation laver dans les flots de son sang Vo^trage qu'elle venait d'essuyer,

H fallait faire choix pour l'exécution de ce projet, d'un homme dont le nonufût assez grand pour être à la tête d'une pareille entreprise , d'un citoyen assez; zélé pour risquer sa fortune, 3a vie , le sort de sa famille, et ne prendre cependant en main qu'une autorité conditionnelle qu'il pût garder avec honneur, si la nouvelle confédération se formait par elle-même, et qu'il consentît à résigner entre les mains de Radz;iwil, si le premier projet pouvait se réaliser. Ce choix était difficile dans une nation où tous les nobles sont égaux par le droit de leur naissance,^ et où l'intérêt personnel était er quelque sorte la base du gouvernement. Le frère de Févêque 4ç Kaminiek parut à Pulawski l'homme qu'il

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cherchait, brave et honnête citoyen, d^une fortune médiocre , déjà connu par des preuves de courage , incapable de conduire une si grande entreprise , mais incapable de la trahir ou de Fabandonner ; simple et crédule , mais généreux, ne songeant qu^à la patrie, et toujours prêt, par un si noble motif, à sacrifier son opinion , son intérêt , et à s^ oublier lui-même. PencUnt le dernier interrègne il avait levé une troupe de cinquante cavaliers , effort qui passait sa fortune , et il avait suivi jusqu'à la dernière extrémité la petite armée du comte Branicki ; mais il ne connaissait d'autre art de la guerre que d'avancer le sabre en main, si l'occasion paraissait favorable , ou de 3e retirer à la manière des Tartares, si le sort paraissait contraire. Ce choix fait et le rendez-vous donné , ces deux hommes partirent séparément de Varsovie.

Pulawski emmena avec lui trois fils et son neveu. Il les conduisit sur une de ses terres à quelques lieues de Varsovie. Ce fut là que, malgré leur extrême jeunesse, il leur confia son dessein. Il fixa leurs yeux sur cette perspective de gloire réservée aux libérateurs des nations ; mais il ne leur dissimula pas les malheurs qui attendent ceux qui échouent dans ces grandes entreprises, et l'ingratitude des hommes envers les infortunés vengeurs de l'humanité. Il y dit

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les derniers adieux à son ëpouse ^ qui consacra courageusement sa famille entière au service de la patrie. Il envoya devant lui les deux plus âgés de ses enfants. Le premier , plus capable de négociations et d'affaires, devait voiries gentilshommes des contrées où on avait dessein de former la confédération. Le second devait rassembler dans les terres de sa famille cent cinquante Cosaques qui composaient toutes ses troupes , et les amener au rendez-vous. On avait d^abord choisi pour ce rendez-vous la ville de Léopol, capitale de la Russie polonaise, ville ancienne et riche, où la noblesse de toutes les •parties du royaume avait coutume de se rendre annuellement pour traiter de ses affaires économiques, où les grands seigneurs avaient chacun leurs hôtels, leurs corres'pondants, les administrateurs de leurs biens. Pulawski et Krasinski s'y étant rendus séparément vers le commencement de février ï ^68, y trouvènent beaucoup de faveur parmi lès grands du pays. Les lettres de l'archevêque de cette ville-les y accréditaient. Quelques-unes des dames les plus distinguées mirent tous leurs bijoux en gage entre les mains des juifs , pour augmenter les premiers fonds d'une si grande entreprise. Mais le commandant de Léopol, homtne dévoué au roi, était trèsâttentif à tout ce qui se passait dans l'étendue de

son commandemeiit. L'arrivëe inattendue de Pulawsld et de Krasinski les lui rendit suspects. Ils ne tardèrent pas à s^apeircevoir qu^ils étaient observés, et résolurent de quitter cette capitale. Ils se rendirent à Barr, petite ville de la Podolie, à cinq lieues de Kaminiek, et à sept lieues des frontières turques. Les premiers confédérés s^y assemblèrent au nombre de huit seulement, le 29 février 1768; mais plus de trois cents gentilshommes de ces contrées avaient donné leur parole. Ils choisirent exprès cette époque , parce que les plus grandes forces des Russes étant appelées alors aux environs de Varsovie pour maintenir la diète dans Tobéissance , ils devaient avoir plus de temps pour agir, et un plus grand espace de pays libre devant eux. Le comte Krasinski, les cinq Pulawski et deu^ autres gentilshommes signèrent un premier acte, par lequel ils renouvelèrent la confédération de Radom sous le maréchalat du prince Radsiwil. Cet acte fut tenu extrêmement secret, parce que ce prince était encore au pouvoir des Russes. Krasinski fut nommé son substitut. Mais par un second atte destiné à être public, Kr^iuski fut nommé maréchal de la confédération,etPulaWski maréchal des troupes. Leur manifeste, plein d^élôquence, portait principalement sur ce que VimpératHce, en ga-

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rantissant les nouvelles lois à perpétuité ^ ôtait à la Pologne le droit de législation. Ils appelaient Funivers à témoin de Tobligation indispensable où ils étaient de repousser de toute manière , et même par la force , . cette gak*antie , puisqu'elle mettait un état souverain sous le joug d^une puissance étrangère.

Les gentilshommes de cette province sont forcés par les perpétuelles incursions des brigands qui désolent cette frontière et se réfugient dans les îles du Borysthène, d'entretenir des troupes pour la garde de leurs châteaux.

Les huit confédérés ayant formé un corps de trois cents soldats, dont une moitié avait été amenée des terres de Pulawski , et le reste avait été levé par le comle Krasinsjd , allèrent enlever les troupes de tous les gentibhommes voisins, qui faisaient à dessein peu de résistance, et dont les plus entreprenants se joignirent à eux* Ils enlevèrent lés garnisons des petites places, les corps attachés aux majorats ou ordinaties d'Ostrog etMikuski, et ils formèrent bientôt une petite armée. Ils avaient acheté du kan des Tartares, pour une somme considérable, la permission d'enrôler des Tartares dans les hordes voisines, et, pour donner plus de réputation à leur entreprise, ils publiaient que le kan luimême devait les soutenir, et qu^un corps de vingt

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mille hommes ëtait dëjà dans le Budziak , prêt à les joindre.

II y a, dans ces contrées, un monastère célèbre par les miracles qui s'y opéraient autrefois , et par les richesses que la piété de plusieurs siècles y a consacrées. Des brigands de toutes religions ayant toujours infesté ces provinces limitrophes aux Cosaques , aux Tartares et aux Turcs , on a environné ce lieu de fortifications , pour n^en pas laisser la sainteté exposée aux profanations, et le trésor public au pillage. L^affluence des pèlerins et la sûreté de cet asile ont également contribué à former, dans son enceinte, une ville qui se nomme Berdichef. Cest aussi le nom du monastère. Le couvent, la forteresse et la ville se donnèrent aux confédérés. A tous les motifs que la religion pouvait suggérer aux moines pour leur faire embrasser la cause des confé-^ dérés, il se joignait un mécontentement particulier contre les nouvelles constitutions ; elles avaient beaucoup retardé l'âge des vœux mo-^ nastiques, et menaçaient ainsi les ordres religieux d'une entière destruction. Un moine renommé dans ces cantons, sous le nom du père Marc, homme de quarante-cinq ans, dont les mœurs avaient toujours été austères, Timagination échauffée, et qui jouissait d'une grande réputation de sainteté, sortit de son cloître

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SOUS Fescorte d'une troupe de dëvots , croix , bannières et chapelets à la main. Il parcourut les campagnes pour y prêcher cette confédération comme une. croisade. Il vint s^établir à Barr, et tous ceux qui se confédéraient, allaient y recevoir sa bénédiction.

Il est vraisemblable que si la confédération eût éclaté plus tard, Tévéque deKaminiek, revenu en Pologne après la reti^te de la plus grande partie des Russes, eût commencé par s^assurer de la forteresse même de Kaminiek ; mais le premier malheur de cet éclat imprudent fut que cette forteresse importante demeura fermée aux confédérés. Ce fut même le gouverneur de cette ville, qui, le premier, envoya au roi la nouvelle de ces mouvements. Plusieurs compagnies polonaises composées de gentilshommes, reçurent ordre de chercher à les dissiper ; mais elles n'arrivèrent que pour se joindre aux confédérés. La confédération, déjà composée de huit mille hommes, commença dès lors à parler avec autorité. Elle publia des universaux pour convoquer la noblesse du royaume, appeler les troupes nationales, les milices du pays et des seigneurs, imposer sur toutes les terres un nombre de soldats, annoncer, comme autrefois, dans les grands périls de la république , un arrière-ban général pour

combattre les dissidents , se délivrer de Toppression des Russes, et recouvrer les droits de la nation. Elle nomma des députés pour la Turquie , pour la cour de Saxe et pour la Tartarie , et envoya des émissaires à tous les bâchas voisins.

Le bruit de ces mouvements se répandit avec une incroyable rapidité dans tout le royaume , et la renommée les représentait comme une révolution soudaine. La seule hardiesse de Ten* treprise la faisait ju^er plus considérable qu'elle ne Tétait. On parlait de Tappui de la France , de mouvements de^ Tartares , de magasins d^armes amassées depuis long-temps , de grandes sommes d'argent apportées par des inconnus.

Le merveilleux et. la politique se trouvaient associés dans ces rumeurs. L'avidité avec laquelle on les écoutait, le plaisir qu'on prenait à les répandre, faisaient penser que cet incendie gagnerait pli|s loifi , et Ton s'applaudissait que le signal fût donné pour sauver la religion , la liberté , les lois , et secouer enfin ce joug qu'on avait vu si près d'être imposé.

A cette nouvelle, les généraux russes ne cachèrent plus qu'ils n^avaient aucun ordre de combattre les Polonais. Ofiîciers et soldats préféraient leurs pillages tranquilles à la nécessité de commencer une guerre. Tout ce que Repnine

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avait excité de haine contre lui dans les troupes russes elles-mêmes ëclata à cette occasion , et plusieurs de leurs officiers, partant pour Moscou, annoncèrent Tintention où ils étaient de rendre à leur souveraine un compte fidèle de Fétat de la Pologne et du mécontentement général. La faveur publique pour les confédérés était si grande, que Zamoiski, sur la seule réputation de sa vertu , passa dans toute la Pologne pour être le chef secret de cette entreprise. Mais de là campagne où il était , il revint dans la capitale pour faire tomber ce bruit par sa présence. Les correspondances des confédérés s'étendirent bientôt jusque dans cette ville , et à peine y fut^il arrivé, qu'il reçut, au nom de plusieurs d'entre eux, la proposition de se mettre à leur tête. Cette proposition ne fut ni acceptée ni. refusée. Il demanda quels moyens ils avaient , quelle ressource ils s'étaient ménagée. Ce fut la question unanime , et bientôt, quand on sut la témérité de leur entreprise , de cette lueur d'espérance, on retomba dans la consternation.

Il n'y avait dans aucune province > aucune mesure prise pour les soutenir^ La plus grande partie de la noblesse était sans armes : tout le pays était occupé par une armée ennemie. Tant de bons citoyens et d'hommes sages, qui avaient

passé leur vie entière dans d^inutiles dëlibërations pour ^sauver la patrie, tremblèrent qu^uoe entreprise si généreuse ne devînt infructueuse pour Fétat , ou même qu'elle n'en précipitât la ruine. A cette crainte générale se joignirent bientôt les plaintes de quelques seigneurs cour» tisans et propriétaires de terres dans les contrées où la confédération venait d'éclater. Ils s'efforcèrent de peindre comme des brigands, ces hommes audacieux qui manquant, de tout, sans argent, sans munitions, sans arme^, s'étaient eux-mêmes, par des incursions heureuses sur quelques terres voisines, créé •une armée qu'ils offraient maintenant à leurs concitoyens, pourdéiivrer la république. D'autres, en paraissant applaudir à leurs intentions, décriaient leur ; conduite. Si cette confédération, disaient-ils, eût éclaté par la retraite des Russes, elle fût aisément devenue générale. Toute la Pologne s'y serait jointe. Le premier acte eût été de déclarer le trône vacant. Si du moins ceux qui l'ont formée avec une précipitation si imprudente, eussent mis moins de violence dans leur conduite, on se fût prêté à leur envoyer secrètement des secours, en attendant l'occasion d'embrasser ouvertement leur parti. Ainsi parlaient tous ces gens qui, avec des intentions droites, voudraient les voir exécuter sans qu'il 3. a

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leur en coûtât la moindre perte ni le moindre effort. On demandait à ces nouveaux confëdérës, de la sagesse, de la patience, de la modération ; mais c^ëtait Tindignation et le désespoir qui avaient tout exécuté.

Malgré ces murmures contre eux, toute la Pologne était dans Tattente. Un grand exemple était donné , et le premier effet de cette fermentation générale fut que dans aucune partie du royaume , on ne put assembler les diétines de relation pour y rendre compte de ce qui s^était passé à la diète. Ainsi, ce code de lois nouvelles , flicté si impérieusement à Varsovie ^ ne reçut sa dernière sanction dans aucune province.

L^évéque de Kaminiek , aux premières nouvelles de cet éclat prématuré, pendant que les * Russes étaient encore maîtres de toutes les villes, . avant qu^aucun de ses projets fût exécuté, voulut tout abjurer et tout abandonner. Il voyait avec un violent chagrin que son frère eût été déclaré maréchal ; il craignait que cette généreuse entreprise ne devînt suspecte d'ambition. 11 aurait voulu un chef dont les talents eusseilt accrédité l'entreprise. Il résolut, dans le premier mouvement de sa douleur, de faire un manifeste pour désavouer cette prise d'armes, et de le faire insérer dans tous les greffes du royaume. 11 s'ac-

cusait lui-même de démence d^avoir cru qu'on pouvait encore sauver cette nation imprudente et légère , où les desseins les mieux concertés avortaient toujours par Timpatience et Tinsubordination ; mais son amour pour sa patrie remporta bientôt sur la violence de ce dépit ; et en détestant l'imprudence des confédérés^ il sentit que tout était perdu s'ils étaient abandonnés ; que si cet effort , quoique téméraire , quoique fait à contre-temps , devenait inutile , ce serait cependant le dernier effort^ et qu'alors l'esclavage et la honte seraient au comble. Il courut aussitôt à Dresde , à Vienne, à Versailles, implorer la générosité de ces c«urs, éclairer leur politique , représenter « que le moment » fatal était arrivé ; que la jioblesse polonaise » allait être exterminée ou assujettie , si elle » était abandonnée ; la Pologne conquise par x> les Russes , si ses efforts étaient faibles , ou » partagée par toutes les puissances voisines , » s'ils é tai ent opiniâtres ; que la crise actuelle » ne souffrait plus aucun délai y et qu'un mo« » ment perdu pouvait opérer cette grande rén volution, dont les conséquences influeraient » sur la destinée de tous les états. »

Repnine, outré de colère, et personnellement attaqué dans le manifeste des confédérés, menaçait, pour tout finir, disait-il , de les faire mas*

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sacrer, de les faire périr du dernier supplice. Il soutenait qu^aucune convention ni publique ni secrète n^ empêchait les troupes de sa souveraine d^aller chercher les confédérés jusque dans les cantons voisins des frontières turques. Il n^osait cependant en donner Tordre ; et ce ménagement, qui était une suite nécessaire des conventions signées à Constantinople , donnait à la confédération le temps de s'accroître. Pour comble d'embarras, l'envoyé de Moldavie lui remit alors en main propre une réquisition pressante, par laquelle il exigeait, au nom du grand-seigneur, que la Russie accomplît enfin la promesse, tant de fois réitérée, de faire sortir toutes ses troupes de Pologne. Repnine répondit qu'elles en avaient reçu l'ordre ; que malgré l'inconvénient d'abandonner cette république aux divers intérêts qui commençarent déjà à y éclater avec fureur, il n'avait rien changé à cet ordre ; que ces troupes étaient par-tout en mouvement pour leur retraite 5 qu'il prévenait seulement les ministres turcs qu'en se retirant elles formeraient un cordon qui empêcherait le feu actuel de s'étendre. Le résident répliqua qu'il lui était enjoint d'envoyer, dans toutes les provinces, vérifier la réalité de cette retraite ; mais le courrier qu'il expédia à Constantinople poiir y porter des nouvelles exactes de

tout ce qui se passait alors en Pologne, fut assassiné sur la route ,* et les Russes gagnèrent ainsi quelques semaines pour donner à la situation actuelle des affaires la couleur sous laquelle il leur importait de la représenter aux yeux des Turcs.

En effet, le petit nombre de sénateurs qui étaient alors là YarsoWe, furent aussitôt convoqués. Repnine avait imaginé de les forcer à implorer, au nom de la république , les secours de la Russie. 11 déclara quHl traiterait en ennemis de Fimpératnce tous ceux qui combattraient cette proposition. Mais dans le nombre même de ces sénateurs courtisans, la plupart paraissaient résolus à s^exposer à tout , plutôt que d^ consentir. Le primat opina le premier, et s^efforçant à cette occasion de justifier son ouTrage , il dit « qu'on ne pouvait trop s'éton- M ner du mécontentement qui s'annonçait dans » une partie de la nation ^ sur la garantie de » ses constitutions obtenue d'une puissance » amie et voisine ; que plusieurs républiques » ont cherché ce frein à Famour de la nou^ » veauté et à Tanimosité des partis ; que les » Anglais eux-mêmes , cette nation si éclairée » et si justement célèbre , ont d^onné au com-^ » mencement d.e notre siècle «n exemple pà.- » reil ; qu'ils ont fait garantir par tous leurs

» alliés la couronne d^Ângleterre à la maison » qui règne aujourd^hai sur eux, et qu^ils se » sont ainsi privés volontairement du droit au- » paravant si cher à cette nation , de juger et » de déposséder ses souverains* » Il finit par proposer d'envoyer vers les confédérés pour écouter leurs plaintes , et si Findulgence et la raison ne suffisaient pas pour Jes désarmer, d'envoyer d'autres députés à l'impératrice de Russie, pour la supplier de ne point retirer ses troupes dans un moment où la Pologne était menacée de nouveaux troubles. Cette proposition fut vivement combattue ; mais la plupart n'osant dire ouvertement leurs pensées, se rejetèrent sur ce qu'une assemblée , composée seulement de vingt-huit sénateurs, n'ataitpas droit d'appeler un secours étranger. Ils proposèrent de députer vers les confédérés , et si on ne pouvait les apaiser , de convoquer l'assemblée générale de tous les sénateurs du royaume/ Le roi ne voulut point signer ce résultat. Il annonça pour le lendemain une seconde séance.

Ce prince tremblait d'être abandonné à sa nation sans l'appui d'une armée russe. Il encourageait Repnine à braver les menaces des Turcs : il lui représentait qu'ils étaient amollis , dégénérés , ittcapaUes de résister aux moindres efforts de la Russie. II semblait désirer avec le

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plasTÎf empressement de voiréclater une guerre entre ces deux empires , ayant également à se venger de Tun etâeTautre, et préférant les hasards de cette guerre à la certitude des malheurs qui Tattendaient s^il était laissé à la merci de sa nation. Dans Tintervalle de la première à la seconde séance , Repnine redoubla ses menaces. Il dit qu'il ferait mettre le feu aux maisons des opposants ; qu'il ne voulait point de neutralité dans une pareille conjoncture. Les sénateurs les plus accrédités s'absentèrent, les autres plièrent devant le mot Sibérie^ et ce fut ainsi qu'une assemblée peu nombreuse parut, au nom de la république de Pologne , se réunir avec les Russes. Ceux qui avaient été d'un avis contraire , les princes Lubomirski, Sangusko, les princes Czartorinski eux-mêmes qui sentaient enfin le danger d^e ces funestes secours , et qui espéraient, par leur conduite présente , justifier les intentions passées, protestèrent contre cette prétendue résolution du sénat. Us déposèrent leurs opinions dans les actes publics du royaume, pour laisser au moins à la postérité un monument de leur véritable façon de penser dans une délibération d'où dépendait la destinée de la république.

Les troupes russes , sans attaquer les- cônfé^ dérés, avançaient de plus en plus pour les res-

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serrer et leur couper la communication de^ palatinats voisins. Ils n^avaient plus de liberté que du côté des frontières turques. Ceux*ci Toulant continuer leurs incursions , les escarmouches devinrent inévitables. Il y eut plusieurs rencontres à leur avantage. Le cordon russe , dan3 toute son étendue , fut obligé de reculer , et Pulawski assembla alors les confé* dérés à la tête de leur camp, et leur tint ce discours. « Enfin, grâces à vous, braves Polonais , M les perfides alliés de la Pologne en deviennent » les ennemis déclarés. Depuis soixante ans, y> une guerre sourde et plus dangereuse que de » sanglantes hostilités affaiblit et désole notre » infortunée patrie. Un peuple exécrable, qui » ne peut être désarmé par la justice, fléchi par » la soumission, touché par les bienfaits, ra.n- » sasié par le pillage , a entrepris de nous suby> juguer. Nous avons employé fusqu^ici toutes » les vertus qui nous sont propres , un mélange » inoui de déférence et de fermeté ; mais ceux j> qui nous ont donné ces grands exemples en » sont devenus les déplorabl es victimes. Les ver- » tus les plus saintes ont passé pour des crimes i> aux yeux de nos oppresseurs, et de généreux » citoyens, nos pères et nos modèles, gémissent » aujourd'hui dans des cachots inconnus, ches » cette nation barbare. Si jamais Thomme eut

» des devoirs à remplir, ce sont ceux qui nous » forcent enfin de recourir aux armes. La repui> blique envahie , la religion outragi^e , un état » souverain mis sous le joug , la justice qu'on » offrait de nous rendre , devenue un piège , » le droit des gens foule aux pieds , nos sëna- » teurs enchaînés.... Non, je ne craindrai point » de le dire, si les nations les plus serviles » éprouvaient du souverain le plus légitime » tant d'injustices et tant d^outrages,4i n^en est » point d'assez lâches pour les souffrir; Funi- » vers entier applaudirait aux efforts de leur » rébellion, et nous avons supporté ce qui, dans » les pays les plus assujettis, justifierait les sédi* » tions et les révoltes. Mais quel est donc le » tyran qui nous persécute ? Quel est ce peuple » insolent qui nous brave? Rappelons^nous, il » en est temps, que ce vil peuple a toujours » fui devant nos ancêtres ; que ses empereurs » ont prêté hommage à nos rois ; que ses pro- » vinces sont devenues les nôtres ; que s'ils ont » fondé au milieu des forêts et des déserts un » nouvel empire , c'est qu'alors nous étions oc- 3» cupés par d'autres guerres. Rappelons-nous » que de simples gentilshommes polonais, pour » yenger leurs amis massacrés dans la capitale' » de ce nouvel empire, assemblèrent leurs 3> troupes domestiques , et (que ne peut la vertu

^6 HISTOIRE DE l'anarchie

» animëe d'un juste ressentiment ? ) mirent en » fuite le czar et ses armées ; que peu d'année» » après, quelques-uns de nos pères, appelés ^ dans cette cour perfide , y soutinrent tous les » efforts de ce peuple entier mutiné contre eux, » et n'en sortirent qu'après avoir réduit celte » capitale en cendres. Il ne faut pas toutefois » qu'un vain souvenir de gloire nous abuse, et » nous dissimuler, en commençant une si gé- » néreuse entreprise , les avantages que les » troupes moscovites ont à présent sur nous.

» Des officiers expérimentés, des soldats aguer- » ris , une discipline sévère , une artillerie nom- » breuse , voilà , direz-vous , une supériorité » effrayante. Non, mes braves compatriotes, » vous ne le direz pas, vous sentez «i vous- » mêmes de plus grands avantages, le courage » personnel, l'honneur dont le nom même leur » est inconnu , toutes les vertus a^xquellps la » discipline tâche en vain de suppléer. Un seul » homme, maître de cette nation barbare, lui » a donné quelque célébrité, et dans cette dis- » cipline rigoureuse, qui consiste à craindre ses » officiers plus que ses ennemis, c'est le génie » terrible de cet ancien despote qui vit encore *» parmi eux, pour s'éteindre à leurs premiers » revers. Aucun de ces Russes ne sait ce qu'il » veut de nous ; ils exécutent de vains projets

De POLOGNE. ^7

B trames dans les alcôves et dans les llains 3» d'une femme parricide et voluptueuse qui » Iqs gouverne ; animaux dociles et féroces , » qui, sans en espérer aucun avantage parti- » culier , vainqueurs ou vaincus , n'agissent » que par la crainte du fouet et des châti- » ments. Pour nous , tous frères et tous » égaux , nous que la patrie appelle égale- » ment à sa délivrance, tout ce que nous dé- » fendons nous est commun , et tout nous est » personnel.

» Nous commençons sans doute une pénible » carrière, et ces premiers combats où nous j> nous engageons ne sont que le prélude de nos » travaux. Ce serait même une erreur fatale » que de nous attendre à trouver nos sénti- » ments dans tous nos compatriotes. Chez les » nations les plus vertueuses , il se trouva touy* jours des âmes lâches qui en furent l'oppro- » bre. Dans les temps immortels de la Grèce, » le passage des Thermopyles ne fut ouvert que » par la trahison. Plus de la moitié des Grecs » avait «^jà cédé, quand quelques hommes gé- * » néreux prirent la résolution de défendre leur » liberté. Nous qui aspirons à la même gloire , » attendons-nous aux mêmes obstacles , ou plu- » tôt félicitons-nous de ce que les âmes lâches » se joindront à nbs ennemis , de ce qu'elles se

28 6IST0IRE DE l' ANARCHIE

» i^ndront à elles-mêmes la justice sévère de » se séparer d'avec tious. D'autres , qui se y> croient de zélés citoyens , nous font deman- » der en grand secret : que disent nos alliés , » quels secours nous ont-ils promis , que de- » vons-nous attendre de telle cour ou de telle

» autre ? Comme si nous étions encore au temps » de ces délibérations craintives , comme si la » situation où nous sommes nous laissait en- » core le choix des partis et les négociations » pour ressource 1 Le dessein de nous subju- » guer étant pris, les combats sont devenus » nécessaires. Ce siècle heureux est passé , où » la Pologne se trouvant liée au système géné- » rai de l'Europe , si quelque puissance eût en- » trepris de nous conquérir , nous étions assu- » rés d'un secours étranger. Pendant que sur » la foi des événements anciens et d'une ba- » lance qui n'existe plus, la Pologne continuait » d'attendre son salut du dehors, le joug de la » Russie s'est appesanti de jour en jour ; et dé- » sormais que peut importer à notre situation » celle du reste de l'univers ? Avons-nous be- » soin de secours ou de conseil pour savoir si » nous voulons vivre libres ou mourir ? Mais , » quel que soit le nombre des citoyens corrom- » pus ou timides, la Pologne compte encore » assez de citoyens courageux pour être assurée

» de sa délivrance. Braves confédérés, c^est au » nom de toutes les provinces que je suis chat- » gé de vous donner cette assurance. Une nom- » breuse noblesse propre aux armes, et prodi- » gieusement augmentée dans la tranquillité » des derniers règnes, est prête à vous joindre : » si nous avons llieureux .avantage de nous » être les premiers choisis pour ses défenseurs, » c'est parce que nous étions plus éloignés de » Tœil vigilant des tyrans qui la tiennent désar- » mée : encore dispersée , elle attend avec une » généreuse impatience que nous allions prêter » la main à ses premiers efforts. Le premier A objet que tkous ayons à nous proposer, c'est » d'appuyer pSr-tout ses confédérations parti- » culières ; c'est de faire éclater tous les dis- » tricts de proche en proche ; et ceux qui se » seront confi^dérés prêtant ensuite la main à » ceux de leur voisinage pour leur réunion , » nous parviendrons ainsi à confédérer tout le » royaume. Ce n'est donc point un désespoir » aveugle qui nous conduit , c'est une résolu- » tion ferme, une espérance fondée, un juste » sentiment de ce que nous sonmies. Il doit » laisser à la prudence toutes ses précautions » et toutes ses vues. Commençons une guerre » où tous les avantages des Russes , leurs^ma- » gasins^ leur artillerie, leur nombreuse ar-

3o HISTOIRE DE l' ANARCHIE

» m^e , leur sëvère discipline deviennent pour j» *eux autant d^embarras , autant d^obstacles ; » combattons assez pour Les faire souvenir de » leurs anciennes défaites; dispersons -nous » sSsez tôt pour éluder tous ces prétendus avan- » tages , et qu^en marchant ainsi de fausses vicy^ toires en fausses victoires, affaiblis, épuisés » et détruits , ils retrouvent par- tout la même » guerre et par-tout les mêmes ennemis. Dois- » je , avant de finir, prévenir encore vos esprits >» sur les pièges qu^ils vont vous tendre , sur la » mauvaise foi des accommodements qu^ils » vont vous offrir ? Laissez-moi vous rappeler » que leurs propositions sont plus à craindre » pour nous que leurs attaques.* Plus de traité » entre eux et nous. Après que sous Fespoir » de rétablir les anciennes lois , la nation a été » séduite et trahie, quel autre traité reste- t-il » que leur mort ou la nôtre ? Félicitons-nous , » braves citoyens^ de ce que , par une destinée » singulière, nous ne pouvons mourir sans ven- » geance. Cette femme ambitieuse et perfide y jf> qui, ne croyant à aucune vertu, a cru de son » intérêt de les feindre toutes , verra , par ce » généreux dévouement, tous ses artifices dé* y^ mentis. Nqtre sang volontairement répandu }> déposera contre sa tyrannie , et cette fausse -» gloire dont elle est si amoureuse, sera égale-

DE POLOGNE. 3l

» ment flétrie par nos défaites ou par nos vie- » toires. »

• Les confédérés , animés par de pareils sentiments, étaient par -tout les agresseurs. Les Russes, réduits, par les ordres qu'ils avaient reçus ^ à les empêcher de s'étendre, se tenaient SOT la défensive. Les confédérés rompirent le cordon en plusieurs endroits, et pénétrèrent dans les provinces voisines. Le bruit de ces légers avantages semblait affranchir la nation de la crainte , par tout le royaume les animosités contre les dissidents prenaient plus de chaleur;^ la haine contre les Russes éclatait davantage ;

* le désir de détrôner le roi ne se cachait plus. Recommander la tranquillité, c'était se rendre suspect; on ne parlait qu'avec fureur des oppresseurs de la liberté ; on ne craignait plus de se livrer à toute son indignation contre les événements passés. Mais la confédération, au milieu de ses avantages même , fut sur le point d'être détruite par une horrible trahison. Dziédozicki, régimentaire de Podolie, Polonais dévoué au roi , avait promis aux confédérés de se joindre à eux avec les troupes qu'il avait sous son commandement. Comme il marchait la nuit pour cette JQuction , il fit arrêter leurs émissaires qui lui servaient de guides , et , à la tête de trois mille hommes, il surprit leur camp et

32 HISTOIRE DE l' ANARCHIE

commençait à les faire égorger dans leurs tentes; mais la plus grande partie de ses troupes eut horreur de sa perfidie : elle menaça de fondre • sur ceux qui Texécutaient , et se joignit aux confédérés. Tout ce qui resta fidèle au régimentaire fut tué ou dispersé , et la confédération se trouva grossie des troupes qui avaient été employées pour la détruire.

Parmi la foule de teux qui brûlaient de s'y joindre , la plupart , pendant qu^une armée russe était dans leur voisinage, n^ osaient abandonner ^ Jeurs maisons, leurs femmes et leurs enfants, et ne sachant où mettre en sûreté de si précieux dépôts , un devoir sacré les empêchait de • se joindre à leurs défenseurs. Toutes les familles polonaises, ainsi éparses dans les châteaux, devenaient autant d^otages entre les mains des Russes , maîtres du pays. /Un grand nombre de gentilshommes venaient la nuit signer Facte de la confédération, et retournaient chez eux attendre Toccasion de se déclarer. Sans ajouter aucune force réelle aux confédérations, c'était toutefois leur donner de Tespérance et de l'encouragement ; mais les paysans de ces contrées, professant la religion grecque, croyaient, sur la foi de leurs curés , servir Dieu çn trahissant leurs maîtres. Les Kusses , avertis par cet exécrable espionnage, notaient ceux qui allaient

prendre cet engagement secret ; et noas verrons bientôt quel usage ils firent de ces dotations.

Cependant , sur la résolution du sénat de députer vers les confédérés pour écouter leurs plaintes y Mokranouski fut mandé par cette assemblée. On crut que s^il y avait un moyen de calmer les esprits, c^était d'y employer un homme droit, courageux et populaire. Repnine , de son côté , vit dans cette mission une occasion de renouveler cette vieille ruse déjà employée au temps de Tinterrègne , et de gagner par une fausse négociation le temps de recevoir les ordres qu'il attendait de Pétersbourg. Il espéra suspendre les efforts des confédérés, et, s'il recevait l'ordre de les poursuivre par la force , profiter de la sécurité où ils seraient par cette négociation, pour les surprendre et les faire massacrer. Mokranouski, de son côté , regardait cette confédération comme une de ces émeutes téméraires qu'il avait toujours cherché à prévenir , et qu'il prévoyait , avec trop de raison , devoir occasioner les derniers malheurs de sa patrie. Étonné cependant des bruits favorables à cette entreprise qui commençaient à se répandre , il désirait de la connaître de plus près. En se chargeant d'aller négocier avec les confédérés, il eut un double 3. '3

34 UISTOIEE I>£ 1/ ANARCHIE

objet , celui de prévenir la division des Polonais entre eux y et la guerre civile , en réunissant le roi aux confédérations, s^il les trouvait assez fortes pour concevoir Tespoir de délivrer la patrie ; ou si leur entreprise , dont il soupçonnait la témérité , lui paraissait impossible à soutenir , il voulait essayer de sauveç ces braves gens par les négociations. Le roi , à quiil confia ce double dessein , parut y consentir. Le roi rassura que personne ne souhaitait plus ardemment que lui d'affranchir la Pologne du joug que la czarine lui avait imposé ; que personne ne détestait davantage ce code de lois nouvelles , dont toutes les dispositions étaient autant d^ obstacles au bien qu^il avait espéré faire. Il rejeta sur les violences de Repnine la résolution qu'il avait prise de demander le secours de la Russie. Mokranouski exigea, pour traiter avec les confédérés , un plein pouvoir donné au nom du sénat, et dans lequel le titre de confédércUion leur fût donné. C'était un moyen dont il se servait pour les sauver , quel que fût l'événement, les lois et les mœurs polonaises étant telles, qu'une confédération est mise sous la sauvegarde du droit des gens , aussitôt qu'elle a été reconnue et qu'on a commencé à traiter avec elle»

En arrivant dans les cantons .qu'ils parcou-

DE POLOGKE. 35

raient , il fut sur le point d^étre massacre par un de leurs partis. Il se nomma, et à son nom seul cette horde , qut ne Tarait jamais vu , lui demanda pardon. Mokranouski écrivit aux deux chefs qu^il se remettait entre leurs mains sans autre caution que leur honneur , et que pendant tout le temps de sa mission les hostilités cesseraient. Les deux maréchaux étaient alors séparés, Tun parcourant rUkraine, et l'autre la Podolie, pour recueillir la noblesse impatiente de se joindre à eux. De nouvelles confédérations allaient se former dans leur voisinage. Pulawski répondit au général, que toute négociation était suspecte ; que la perfidie si connue des Ivusses empêchait d'avoir aucune confiance aux paroles portées de leur aveu ou de leur part. « Ce n'est » pas assez , disait-il , d^avoir remarqué que lei# » langue n'a point de mot pour exprimer l'hon- » neur; il fallait ajouter qu'elle en a une mul*x> titude pour exprimer favorablement le mean songe et la fraude. » Il lui disait ensuite que les confédérés le connaissaient trop pour ne pas être assurés de son estime ; mais que d'autres confédérations étant près d'éclater, il était né* cessaire qu'avant de conférer avec lui, il se concertât avec les nouveaux maréchaux. Pendant cet intervalle, Repnine reçut enfin de Pétersbourg les ordres qu'il attendait.

36 HISTOIRE DE l' ANARCHIE

L'impératrice , aux premières nouvelles de la confëdëration de Barr, laissa éclater quelques mouvements d'impatience et* d'ennui. Elle dit publiquement, que ses bonnes intentions et ses efforts pour rétablir la tranquillité dans cette république , au lieu de produire cet effet salu*taire, ayant occasioné de nouveaux troubles, elle était résolue d'abandonner les Polonais à eux-mêmes. Repnine lui assurait cependant que la plus saine partie des Polonais applaudissait aux dernières constitutions; et la demande forcée faite au nom du sénat, servit également à tromper cette princesse. Elle crut entrevoir dans les mouvements des confédérés et dans les menaces des Turcs , les suggestions de la France ; elle se persuada que tous ces embarras lui étaient fuscités par la jalousie de sa gloire. Elle espéra que du côté des Turcs , il luiserait encore facile de gagner du temps, de tromper les ministres, de corrompre les subalternes, d'entretenir la rébellion dans quelques provinces. Elle envoya, à cette occasion, quarante mille ducats à Constantijiople ; et s'étant résolue à soutenir tout ce que son ambassadeur avait fait en Pologne , elle y fit passer précipitamment un renfort de troupes. Un frère de Repnine fut chargé d'apporter à cet ambassadeur , avec la ratification du traité conclu dans la diète, les preuves les plus éclatau-

DE POLOGNE. 3j

tes de la satisfaction de Tinipëratrice, Tordre de Saint-Alexandre , une gratification de cinquante mille roubles, le brevet de lieutenant-gënéral , une permission de voyager en Europe > en conservant sa place et ses appointements. L^imp^ratrice dëclaraft en même temps les confédërës ennemis de son empire y et rebelles â leur patrie : elle commandait que le roi joignît ses troupes aux Russes, et le menaçait d^en agir hostilement dans toutes les provinces , de tout ruiner et dévaster par le fer et le feu, s^il ne concourait à pacifier les troubles de son royaume.

Ces ordres étant arrives pendant que la demande des conférences, au nom du sénat, avait suspendu toute hostilité de la part des confédérés 9 Repnine exécuta contre eux son horrible dessein. Il profita de leur sécurité pour les faire attaquer au même instant dans tous les postes qu'ils occupaient. Sept régiments de troupes réglées et cinq mille cosaques marchèrent à-lafois ; et en se divisant à Barr, à Yinisa , à Gonstantinow, à Kielmick, mettant tout à feu et à sang sur leur passage , ils brûlaient les villages et les maisons éparses dans les campagnes , et d'autres troupes dépouillaient et massacraient les familles errantes et fugitives qu'elles rencontraient sur les chemins. Un de leurs déta-

chements traversa la petite ville de Tcrespol , habitée par de pauvres gentilshommes cultivateurs, dont il ne restait dans leurs habitations que les femmes et les enfanta, parce que tous avaient pris parti parmi les confédérés; ces malheureuses familles furent égorges. Les confédérés avertis par la lueur des incendies, se mirent par-tout en défense , et soutinrent avec intrépidité ces attaques inattendues. Pendant ces combats une fausse nouvelle se répandit que les trois fils de Pulawski venaient d'être tués. Il répondit à cette nouvelle : « Je suis sûr qu'ils » ont fait leur devoir, » et continua de donner des ordres : mais ce fut au contraire dans ces premiers combats que le jeune Casimir Pulawski, à rage de vingt-un ans, commença de développer ces talents qui le rendirent bientôt si célèbre et si redoutable. Dans cette extrême jeunesse , il avait déjà Texpérience de ces difficiles épreuves , la seule école où l'on apprenne à devenir véritablement homme. Attaché au duc Charles de Courlande, il avait passé dans le palais de Mittau tout le temps où le prince y avait été bloqué par quinze mille Russes. Ses premiers sentiments avaient été ceux d'une haine violente contre les oppresseurs de son prince, devenus maintenant les oppresseurs de son pays. En voyant pendant six mois les exercices

et la discipline de ces quinze mille Russes , il y avait acqub quelque usage des armes et une connaissance réfléchie des ennemis qu^il avait à combattre. Le poste qu^il défendait avec douze cents hommes fut attaqué pendant sept jours consécutifs, d^abord par un nombre égal , ensuite par deux mille hommes, et enfin le troisième par six mille. 11 s^y soutint toujours avec avantage. Il en coûta beaucoup de sang aux confédérés pour conserver leurs postes les plus importants. Ils furent chassés de quelquesautres.

Mokranouski recueillit alors le fruit de quar rante ans de probité. Dans le temps où il était employé à une perfidie, ceux même qui en étaient les victimes ne Ten soupçonnèrent point. Le vieux Pulawski écrivit : « Tant de meurtres » et de pillages font voir la sûreté que nous 9 pdùrrions nous promettre pendant nos con- » férences. Cette nation et ses chefs ne se con- » duisent pas par les règles militaires , ils n'a- » gissent que comme des assassins : avertissez- » nous en frère de ce que nous devons penser, » et aidez-nous par vos conseils â chasser de no- » tre patrie ces violateurs de toutes les lois des j» nations. »

Mokranouski reçut dans le même temps For- .

dre du sénat qui le rappelait. De retour à Varsovie, il dit au roi : « Sire, ou on vous trompe ,

4o HISTOIRE DE l' ANARCHIE

» OU VOUS m'avez trompe. Mais dans Fun on » l'autre cas, il ne me convient plus de vous » servir. » Il quitta cette cour, et partit aussitôt pour la France, où Ton continuait encore cette correspondance ignorée du ministère français, et dont le roi de France lui-même ëtait confident. Mokranouski y courut dans l'espoir d'y faire sentir à ce prince que le moment décisif était arrivé. Il n'était même pas sans espérance de déterminer le ministère français à venir au seéours de cette infortunée république.

On attendait encore dans toute la Pologne quelles seraient les résolutions de l'impératrice. On les apprit par la nouvelle des combats livrés aux confédérés, et elle remplit toutes les pro* vinces de désespoir. En vain le sénat avait reconnu la confédération , en liri envoyant un député pour traiter avec elle. C'était maintenant le despotismeiusse qui gouvernait tout, et cette coutume antique qui , dans tous les âges de la république , avait été la dernière ressource de la liberté opprimée, se trouvait maintenant violée avec la plus atroce perfidie. On publia aussitôt une déclaration de la czarine qui donnait aux confédérés les noms de séditieux, de re- • belles, de brigands ; à leur entreprise , les noms d'attentat et de crime. Des hommes à qui la défense la plus légitime avait mis les armes à là

main ; si légitime , qu^ib étaient flétris d'une ignominie ineffaçable, s'ils n'avaient pas pris les armes , furent traités de révoltés et de scélérats. « Le sénat, disait cette déclaration, a » reconnu la nécessité d'éteindre une entreprise » aussi criminelle, et a eu recours à sa majesté » impériale comme garante des lois et des li- » bertés de la république : mais les seules obli- » gâtions de cette garantie que sa majesté a » reçue sur elle, suffisent pour l'engager à déra- » ciner cette rébellion ; toujours portée comme » elle l'est à remplir les engagements de sa cou- » ronne et à veiller au repos et au bonheur de » l'humanité. »

Mais cette déclaration ne servit qu'à soûle- Ter tous les esprits. Ces ordres de sang et les récompenses envoyées à Repnine , ne laissèrent plus d'espérance à la nation que dans ses propres efforts , et devinrent dans toutes les pro- Tinces un signal de soulèvement.

Le roi, qui ne pouvait se dissimuler cette disposition générale, et qui détestait ce joug imposé non moins à lui-même qu'à sa nation, hésitait encore à se joindre ouvertement aux Russes. Branéki, le premier confident de la czarine et du roi , cet homme , d'une bravoure éprouvée, d'un caractère audacieux, abandonné, effrontément à tous services, désirant avec

42 HISTOIRE DE l' ANARCHIE

passion de jouer quelque rôle dans ces trou— blés, Tentraîna enfin dans ce parti dangereux. La commission militaire signa Tordre aux régiments des gardes etauxhulans d^ aller combattr^e contre leurs concitoyens : mais n^oublions pas que le comte Moczinski, castellan de Lublin, un des commissaires, après avoir fait au roi d^inutiles représentations , quitta son emploi plutôt que de signer cet ordre. Ce malheureux pays, opprimé par une armée étrangère, allait donc être exposé encore à tous les malheurs d^une guerre civile. Les dissidents, en trop petit nombre pour être remarqués dans le tumulte dont ils avaient été Toccasion, se jetèrent dans les armées russes.

Cependant Févéque de Kaminiek, le général Mokranouski et plusieurs députés de la confédération cherchaient à intéresser les différentes cours aux malheurs de la Pologne. Le grandgénéral avait écrit à presque tous les souverains.» Ce vieillard, quoique rebuté des vaines instances quHl avait faites depuis tant d^années ^ quoique indigné du total délaissement que lui^ même avait éprouvé, quand de perfides encouragaments l'eurent excité à prendre les armes pour défendre la république, ne craignit pas de s^abaisser, en prenant cette fois un ton de suppliant. « La Russie, disait-il, éteindra cet

incendie dans le sang des Polonais. Qui pourra Toir avec indifférence ce massacre universel de citoyens armés pour défendre leur liberté ? Quel est le souverain qui n^en prévoit pas les suites funestes? Peut-il exister un homme qui n^en ait pas compassion ? Il ne faut pas de grands efforts pour arrêter ces progrès déplorables. 11 ne faut ni guerre, ni argent ; il ne faut qu^ofliir une puissante mé- [ diation entre un peuple divisé , il est vrai , i mais dont la plus grande partie est résolue I de périr ou d^étre libre , et une femme qui i doit reconnaître enfin que son ambition et f les fautes de son ambassadeur Font poussée ï plus loin qu^elle. ne l'avait cru. » Quelquesm se flattaient aussi qu'une foule d'officiers llrangers accourraient de toutes parts, et vien- Iraient prendre parti dans les confédérations ; ais ce n'était plus le temps où l'Europe était mpUe de généreux avoituriers, toujours prêts &e jeter dans les armées des peuples faibles loi défendaient leur liberté , où la noblesse rirait dans une grande indépendance , et allait ^r-tout , au gré de son courage , chercher les lérils et la gloire. Toute la milice de l'Europe ^tait soudoyée , la puissance des souverains affermie. C'était à de grands princes qu'il fallait demander des secours ; c'était la politique de

leurs ministres qu^il fallait intéresser. La coui dont il semblait que les confédérés dussent espérer le plus d'appui, celle que l'Europe eritièrJe soupçonnait d'avoir suscité la confédération , la cour de Saxe était dans d^s dispositions bien opposées. Elle paraissait, il est vrai, regretter la couronne. Après en avoir perdu la puissance et le titre , elle s'attachait en toute occasion à conserver quelques restes du cérémonial attaché à la royauté ; mais les liaisons qu'elle avait prises en Pologne avaient été formées avec Faveu de la Russie. Elle paraissait contente de cette, dernière diète qui lui avait conservé dans cette république, des établissements, des pensions , un palais à Varsovie , dès correspondances légitimes , et par conséquent, à ce qu'elle croyait, l'espérance d'y remonter un jour sur le trône. Le régent, car la minorité du jeune électeur durait encore , inspirait toutefois à son neveu des sentiments opposés à cette ambition. Il lui représentait qu'une nouvelle réunion de ces deux couronnes achèverait la ruine de ses états héréditaires, si avancée par les malheurs des règnes précédents ; mais on prétend qu^il nourrissait pour lui-même cette ambition dont^ il éloignait son neveu ; qu'il songeait à mériter personnellement la bienveillance de la czarine ; et que bien instruit de l'aigreur et des ressen-

nnents qui subsistaient entre cette princesse et oniatouski , il avait conçu le projet et Tespoir, elle abandonnait cet ancien favori , de faire ^mbersur lui-même un second choix. Il venait 'envoyer de magnifiques présents au primat, Repnine, à tous ceux qui avaient secondé cet nbassadeur dans les travaux de la dernière iète; et toujours fidèle à ce plan de conduite, n'osa recevoir à Dresde ni Tévéque de Kamibek, ni les députés de la confédération. Il fut Berne sur le point d^accorder à la demande d^un nvoyé russe , une déclaration formelle contre es confédérés. Mais d'autres intérêts que ceux Q prince et même que ceux du régent divisent cette petite cour, et prévinrent une démarche qui eût rendu la Saxe pour jamais odieuse aux Polonais. Sélectrice douairière, «ont les ressentiments contre la czarine étaient si récents, le prince Charles, qui ne pouvait attendre que d'une révolution son rétablisseinenten Courlande, tous deux également in- ^ûets des projets du régent, également jaloux Je son autorité, mécontents de son administration, firent changer le dessein de ce prince. On porta de leur part aux confédérés la proïnesse de les seconder un jour,* si leur parti prenait, par ses propres ressources, assez de force et dç consistance pour qu'on pût réelle-

48 HISTOIRE DE l' ANARCHIE

toujours maître de ce royaume , malgré les cabales de ses rivaux, s^apprêtait à venger la France des affronts reçus dans la dernière guerre : il voyait avec joie la Russie employer pour ses propres querelles , des forces que les Anglais eussent soudoyées pour leur service; mais plus les troubles naissants en Pologne étaient favorables au plan qu'il méditait , plus il voulait assurer la durée de ces troubles. U se méfiait de cette facilité de conciliation dont les Polonais avaient, dans tous les siècles, donné tant de preuves. 11 voulait prévenir que les confédérés n'employassent les secours qu'il leur promettait à se procurer un meilleur accommodement, et il exigeait, avant de les secourir, que les choses fussent portées aux dernières extrémités ; que la confédération fût devenue générale , et que la vacance du trône eût été proclamée. Il employait cependant toute l'activité de son génie à procurer aux Polonais les secours des Turcs; et pour décider le kan des Tartares à quelque démarche qui engageât la guerre , il avait envoyé à ce prince un émissaire adroit qui possédait toutes les langues de ces contrées, et dont le père, au temps de l'élection de Stanislas, avait exécuté avec succès ime commission semblable..

Les ministres ottomans prêtaient l'oreille aux

insinuations de la France, tout détermines qu^ls étaient à ne pas les suivre. Ils voulaient , sans se compromettre avec la Russie, opposer à cette puissance perfide une politique artificieuse qui satisfit la juste animosité du sultan contre la czarine , et qui les laissât eux-mêmes jouii* pai* siblement , dans la mollesse de leur sërail , des richesses et des honneurs attaches à leurs em-* plois. Ils favorisaient le soulèvement des Polonais par tous les bons offices que les commandants des frontières pouvaient rendre aux confiédérés ; mais ils évitaient de leur accorder une protection ouverte. Ils refusaient même d^en recevoir les émissaires. Ib continuaient d^exiger la sortie prompte et entière de toutes les troupes russes hors de la Pologne ; mais cette négociation se traitait avec le plus profond mystère ; de sorte que Thonneur de l'empire n'était pas compromis par les perpétuels dâais que le grand visir accordait à Texécution de cette promesse. Toutes les opinions de ce Tisir étaient pacifiques , et tant quHl conserver rait sa place, les Russes, quels que fussent les érénements , étaient assurés de la paix.

Dans cette disposition de toutes les cours , et

de celles même qui étaient les plus favorables

aiii confédérés , ils étaient donc véritablement

sibandonnés. Repnine fit même imprimer dans

5o HISTOIRE DE L^AMARGHIE

toutes les gazettes qui avaient cours en Pologne, que la Porte avait déclaré par écrit qu'elle les ' regardait comme des sujets rebelles ; qu'elle leur avait refusé hautement sa protection , et qu'elle avait ordonné à tous les gouverneurs- de ses frontières de leur interdire tout asile dans ses états. C'est ainsi que Repnine avait exagéré à dessein , dans une traduction infidèle , les expressions modérées dont les ministres turcs s'étaient servis.

Quoique ces nouvelles falsifiées fussent répandues dans tout le royaume , et que les confédérés n'eussent plus d'autres ressources que dans leur désespoir, leur ligue devint bientôt véritablement formidable. La seconde confédération se forma sous le comte Potocki, grandéchanson. Toute sa famille et les femmes même de son nom le pressaient dé se déclarer. Il avait vu dans sa jeunesse ses deux oncles prendre les armes pour défendre la liberté de la république contre l'élection illégale du roi Auguste , et, quoique vaincus , se soutenir par la faveur de la nation contre les ressentiments d'une cour ennemie. Leur grandeur conservée après leur défaite avait élevé son courage et nourri $on ambition. Il se jetait dans les confédérations avec le désir d'en devenir le chef, et malgré quelques disgrâces de la nature , on ne peut

DE POLOGNE. 5l

nier qu^il n^eùt des talents pour remplir une si grande place. &es alliances et sa fortune étai<înt aussi considérables que son nom. 11 avait épousé la nièce et rhéritière du grand-général Bra** nicki , et ce vieillard lui avait confié des ordres adressés à tous les régiments de la co.uronne > pour leur enjoindre d'obéir à Potocki. Il prévint les confédérés de Bair de son dessein ; il leur demanda le titre de régimentaire général , et quoiqu^on eût résolu dans'les premières assemblées de la confédératioiT de se tenir en garde contre Tambition des plus grandes familles, Pulawski fit taire cette crainte, et lui envoya au nom des confédérés le titre qu'il sollicitait. On l'avertit que le régiment du palatin de Cracovie, un des sénateurs enlevés, allait passer près de ses terres, pour joindre les troupes du roi 9 qui avaient ordre de combattre les confédérés. 11 se présenta devant ce régiment avec les troii^es de sa maison. Au nom illustre de Potocki, ait cri de veugeance sur Tenlèvement de leur colonel , aux ordres du grand-général , ce régiment mit bas les armes , et prêta serment à la confédération. Potocki se trouvant à la tête de quinze cents hommes , revint aussitôt chez lui pour arranger ses affaiires domestiques, envoyer, s'il était possible, sa femme et ses enfants en quelque lieu sûr, résolu de ne

52 HISTOIRE DE L^NARCHIE

plus rentrer dans sa maison que la patrie ne fût libre. Il se rendit ensuite dans la petite ville de Podhaiez; et en ayant fait sa place d'armes, il fit former sous cet appui la confédération de tout le district d'Halicz. Dans le même temps Rozewski , homme presque inconnu , ayant formé une confédération le 23 avril dans le voisinage de Lublin , entra dans cette ville pour faire prêter serment de fidélité aux magistrats. Pendant le tumulte de cette cérémonie , un lieutenant-colonel russe qui commandait dans les environs, informé de cet événement, rassembla cinq cents hommes de ses troupes , entra dans un faubourg, somma Rozewski de se rendre, fit jeter sur la ville quelques bombes qui mirent le feu aux maisons , et fit en même temps tirer du canon à cartouche sur ceux qui accouraient pour éteindre les flammes. Les confédérés, malgré leur petit nombre, tiraient aussi sur les Russes; mais aux instances des habitants qui craignaient le sac de leur ville , ils sortirent par la porte opposée au côté de Tattaque, prirent la route de Kelm pour se réunir à la noblesse de ce district , et en appuyer la confédération.

Toutes'les terres de ceux qui se joignaient aux confédérés , dans quelques parties du royaume qu'elles fussent situées, étaient aussitôt ravagées par des détachements russes; mais si c'était des

starosties ou terres du domaine qu^ils possédaient, alors elles étaient regardées comme racantes; et ces généraux russes , que la dernière diète avait reconnus gentilshommes polonais , en obtenaient la concession de Repnine, devenu Tunique administrateur des grâces. Ces nouveaux Polonais montaient aussitôt à cheval pour aller enrichir leurs nouvelles possessions par la déjirastation des terres voisines.

II y avait à peine deux mois que ces pillages étaient commencés, quand les équipages de Tun d^eux tombèrent entre les mains des confédérés. Us y trouvèrent les vases sacrés de Tévéché de Cracovie , la vaisselle aux armes de toutes les grandes familles , quarante mille ducats en espèces 9 des diamants, de riches tapis et des meubles que cet homme envoyait en Russie , comme un convoi.

^ La faveur pour les confédérés était si grande, que la noblesse de Podlachie , en apprenant que les Russes ravageaient une terre du comte Po- *tocld , s^attroupa pour en empêcher le ravage , attaqua les Russes et se confédéra. Il s'agissait de former la confédération générale ; mais les Russes couraient d'un bout du royaume à l'autre, et, dans un pays absolument ouvert et sans défense, ils s'emparaient avec facilité des points où la noblesse de chaque district eût pu se réu-

54 • HISTOIRE DE l' ANARCHIE

nir. Leurs marches rapides et leurs prompts retours répandaient par-tout la terré;ur. Sur les plus simples soupçons les seigneurs étaient enlevés dans leurs terres, et traînés à la suite de ces troupes. Des cosaques amenaient, des provinces , au palais de l'ambassadeur russe , des gentilshommes liés à la queue de leurs chevaux. Les Russes s'étaient emparés de tous les lieux où on pouvait déposer les actes publics. Les habitants des villes, sous peine de voir leurs villes brûlées, étaient forcés de dénoncer tout^ assemblée qui s'y faisait ; et en effet , si on apprenait qu'il se fût formé une confédération dans une ville , elle était aussitôt brûlée. Si quelques gentilshommes, avant d'éclater, tâchaient de se pourvoir d'armes et de munitions, le dépôt était presque toujours découvert et saisi. Les confédérations mêmes qui parvenaient à se former, après atoir employé à leur réunion un courage hérdîquè , étaient pour la plupart aisément dispersées , parce que , sans armes et sans, aucune habitude* de la guerre, elles n'employaient pour se gai*der aucune des plus simples précaiitions..

Malgré ces désaVatitages et ces pertes, chaque moment faisait sentir un accroissement de vigueur. La confédération croissait au milieu de ses désastres. Les cruautés des Russes enflam-'

TUient le désespoir de la nation , et plus il périssait de confédérés, plus il s^en reproduisait On essaya alors d'opposer aux Polonais dés moyens pareils à ceux qu'ils employaient, et de former une confédération en faveur de la cour, des nouvelles constitutions et de la garantie ; mais les émissaires qui se présentèrent dans deux endroits pour exécuter ce projet furent massacrés. Quelques créatures du roi tentèrent d'en faire une en sa faveur, et en même temps contre la garantie russe. Pas un geutilhônune n'y voulut souscrire ; le seul nom de ce prince rendait suspect tout projet auquel il prenait part.

La cour craignant ]a nation, cherchait à la désarmer, et le roi ayant eu avis qu'en échange des grains envoyés cette année à Dantzick , les seigneurs des terres qui y fabaient vendre leurs récoltes, avaient secrètement acheté tout ce qui s'y trouvait d'armes à feu , ce prince fit saisir ces armes sur la route par les officiers de ses douanes. Mais si la cour craignait la nation et voulait la désarmer, les Russes craignaient également la cour. Repnine envoya des détachements s'emparer des munitions de guerre, poudres, boulets, cartouches, auxquelles, par les ordres du ministère polonais, on travaillait avec activité. Il fit par tout le royaume enlever de

58 HiSTom£ DE l'anarchie ^

tous les châteaux, rartillerie, les munitions f les armes. Les Russes, dans toutes les proyinces, s^emparèrent des moulins à poudre : il y avait peine de mort contre tout marchand qui vendrait de la poudre à tirer.

Ainsi on voyait un peuple désarmé, dont le territoire dans toute son étendue était occupé par une armée ennemie , nombreuse , disciplinée , formidable , et sans cesse recrutée ; un peuple trahi par son roi et par une partie de son sénat, dans un pays sans forteresses et même sans montagnes, ces asiles naturels de Tindépendance , se souler\^er de toutes parts , et attaquer à coups de sabre des batteries de canon. Ils étaient souvent dispersés ^ ils se ralliaient à quelques lieues de là ; et ces nombreux avantages que les Russes avaient soin de publier pour contenir les esprits, se réduisaient à ce que les troupe^ confédérées, n'ayant pas quelquefois de quoi charger un fusil , n'ayant souvent point d'autres armes que des barres de fer, se dispersaient lorsqu'elles étaient attaquées par de l'artillerie.

Ce ne furent point les chefs de la nation qui jouèrent ces rôles hasardeux. Ceux que leur grand nom et l'étendue de leurs possessions rendaient plus redoutables , étaient gardés .à vue dans leurs châteaux. D'uq autre côté, l'es-

clavage rendait iautiles à la défense de Tëtat tous les paysans polonais.,

L^esclavage de la glèbe est établi en Pologne comme en Russie de temps immémorial, et avant toute espèce de civilisation : mais aucune superstition n^y altère dans les esclaves le penchant naturel des hommes à la liberté. Ils ne connaissent point cette insensibilité stupide avec laquelle les Russes se laissent ôter leur mbcrable vie dont ils ne croient pas avoir la propriété. Ils ressemblent à cette multitude prodi-* gieuse de serfs qui couvrent la terre , assujettis par la force, ployant avec douleur sous la dure nécessité de leur condition^ habitués par leurs parents à supporter patiemment le triste hasard de leAr naissance , et capables, par Timpul-» sion même de la nature , d^ouvrir leurs cœurs à Tespérance d^une révolution. Mais les désordres , les pillages , les cruautés des troupes russes empêchaient ces esclaves même de se joindre à elles; de sorte que cette partie de la nation restait véritablement neutre entre ses maîtres et les oppresseurs de ses maîtres. Ce sont au contraire les esclaves russes qui font la force des armées de cet empire. Abrutis et féroces, ils regardent l^ur esclavage comme IVtat naturel des hommes ; ils bénissent Dieu de leur état et croient gagner le ciel, en subissant la mort

58 HISTOIRE DE L^ANAKCHIE

pour obéir au czar. Cétait donc un empire de plusieurs millions d^hommes mis en mouvement par une seule volonté, qui en attaquait quelques milliers ëpars, sans union , sans armes, et donf la plus grande partie n^osait encore se déclarer. Aussi les romans n^ont*ilsrien imaginé de plus extraordinaire que les aventures de quelquesuns de ces hommes adroits et audacieux, en qui r anarchie avait développé toutes les qualités et toute Findustrie dont Thunlanité peut être capable.

L'un d'eux, le comte Beniowski, d'une famille- originairement hongroise, atteint d'un coup de canon dans les reins , et échappé de ses fers en Russie même , reconnu à Pétersbourg , et d'abord accueilli , mais bientôt indigné des infâmes propositions qu'il y reçut, pour acheter sa liberté par là promesse dé retourner par-* mi les confédérés^ et d'y assassiner Pulawski ; transporté etisuite au Kamtschatka, à l'extrémité orientale du continent, employé avec lès plus vils malfaiteurs à faire du charbon dans les forêts, y trame une conjuration, y réunit cent cinquante hommes audacieux, et, sans autres armes que les instruments de leur travail et quelques fuwsils de chasse , escalade la forteresse i se rend maître de la ville , fait prêter serment par les habitants à la confédération de Pologne j

et prévoyant Timpossibilité de se soutenir dans cette capitale d^une province russe, se jette avec sa troupe dans un mauvais navire, le conduit avec habileté sur cette mer inconnue, chei\:he, en remontant vers le nord ; ce passage de TEurope à FÂsie, objet de tant de voyages ; repoussé bientôt par les glaces revient vers le midi, découvre quelques îles, leur donne son nom, livre plusieurs combats à des sauvages , aborde au Japon , à nie Formose , à la Chine , parvient aux établissements des Européens dans leslndes^ ramène en Europe , sur un vaisseau français , quatre-vingts compagnotis de son infortune et de son couragie , parmi lesquels se trouvaient deux Suédois, six Hongrois, dix Polonais, sept Prussiens, deux Hollandais, un Suisse, deux Danois, plusieurs Allemands, quelques Russes, des Kamtschatdales, des gens des frontières de la Chine , et un sauvage de T Amérique ; et enfin, pour pf ix de Taccuéil qu'il reçoit en France, y remet entre les mains du ministère toutes les archives du Kamtschatka enlevées de cette province. Il s'y trouvait un projet d'invasion de la Chine, et tout le plan de ce que les gouverneurs des provinces limitrophes, et les commandants des frontières devaient faire d'avance pour préparer l'exécution de ce projet ; et par une suite de cette destinée qui enchaîne les uns

Go HISTOIRE DE L' ANARCHIE

aux autres tous les érënements de l'univers, les ministres français profitèrent de l'étendue de leurs correspondances pour faire parvenir cet avis. jusqu'à Pékin, et remettre une copie du projet entre les mains de l'empereur même de la Chine;

Il y avait parmi les chambellans du roi de Pologne , un homme que les hasards de sa vie avaient porté dans presque tous les pays du monde. Dzirzanouski avait quitté sa patrie pour venir en France , au temps où le célèbre Lowendall venait d'entrer au service de cette puissance , et composait de Polonais le régiment qu'il commandait. La frégate sur laquelle Dzirzanouski sVtait embarqué à Dantzick avec un grand nombre de ses compatriotes, fut prise par les Anglais. Il fut mené à Londres, y obtint sa liberté , et vint faire en Flandre deux campagnes dans les armées françaises , qui, sous deux généraux étrangers, étaient alors la meilleure école de la guerre. Dzirzanouski, à la paix, revenu en Pologne , trouva sa famille en désordre. Un sentiment d'équité dominait en lui au milieu des plus terribles passions.. Il ne put voir sans fureur une belle-mère ruiner sa famille et dépouiller ses sœurs. Il alla reprendre de vive force une somme de i5,ooo florins que son père avait donnée à cette femme, ne s'en

DE POLOGNE. 6l

appropria rien , porta à ses sœurs cet unique reste de leur fortune, et troublé cependant par des remords sur cette révolte contre Tautoritc paternelle , il partit pour s^en aller à Rome en pèlerin. Il revint par la France sous le même habit ; mais Textréme police qui règne dans ce royaume n^y permettant pas de pareils voyages, il fut arrêté et enfermé comme un homme sans aveu. Quelques-uns de ses compatriotes le réclamèrent , et les protections qu'il trouva lui obtinrent de la cour de France un emploi aux Indes orientales. Il y parvint, au grand étonnement de tout le pays, à faire combattre de pied ferme et manœuvrer à la manière européenne un corps de Cipayes , dont il avait le commandement. Il les mena plusieurs fois au feu , sans que jamais ils aient plié ; et les Anglais reconnurent en plus d'une occasion combien ces Cipayes étaient supérieurs aux leurs , qu'ils s'étudiaient à former à la même discipline. Mais il se brouilla bientôt avec le commandant, et revint en France pour y suivre un procès contre lui. Le vaisseau qui le ramenait ayant touché aux îles de*l' Amérique , il y eut, comme officier français, une grande liberté, dont il se servit pour lever tous les plans et noter tous les ancrages. Son procès en France n'ayant pas eu le succès qu'il en attendait, le ressentiment le fit

Ga HISTOIRE DE l' ANARCHIE

passer en Angleterre , où il traita avec le ministre Pitt de tous ses mémoires sur la Martinique. Un Portugais célèbre qui était alors à Londres Pengagea à passer en Portugal pour y servir dans Farmée qu^on envoyait au Paraguay« Mais à peine arrivé à Lisbonne, la licence de ses discours le fit mettre à Tinquisition. Une telle sévérité révolta son esprit naturellement indépendant ; il passa en Espagne , où le gouvernement paraissait s^^oucir et favoriser les étrangers. Le frère d^un favori du comte Brulh y était résident de Saxe; Dzirzanouski, mécontent de quelques propos que le Saxon ^ tenaitcontre les Polonais, lui donna un soufflet. Malgré les traverses que cette vivacité lui occasiona , il obtint de cette cour un brevet de colonel, et partit pour aller lever un régiment en Pologne. Cet homme, content et amusant, y plut au nouveau roi, qui se Tattacha par un remploi de chambellan ; mais un violent amour pour sa patrie se mêlait à toutes ses vertus let à tous ses vices, et la hardiesse des discours quHl tenait à ce prince fut bientôt remarquée. Un jour entre autres, il prétendait avoir été élu roi en Amérique par des sauvages. « Comment, lui répondit » le roi , avez- vous perdu cette couronne ? » 11 reprit : « Sire , j'avais été élu par un peuple » libre : il s'aperçut que je pensais à l'asservir,

2> je fus chassé comme tous les tyrans doivent » l'être. » L^espèce de faveur dont il continuait de jouir à la cour ne Tempécha pas de se lier avec tous les bons citoyens , et pendant la dernière diète j il avait montre pour eux du zèle et de la vigilance. Cëtait lui qui, par ses avis et ses instances, avait empêché Tëvéque de Cracovie de se rendre à la comédie> où le projet de son enlèvement devait être exécute. Le roi,Kiui Yen soupçonna, lui montra depuis ce temps un visage glacé. Dzirzanouski osa lui demander une explication. La profonde dissimulation du prince excita la noble franchise du chambellan. Le roi, dans cet entretien, demanda ce que le public pensait de lui. Dzirzanouski ne lui cacha point « que la nation lui imputait toutes les » humiliations qu^elle éprouvaitsous son règne; » que son întimité avec Jlepnine le faisait re- » garder comme compUce de tous les attentats » de cet ambassadeur; qu^il avait, avant d^étre » roi, donné une autre opinion de lui ; qu^alors » ses plus cruels ennemis ne lui refusaient point » des talents , des connaissances, des sentiments » élevés ; qu^aujpurd^hui ses partisans mcmc >> s^étonnaient que toutes ses heureuses qualités » se fussent éclipsées, et qu'il fût monté sur la » trône pqiir y être iin instrument dont là ty- » rannie se servait contre sa nation ; qu^uii petit

64 HISTOIRE DE L^ANAECHIE

» nombre de gens, il est vrai, avaient encore » suspendu leur opinion, et disaient que près » d'être détrôné, il avait ménage lesRusses ponr » se soutenir; qu'élevédans toutes les intrigues » de la république et des cours , il n^était pas » novice dans Tart de dissimuler , et qu'on » pouvait encore excuser sa conduite, ou plutôt » lui pardonner de n'en avoir aucune, d'avoir » abandonné le gouvernail, et en quelque sgrte » cédé à la tempête , dans le temps où il ne pou- » vait entrevoir, aucune voie de salut ; mais » qu'aujourd'hui sa route était tracée, et que » les sentiments de la nation, ceux de l'Europe » entière et ceux de la postérité allaient être » fixés sans retour. » Le roi, les larmes aux yeux , demanda ce qu'il y avait à faire. Dzirzanouski répondit : « La nation s'étant soulevée » contre les Russes , elle vous pardonnera tout » si vous vous réunissez à elle. Par nos consti- » tutions, l'autorité du roi, quoique indirecte, » est très-étendue ; il représente l'idole de la » fortune : une foule de gens , enchaînés par » l'espérance des emplois, hésiteront à se dé- » clarer tant que vous-même vous ne vous » . déclarerez point; par-là les difficultés de cette » entreprise se multiplieront ; la confédération » désavouée passera |>our une révolte ; mais ne » vous flattez pas qu'il y ait aucune conciliation

a» à espérer : la plus grande partie de la no- » blesse veut être libre ou exterminée. 11 ne » TOUS reste plus pour régner avec honneur >» que d'être le libérateur de votre royaume. j» Vainqueur avec les Russes , si le malheur de » la nation le veut ainsi , que vous restera*t'il ? » un pays dévasté , Tesclavage sur le trône , » quelques lâches pour sujets , et une honte » étemelle attachée à votre mémoire. » Le roi se rejeta sur Tespèce de captivité où Repnine le retenait. Dzirzanouski lui représenta que le droit des gens n'existait plus à Fégard d'un tel homme , proposa de l'enlever et se chargea de l'entreprise. Le roi lui demanda son projet par écrit. A cette proposition , Dzirzanouski le regarda fixement. Le roi sentit tout ce que ce regard lui exprimait de défiance : il rassura le chambellan par les serments les plus sacrés.

Le projet fut écrit et confié au roi : tout était prêt pour l'exécution. Dzirzanouski avait eu l'adresse de tirer de Repnine lui-même une somme d'argent assez considérable. Le complot était formé dans le régiment des gardes dragons, quoique tout composé de dissidents. Repnine devait être enlevé au retour d'une maison de débauche , ou le public savait que cet ambassadeur devait . passer la soirée ; mais Dzirzanouski, ce même jour, étant à dîner dans une 3. 5

G6 HISTOIRE DE L^AHARCHIE

maison ouverte à toute la noblesse, un gentilhomme arriva avec empressement, et dit comme une nouvelle répandue dans la ville , « qu'il y » avait un complot pour enlever Repnine; que » ce complot était découvert, et Tordre donné » pour en arrêter Fauteur. » Dzirzanousld, sur ce récit , sentant tout le péril où il se trouvait , demanda une bouteille de vin de Champagne , la but tout entière , s'échauffa encore de plusieurs tasses de café qui donnassent à ses esprits toute Texaltation dont ils pouvaient être susceptibles, et sortit pour aller aux nouvelles. Il alla dans une promenade publique, y rencontra un de ses amis qui se promenait avec un général russe. Ce géqéral était celui même qui avait Tordre de Tarrêter. Les plus sûres précautions étaient déjà prises pour Tenlever à Tentrée de la nuit. Dzàrzanouski Içs aborda, en disant qu'il méditait un projet utile et pressé, pour lequel il avait besoin d'un passer-port. H était coiinu pour un des favoris du roi; son aminé Tappelait, suivant Tusage du pays, que du nom de son emploi , et le hasard voulut

qu il obtînt le passe-port dont il avait besoin de cet officier même chargé de Tarrêter. Cependant la troupe qu'il avait formée se présenta le soir devant la porte de l'ambassadeur; mais la grille qm en défendait Tentrée se^ trou^^a -

fermée : la^ garde donna l^alarme ; et cette troupe se trouvant sans chef, se dissipa d^elleméme.

Sur la noureUe de son évasion, Repnine fit afficher la promesse de cinq mille ducats à quiconque amènerait Dsirzanouski vif ou mort. Celui-ci avait choisi sur toute la troupe dont il s^était assuré les sept hommes qu^il crut les plus déterminés, et s^étant sauvé avec eux, il ras-« sembla bientôt une troupe de vingt ou trente hommes. £n passant dans Une petite ville où la noblesse du voisinage était assemblée pour quelque fonction de judicature, il entra le sabre haut, et prenant en main le crucifix qui était devant les juges, il force cette noblesse assemblée de rélire maréchal, et fait serment entre leurs mains dans la niéme formé que les confédérés de Barr. Ayant ainsi acquis un titre dans la confédération et une autorité dans la repu* blique , il se fit suivre de quelque noblesse. Les Russes le poursuivaient avec acharnement, et Tatteignirent bientôt. Il chargea lessept hommes déterminés quUl avait choisis , ^e défendre le passage d^un pont. Us le défendirent avec un courage héroïque , et lui donnèrent le temps de sauver sa troupe , en la dispersant. Il ordonna à un homme de chaque peloton , de dire qu^il était Dzirzanouski. Ceux-ci en acquéraient plus

68 HISTOIBE DE l' ANARCHIE

de considération dans leur fuite , et lui plus de | sûreté dans la sienne. On le poursuivit à-la-fois sur plusieurs routes différentes. On écrivait de tous côtés à Repnine, Tun qu^il avait pris Dzirzanouski , Tautre qu^il Tavait tue , un autre quMl était près de le prendre ; et lui , déguisé en moine , traversait la Pologne pour aller se mettre à la tête de quelque autre parti, ne doutant pas qu'il n'eût été trahi par le roi , et nourrissant contre ce prince une haine capable de se porter à toutes les extrémités. Il publia un manifeste où il rappelait que Jean Casimir voyant combien son règne était funeste, et désespérant d'apporter remède aux maux de la patrie, avait mieux aimé abdiquer la couronne, que de rester roi pour le malheur public.

Repnine, effrayé du danger qu'il venait de courir, fit entrer dans la ville de nouveaux détachements russes. Auteur de tous les maux qui rendaient exécrable dans tous les esprits la nation et la donûnation russe, il cherchait ^[naintenant à s'en justifier ; il s'était conformé , disait-il, aux principes du. roi, qui, ne pouvant se faire aimer, avait du moins voulu se faire craindre. Telle était la société de ces deux hommes ; telle était leur reconnaissance rau^ tuelle des services faux ou vrais qu'ils se renrdaient réciproquement. Us s'accusaient l'un

l'autre de tout ce qu^ils avaient concerte ensemble. Le primat commença aussi à se faire garder dans son palais. On se barricada dans presque toutes les maisons de la ville. Tous ceux qui avaient trahi leur patrie, rassemblés dans la capitale, s'y méfiaient les uns des autres, et ne s'y croyaient plus en sûreté. Le primat, dont les funestes intrigues avaient amené les affaires à cette horrible confusion , écrivit à Timpératrice pour s'en disculper. « Ce n'était, lui disait- » il, ni l'admission des dissidents à l'égalité, ni » Ta garantie des nouvelles lois qui suscitaient » les confédérations, et soulevaient tout le y> royaume. L'unique source du mal était que » ta Russie eût manqué de parole à la noblesse, 1» en conservant le roi sur le trône, j» Il assurait qu^en sacrifiant ce prince, il était encore temps de tout pacifier. Quelle que fût l'intention de la czarine , soit d'intimider le roi , soit de lui prouver la générosité qu'elle avait dele soutenir contre tant d'ennemis, soit enfin de déchmner à-la-fois toutes les furies dans cette déplorable cour, elle lui envoya ces lettres même en original.

Le roi consultait ceux qu il croyait ses amis. Il ne savait s'il devait abdiquer, faire un manifeste, se retirer en Angleterre. L'impératrice, qui lui avait donné un royaume , n'aurait osé

70 HISTOIRE DE l' ANARCHIE

lui donner un asile. Dans ce manque total de refuge, il parut enfin résolu de ne point quitter Varsovie, quels que fussent les événements , et de s^ abandonner, sHl le fallait, à la merci des confédérés.

- Les Russes avaient alors remporté un avantage considérable , mais qui devenait Toccasion de nouvelles craintes.

La petite armée du comte Potocki^ avait été entièrement dispersée. Quatre cents Russes-, pendant qu'il s'occupait à enlever les compagnies polonaises, saisissant le temps de son'absençe, surprirent et emportèrent la ville de Podhaiez , <lont il av-ait fait sa place d'armes. C'était le poste le plus avancé des confédérée de la Podolie. A son retour, il voulut attaquer ces quatre cents Russes dans cette même ville ; mais ceux-ci, pendant l'obscurité de la nuit, feignant de capituler, firent ime sortie. Cette attaque imprévue jeta l'épouvante dans ses troupes ; tout prit la fuite. Potocki tâcha vainement.de les rallier, la déroute fut totale. La plupart des compagnies polonaises l'abandonnèrent en l'accusaht de leur avoir montré de faux ordres pour les engager à se joindre à lui. Il se sauva audelà du Niester avec le peu de troupes qui lui restaient fidèles, espérant trouver dans sa défaite l'occasion de compromettre la Russie ave^c

les Turcs, et en effet il fut poursuivi jusque sur le territoire ottoman. Le colonel russe, trompé par les gazettes, où Repnine avait fait publier que la Porte ne prenait aucun intérêt aux confédérés, et avait défendu aux gouverneurs des provinces frontières de leur donner asile , écrivit au bâcha de Choczim et au prince de Moldavie pour demander de faire désarmer les troupes de Potocld , et de lui livrer leurs armes. « Il attendait , disait-il , de pied ferme , et les * avertissait que désormais il poursuivrait ses » ennemis par -tout où il les trouverait, si » rfaospodar n^avait pas soin de prévenir de pa- » reilles irruptions. » Ce colonel était un étranger d^une grande bravoure, d'une naissance distinguée, mais sans bien, et qui cherchait for«tune dans les armées russes. Il désirait d'engager la guerre dans laquelle il s'acquit bientôt un grand nom. 11 tenta cependant d'éteindre la confédération d'une manière plus sûre et plus prompte. Il envoya de secrets émissaires au bâcha de Oioezim et à l'hospodar de Moldavie, chargés d'offres d'ai^ent pour les engager à lui livrer les confédérés et le comte Potocki. Le bâcha se laissa corrompre à vil prix ; mais l'hospodar esjpérant de sa fidélité de plus grands avantages , envoya à Constantinople et la lettre insolente de l'officier rosse > et le récit des pto-

7^ msToiRE DE l'anarchie

positions secrètes quHl en avait reçues. Nonseulement les confëdërés trouvèrent asile sous la protection de Thospodar, mais ils traversèrent librement avec armes et bagages une partie de cette province. Un frère du comte Potocki , avec quelques centaines d'hommes , s*j ëtant aussi rëfugié , ils se rejoignirent. Les Turcs leur aidèrent à repasser le Niester sur leurs prames. Potocki» ainsi rentré en Pologne, prit à dos les Russes qui Tavaient poursuivi, les attendit et en massacra une partie au passage du Niester.

Cependant on croyait en Russie et à Varsovie même , que d'exterminer les confédérés de Barr, ce serait pacifier le royaume, parce que la plupart des autres confédérations avaient simplement adhéré à celle-ci, et lui avaient par-là confié en quelque sorte tous les pouvoirs de la république. Les Russes avaient réuni leurs plus^ grandes forces dans cette province. Branéki venait d^y arriver, à la tête des troupes royales. On s'attendait à Varsovie à la nouvelle d'une victoire complète ; mais on en reçut une qui remplit tous lèsespritsd'époùvante etd'horreur. Près des contrées où la confédération avait éclaté, vers l'orient de la Pologne, habite le plus exécrable des peuples, si on peut donner lé nom de peuple à un ramas de brigands de

tontes les nations , échappes la plupart au supplice. Us se rassemblent dans des lieux inaccessibles, au milieu des cataractes du Borysthène, à cinquante lieues de Kiof , en descendant le fleuve. Dans les premiers temps de Tempire grec, ces îles étaient déjà connues pour un repaire de pirates, et cette demeure sauvage entre des rochers escarpés , toujours battus par la chute des cataractes, endurcirait seule les hommes des mœurs les plus douces. Elle pourrait nourrir avec abondance ses féroces habitants, par rétendue de ses pâturages, par la chasse et la pèche; mais ils préfèrent de vivre de rapines sur tous les pays voisins. Ils sortaient autrefois par les embouchures du Borysthène, côtoyaient tous les rivages dç la mer Noire , pillaient les villes et les bourgs , et souvent ils ont répandu la terreur jusque dans Constantinople. Les premières lois observées parmi eux , sont depuis plusieurs siècles , de professer la religion grecque , et de temps immémorial , de ne recevoir aucune fenmie. lisse perpétuent, tant par Taffluence de nouveaux scélérats , que par la quantité d^enfants qu^ils enlèvent dans leurs incursions pour les former à leurs mœurs , et il est remarquable que cette étrange république se soit établie vis-à-vis de la côte où la fable avait placé le séjour des Amazones.

74 HISTOIRE DE L'ANAKCHIE

Uhorrible événement que nous dev^ôAs raconter , nous forçant à bien faire coiïnattre cet exécrable rainas de brigands, nous ajouterons encore ici quelques détails.

Leurs biens et leurs pjUagés sont en commun ; ils logent ensemble dans de vastes granges ; aucun vœu ne les attache à cette société , ils la quittent à volonté ; mais tant qu'ils vivent parmi ses membres, il leur est absolument défendu de lire et d'écrire. Un officier public en a seul le droit ; tout papier lui doit être remis, et en cas de contravention, il est juge souverain de cette espèce de délit. Quand les Turcs conquirent tous les pays voisins, ces îles qui jusquelà n'avaient été qiJe Pasile de l'impunité , devinrent le refuge de l'indépendance, et le zèl^ de la religion se joignant à l'amour de la piraterie, ils ne reçurent plus parmi eux que ceux qui firent profession de la religion grecque opprimée dans les pays tombés au pouvoir des Turcs. Ils se disaient prêts à mourir pour leur foi; d'autant plus superstitieux qu'ils croyaient, par un zèle fanatique, expier tous leurs crimes^

Ce fut de ces îles trop peuplées par l'aïHuettce des brigands que sortit , il y a deux siècles , la nation des Cosaques, lorsque la plupart d'entre eux, enrichis de butin et rappelés par le désir de la société des fetnmes„ acquirent des terres

dans les plaines qu^arrose le Borysthène , et se marièrent dans les villes de Pologne et dans les domaines de la noblesse polonaise. CVtait aussi dans le même temps que la noblesse polonaise commençait à faire cultiver les rives de ce même fleuve auparavant désertes, vastes plaines connues sous le nom de l'Ukraine, et que la I crainte des' incursions des Tartares avait fait abandonner depuis plusieurs siècles. Ainsi les querelles des Polonais avec cette nation nouvelle, coihmencèrent dès son origine. Le roi Etienne Bathori parvint à y établir quelque discipline et des Ais qui ont subsisté plusieurs années a Tavantage des deux nations ; mais les habitants des cataractes étaient toujours regardés comme les premiers citoyens de ce peuple nouveau dont ils étaient en effet la tigie. Ils avaient le premier rang à Tarmée, la principale influence dans les conseils et dàtis Télection du capitaine-général ou hetitiane. Eux seuls avaient droit d'élire leur hetmane particulier. Cependant les seigneur^ polonais et les administrateurs des biens royaux , habitués i traiter les paysans en esclaves -, ne connaissant point de condition entre esclavie et maître, s'efforçaient de réduire les. Cosaques à la même servitude. Ils prétendaient les charger des mêmes, redevances que lés paysans polonais, les assu."--

jettir aux mêmes corvées. Les juifs qui de tout temps ont fait valoir les biens de la noblesse polonaise, voulurent ajouter cette nouvelle richesse au profit de leurs fermes. Les Cosaques se révoltèrent souvent, et Thorreur que les chrétiens grossiers ont contre les juifs, étant redoublée par la haine de ces exactions , ils commençaient toujours leurs soulèvements par égorger tous les juifs. Us empêchaient aussi quelquefois les seigneurs de rentrer dans leurs terres ou les y massacraient , et quand une armée trop nombreuse venait les attaquer, ils fuyaient dans les îles. . •

Quelques années avant rétablissement de ces Cosaques dans l'Ukraine, les Polonais avaient été forcés, de donner des armes aux paysans des provinces voisines, pour qu'ils pussent se garantir des incursions des Tartares. La plupart de ces paysans se joignirent aux Cosaques. Le désir de la même liberté, le zèle de la même religion, les fit souvent, dans le dernier siècïe , livrer en commun des combats à la noblesse polonaise. Ceux même qui ne prenaient pas les arml^ avec les Cosaques, cachaient leurs marches, leur donnaient des avis ; en un mot, ils avaient eu de tout temps la faveur de tous les paysans de ces contrées. Enfin après de longues guerres, une partie de ces Cosaques étant

restée sous la domination polonaise, où elle se vit perpétuellement exposée à Tesclavage domestique, et Tautre partie étant passée sous la domination russe, où elle fut bientôt dépouillée de toute liberté civile , toutes deux furent également mécontentes de leur'sort. Entre ces deux nations opprimées , les îles du Borysthène, leur ancien asile , continuèrent d^étre fréquentées ; il y eut toujours dans ce refuge ouvert à tous les mécontents et à tous les crimes, une espèce de nation. Elle conserve encore aujourd'hui son institution primitive , zèle pour la religion grecque, exclusion des femmes et amour pour le pillage , et peut-être ne sera-t-il pas inutile, pour marquer Topinion qu'on a dans les pays orientaux des établissements que nous respectons le plus, de rapporter qu'on y appelle quelquefois cette société de brigands, une espèce de chevaliers de Malte. L'Impératrice et le grand -duc de Russie sont, depuis une trentaine d'années , inscrits les premiers ' sur la Jiste de cette confrérie militaire. On ne sait pas pré* cisément leur nombre , et eux-mêmes n'en sont jamais assurés : on le croyait, au temps dont nous parlons , de quarante à cinquante mille ; mais ils sont aujourd'hui extrêmement resserrés par cette ligne de forteresses dont la Russie enferme tout ce qu'elle a envahi dans les déserts

qui les entourent. Les Russes cherchent tous les moyens d^affaiblir et de subjuguer cette redoutable société. Ils se sont emparés de quelquesunes des îles ; ils violent souvent à main armée le territoire de toutes les autres , pour enlever de vive force les esclaves russes qui s'y réfugient; ils tiennent des femmes dans le voisinage, cherchant ainsi à attirer ces brigands hors de leur repaire , à les mettre à la solde et à les subordonner à la même discipline que les autres Cosaques. Cependant ces hommes presque.assujettis par le gouvernement russe, et qui conservent en Russie leur ancien nom de Zaporoves , ce qui signifie les habitants des cataractes, mais qu'on nomme Haydamacks chez tous leurs autres voisins, ce qui signifie les scélérats, ravagent encore , tous les étés , cette frontière de Pologne. Ils attendent exprès, pour faire leurs incursions , le temps où la richesse des campagnes les attire , et où l'épaisseur des bois favorise leurs niarches et leurs retraites. Ils se partagent d'ordinaire en petites troupes, et se suivent un à un sur une seule file pour se cacher plus sûrement, cherchant plus à voler qu'à combattre. Us obligent par leurs incursions tous les gentilsrhommes de ces contrées à se tenir toujours sous les armes, sont empalés aussitôt qu'ils sont pris, et souffrent toujours cette horrible mort avec

DE POLOGNE. y^

un courage incroyable. Ils entretiennent des correspondances avec les paysans de Podolie, et la menace ordinaire des esclaves de ces provinces, dans leurs mécontentements contre leurs maîtres , c^est d'appeler les Daydamacks.

La plupart des gentilshommes avaient alors abandonné leurs maisons et leurs familles pour aller combattre les Russes ; d'autres avaient en le courage d'envoyer à la copfédératîon les cosaques par lesquels ils se faisaient auparavant garder. Les Russes eux-mêmes avaient enlevé toutes les petites garnispns particulières que les seigneurs entretenaient dans ces contrées pour la sûreté de l?urs terres. Cette province était absolumeiU sans défense , quand les Russes conçurent rborrible dessein de faiire massaci^r dans s^^ maisons toute \à, noi>lesse qui avait signé l'acte de confédération. Us annonçaient de toutes parts qu'il leur arrivait du cdté de l'Ukraine un secours de cinquante mille hommefii. C'était l'annonce d|e ces affreuses ca-^ lamités.

Les Za^poroves , que la crainte des Russes avait cette année contenus dans leurs îles, forent avertis de ces désordres, par les édits mêmes de l'impératrice. £lle se plaignait dans ces édits du soulèvement excité en haine de la religioa grecque, ayant soin d'unir les jui&

8o HISTOIRE D£ L'ANARCHI£

aux Polonais, afin que ceux-ci se trouvassent confondus dans la même haine. Les Zaporoves sortirent donc de leurs retraites, sous le com- . mandement de Zelesniak, leur chef. C'est presque toujours quelque hardi aventurier, célèbre chez les nations voisines, par les écarts de sa jeunesse ou par quelque grand crime. Ils montrèrent aux officiers russes les édits de Fimpératrice qui autorisaient leurs incursions. Us étaient précédés de missionnaires russes qui allaient par-tout prêcher le même évangile aux paysans polonais. Us avançaient en les soulevant. Les Zaporoves fournissaient des armes aux paysans, et ceux-ci les conduisaient de maisons en maisons. Tout ce qui n'était pas de la religion grecque , vieillards, femmes^ enfants, gentilshommes, valets, moines, artisans, juifs et luthériens, tout fut massacré. Toute la noblesse éparse dans ses maisons en Ukraine y fut égorgée. Les juifs plus haïs à cause de leurs concussions, furent presque tous brûlés vifs. Ces scélérats s^ amusaient à pendre aux mêmes potences , un gentilhomme , un moine , un juif et un chien, avec cette inscription : C'est tout un. On vit à un même gibet, une mère entourée de ses quatre enfants. Une de leurs troupes enterra tout vifs , et près les uns des autres , plusieurs centaines d^hommes , de manière^ que

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les têtes de ces malheureux passassent hors de terre , et ensuite ils les fauchèrent comme les herbes d^un champ. Oserai-je IVcrire, et la plume ne va-t-elle pas me tomber des mains ?

Ils ouvraient le ventre des femmes grosses, et à la place des enfants qu'ils en arrachaient, ils y enfermaient des chats vivants. Il y en avait d'âgés à peine de dix ans ; ils étaient conduits à ces meurtres par leurs pères ; ceux-ci tenaient les mains des malheureuses victimes liées derrière le dos pendant qu'ils exerçaient ces enfants à égorger, à poignarder, à faire souffrir des morts lentes. Si un inconnu leur tombait entre les mains, et qu'ils le soupçonnassent de cacher sa naissance ou sa religion , ils le forçaient à massacrer de ses mains des gentilshommes et des prêtres. Tout ce qui pouvait fuir prit la fuite. On ne rencontrait plus dans les villages que femmes égorgées , enfants écrasés sous les pieds des chevaux. Un malheureux échappé de ce carnage traversa des villages dont les puits étaient comblés de cadavres -d'enfants. Trois villes, cinquante bourgs et plusieurs milliers de maisons éparses dans les campagnes furent brûlés. Il restait encore la petite ville d'Humané, un peu fortifiée, appartenant au palatin de Kiovie. Une foule de femmes, d'enfants et de vieillards abandonnés sans défense , parce qu^ 3. 6

8a HISTOIRE DE L^AHARCHIE

tout ce qui ëtait en ëtat de porter les armes avait joint les confédërës, s^ëtait réfugiée dam les murs de cette ville. C'était le dépôt de tous les effets précieux de cette province. On fit un horrible complot pour surprendre ces infor^ tunés. Le général russe , commandant alors dans cette contrée, fit secrètement avertir un major prussien qui y était avec cinquante hommes pour acheter des chevaux, de s^en retirer. On avait fait soulever tous les Cosaques polonais^ en leur donnant à entendre que Fadrasksion des Grecs à toutes les dignités de la république , allait eux*mémes les associer au gouvernement Le complot se forma^ entre Zelesniack, chef des Zaporoves , et un autre chef des Cosaques polonais. Celui-ci se présenta sous les murs d*Humane , se fit connaître pour le chef des troupes du palatin à qui la ville appartenait : il demanda du pain, en disant que la dévastation des terres et Tincendie des maisons en faisait manquer ses trotipes. On lai ouvre pour lui porter des vivres. Il se rend maatre de la porte. Les Zaporoves accotrent : on ordonne aux malheureux habitants d'apporter sur la place psn blique tous leurs effets, tout leur argent pour racheter leurs vies. Cet ordre exécute , le massacre commence avec le pillage de tout ce qui était resté dans les maisons. Seiae mille

DE POLOGHÈ. 83

personnes de tout âge , de tout sexe , furent égorgées. Enfin , un évéque vint de Russie établir sa religion daiïs cette malheureuse contrée , dont la possession avait toujours été ambitionnée par la Russie f et ce fut ainsi que toutes les autres religions y furent éteintes , et la domination russe établie.

Il est impossible de savoir avec exactitude le nombre de ceux qui périrent dans ces massacres. Ceux qui en échappèrent, et à qui Teffroi en a, sans doute , fait exagérer le nombre, le font monter à deux cent mille personnes.

Ceux qui ont présidé aux informations juridiques qu^ on essaya ensuite de faite contre ce soulèvement , et dont Fintérét était d'en diminuer i^horreurf ne font monter ce lïombre qu^à cinquante mille. «

Pendant ce temps , les conf^dére^ , contenus parles troupes russes, ne pouvaient aller. au secours de leurs familles qu^on égorgeait. Potocki, au retour de la Moldavie, était tombé dangereusement malade, et Piilawski était allé avec quinze cents hommes accueillir lés débris de cette armée baft tue. Les généraux russes, et Branéki joint iavec eux, saisirent ce moment pour mettre le siège devant la ville de Barr. Elle était à peine fortifiée conti'e un coup de main. Quelques ouvrages de terre, un fossé sec

84 HISTOIRE BE l' ANARCHIE

et une palissade, en faisaient toute la force. Le Père Marc, ce religieux dont le zèle, pousse jusqu^au fanatisme , avait tant contribué à for* mer la confédération, monta sur le rempart au moment où les Russes eurent établi leur pre* mière batterie, et, avec une sainte confiance, il saisit Tinstant où ils mettaient le feu à un canon , et fit un signe de croix. Le canon creva. Tous les assiégés crièrent miracle , et crurent voir la main de Dieu s^su'mer pour leur défense. D^autres tentatives de ce fanatique n^eurent pas autant de succès. Une sortie qu^il conduisait , et qui avait en première ligne des prêtres en chappes et en surplis, portant des images de saints et des hosties consacrées, fut repoussée avec un grand carnage. Le Père Marc disait alors aux confédérés que leurs divisions empêchaient le ciel de les bénir, et, en effet, les <:ommandants ne Tétaient que de nom. Tout' ce qui leur devait être subordonné ^ était dans Topinion qu^on ne devait obéir à personne, mais simplement se concerter .avec ses chefs. Il y avait dans une ville assiégée les. mêmes divi« sions que dans; une diétine; enfin, après quelques jours de siège, cette. ville, le chef-^lieu de la confédération, fut emportée d'assaut. Les confédérés, au nombre de douze cents, furent mis aux fers et conduil^ en Russie « Le Père Marc

tomba entre les mains des Russes. Son air saint et inspiré en imposa à ce peuple superstitieux. Les généraux ordonnèrent sa mort, les soldats se prosternèrent en lui demandant sa bénédiction. Il se mit à leur faire des prophéties. Il leur annonça que sa mort serait la fin de leur empire : ils le gardèrent avec un respect infini , et ils ne tardèrent pas à raconter des prodiges arrivés dans sa prison.

Dans le même temps Casimir Pulawski avait été forcé de se jeter avec treize cents hommes dans le monastère de Berdichef. Il y fut assiégé. Outre les grandes richesses que la piété de plusieurs siècles avait amassées , la noblesse de ce canton Favait choisi pour j déposer ce qu^elle avait de plus précieux. Casimir se défendit plusieurs semaines. Le secours qu^il attendait fut battu ; et , pour lui . ôter toute espérance , les généraux russes lui envoyèrent ceux des prisonniers qui ne pouvaient lui être suspects. Le manque de vivres le força de capituler. On ne viola que pour lui seul la promesse signée généralement pour tous les assiégés , de les laisser libres. Il fut retenu contre la foi donnée ; mais bientôt on Ifii proposa sa liberté, sous la condition d^aller porter aux principaux chefs des confédérés des paroles de conciliation. Il partit en effet, chargé des plus grandes promesses pour

86 HISTOIRE DE L ANARCHI£

son père et tous les autres chefs, s^ils conMntstient à mettre bas les armes.

là^ nouvelle de ces victoires se répandit avec le bruit ^es massacres, et la cour n^osa se livrer ouvertement à la jpie. Toute la Pologne frémis-^ sait. Chacun dans Varsovie cherchait h se disculper d^ avoir attiréles Russes dans le royaume. Tous rejetaient ce crime les uns sur les autres. Bepnine , voyant Thorreur qu^inspiraient ces affreux désordres , dit avec tranquillité qu'il les ferait cesser quand il voudrait; et il menaça la noblesse de tous les palatinats voisios des malheureuses contrées, baignées àaBS le sang f * d'exciter de pareils soulèvçmeiits, si elle remuait. En e££et, des émissaires ét^ent envoyés dans toutç la Pologne pouir y soulever les pay-^ fi^ns : tout était furew , désolation , désespoir: on n'entendait par-tpi|t qpe des; lamenta^ioBS sur l'indifférence s^vec laquelle toute l'Europe regardait l'état d'oppressictn où k republ^i^ était réduit^ : les uns, alarmé» de cette indiffé^ ' rence, n'osaient défendre leur Mberté, de peur '4e perdre tout-a^fait le peu qui en restait : les autres si^aniniaîent par la. per^ective de gloire que s'acquerrait Ii| n^ation, en se pF€K:uran4; eUe^ seule, etpap la. réunion de sesi propres efforts , le bien qu'elle ambitionnait de reconvrer. Vn grs^ npmbape (h diMPes polonmses envoyaient

en Turquie, eo pr^nt aux sultane», tous leurs b^ux, tous leun effets. Malgré cet abandon, ces désastrçs et ce désespoir, il se formait en* core de Bourelles confédérations ; et même, en Lithuaaiie,près des frontières russes, un grand nombre de gentilshomnies , après avoir acheté secrètement toutes les armes à feu qui se trou- ▼ûent dans la province, se confédérèrent et se retirèrent dans des bois environnés de ma-*

rais. Ils avaient pour chef un jeune homme plein d'activité et de ressources, celui même qui , peu d'années auparavant , pendant qu'une année de quinze mille Russes bloquait le duc Charles de Courlande dans son palais, était parti de lithuanie, à la tête de cinquante gentilshommes, était entré dans Mittau, le sabre haut , avait traversé l'armée russe étonnée de cette audace , et les avait conduits dans le palais du prince pour lui servir de garde. Ce jeune homme, nommé Kosakousld, fit des courses heureuses sur les frontières de Russie , et jeta l'alarme jusque dans le palais de Mittau. Mais il s'agissait moins à présent de combattre les Russes, que de former cette autorité souveraine d'une confédération générale qui pût ras-^ sembler la nation et en diriger tous les efforts. Si, de toutes les maisons éparses dans les campagnes , la noblesse se trouvait rassemblée lé

. 88 HlStOUlE DE L*AMARCHI£

dimanche dans Téglise, elle saisiss^t cette occa* sion pour se confëdérer. Les Russes occupaient les Grods ; on s^assemblait dans les bois du voisinage ; on signait Tacte de confédération ; on revenait dans sa maison, en attendant qu^on pût former une troupe armée. Leurs manifestes étaient des harangues mâles , arrachées à Findignation, et pleines de traits de la plus sublime .éloquence ; ils protestaient devant toute la pos-* térité contre la tyrannie ; c^était sur Taliénation du pouvoir législatif que portait sur-tout le cri de la nation. La plus singulière de ces confédérations se forma dans la ville de Zakroczim , à dix lieues de Varsovie , en descendant la Vistule. Cette confédération, si voisine de la c^^pitale^ et environnée de tous côtés par les troupes russes, se soutenait en se dispersant à propos. Chacun de ceux qui ]a composaient retournait sur les terres des gentilshommes voisins, qui paraissaient les soudoyer, sous le prétexte de la garde de leurs maisons. Un grand nombre habitait dans Varsovie même.' Ils étaient instruits par -là des moindres mouvements des Russes , et , se rassemblant à propos , ils mettaient à contribution toutes ces contrées. Ils faisaient passer aux chefs des autres confédérations l'argent qu'ils levaient par ce moyen , et des avis sûrs de tous les mouvements des en-

nemis. Leurs principaux rendea^rons ëtaient dans les îles de la Vistule, d^où ib faisaient payer une forte contribution à tout le comjnerce de la Pologne. Us alarmèrent plus d^une fois Varsovie ; et il est remarquable que , jusqu'à la fin des troubles , ils ne furent jamais trahis msdgré leur nombre , ni découverts malgré leur hardiesse. Us n'eurent qu'une seule affaire avec les Russes , où ils remportèrent un avantage considérable. Us avaient pour chef un gentilhomme nommé Zakrewski , un de ceux qui , à la diète de 1766, étaient entrés dans le complot de massacrer, en pleine diète, le roi et tous ses adhérents ; et ce fut dans cette même confédération que se forma, dans la suite, une conjuration pour l'enlèvement de ce prince.

Une autre confédération , plus audacieuse , se forma à Cracovie, dans la seule province où il se trouve des montagnes favorables à une guerre défensive ; et elle rendit l'espoir à la nation. Depuis l'élection du roi, les Russes étaient restés maîtres de cette ville, l'ancienne capitale du royaume. Us venaient enfin de Tévacuer , afin de seconder le projet d'une confédération qu'on voulait y tenter en faveur de ce prince : mais la noblesse assemblée adhéra au contraire à la confédération de Rarr , et força les émissaires du roi de signer cette adhésion. Les Russes ac^*

fp HISTOIAE DE L^ ANARCHIE

coururent, et furent repousses avec une perte de quelques hommes. Us se campèrent non loiiî de la ville , et menacèrent de la bombarder ; mais Tincendie de la première ville de la Pologne eût été un événement trop remarquable pour le pallier aux yeux des Turcs. Oh publia que les ministres polonais veillaient encore sur les malheureux débris de leur patrie , et qu^ils avaient obtenu de Repnine que cet ordre ne fût pas donné. La ville fut assiégée : on accourut de toutes les parties du royaume pour la défendre. Elle devint le point de ralliement de toutes les confédérations. Les Russes accoururent aussi de toutes les provinces où îis croyaient avoir dissipé tout ce qui avait pris les armes. L'évêque de Kaminiek écrivit aux assiégés'pour leur recommander d^ épargner les dissidents qui, en grand nombre, habitaient dans cette ville. « C'était, leur disait-il, une » occasion de détromper l'Europe entière , que » leurs persécuteurs cherchaient à abuser, et n de prouver que leur résistance n'était point » une guerre de religion. »

Pendant que Tattaque et la défenscr de Cracovie fixaient ainsi l'attention générale, wi grand nombre' de Polonais échappés aux massacres d'Ukraine, femmes, vieillardsetenfants, erraient dans les campagnes de la Moldavie , chargés de

D£ POLOGNE. gi

tout ce qu'ils araient pu sauyer de leu» effets. Vbospodar reçut ordre de les faire retirer de cette province. Ces malheureux allaient manquer d^asile ; mais , par une suite de la politique que les Turcs avaient embrass^^e, le prince moldave leur fit insinuer de s'avancer davantage dans rintérieur du pays pour être moins observes par les Russes, Cooime ib s'enfonçaient dans cette province , les Russes au contraire firent publier le retour de la tranquillité en Ukraine , afiiiy diaaieiit-ils, que ceux qui y possédaient des ^rreSf prissent soin de Içs faire régir, et qu'elles ne fussent pas envahies par le premier occupant. Tout ce qui avait échappé au premier carnage revint peu-à-ji^u. Ces infortunés dans foute l'étendue de ce pays si florissant, il y avait quelques aemaûies^ ne virent qu'un vaste désert sans autres traces de ses habitants que le sang et la cendre confondus ensemble; et à peine fiirent-ils revenus que les soulèvements et les massacres recommencèrent. On voulait exterminer tout ce qui avait signé les confédérations.

Il y avait sur les firontièrcss de cette province, du côté de la Besswabie > la petite ville de Balta, appartenante au kaa* desTartares. Elle est sépa-« rée de l'Ukraine par un ruisseau qui marque les limites. Le ketman , ou gouverneur tartare

Q2 HISTOIRE DE l'ANARCHIE

de cette- petite ville , cherchait depuis long* temps tous les moyens d^engager la guerre entre les Russes et les Turcs; il se nommait Jakoubaga. Il avait été secrétaire de Crim Gueray, ce kan, irrëconciliable ennemi des Russes, qui attribuait son exil à leurs intrigues, et qui attendait des premières hostilités son rétablissement sur le trône. Jakoubaga, pendant le règne de Crim Gueray, était souvent venu en Pologne pour s'informer sur les lieux mêmes de toutes les affaires de cette république ; il y prenait véritablement intérêt. Il s^ était lié d^amitié avec un grand nombre de Polonais. La disgrâce de Crim Gueray avait non-seulement ruiné toutes les espérances de Jakoubaga , mais ce secrétaire trop fidèle à son maître , étaitdevenu victime de son attachement. Le kan actuel le regardant de. mauvais œil avait épié mie occasion de le perdre , et en avait enfin sabi une de le faire jeter dans les fers. L^énussaire de France découvrit ce Tartare, le visita dans sa prison , le vit déterminé à tout faire, s'il retournait dans son gouvernement pour engager la guerre. Cet émissaire parvint à apaiser la colère du sultan. Jakoubaga , sorti de prison et retourné à Balta dont il était gouverneur, entra en liaison avec les confédérés. Il sar vait que Falcoran défend aux peuples qui suivent cette religion (c'était la sienne à lui-même)

BK POLOGNE. gS

de déclarer la guerre , à moins qu^ils n'aient été attaqués dans leurs frontières. Ils peuvent me* nacer, faire des dispositions défensives, mais leur religion ne leur permet pas d'être les agresseurs. Il s^ agissait de faire attaquer à main armée le territoire ottoman. Jakoubaga exhorta une troupe de confédérés à se sacrifier s'il le fallait pour procurer cet avantage à leur patrie , et ceux-ci, de concert avec leTartare, attaquèrent une de ces troupes errantes de Haydamacks auxquels si^étaient jointes alors quelque» troupes russes. JEmes étaient commandées par ce même colonel , qui avait déjà fait une irruption dans la Moldavie , cet étranger, qui servant dans les armées rosses ne pouvait attendre sa fortune que de la guerre. Il poursuivit jusque dans Balta les confédérés qui y fuyaient à dessein. Les Russies forcèrent aisément cette ville. Un grand nombre dé musulmans périrent dans le massacre, et Ton prétend que Jakoubaga en tua plusieurs, de sa main et mit lui-même le feu à la ville. Les JRusses croyant alors la confédération éteinte, dans :ces contrées, enveloppèrent les Zaporoves , les dépouillèrent de tout leur btitin qui se. montait en espèces à plus de cent mille ducats, el cherchant toujours à subjuguer cette exécrable société de brigands, ils «ti^én renvoyèrent qu'ime faible partie dans les îles , per-

94 HISTOIRE DE L'ANÀRCHIK

mirent à une autre de s^établir dans rUkrailie polonaise , et forcèrent le plus grand nombre à ^enrôler parmi les Cosaques russes. Ils livrèrent à Branéki les pa^rsaas polonab. Il en ût pendre plusieurs milliers. Il en côaservahuit cernts pour les employer aux travaux pid>lics. Là moitié de ce nombre fut conduite à Lëopol , où le tribunal de la couronne commeinça lear procès ; itiais on reçut ordre de Varsovie d^inlerrom^ré 1^ interrogatoires 9 de brtiier toutes lés pièces et de les livrer aux supplices s^tis faire de plu^ amples informations. lis furent tous abandon-nés ans bourreaux , pâe-iméle , cotliftie é^ hétail.

Cependant Jd^oiibàga avait rendu au kai^des Taurtares: et au grand^seigneur un compte trè^ exagéré de f incendie de Balta« Cette relation , apportée à Cônstaittinople la tait du f3^a^ i4 juillet 17^68, annonçait la TÊolation du terrâilyir^ ottoman» le sang mustifanan versé /le sotu>i^raiii outrage , trois moti& de guerre également-^nctifiés par cette même loi retigieuse doiït les mi^ nistres <]ittomanssMta»enttfek un^ptiitéKte-pbur conserver la paix. MnsAàpfaa indtgiié de< oe^ <IM son empire avait i^çu cette iniulte sous ion règ|ie> de reprocha d^aVoir dodné ttopiàtC^iHr* fiance à la sagesse ti^niide de sds visirs; Ses nii-* nistres eux-mêmes crurcéi les hostilités* déjà

DB POLOGNE» g5

commencëes. Tous les ordres furent donnes pour faire marcher les troupes^ armer les janissaires, établir les magasins, mettre en ordre les arsenaux. Le sultan ouvrit avec joie ses trésors amasses depuis tant d^années. Le peuplé s^émut au bruit de ses préparatifs. Son inclination belliqueuse parut se réveiller , et de toutes parts on se pourvut d'armes avec un égal empressement. Cep^idant Mustapha, qui ne voulait régner que suivant les maximes musulmanes , qui n'exerçait aucun autre despotisme que celui doui sa religion lui confiait le pouvoir, subordonnant toujours toutes ses volontés aux décisions des interprètes de la loi, en convoqua ausâtôt rassemblée : mais sûr de la justice de sa cause ^ il prononça ose malédiction formelle contre tous ceux qui entreprendraient de s'op* poser à la guerre. La frayeur suppléa au covrage. Le grand-conseil opina pour la guerre. Il prononça que les traités avaient été formellen&ent enfreints par la Russ&e , et que la religién et la loi autorisaient le sultan à venger cet outrage dans le sang de ses ennemis.

Mais ce pnemier mouvement donné à la peur et à Forgueil fk bientôt place à des réflexions plus tranquilles. Ces vieillards amolbs virent avec regret TobUgation de quitter les délices de leurs sérails pour le tumulte des camps , et

96 HISTOIRE DE l'anarchie

dès qu'ils «ntendirjent le ministre russe parler encore de paix, offrir des satisfactions, promettre des explications, assurer que les coupables avaient été punis , ils se reprochèrent d'avoir précipite leurs mesures , d'avoir pris conseil de cette impétuosité qui tient à la fierté musulmane, et d'avoir en quelque sorte réveillé tout l'empire par le bruit d'une prochaine guerre. Ils se montrèrent contents de cette prompte justice faite par la Russie , et parvinrent à remettre cette affaire en négociation. La guerre ou la paix furent laissées au choix de là Russie ; mais il fallait, pour conserver la paix , qu'elle se soumît à la satisfaction la plus éclatante, et qu'elle retirât sans le moindre délai toutes ses troupes de Pologne.

Catherine, de son côté, dans les' premières inquiétudes que lui causa cet événement, chercha à la hâte s'il existait quelque moyen de pacifier la Pologne. Repnine reçut ordre de tenter toutes les voies d'accommodement , et cet ambassadeur manda précipitariiment tous les chefs des dissidents à Varsovie. Il voulait,, afin de pallier la honte de rétracter les lois qu'il avait imposées^ les engager, ou, s'il le fallait, les forcer à supplier eux-mêmes la czarine de les laisser renoncer aux prérogatives qu'elle avait obtenues pour eux. Il proposa à l'homme

que sa yertu et sa fermeté faisaient le plus respecter de tous les partis , à Tanciiin grand-chancelier Zamoiski , de se charger de cette ivégociation ; mais deux nouvelles qui sunrinrent dans ce temps, rendirent aux Russes toute leur fierté, Tune que les ministre« turcs reprenaient sur Tesprit du sultan leur ascendant accoutumé, Pautre que la ville de Cracovie était tombée au pouvoir des as^égeants.

Cette ville, enfermée d'une simple muraille, avait soutenu un si^e de six semaines. Les secours qu'elle attendait avaient été coupés. Un grand nombre de confédérés, sortis pour prêter la main à ces secours, n'avaient pu y rentrer. Ceux qui y restaient , manquant de munitions , chargeaient leurs fusils avec des pièces de monnaie, et la nuit du 17 au 1 8 août, ils furent emportés d'assaut. Aussitôt que les Russes fu-. rent dans la ville, leurs officiers se présentèrent devant eux pour prévenir le pillage. Les confédérés n'avaient pu se réfugier dans le château , et s'étaient jetés dans quelques églises où ils s'étaient barricadés. On les somma à son de trompe , on leur promit la vie et la liberté s'ils mettaient bas les armes; mais après quelques jours de bons traitements assez marqués pour que la nouvelle en fût généralement répandue en Europe et parvînt à Constantinople, ces in.-

qB mSTOIRE DE l'anarchie

fortunés furent mis aux fers et conduits enchaînés dans les provinces le% plus reculées de la Russie. Une autre confédération, plus formidable que toutes les précédentes, éclata, il est vrai, alors dans la Grande-Pologne; maisUes ministres russes exagérant à leur souveraine les nouvelles heureuses, et affaiblissant, suivant Tusage de toutes les cours, Fimpression de celles. qui Tétaient moins, ne lui représentèrent ces nouveaux mouvements que comme les dernières agitations d*une tempête qui finit. \jn renfort de trouves russes entra en Pologne pour accélérer la soumission totale de cette république, et Catherine suivit avec chaleur la .négociation ouverte avec les ministres ottomans. Elle offrit de livrer vivants deux cents Zaporoves , et de les abandonner à la vengeance des Turcs. Elle fit remettre à Constantinople une copie fausse ou vraie du compte rendu par le commandant de ses troupes, dans laquelle il s^excusait de Tincendie de Balta, sur l'igno*rance des limites. Tout ce qu'il y avait de troupes russes en Pologne reçut défense , sous peine de mort, d'approcher des frontières ottomanes; et quant à leur retraite prompte et entière de toutes les terres de la république, elle demandait un peu de temps. Elle démontrait la prétendue impossibilité de livrer les Polo-

nsds à eux-mêmes dans la situation où étaient les affaires : elle offrait d^exécuter cette condition aussitôt que les troubles seraient pacifiés.

Ces offres étaient accompagnées de présents, elles dispositions des ministres turcs étant bien connues à P^rsbourg , on ne doutait pas que cet orage ne fût déjà entièrement calmé. On ne fit aucune sorte de préparatifs pour la guerre. On eût craint d^alarmer la nation russe , et i^eut-étre d^exciter des soulèvements par la seule apparence à^imt guerre odieuse à tout l'empire.

Mais la distance des lieux empêchait que les conseils du cabinet ne pussent suivre la rapidité des événements. Quand cette réponse de laczarine arriva à Constantinople , les conjonctures étaient changées. Une révolution dans le ministère ne laissait plus aucun accès aux intri- ^ gués des Russes. Le sultan s^tait aperçu avec colère que le grand-visir cherchait à lui opposer le suffrage des gens de loi. Il avait déposé ce vieillard , le 5 de septembre. Sa disgrâce avait entraîné celle du reys effendi, et le çhangenient du ministère avait décdié sans retour le changement de système. Le sultan nomma un nouveau visir , dont l'élévation rapide avait commencé sous le règne présent, et qui ne

lOO HISTOIRE DE L^AMARGHIE ,

pouvait opposer aux vues de son maître cette considération d'uhe longue expérience acquise sous* les âdtnihistrâtions précédentes ; toh^dération que lui avaient jusqu'alors opposée tous ses visirs.

On ajiprit dans le même temps k Cbn^tantinoplé que la révolté des Mdntihégtitis était apaisée ; 4ute ces peuples avaïent été vaincus; qu'on avait pénétré dârts leurs vallées , qu'on s'était emparé des couvents qui ïelir tenaient lieu de fortéresséis. L'artilîerîfe dli séràîi e»du port annonça tette victoire au peuple. Vîttgtdeux têtes des principaux rebelles fuWttt exposées aîii portes dn sérail. Ge tùt âti milieu de cette jôle, et pour ainsi dire dé ce triomphe, qu'on i'eçut ïà réponse dés Russes. Un grand cbnséîi fut dé houVeau assèmbfé. Le résttltat dé touVe^ les opinions fut encore que tes reifas rde la Russie n'-^àîent pas asse^ cohstàli^s pôur légitimer îa déclaration de guerre , et , d'aptes la décision de c'ette assemblée , te résident tle Russie fut màlidé li l'audience diu nouveau Visir. îles portes en restèrent ouvertes à tdut le peuple. Cette piïblicité annonçait dès résolutibns fèfrrtieS. Lé premier ihinisti*e ottoman cbmjMença par tirer de son sein Tes articles sigiïés en 1764. « Îï'avez-Voùs pas , dit-il àti résident » russe , en lui montrant cette convention ,

» promis ,et signé au noin de votre souveraine

» qu^ellf Ae l^s^rait en ^fflog/ai^j ejt pour

» trè^peu de temps seulement ^ «pie sept mille

» hommes de ses troiq^es^ tput au plus, et san^

» fanons : à présent n^y en ^vez-youç p^ un

^ pluS;g^rand noïnbre ?-. — Il est vrai , répondit le

>> mi^tre russe , que les jcircon$tai^:es l\of^X

)» e;i:;igé ainsi.Tr-Combjyen y e^ni a-t-il , répliqua I,e

» grai^- visir ? -r— ^nyirpn vingt-c^pq milles , Jjui

?» répondit Obresl^off. r- £h bijen I paqure , ne

9 faites-YOus pas Taveu de votre ^fidélité?

» Ne rpng^ezrvous point devant pieu et de-

» vant les li.9mmes des-horreun^ , qu^au xu/épris

9 làe jtojates les lois divines et à la hp^te de

» rhuma^é , vos troupe^ ont commises dai^

» un ptifys qui ne vous appartient pas ? jEt vps

» canons, ne les a-t-op pa^ vus sur nps jEron-

» ftiàres abattre un palais ,du Jji^^.des Tar^e^ ? »

I^e féç^e.n,t f^éppjjudit ay^ emb^jT^- « ^i^ons

» tout cela, interrompit le grand-vjl^jf . ; jpn^

» pareille conduite n>;^-eUe pas ppp.ç^jée ajux

» ca{)it^,alipnSj etime^nfr^^

p traUé? ^ ^> Le jréaid^ent ru^e dcUDQeu^^ en si«

le^e. « Je y ou? dexnantdje aujourd'hui uçe ré-

» ,P/cmse fprfqellf , ,etsf v;os Jtrpujpes^ çopfprmé-

» înept.9u?cepgi^Dî,ents.?ïgiï^3par

» Q^t f^^ J9r4r,e ^\éy^Cfjfif ^nt^;:€ment le

» royà^ofe de P,olp^ne. rr- Je ne cr.91? pa$ , rc-

3» pondit Obreskoff , que cet ordre soit donné. » — Prendrez-vous , au nom de votre souvc- » raine , rengagement nouveau qu'elles Téva- » cueront sans aucun dëlai ? » Obreskoff ayant fépondu qu^in pareil engagement passait ses pouvoirs, le chef de la loi, qui ëtait dans un appartement voisin , envoya au grand-visir le consentement à la guerre , et ce ministre la déclara au résident russe. Celui-ci, tfoublé, voulut répliquer. Le grand-visir lai imposa silence , et le fit retirer. On le conduisit dans un appartement voisin , d'où , après que , suivant Tusage de ce pays, on lui eut servi le café, il fut enfermé «au château des Sept-Tours. Le drapeau rouge, signe de la guerre , fut déployé dans toutes les villes , et on se pressa de faire passer cette nouvelle en Pologne , avec un manifeste où rélection de Poniatouski était nommément attaquée, et ce prince déclaré indigne de régner.

Le premier ordre ^e donna le grand-seigneur fut de rappeler Crim Gueray de l'exil. Le sultan pensa avec raison qu'il devait arwer contre la Russie un prince qui aimait la guerre^ qui l'avait faite avec succès, que les Tartares suivaient avec confiance , et qui , par son ressentiment personnel contre les Russes, était devenu pour eux un ennemi irréconciliable. Crim

DE POLOGNE. Io3

Gueray retint de Natolie, eut avec Tempereur plusieurs entretiens publics et secrets , fut comblé d^honneurs et de présents. Sa bravoure déjà éprouvée , sa prévoyance justifiée par les événements, ses projets, son air audacieux, inspirèrent une juste confiance à Mustapha, et Crim Gueray reçut une autorité souveraine sur les Turcs même , et le commandement absolu de cette guerre. U ne perdit pas un instant, et partit pour la Bessarabie. U y trouva ce qui restait des confédérés de Barr , au nombre de quinze cents, tous^entilshommes de quelque nom , et dépouillés de tout. 11 se mit à la tête de son armée, dès la fin de 1768, et, malgré la rigueur de Fhiver, il entra enfin dans la Nouvelle-Servie , cette province envahie par les Russes contre la foi des traités. Les malheureux colons ne furent point défendus. Lef Tartares les emmenèrent en esclavage. Tout fut détruit par le fer et le feu, à Texception de trois forts y dont les Tartares» dépourvus d'artillerie, n'osèrent approcher. Trois cents soldats russes étaient sortis du fort Sainte-Elisabeth, et rangés en bataille sous le canon de ce fort. Les Tartares les regardèrent de loin. Crim Gueray admira leur contenance, et, sans les attaquer^ les laissa rentrer dans le fort.

Ni Fim ni l'autre des deux empires n'était

Io4 HISTOIRE DE L'AMARGUIE

prêt à cette guerre qui le& menaçait tous deux depuis si long-temps ; et, à la nouvelle de cette irruption des Tartares, ralarme fut générale en Russie. La terreur s'étendit à plus de ciuquante lieues des lignes. Tout ce qui hai>itait dans cette étendue prit la fuite. On tremMait jusque dans Moscou, et tous les habitants de cette grande ville coururent en foule dans les églises. On envoya précipitamment des troupes, des munitions , de Tartillerie ; et la facilité des

transports , par cette incroyable rapidité avec laquelle les traîneaux voj^nt pour ainsi dire sur la neige servit à mettre ces contrées en état de défense.

Les Tartares brûlèrent tous les villages qui étaient sur la frontière. Us emmenèrent trentecinq mille prisonniers , tous malheureux Européens trsSiqués en Hollande, déserteurs français ou aliemanda, paysans arracfaés à leur 6ol natal par la^ductioa. Tout fut vendu à quaire-vingts

piastres par tête . Le kan choisit deux cents bdl^ ftlles , lés fit revêtir d^habiUements turcs , et les envoya en présent au grand-seigneur et à quelques autres de «es amis à Constantinopie. Pendant cette expédition , qui dura six semaines, les chevaux des Tartares n^eure»t ^pour nourriture que ce qu'ils trouvèrent sous la neige f et Ton sait, par des témoins oculaires , qu'il

DE POLOGNE. Io5

n'en périt aucun. Crim Gueray, sans prendre aucun repos à son retour, annonça à toutes ses troupes le dessein d^aller aussitôt chercher les Russes eti Pologne.

Cette guerre si redouté^ de la nation russe , et qu'en Russie même, tops les ennemis du gou* Temeraent se vantaient d'avoir prévue, éclatait enfin, et surprenait cet empire B0m aucun préparalif pour sa défense. Catherin/e n'avait pu parvenir ni à se faire aimer du plus grand nombre de ses sujets , ni à Iwr faire preédre mcnn intérêt k ses dissseips. Il y avait encore peu de mois qu'iette is'était vue en quelque i^orte forcée à £iir de Mq^qHj, p^our échapper an danger d'une EévQJtution; et^ fiprksm éépjèrt précipité, les mêmes sentiments qui, m comoiMurement de son rè^e , arvaient édaté contre elle dima cette viUe 4 s'y •étiâi^ent reproduis d'une mamèce terrible, lie peup)^ en fo^le ét^ venu supplier le comte Paiwe , gouverneur du grandrduc , de faire monter son pupille sur le triâD^e , d^anner cet enfant 4X>Htre s^ m^re^ et de rendre ainsi à r^d^ife S4W liégitime sou1i^erain.

Panine leur avait représenté re9:Jbréme jeuiiesse 4ft grand^duc. On loi avait répjiiqué , en le suppliant tdu mctins de veiller sur la «vie de cet enfant, «que oette mère parricide .ét^ capable, disaient-ils, de poignarder entre les bras

Io6 HISTOIRE DE L' ANARCHIE

de son gouverneur. Dans toutes les villes de Fancienne Moscovie, sur le passage de ce prince pour retourner à Pétersbourg , le peuple avait fait ëclater les mêmes sentiments ; et , dans plus d*un endroit , Panine avait été obligé de rappeler à la foule qui Tenvironnait , les bornes de Tobéissance, et le respect dû à celle qui occupait le trône. Tout le peuple nommait le grand-duc son unique souverain , et Panine le père et le protecteur de la nation. ^

Depuis •fce temps les nouvelles de Pologne avaient encore irrité les esprits. Les troubles de cette république avaient jeté beaucoup d^em* barras et de divisions dans le ministère russe , et même parmi les courtisans. Tous ceux qui voyaient avec envie le crédit des minii^tres, avaient saisi ce prétexte pour déclamer contre eux, et renouvelaient sans cesse la proposition d^ abandonner la Pologne. Les parents des officiers russes tués en combattant contre les confédérés en déploraient hautement la perte,* pour un objet , disaient-ils , qui n^intéressait que la vaine gloire de Fimpératrice et ses passieas personnelles.

Dans ces conjonctures, Catherine menacée par les Turcs, mais craignant d'effrayer ses peuples , n'avait fait aucun préparatif pour la guerre. Elle croyait la paix solidement raffer-

mie par ses intrigues , et en recevant la déclaration (de guerre , elle ne put dissimuler ni son ëtonnemént ni ses craintes. Ses pleurs la suffoquèrent. Panine , huit jours avant , Tavait assurée que les Turcs ne rompraient certainement pas avec elle. Elle reçut en même temps une lettre de Repnine qui, pour réponse aji reproche qu elle lui avait fait de Tavoir mal informée des véritables sentiments de la nation polonaise , lui citait quelques lettres dont cette princesse n^avait aucune connaissance ; et on découvrit qu^elles étaient restées depuis six semaines sans être lues , et encore toutes cachetées sur le bureau du comte Panine.

La disgrâce de ce^ministre parut certaine.

Cette foule d^ ennemis cachés qui environnent toujours les hommes en place , tous ces rivaux de son crédit, tous ces envieux de leur fortune, tous ces courtisans inutiles et sans faveur, mais jaloux par caractère et mécontents de tous les ministres^ saisirent cette apparence de disgrâce et se déchaînèrent contre des fautes si palpables et si funestes. Lui-même ne pouvait dissimuler ses craintes, et Tembarras de son maintien décelait celui de sa position : mais Catherine, après lui avoir marqué le plus vif mécontentement, le conserva dans tous ses emplois , satisfaitqi4^ s^être ainsi justifiée elle-même aux yeux de son

I08 HISTOIRE DE L'ANARCHIK

peuple, en rejetant toute la faute de la guerre sur cet homme qui en était vérit^blemept Tidple ; et après ce premier mom^at , ^u ^l^ieu de ses embarr^ les plus cruels,. elle n^ montra plus que de la sérénité et de la joie.

Si 4e nonv/elles CQnf^dér^tions n'ar^ientt cessé d^ éclater en Pologne malgré tou$ les désastres que les premières avaient éprouvées ^ et dans le te|(np$ même où ces infortunés républicains paraissaient: abandpnnés de FËurape entière , cpifi^nent peindre la fermentation giJi^e^cita d^ç }a républiqi^e }^ iiouvelle de pette 4i^cla' ratiQjipi de fîi^erre des Turcs ? L^espp^r de rester libre devenait cep^îf^; pai$ IdLJZVi^te de voir le$ ^faéfs |:artares ^t ottcy^^ne^ i^on^der Jtqujtes l,e^ pr^vû^qes, fil ^'êpffi e» pi'pie à tpjus ie^ désQr,d^as qye l^a barl^^^rie 4^ ^^^ pj^uples ajoute aux Csal^pûté^ de la gy erf*.e, n]i.o.4érait cette joie. l^ vœu 4e la n^ion f# de $« ,délivref par ses propres efforts pendant qye )e$ armées ottomanes attaqueraient 4i^cc$e^3!i^nt rjeijapiire de Euçsie. li'évêque ,d/e |C^n^i];Liek accou;rjut de Fr^n^ce pçujr .dîrÂgpr 4^n$ la cpi^e jijctuelle les aff^ir^ de ^ p.fttrie. Sfis ^orr^3ppn4$^es sM- ^e^direi^t bienJ^Ot 4w? «tOVites le? provinces. II fit pa^e^r des çomipes pljjs pu m^oiiîs cpnsid^r?^? PÇiM:^ les mjffl^ Aes çitoyeiis 1^ plfl? accrédités pQur les aider à se pourvoir d'^r^nes ^

à faire des recrues, à rassembler des muni* tiens, liui-méme établit sa résidence à Teschen , ville de Iêl Silësié autrichietme , voisine des frontières de Pologne, et, dans ce refuge, les principaux confi^dérés et ceux qui méditaient de le devenir se rendirent auprès de lui. Là s^établit ouvertement le conseil qui dirigeait toutes les affaires des confédérations, n^ayant encore aucun asile en Pologne, dont toutes les villes étaient occupées par les Russes, et dont toutes les provinces étaient ouvertes et sans défense. C'est de là que Févéque de Kaminiek, avec un zèle in&tigable, luttait contre tous lespvices de sa nation, ne se rebutant )àmaîs, et parvenant à mettre une» espèce d'ordre datis l'anarchie, de lia prudence dans les payions les plus inconsiilérées réunissaM les esprits divîsfe , emplèyant "datts des lieux éloignés ceux éowt les haîtaeis délaient irréconciliables. Il neprésmtait dans tous ses entrètieiis , dàiïs toutes se% lettres , que les àriktées russes destinées à combattre les Turcs aîlaicfnt s'asseienbler en Pologne ; -que ce strait se sacrifier wnfp^rudemAnient que d'éclater avantroùvérturcdè îa campagiiée ; €[ue ce wrait tout perdre ^u taèmteftt de la phis^rafnâc espérance. Mais comment, dans rnie nation pareille, au milieu d'une si coirfuse anarchie , dans un moment où toutes les passions étaient si vive-

ment excitées y où Tambition personnelle pouvait prendre des prétextes si honorables, où chaque citoyen , pendant que deux empires si redoutés allaient combattre pour la destinée de la république, voyait son sort dépendre en quelque sorte de sa propre résolution, comment pouvoir espérer une conduite si mesurée et si patiente, et tant de prudence avec des intérêts si pressants? Une foule de confédérations éclataient avec témérité , et s'exposaient à être écrasées avant d'avoir acquis quelque force.

Quelquefois dans les mêmes districts deux ou trois coièfédérations formées indépendamment Tune de l'autre, à cause du profond mystère qu'elles étaient obligées d'observer, éclataient séparément, et chacune prétendait que les chefs qu'elle s'était donnés étaient les véritables représentants du district. Des traîtres se mêlaient aisément dans ces nouvelles confédérations.

Quelques-uns , il est vrai, étaient massacrés aussitôt que soupçonnés ; mais ces massacres même répandaient une défiance générale; et parmi les confédérations , celles qui étaient assez habiles ou assez heureuses pour se soutenir contre les incursions des Russes devenaient suspectes de collusion avec eux. La cour de Saxe commençant à entrevoir de plus près l'espérance du renversement de Poniatouski , chercha aussitôt

^ à former de plus intimes liaisons avec les confédérés ; mais cette cour intrigante , soupçonneuse, yersëe dans Fart de semer des défiances, peu contente de la réserve noble et digne de citoyens libres, avec laquelle les premiers confédérés lui avaient fait espérer la couronne, plus portée enfin, suivant Fesprit de toutes les cours, à se confier à de vils flatteurs qu^à des hommes vertueux et vrais, employa les médiocres secours qu'elle fit passer aux confédérés à discréditer leurs principaux chefs , et à tâcher d'élever à leur place des hommes livrés à ses intérêts.

Cependant Pulawski , animé par le succès qui suivait enfin son entreprise , impatient de rentrer en Pologne , publia, des frontières de Moldavie où il était réfugié , une déclaration par laquelle il annonçait l'approche de l'armée tartare et 19 rentrée des confédérés sur les terres de la république. 11 .priait ceux de ses concitoyens qui habitaient près des limites, d'amasser des vivres dans leurs châteaux , afin que le soldat trouvât une subsistance suffisante, n'ayant point de paie et n'apportant , disait-il , que son sang et sa vie pour la défense de la liberté; mais ce moment vit éclater aussi parmi les confédérés de Barr de funestes divisions. Depuis long-temps Potocki travaillait à s'emparer de toute l'autorité , et la vacance du trône , re-

112 niSTOIRE DE L^ ANARCHIE

gardée comme prochaine , donnait alors le plgs « grand motif à son ambition. 11 voyait avec douleur le commandement des troupes entre les mains de Pulawski. Dans ses désastres même il avait sauvé presque tout son aident, et celui-ci, au contraire, qui soutenait la guerre depuis plusieursmois, avait épuisé toutes ses ressources. ^ Déjà les confédérés étaient entrés en fureur contre lui en apprenant que son éclat imprudent avait fait avorter tous les desseins de Tévêque de Kaminiek. Le peu d'estime que sa vie passée avait inspiré pour lui, avait rendu ses moindres fautes suspectes de trahison. Il rétrouvait en faisant les plus grandes choses la peine de cette espèce d'avilissement dans lequel il avait volontairement vécu. Potocki parut embrasser l'opinion de ceux qui craignaient Knvasion des armées turques et tarares en Pologne, et qui travaillaient à faire tomber ce fléau uniquement sur les provinces russes. Dans ces entrefaites arriva le jeune Casimir Pulawski, chargé tle porter aux confédérés des paroles de pailc. H avait écrit, il est vrai, à Repniné qu'il tïè se croyait point tenu à une parole arradhée parla violence; qtfil n'exhorterait point son père à poser les armes, et qu'il comptait lui-même non-seulement les porter contre les Russes, mais conduire quelque jour les Polo-

nais en Russie. Toutefois Potocki s'attachant à rendre cette famille suspecte, profita de cette commission à laquelle Casimir devait sa liberté, pour répandis par-tout le^ plus odîeuX' soupçons. Casimir, impatient de s^en lahref , obtint de son père quelques troupes , prit un long détour, pafissa le Niester, battit un détachement russe , ramassa des fourrages , leva des contributions , et revint au camp, ramenant des prisomiierj, des vivres et de quoi équiper les troupes. Une seconde incursion eut encore un succès plus heureux. Il: s'établit en Pologne et s'y fortifia dans un poste avantageux. Soti père vint Fy rejoindre , et tous deux concertant leurs inCursilons se rendirent maîtres d'une grande étendue de f>ays,' et préparèrent des fnagasins pour la subsistance d'une arMée. Mais bientôt lé séraskier tsitisite qui commatidait sur ces frontières pfétaùt l'oreille à de perfides insinua* itions, inanda au vieux Pulawâki de le vefftir trouver, pour apaiser, disafit-il, les divistom qui régnaient parmi les confédérés. Il s'y rendit : et on apprit ensuite qn^il était étroftemieht gardé. Il écrivit à ses fils d'être tranquilles su^ son innocence ; mais, quelle que fût sa déstiii^e, de sacrifier leurs ressentiments, de nej^rmais songer qu'à la patrie ^^et de jtistifier sa mémoire par leur conduite.

Il4 HISTOIRE DS L* ANARCHIE

Parmi les confëdërations imprudemment formées, il y en eut une dont le mauvais succès exige , par Timportance de ses suites, une attention particulière. Elle priva la république d'une de ses plus grandes ressources.

Radziwil, rétabli dans ses biens et se^ digni<tés par des moyens que lui-même détestait, avait enfin quitté Varsovie , le i3 mars, et était venu en Lithuanie, dans la forteresse de Niesvitz, qui lui avait été rendue. Ses sehtiments étaient si connus /malgré le personnage odieux qu'il avait été forcé de revêtir, que les premiers confédérés Tavaient destiné à être le chef suprême des confédérations. En effet, ce prince, au désespoir d'avoir été indignement trompé, d'avoir servi d'instrument au malheur de son pays, était impatient de se justifier aux yeux de l'univers , et ne respirait que la vengeance. Mais toutes ses terres avaient été ravagées, son artillerie prise, ses troupes dispersées, tous ses biens au pillage. Il lui fallut l'espace de quelques mois pour rassembler l'argen^ et les troupes nécessaii:es à une pareille entreprise. .

Les Russes cependant faisaient épier chacune de ses démarches ; ils étaient instruits de toutes ses actions, de ses moindres discours, et, il faut l'avouer, son ivresse presque perpétuelle

-DE P0L0GN1S. Il5

né lui permettait pas de les mesurer sur le danger de sa position.

Un grand nombre de gentilshommes lithuaniens se rendaient avec empressement dans cette forteresse; ç^ëtait k qui s^emparerait de la confiance de Radziwil et de ses troupes. Le qomie Pac, sur-tout, homme d'une sagesse consommée, d'un très -grand nom, et d'une fortune médiocre , frère d'un homme qui avait toujours servi ce prince, qui en avait partagé les revers, et qui avait refusé son établissement particulier avant le rétablissement de Radzir wil, semblait destiné, par le vœu -des plus sages Lithuaniens, à diriger leur confédération. Il avait pour concurrent ce jeune Kosakouski, lequel avait le premier fomft des confédérations en Lithuanie , avait jeté Falarmè dans la Courlande et sur les frontières russes, et s'était déjà assuré de plusieurs maréchauic pour. former des confédérations daiis tous les districts. La plupart des grandes dames de la province s'é-, taient réfugiées dans cette, forteresse. Chacune voulant faire de son amant le libéra* tenr de la patrie , tramait des intrigues pour décider le choix du prince ; et Radziwil ^ dans ce tourbillon d'affaires et cette affluence de inonde , était incapable d'en soutenir l'agitation.

Il6 HISTOIRE DE l\kARCUI£

Dans ces conjonctores , une confédération de trois cents gentilshommes , la plus florissante jeunesse de Lithuanie , se foifina dans le voisinage y sons la direction d'un nommé Kominski. Ils vinrent aussitôt se présenter devant cette forteresse f et sothmer le prince au nom de la république. On lettfr laissa Tentrée libre; maii pendant le trouble qu'y causa leur arrivée et les délibérations tumultueuses qui en furent la fl^ùité, uii général tusse accootnt avec six cents hommes, et annonça que plus de trente mille Russes répartis dans cette province, allaient se rassembler autotir de cette forteresse. Radziwil , dans la confusion où tout se trouvait encore, ses nouvelles recrues peu exercées, ses munitions incomplètes, crut que le plus sur parti était de ne point hasarder une résistance inutile. Les Russes s'emparèrent une seconde fois de cette forteresse , la seufe qu'il y eût en Lkhuanie. Ils désarmèrent quatre mille soldats qu'il avait déjà rassemblés , en prirent la plus grande partie à leur service : ceux qui refusèrent de s'y enrôler eurent la tête rasée , et fm*ent ainsi renvoyés dans leurs villages. Enfin , après avoir forcé tous les gentilshommes qui étaient présents de signer ntie promesse dc^ ne point prendre parti dans les confédérations, ils laissèrent se disperser toute cette assemblée.

t^t forcèrent Radadwil à se retirer dus une terre plus voisine de Yarsorie.

Cependant Catherine continaait d^employer tontes les ruses de sa politiqiie et toutes les res«sources de son gënie, pour sortir avec honneur d^une position si embarrassante, ou si la guerre devenait inévitable, pour là soutenir avec gloire. £Ue faisait publier «n Pologne, par tous les organes qui lui étaient vendus, que la paix avec les Turcs était prochaine , et tâchait , par ce bruit, de faire craindre aux Polonais qui ose*^ raient scanner contre elle , d^étre abandonnés à toute sa vengeance. Cette paix, en effet» n^était pas hors de vraisemblance. Les Anglais négociaient avec activité pour l'obtenir. Le gra^d^ visir, iqui avait' déclaré la guerre, hommci ferme et altier, voyant T autorité, supréine sur lés armées confiée au kan desTartares^ avait abdiqué le ministère ;• et oii tentait auprès du nouveau visir tous les moyens de persuasion, d^intrigue et de corruption..

Le bonheur ipà avait touîoiuo accompagné Fimpératrice dans toutes s^ entreprises , ne Tabandonnàpasidans ces conjonctures , s -il eit vrai qull ne faille donner que le nom de bonheur à révénement qui suivit. Cnm^Gueray cet implacable ennemi deâ Russes, ce fidèle allié des Polonais, au retour dé don expédition

Il8 HISTOIRE DE I'aNARCHIE

dansi la Nouvelle-Senrie , après le long repos de son exil , au moment où il se préparait à venir attaquer les Russes en Pologne, fut atta* que d'une fièvre jaune , non sans soupçon de poison , et mourut dans la ville de Cautchan , qu'il avait bâtie. L'émissaire de France vit ce priqce mort. Son visage et son corps étaient couverts de taches livides; les poils de sa barbe restaient à la main dès qu'on j touchait ; ses ongles tombaient ; tout marquait le poison : on montrait publiquement le Russe soupçonné de ce crime. Mais etifin , ce descendant de Gen.giskan , cousu daiis un sac de maroquin , et lié 4e grosses cordes , fut mis sur un petit chariot , et^ sous l'escorte de six* Tartares ,* fut conduit à Backserai ; et toute cette armée qu'il allait conduire à la délivrance de la Pologne, resta en proie aux divisions qu'y firent naître la vacance du trône et les factions en faveur .des différents concurrents.

On employait , dans le mén» temps , tous lès moyens de terreur pour désarmer les Polonais. Des ordres de sang étaient donnés contre toutes les confédérations; et, pour les désarmer plus sûrement encore par une sorte de satisfaction ^ il fut annoncé, de toutes parts, que l'ambassade de Repnine allait finir. Catherine, affecta de se plaindre hiiutement d'avoir toujours été mal in*

DE POIiOGKB; 119

iorm^ des dispositions des Polonais. Cëtait depuis long-temps le cri de ces infortonési Dans ce mécontentement feint ou réel, on annonça rarrivëè prochaine d^un autre ambassadeur, vieux courtisan d^Élisabeth , dont Tesprit était doux , dont les manières étaient polies , et qui , sous cet autre règne , s'était fiait chérir des Po« louais. Mais en attendant son arrivée, Repnine^ qui avait conduit les aflaâiies à cette horrible confuâon . continua encore de les gérer ; et il osa donner à c'ette pri.c«sse.lVsp<{raace à\Tmer contre les Turcs la nation polonaise. Il comptait faire cette proposition dans la diète , dont répoque était prochaine, et dont cet ex* travagant croyait rassemblée possible. Catherine agréa ce projet ; et il reçut Tordre d'offrir au roi , à cette conditioa, le commandement des armées. Il fallait que les préjugés du despotisme , le profond mépris des hommes et le respect religieux pour Tautorité fussent bien profondément enracinés [dans Tesprit de cette princesse et de son ambassadeur, pour- qu'ils» crussent encore que la vokmié d'un roi pouvait changer à ce point toute une nation. Le roi répondit à Repnine par ce vers :

Gonnaîs~tu quelque Dieu qui fasse un tel prodige ?

£a vain, Repnine lui dit : « Vous voyez coBune

lao uiSToiu ]>£ l'anarchie

x> lés Turcs vous traitent ; c^est contre vous » qu^ils ont pris ies armes ; c^est i vous nom- » mément qu'ils déclarant la guerre : justifiez >> ie choix qu'a fait de vous voire protectrice, » en devenant vjdusrtoéoae auîourd^biii son* dé- ^> '£eo$eur. » Poniatooski se refasa à ce rôle dangereu:»^ i mais dont kr seule tentative , quoique hasardeuse partHeronénue, n'eût peut-être pas été sans honneur. 4Lfi&a:enferma dans les principes d'itne politique 'Circonspecte . et timide^ L'abandon total que Idiezarine lui fit anmoncer en vengeance de < ce refus, et les outrages de Repnine qui en furent la suite , né purent ébranler sa résolution.

Tout dans Varsovie opposa une égale résistance au projet insensé de Repnine. Les princes Czartorinski répondirent que dans* la situation actuelle, ou deusr empires formidables pre* naient une part aussi active aux a:Kaires de la république, il ne «('agissait plus que d'attendre et de recevQir la loi du plus fort.

Fondant qu'on agissait à Varsovie pour chercher des moyens de concilier les esprits, et pour armer, s'il était possible, la nation polo^ naise contre ses défenseurs , les Russes, tâchant dans toutes les provinces d'assoupir tous les troubles et d'étouffer jusqu'au moindre germe de sôulèveihent , exerçaient les plus horribles

cruautés, contre tous ceux des confëdërës qui avaient le malheur de leur tomber entre les mai9S. On vit alors tous Les usages par lesquels les-nations les plus barbares ont adouci le flëau de la. guuerre , violés à Tëgard des confédérés ; toutes les capitulations devenues des pièges ; la foi donnée aux prisonniers toujours trahi^ ; un colonel russe, nommé Drewitz, massacrant de sang-froid des gentilshommes qui s^étaient rendus prisoBoiers de guerre , faisant expirer les chefs dans les supplices inventés enRussie pour les esclaves, les faisant quelquefois lier à des arbres, pour les exposer comme un but à l'adresse de ses soldats ; d^autras fois les faisant enchaîner, pour que Ifiuvs têtes, enlevées avec dextérité au bout des piques, représentassent tous les jeux d^un carrousel. On vit ainsi le carnage v qui n^a pour excuse que la nécessité des combats, devenu par ces horribles variétés Tamusement des yainqueurs. La barbari%fi]t encore . poussée plus loin. Cet homme laissait errer dans les campagnes des Ir oopes entières à qui il avait fait couper les deux ipaios ; d^autres fois, par une inconcevable férocité , joignant Tironi^ et rinsulte à la cruauté* la plus inouïe , il faisait écorcher ces malheureux tout vivants , de ma^ nière que leur peau représentât sur eux Fhabillement polonais. Il est remarquable qu% cet

123 BISTOIBE DE L'aNABCHUC

homme si atroce, et qui fut alors le bëros des Russes , était up homme sans courage. 11 était fin et patient ; il passait quelquefois deux mois entiers à guetter un parti , à s^assurer de quel* ques traîtres, à se pourvoir d^espions, et quand ce parti, après quelques courses heureuses, commençait à être moins sur ses gardes , il le surprenait, ne combattant jamais de sa pef* sonne , et revenant toujours aux mêmes manœuvres. Il fut plus d^une fois battu dans la suite par le jeune Pulawski , et perdit tout le renom qu^il avait d^abord acquis par ses effroyables succès*

Mais répouvante qui se répandit en Pologne suspendit ces émeutes téméraires , et les plus impatients sentirent enfin la nécessité d'attendre Touverture de la campagne , et de recourir à des desseins mieux concertés.

Avant de commencer le récit de cette guerre terrible oùtle trôné dès Ottomans fut ébranlé, ou les habitants de la zone glacée allèrent com-. battre des hommes nés près de l'équateur, on la Russie, devenue plus illustre par des victoires inespérées, se trouva cependant incapable d'achever ses Conquêtes et de poursuivre ses eutrepfises , examinons quel était Pétat intérieur de cet empire. Cet examen paraît nécessaire poul^apprécier ses vastes projets > et pour nous

De POLOGNE^ 133

donner rintelligence des principaux ^vënements qui nous restent à raconter.

La Russie peu frëquentëe des voyageurs, n'ëtait connue en Europe que par la voie des panëgyristffe , par des relations de succès tou-*- 30urs exagères, parjies efforts excessifs qu'elle avait faits depuis soixante. ans. L'enthousiasme qu'avait excite dans les esprits le règne extraordinaire de Pierre-le-Grand, durait encore. Du sein de Vignorance et de la pauvreté, un peuple nouveau s'ëlevait à l'empire sans que les peuples riches , polis et savants en eussent témoigné ni falousie, ni inquit^tude. Cet exemple est unique dans l'histoire. Au lieu de ce dédain que toutes les nations ont tour-à-tour éprouvé dans le premier éclat de leur puissance , de ces railleries trompeuses que des villes plongées dans le luxe faisaient autrefois contre Rome bâtie de bois et de briques , au temps où elle commençait à donner des lois à l'univers ; au lieu. du: ridicule que des courtisans asiatiques s'efforçaient de jeter sur les mœurs des Spartiates dont ils sentaient avec dépit l'ascendant, etdosÉtiisméconnaissaient les vertus ; les Russes, au contraireyéprouvaient en.Eurppc; une faveur générale. Les causes n'en sont pas difficiles à saisir. Le soin qu'ils avaient eu de prendre nos manières. et d'imiter nos usages, l'accueil que

124 HISTOIRE DE t'ANAUCHIE

Pierre P' avait fait aux sciences, et qui attachait à sa gloire ceux qni dispensent la louange on le blâme, Tamour du mènreilleux qui se trouvait dans ces exagérations , cette espèce d^intërét qu^on prend même iiivolontaireinent i voir réussir de grands desseins , et peut-être , enfin, notre haine contre notre gouvernement, tout avait contribué à donner aux esprits cette singulière disposition. On applaudissait aux en-^ treprises de cet empire. On le voyait avec plaisir se porter pour rival des puissances les plus considérées; mais au moment où d^imprudentes démarches rengagèrent- dans de aoùveàux efforts , quel était en effet son état intérieur ? Les desseins conçus par Pierre I" pour faire passer par son empire le commerce du monde ^ n'avaient point eu d'exécution. Les cîanaiix qu'it avait commencés pour la jonction des mers, restaient interrompus ; la ville de Cronstadt, premier port de cet empire, et sttiiée près de sa capitale , demeurait déserte ; le port construit sur une rivière dans laquelle leis eaux de la mer ne remontent point , voyait se pourrir dans Tèau douce le peu de vaisseaux ediappés aux tempêtes de la mer Baltique , bu plutôt à l'ignorance de leurs conducteurs ; la 'ville dp Pétersbourg n'avait point été achevée sur les plans de son fondateur; on n'y voyaitplus que les

DE POLOGNE. I!i5

Testiges des canaux qoUl avait creuses pour la rendre semblable à Venise ; cette chaussée fameuse entre Pétersbourg et Moscou si vantée dans quelques relations, et comparée aux voies romaines , n'était qu'une misérable route dans des sables , sur des fascines, au travers de vastes solitudes, et Tadipiration avec laquelle les Russes ne Cessaient d'en jfiarler, provenait 4e rétonnement où ces barbares étaient encore d'avoir vu ouvrir ces longues forêts. Il est vrai que Mo^ou , leur aMienne capitale, était d'une immettse étendue , et ne cessait de s'agrandir. C'était l'effet d'une étrange superstition. Jamais en Russie une église n^a été abattue; achever de la démolir quand elle menace ruine, serait nn sacrilège ; on l'abandonne , et à câté on en bâtit une nouvelle. Les Moscovites racontent sérieusement qu'ils ont seize Cents églises dans leur ville. Ce calcul est exact ; mais, pour peu que leur superstition dure , ils auront bientôt tine ville toute d'églises.

I^a plupart des nations ayant reçu dans leurs mœurs des influences étrangères, sont perpétuellement en contradiction avec elles-mêmes, et n'offrent aux obsertateurs qu'un tableau variable ; mais la discordance actuelle des mœurs du peuple tnssfi passe ce qu'il y a jamais eu de plus bizarre. Leur antique pauvreté et le fa3te

126 HISTOIRE D£ l'aMAECUIE

asiatique, les supei^titions judaïques etlall* cence la plus ef&ënée , la stupide ignorance et^ la manie des arts, Tinsociabilité dans. une cour galante , la fierté d'un peuple conquérant et la fourberie des esclaves ; des académies chez un peuple ignorant ; des ordres de chevaleiàe dans un pays où le nom même de Fhonneur est inconnu ; des arcs de triomphe , des trophées et des monuments de bois ; Timage.de tout et rien en réalité ; un sentiment secret de leur faiblesse, et la persuasion quHls ont atteint dans tous les genres la gloire des. peuples les plus fameux: voilà ce qui résulte après un demirsiècle de ces étonnants travaux de Pierre I" , parce qu'il ne songea point à donner des lois , qu'il laissa subsister tous les vices , et qu'il se pressa d'appeler tous les arts avant que d'avoir réfonné les mœurs» On croirait voir les matériaux d!un superbe édifice épars , dégradés et noircis par le temps avant que d'avoir été employés, parce qu'un architecte imprudent les avait préparés sur de fausses mesures , et que par cette faute, l'ouvrage à peine élevé au-dessus de ses pre* miers fondements , et abandonné sans pouvoir être fini , n'offre dçjà plus qu'un spectacle de l:uines.

Ce qui restait de ce règne célèbre, ce n'était pas un empire policé, comme les panégyristes

de Pierre ne cessaient de le répéter ; c'était un peuple féroce armé de tous les arts de la guerre. Cependant leur état militaire était présenté sous leurs yeux d^une manière trom](léuse, et qui donnait une fausse idée de leur puissance. Tout ce qui recevait du czar quelques appointements, chambellans, médecins, comédiens et valets , tout se trouvait écrit sur Tétat de la guerre. Quatorze éléphants , autrefois envoyés de Perse à cette cour, étaient pour leur entrertien inscrits sur la liste militaire au grade dç lieutenants-généraux. Ainsi était composée cette formidable liste de huit ceqt mille combattants qm leur donnait tant de confiance et de vanité , mais qui était véritablement réduite à cent cinquante mille hommes sous les armes. La dis^ cipline de ces troupes, facilitée par Tesclavage, n^avait pas corrigé tous leurs anciens vices ; et la plus infecte comme la plus daiigereuse mal- I propreté régnait encore dans leurs camps ainsi que dans leurs palais.

Pour entretenir c^tte armée , les provinces continuaient de se dépeupler. Dans celles du nord , les filles ne trouvaient plus de maris. Quand il y naissait un enfant mâle , on voyait aussitôt vingt filles nubile^ accourir et s'offrir à Tenvi pour prendre soin de cet enfant , en restant servantes dans la maison où il était né , sans

aucun autre salaire que la promesse dé Fépouser un jour. ,

On réparait, il est vrai, cette dépopulation en attirsTnt sans cesse des étrangers ; mais les colonies fondées parleur affluence étaient bientôt dévastées par Pautoiité tyraunique des gouverneurs. La Nouvelle-Servie, florissante dans les premières années, parce que les Grecs y accoururent en foule, était <iéjà tombée avant Pincursion des Tartares ; et la plupart des colons grecs , préférant leur ai^cien esclavage , étaient àéjk retournés dans leur pays.

Catherine connaissait si bien celte dépopu* lation , qu^à son avénemenit au trône elle fit té^ pandre par toute l'Europe , et imprimer* dans tous* les ]f)api*r^s publics , une espèce d'état des déserts de son empire , offrant des possessions à quiconque voudrait les venir éuKiver. "

L'Europe , 'depiiis que le lux^ s'y est généralement introduit , à vu passer entre les mains i de quelques heureux la fortune des peuples, et tous les états sonft j^leins^d'une multitude sans possessions et sans patrie. Une foule de ces infortunés vint alôts éhercher qu'elqùe propriété ^n Russie. Les Roisses n'éparghaieifit aucun artifice pouif" ces sortcstde séductions. Leurs ministres dans toutes les cours avaient dans leurs instructions uu ordre particulier à ce sujet. Ils

annonçaient le dessein d^attirer des artistes dans tous les genres ; mais tout homme ëtait bon pour eux , et sous quelquie prétexte qu^il eût été attire en Russie, s^il avait des enfants, c'était autant d'esclaves pour les maisons des seigneurs russes. Tout voyageur de cette nation se livrait à ces manœuvres. Ils avaient par-tout de ces émissaires auxquels on donne le nom d'embaucheurs. Il se trouvait même en Hollande un Français nommé Beauregard, établi auprès d'Utrecht , qui avait traité publiquement avec Timpératrice pour lui vendre des hommes , et qui avait dans toutes les parties de l'Europe des correspondants chargés de débaucher des paysans , des artistes et des soldats. Les Hollandais, . sous un pareil entrepreneur, faisaient avec la Russie le commerce d'aventuriers européens , comme on fait la traite des nègres.

' £n quittant les belles pro?nnces que la Russie possède en Europe , pour pénétrer dans le nord de l'Asie , on croirait du moins trouver dans ces pays inconnus la nature encore innocente et neuve , spectacle doux et consolant, que les observateurs attentifs ont plus d'une fois opposé au9 maux qu'ils voyaient plus près d'eux ; mais que trouve-t-on dans ces vastes contrées ? Des milliers de soldats épars à la garde des prisonniers ; des cachots où la disgrâce et le crime

l3o HISTOIRE DE l'ANARCHIE

sont punis des mêmes peines ; des sauvages nés dpux et bienfaisants, que le plus féroce des peuples prétend civiliser; des pays piresque déserts et de plus en plus dépeuplés par Texploitation* des mines, et sur- tout par cettç horrible maladie apportée 4^ Amérique, et déjà parvenue si loin Sans qu^on y ait acquis, la, connaissance du remède.

La révolution entrçpri^e par Pierxe P' n'a pcdixt franchi les, hmites de Fïlurope. Les pays éloignés de la capitale îgnorei^t les arts les plus nécessaires. Au deU de Moscou , ei\ avançant vers TÂsie , vou3 rencontrerez à q^a.tre-vingts lieues des n;aitiooâ sauvages qui en^eil^t dans des forets inconnues. On. pent assureir, sur la foi de témoins oculaii;es , qu'au nord de. la Sibérie, < dans une peupladje nommée la ville de TomSki » un couteau apporté par quelque has^d , il y a peu d'années, y passa pour une merveille , et fut, par une délibération^ publique, attaché. solennellement à un tronc d'arbire au^ milieu de la ville , pour Fusage commun de. tous les habitants.

' La plupart de ces nations sonl uniquemeal occupées à la chiasse des animaux qui «porteiiit les fourrures prédeuses. EUes.en échangeait lespea^ contre des merceries., et lesB.usse$.dpn- > nent à ce commerce le nom insolent de tribut»

DE POLOGNE. l3l

Mais si ces fourrures abondent dans un pays nouvellement découvert , il en sera bientôt épuisé, comme le sont à prient les autres pays où le luxe les cherchait autrefois. Ces sauvages n'ayant plus alors aucun objet de commerce y il est vraisemblable que la Russie éprouvera au sein de son empire, ces petites guerres dont TÂmérique fut long-temps le théâtre. Elle voudra asservir ces nations qui se croient encore indépendantes , et qui déjà revenues de la première terreur que les armes à feu leur avaient inspirée , se défendront avec le désespoir où les réduira la vue prochaine de Fesclavage. Cet exemple est déjà donné, et ces petites guerres commencent avec des succA) balancés.

Les frontières exposées aux incursions de toutes les nations tartares, sont bordées de redoutes ékvées à la distance de huit lieues Fune de Tautte. Quinze inille hommes un peu disciplinés ont suffi long-temps à garder cet espace immense. Les Russes, qui doivent cet avantage à la supériorité de leurs armés et de leur discipline , portent une attention rigoureuse à empêcher nos arts militaires de pénétrer chez ces peuples ; mais cetix auxquels le voisinage de la Chine a commiiniqué les armes à feu, attaquent à présent les Russes avec égalité.

Les frontières de ces deux empires se trou-

vent aujourd'hui contigues dans une ëtendue de mille lieues ; et de toutes les affaires des Russes en Asie, les rapports qui subsistent entre ces deux ^tats les plus grands de Tunivers , ëtant les plus intéressants , nous en donnerons ici quelques idées.

Leurs guerres et leurs correspondances commencèrent aussitôt que les Tartares Mongous se furent rendus msdtres de la Chine. Le pays <in'ils habitaient auparavant , étant Jimitrophe :des Russes, ceux-ci , en parcourant les armes à la main toutes les contrées du nord, arrivèrent il r ancienne patrie de ces Tartares, que leur 'émigration récente avait rendue presque déserte. Après quelques hostilités entre les deux empires, il fut réglé par un traité solennel , que le fleuve Amour leur servirait de limites. Le^ Russes n'observèrent point le traité et bâtirent une ville sur le bord qui appartenait aux Chinois. Ceux-ci la détruisirent, et la guerre recommença; c'était à la fin du damier siècle.

La Russie semblait encore balancer sur quelle partie de Tunivers tomberait sa puissance , également attirée par les trésors de la Chine, les délices de la Perse et les arts de l'Europe ; vaste repaire de barbares qui , par sa position singulière , pouvait menacer à-la-fois sur toute Iji surface du globe tous les peuples policés. Piwre

BE POLOGNE. l33

soutenait alors en Europe ses guerres les plus difficiles. Cette circonstance et la sagesse du négociateur qu^il envoya à la Chine , le comte Sava, natif de Raguse, firent prendre le parti le plus utile et le plus sage. Au lieu de continuer les hostilités contre cet empire si riche , si peuplé , si florissant , et dont toutes les puissances maritimes de FEurope se disputent le commerce , il fut résolu de détourner ce commerce , et de lui faire prendre un nouveau cours au travers de la Russie. Le comte Sava consentit donc à resserrer les frontières russes en les éloignant du fleuve Amour; mais il régla qu'une nombreuse caravane de marchands russes irait tous les trois ans à la Chine. II établit à Pdkin une maison russe sous Tadmini^ratibn d*un de leurs archi-mandarittes ; il prit les plus sages précautions pour le succès d'uhe entreprise qui devait produire une si grande révolution dans le commerce général. Les Russes cependant ne virent dans' cette' négociation que Tabandon de quelques déserts , et ils accusent encore aujourd'hui le comte 3ava de s*êtrc laissé corrompre par For des Chinois : mais Pierre en jugea mieux que son peuple , et pour le succès d'un si grand projet, il travailla pendant tout son règne à assurer la route de ces caravanes. Les deux empires devaient , suivant leur traité de

l34 HISTOIRE DE l'aNAKCHIE

paix, s'envoyer mutuellement des ambassades au renouvellement de chaque règne^ A la mort du czar, les Chinois, fidèles observateurs du seul traité quUls eussent jamais eu avec aucune nation , envoyèrent complimenter Catherine 1". Leurs ^mbassadeui^ ayant appris en chemin la mort de cette impératrice, retournèrent chez eux et- revinrent pour complimenter Pierre U. Ils apprirent encore sa, mort en chemin ; mais cet événement étant alors prévu dans leurs instructions, ils continuèrent leur route et arrivèrçnl sous le; règnç de la czarine Aime. Ces l^oipmes , partis des contrées les plus peuplées de Tunivers, ne purent s'empêcher de marquer leur ifiépris en arrivant à cette cour, après avoir traversé ces immenses solitudes qui composent presque toute retendue de Fempire russe. On les força d'adorer, l'impératrice , selon toutes les cérémonies du rit chinois. Us s'en plaignirent; et la vanité riisse, pour conserver l'avantage de ces adorations , n'envoya à Pékin que de simples députés. Les Chinois se croyant in-^ suites, cessèrent de protéger les caravanes. Le gouvernement les abandonna aux vexations des mandarins et à la friponnerie des marchands* Elles languirent jusqu'à la fin du rçgn.e d'Elisabeth. Un nouvel événement les fit alors entièrement cesser.

DE POLOGNE. l35

Des Tartares nommes Kalmooks - Zingors , qui occupaient iSn pays intermédiaire*entre ces deux empires, leur ëlaient déVentis également formidables. Quelques officiers suédois envoyés en Sibérie parmi la déplorable côlohie des prisonniers de Pultara , étant parvenus à passer che2 cette nation , y avaient été accueillis. Le kan connu en Asie par le surnom de Contaicfat, qui signifie sa^è prince, commença, avec leurs secours , à policer ses sujets, à lès discipliner , à leur apprendre à cultiver k terté . Ces niaiheureux Suédois, devenus créatéiiHrs d'un peuple nouveau , st formaient ainsi des vengeui^. Les Russes voyaient, malgré leurs sévères pré^ cautions , et par lëvtr cruauté même , hos arts militaires portés chez tes faaiiôtis belliqueuses; événement qui tôt où tard doit amener le terme fàfal de Tempiï^b rttsrse sur le nôfd de V&sië, Mais Contaicht, ptè!» attiré VUnsleS Chinois par leûris richesses et *j^ar là douceur de leur climat, letik* causait alors plus dlhquiétude. Cha^ que course quHI faisait suie leurs frontières , ili^ lui payaient dés sommes immenses pour acheter leur tranquillité , et lé faire retourner sur ses pas. Mais sous le règne de son successeur, des divisions intestines s'élevèrent parmi ces Kalmouks. Ce prince appela lès Chinois à son secours , et par une horrible perfidie ,

l36 HISTOIRE DE l' ANARCHIE

après avoir vaincu avec eux , il fit massacrer leur armée auxiliaire. Les Chinois envoyèrent contre lui une autre armëe , qui , trouvant encore cette nation divisée, se vengea avec fureur, et Textennina presque tout entière.

Les Russes , suivant la politique qu^ils ont toujours eue 4^ recueillir dans leurs limites les hordes de Tartares battues et fugitives, ^donnèrent asile au fds de Contaicht, et à seize mille de ses sujets , restes infortunés de cette belliqueuse nation. .Ce fut, dit-on, une grande faute du règne d'f^isabeth , de Favoir laissé détruire. Les Chinois , par cette victoire , se sont rendus maîtres de la Petit e-Boucàrie, ancienne patrie de çe$ Tartares. Leur, empire s'étend ainsi jusqu^auprès de la mçr Caspienne. Ils sont vokii^s 4çs sources de Tlrtish , où sont les mines d'or ; le , plvis -ancienpiçnient connues qui -soient dani l!univers , indiquées par Hérodpte dans le pays d^s Masspgi^tç^y.et devenues àutjourd^hui un sujet de discorde entre un peuple de l'Europe et un autre des extrémités d^ l'Asie. Les Chinois poursuivant leur v^ei^geance, demandèrent au:;^ Russes de leur livrer Contaicht Sur là nouvelle de sa mort , ils envoyèrent des commissaires pour la vérifier , et l'usage étant parmi eux de conserver long-temps les corps sans les inhumer , ils finirent par exiger qu'on

leur livrât les os de ce traître. Cette contesta^ tion aigrissait toutes les autres difficultës qui s'étaient élevées entre ces deux empires. Les hostilités étaient recommencées. Les caravanes^ le grand objet des travaux de Pierre I^, étaient entièrement cessées, lorsque. Catherine U parvint au gouvernement , et Tun de ses premiers soins fut de noipmer une ambassade solennelle, que les Chinois refusèrent.

Les Russes affectent un grand mépris pour la nation chinoise ; mais ceux qui ont commandé sur cette frontière (et on tient tous ces détails d'eux - mêmes ) n'ont pas à beaucoup près le même mépris pour les Tartares soumis à ceux qui régnent à la Chine. Les Saulons ont étendu au loin leurs conquêtes ou plutôt leurs ravages. D'autres peuplades tartares réfugiées en Russie et renfermées dans les limites russes se vpyaient avec désespoir tombées dans l'esclavage , et n'attendaient qu'une occasion favorable pour recouvrer leur liberté, soit, en se soulevant contre leurs oppresseurs , soit en franchissant les limites pour retourner dans les vastes plaines de la Tar tarie. L'une et l'autre de ces dispositions ne tardèrent pas à éclater pendant la guerre , d^une manière funeste à l'empire russe. .En un mot, le déclin de cet empire en Asie était devenu si sensible, que des gens sages avaient pro*

l38 HISTOIRE DE L' ANARCHIE

pose à cette cour d*en faire revenir ses troupes^ en chassant devant elles les sauvages habitants^ de ces climats, et de laisser ces contrées ou absolument dësertes, ou abandonnées aux peuples qui s'y défendent.

Mais Tesprit qui régna toujours parmi les Russes était bien éloigné d'une semblable modération. JàiÉiais aucfin état, pour réparer ses maux intérieurs, n'eut un plus grand besoin de la paix , et ne fut plus heureusement situé pour conserver cette paix nécessaire. Jamais au contraire aucune nation ne forma des projets* plus immodéi¥s d'ambition et de conquête. Les uns partant en imagination du Kamtschatka , croyaient traverser aisément ces ihers inconnues, se voyaient déjà établis en Amérique, et s'attendaient à disputer un jour aux Anglais l'empire du Canada. D'auti^es prétendaient qu'avec trente mille hommes de troupes européennes j ils iraient conquérir la Chine, qu'ils en ramèneraient des millions d'hofhmes dont ils peupleraient leurs déserts, et qu'ils en rapporteraient des sommes immenses dont ils achèteraient l'Europe. Tel fut. le projet' que le comte Beniowski trouva dans les archives du Kamtschatka , dont il remit les originaux entre les mains des ministres de France , et que ceux-ci ont fait parvenir entre les mains de l'empereur de l^

DE POLOGNE. i3q

Chine. Depuis <)uarante ans, la Pologne n*ëtait déjà plus aux yeux des Russes qu^une de leurs provinces sous le nom de royaume , et tous les régiments attendaient arec impatience Tordre d'aller en partager le pillage. Quelques-uns pensaient qu'il fallait établir à Constantinople le siège de Fempire russe, et racontaient com-* ment cet événement avait été sur le point d'ar* river dans leur dernière guerre contre les Turcs. Cet esprit général dominait dans leurs conversations, dans leurs livres, dans leurs minces tragédies, soit que ces imaginations démesurées vinssent du caractère ordinaire de ce peuple toujours emporté au-dessus des nues dans la prospérité, soit que les esclaves prennentdans leur aveugle obéissance une idée excessive du pouvoir de leur prince , soit enfin qu'une impulsion volontaire porte toujours les peuples du nord à désirer des diinarts plus heurbux lorsqu'ils les connaissent ^ et que tous ces projets ne vinssent que du désir vague d'une émigration.

Parmi tous ces projets , il y en avait un au-^ quel le cabinet de Pétersbourg paraissait s'attacher de préférence, parce qu'il pouvait s'^rfceorder en même temps avec une excessive ambition et une extrême faiblesse. CMtait le projet de s'ériger en protecteur de la religion grecque.

i4o uiSToiBx; DE l'anarchie

dans tons les pays de TEurope et de TAsie ou elle est rëpandue.

Les anciens czars étaient si ëloignës d^une pareille ambition , que pour se procurer quelque alliance en Europe , ils se montrèrent plus d'une fois* disposés à embrasser la religion ro-^ maine. Mais Pierre-^le-Grand s'étant formé des nœuds plus réels avec la république européenne, laissa tomber cette vieille ruse politique. Il réunit le ponvoir du patriarcat à celui du trône ; il devint en Russie le chef de sa religion ; il en décida ainsi pour jamais la séparation d^avec réglise de Rome. On voyait même à sa cour un de ^es bouffons porter le nom de pape^ puir en cette qualité d^un palais et d'un revenu, et sous' Tautorité de ce bouffon , on y parodiait dans les plus folles débauches toutes les cérémonies de réglise romaine. Mais son génie vio* lent et hardi ne fit jamais servir à son ambitioi^ Favantage d^étre devenu un patriarche dans ' l'église grecque^ et d'être le seul souverain puis- •sant qui professât cette religion. En étouffant autant qu'il le put là superstition parmi ses sujets ,. il n'imagina point d'exciter le fanatisme chez SBS voisins. Mais le clergé grec, ignorant, superstitieux et pauvre , ne tarda |ïas à chercher de la protection et. des aumônes. à la cour de Russie ; et dès le règne suivant , cette cour , plus

DE POLOGNE. I^ï

p2fr superstition que par politique, entretint de pareilles liaisons dans la plupart des provinces soumises aux Turcs. Ceux-ci n'en conçurent point d'ombrage, et, accoutumes à voir les princes catholiques prot^er les moines de Jérusalem , ils ne virent pas plus de danger dans cette protection nouvelle.

Les Grecs, cependant, sur la foi d'une vieille prédiction accréditée parmi eux , « Que Fem- » pire turc sera détruit par une nation blonde, » s'accoutumèrent à regarderies Moscovites, chez lesquels cette couleur domine , comme devant être leurs libérateurs. Munich songea le premier à profiter de cette singulière disposition des esprits ; la paix rompit son dessein , avant que l'exécution en fût assez avancée pour avertir les Turcs du danger qu'ils avaient couru, et qui allait toujours menacer leur empire. Depuis ce temps , une nouvelle conjoncture favorable aux Russes , cimenta de plus en plus leurs liaisons avec les sujets de l'empire ottoman^ Ces anciens peuples Esclavons, de même origine que les Russes, attachés à la même religion, parlant le même langage , apprirent avec plaisir qu'une de leurs peuplades était devenue puissante ; et jusque sur les bords du golfe de Venise , dans les vallées du Monténéro, les aumônes de la Russie gèrent chercher leurs prêtes , décorer leurs

14^ HISTOIRE DE l\mARCHI£

églises,- et fomenter la haine de ces peuples contre leurs maîtres. Par une particularité remarquable, Tancienne langue esclavonne se trouve précisément la même dans ces yallées et dans la Moscovie. Les Russes et les Monténégrins retirent cet avantage d^avoir si longtemps conservé leur barbarie, qu^aujourd^hui ils s^entendent comme un même peuple.

Cependant, au milieu de tous ces projets d^ambition et de conquête , il était impossible que les Russes se dissimulassent les maux inté" rieurs de leur empire. Depuis long-temps cha* cun de leurs souverains en arrivant au trdne, avait paru sentir que le soin de remédier à ces maux devait être son premier obfet. On les avait vus depuis quatre règnes , condamner à leur avènement, la guerre qu'ils trouvaient entreprise , la regarder comme étrangère aux véritables intérêts de Télat , se presser de la ter-miner, et tâcher de remédier au désordre général» jusqu'à ce qu^une ambition personnelle ou de nouvelles intrigues les engageassent à leur tour dans la même faute. Ainsi , Anne avait mis Ba à la guerre de Perse, Elisabeth à celle de Prusse, et Catherine à celle de Holstein. Un grand des* sein , celui de reparer Terreur de Pierre î", et de donner enfui des lois à la Russie , occupait alors le génie de cette princesse. Nous Tavons

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Tae convoquer tous les députiés de toutes lesproyinces de son empire. Ils travaillaient sous sa dictée à la rédaction d^un code gënëral et uniforme. Elle avait, à son avènement, trouve les finances dans un extrême désordre. Elle s^occupa d^abord de les rët2Ji>)ir, tant par une économie sévère, que par la réunion de presque tous les biens de Téglise au domaine impérial ; mais cédant bientôt à un désir imimodéré d^illustrer son règne, elle les avait épuisées de nouveau par des fondations éclatantes , par des établissements d& tous les genres , par la construction de superbes quais sur la rivière qui traverse la capitale.

Ces dépenses avaient absorbé la plus grande partie des sommes destinées aux militaires , et àm la profonde sécurité où était cet empire , tout ce qui était relatif à la défense de Tétat avait été sacrifié pour ces embellissements. Le grand-maître de Tartillerie, qui ne devait cette place qu'à la faveur, uniquement occupé de plaire, rapportait tous les ans à Catherine la glus grande partie des sommes destinées à Fentretien de la milice. Le ministre de la guerre , ^^un zèle imprudent , ou plutôt une jalousie indiscrète contre le favori, avait d'abord fait disgracier, rétabli dans son ministère , imita la conduite de son antagoniste , et laissait Farmée

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sans recrues, sans habillements et sans armes. Rien n^ëtait prêt pour la guerre, ni F armée, ni Fartillerie, ni la flotte. Toutes les caisses étaient vides, et à cette déclaration inattendue, tous les travaux furent suspendus. Les députés même pour la législation furent congédiés. On rassembla à la hâte tout ce qu^on put trouver d^ouvriers, et Ton précipita tous ces préparatifs pour la guerre , sans discontinuer les négociations pour la paix , qui pouvaient jeter plus de len^ leur dans les préparatifs des Turcs.

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