LIVRE X
Lie grand-visit eût risqué sa tête en écoutant des propositions de paix ; et si la fermeté du sultan se fût démentie après avoir armé dans tout son empire une multitude fanatique et avide de butin , il eût lui-même risqué sa couronne et sa vie.
Aux approches d^une guerre qu^il était impossible de prévenir, et qui devait influer sur le sort de tant de nations , la conduite du roi de Prusse fut digne de son génie. Trente années de travaux , de succès et de gloire , une armée de deux cent mille hommes aguerrie sous ses yeut , et perpétuellement exercée sous ses ordres, et un trésor de plus de cent millions mis en réserve , et sans cesse accru par son économie le rendaient maître de ne suivre désormais , dans toutes les agitations de TEurope que sa seule volonté. Il ne craignit point d'annoncer hautement ses intentions pacifiques , et le dessein d'éviter soigneusement tout ce qui pourrait étendre plus loin le fléau de la guerre. Toutefois il résolut d'être fidèle à tous les engage- 3. 10
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ments de son alliance avec la Russie , de lui payer annuellement trois millions de subsides stipulés pour l'occasion actuelle par le traité qui les unissait , et de contenir par la terreur de ses armes quiconque voudrait augmenter les embarras de cet empire. Il écrivit à la reine de Suède sa sœur , « que les liens du sang et la » tendre amitié qu'il avait pour elle ne le dé- » tourneraient pas d'atfaquer les Suédois , s'ils » voulaient profiter de cette occasion pour se .» venger de leurs anciennes défaites. » De fortes patrouilles tenaient éloignées de ses frontière's toutes les troupes errantes des confédérés polonais ; mais sans prendre d'ailleurs aucune part aux troubles de Pologne, afin de ne pas donner aux Autrichiens l'exemple et le prétexte d'y prendre part eux-mêmes , et sans déclarer ouvertement cette espèce de neutralité, afin de ne pas trop rassurer les confédérés , et de leur laisser, par égard pour la Russie , une crainte perpétuelle de voir tomber sur eux toute sa puissance. On sait aujourd'hui, par une confidence de ce prince , que son intention secrète était de laisser la Russie consumer ses forces pendant quelques campagnes, et, pour rapporter ses expressions, « de laisser mater la clarine. » 11 prévit dès ce premier moment, que son entremise et celle de la cour de Vienne devien-
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draient enfin nécessaires pour rétablir le calme en Pologne» et la paix entre les deux empires ; et s'occupant à préparer de loin un concert que les ressentiments de cette cour contre lui rendaient si difficile à former, il prit soin de lui faire beaucoup d^avances , il n'épargna rien pour lui inspirer toute la confiance qui pAt subsister entre des ennemis éclairés. Enfin , il rechercha aussi Fenvoi réciproque de ministres à Versailles et à Berlin , espèce de rapprochement qui n'avait point eu lieu depuis sa rupture avec la France ; et il se mit ainsi de 'toutes parts en état de n'être point entraîné par le cours des événements, et d'y donner plutôt lui-même la direction qui conviendrait à ses intérêts.
De son côté la cour de Vienne , en opposition au roi de Prusse , tint uue conduite également mêlée de circonspection et de fermeté. Sans crainte pour la plupart des pays de sa domination par une suite de son alliance avec la maison de Bourbon, elle rassembla toutes ses forces dans les seules provinces voisines de la guerre. Près de deux cent mille hommes furent répartis en Hongrie, en Bohême et dans la Haujte-Silésie. Mais elle prit soin de faire rassurer les Turcs sur la grandeur de ces prépara* tifs. Elle leur promit de nouveau la plus exacte
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neutralité. Elle ne fit pour les confëdérés riea de plus que de laisser leurs chefs se rassembler sur ses frontières ^ et y tenir leurs conseils; ne s^expliquant point en leur faveur, mais évitant de les décourager, et s'occupant, au contraire, d^entretenir et d'animer leurs espérances. Enfin , pour éviter les discussions dangereuses que pouvaient occasioner Fincertitude des limites dans les provinces qui allaient servir de théâtre aux hostilités , elle fixa les bornes de sa domination par une ligne tracée dans toute la Iongueur de ses provinces. Des poteaux marqués des aigles autrichiens furent élevés sur cette ligne de distance en distance ; et elle fit notifier à la Russie , aux Turcs et aux confédérés , que tous les partis qui passeraient les limites désignées de cette manière, seraient aussitôt désarmés ; sévérité qui fut quelquefois secrètement adoucie en faveur des confédérés.
Ainsi les spectateurs du combat étaient non moins formidables que les combattants euxmêmes ; et pendant que les armées russes et ottomanes s'assemblaient à Torient et au midi de la Pologne pour décider par la guerre le sort de cette république , quatre cent mille hommes des meilleures troupes qu'il y eût alors au monde, commandées par d'habiles généraux, «ous les ordres 'de deux souverains ambitieux ^
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dont Fan, mûri par une longue expérience de la guerre, en avait perfectionne Tart, et dont Tautre , dans le feu et Timpatience de Tàge , pa* raissait aspirer à la m^e gloire , bordaient de l'occident au nord toutes les autres frontières de ce malheureux pays.
Déjà la fin de Thiver approchait^ et les hostilités entre les deux empires ennemis demeuraient encore suspendues. Une fausse politique du grand-Tisir avait arrête les incursions des Tartares, que ni la stérilité de la saison, ni les neiges , ni les glaces , n'auraient point retenus. Les Russes étaient retardés par la disette des moyens, par la difficulté des préparatifs. La Pologne même , après de si violentes tempêtes, ne paraissait plus que faiblement agitée , qifoique les cruautés exercées par les Russes au commencement de cet hiver eussent répandu plus d'indignation que de terreur. Mais les sages conseils que l'évêque de Kaminiek avait fait parvenir à toute la noblesse et aux troupes errantes dans les provinces , de réprimer leur zèle , de se disperser pendant cet hiver, d'attendre, pour achever les confédérations parAculières çt for* mer la confédération générale , que les Turcs fussent entrés en campagne, avaient été généralement suivis. Quelqi|es-uns cependant avaient répondu à ces conseils « que Je temps de là
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» prudence ëtait passé ; que s^ils posaient les 9> armes, ils ne sauraient plus que devenir; » qu^ils manqueraient d^asile ; que de retourner >» dans leurs maisons, c^^tait se livrer aux mains >' de leurs ennemis, ou plutôt aux mains des » bourreaux; en un mot, quHl n^ avait plus » de salut pour eux que dans la guerre. » Mais les Russes, dans toute retendue de la Pologne , étant maîtres des forteresses , des châteaux et des villes, et ayant défendu à tout gentilhomme de donner refuge aux confédérés, sous peine d'emprisonnement et du saccagement de ses terres, ceux qui se soutenaient encore avaient hivenié au fond des bois. Les habitations qu^ils s'étaient faites dans les endroits les plus inaccessibîes des forêts, ressemblaient à des hameaux de sauvages ; et , quelques-unes de leurs troupes* se fiant avec trop de sécurité à la difficulté de découvrir leur asile et à celle d'y pénétrer, y furent surprises et égorgées.
Les seuls Pulawski avaient passé l'hiver dans une situation moins déplorable. Ces trois jeunes confédérés, à la tête de hbit cents hommes, s'étaient maintenus dans deux postes avantageux sur la rive polonaise du Niester. Ils comptaient faciliter, par la position qu'ils avaient prise , le passage du fleuve aux armées turque et tartare, quand elles marcheraient à la déli-
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Trance de la Pologne. Us avaient , sar l'invitation du sëraskier tartare qui avait commande w Moldavie au commencement de Thiver, amasse des magasins considérables pour la subsistance des troupes alliëes. Mab dans les premiers jours du printemps, les Russes, maigre la faiblesse où i^tait encore leur grande armëe , reçurent ordre de prévenir les ennemis. Ils s^avancèrent par toutes les routes à-la-fois, et formèrent d'abord un cordon, à quelques milles du Niester. Le plus jeune des Pulawski, âgé de dix-sept ans, tomba entre leurs mains. Il fut envoyé prisonnier à Casan; et telle est Tinfluence de la fortune sur la durée des empires, que bientôt après il contribua au salut de cette ville , et par-là au salut de Tempire russe, lorsque le soulèvement des paysans armés de toutes parts contre la noblesse, fit éprouver aux provinces intérieures de la Russie des calamités qui la menaçaient de son entière ruine. Six mille Russes s'approchèrent ensuite des deux postes que les deux autres Pulawski occupaient encore.
Dans le nombre presque infini de combats qui furent livrés pendant cette gifftrrc , ceux que des actions extraordinaires ont rendus plus dignes d'attention, et sur-tout ceux qui pourront servir à faire bien connaître et les nations et les hommes , sont les seuls que nous présen-
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terons sous les yeux du lecteur. Le combat qœ m)us allons raconter doit intéresser à ces deux titres.
Des deux postes occupés par les deux Pulawski, l'un était Tancienne forteresse d'Okopé^ où il ne restait depuis un siècle que les ruines de vieilles fortifications. Au commencement des troubles , le gouverneur de Kaminiek avait retiré la garnison de cette petite place ^ et achevé de la ruiner. Les remparts étaient éboulés par le temps et les pluies, les fossés combles, les portes brûlées, les tours démolies; mais l'assiette en était forte, et la situation singulière. £lle était située sur une colline .qui borde le Niester, et qui, du côté de ce fleuve , s'élève sur un roc escarpé et inaccessible. Deux autres côtés > sont embrassés par une rivière profonde et marécageuse qui va tomber dans le fleuve. Sur le sommet* de la colline, et derrière les ruines de la forteresse , est une petite plaine fertile qui suffirait à la nourriture d'une garnison peu nombreuse. Le seul côté qui ne soit défendu ni par les rochers et Iç fleuv» , ni par les marais et la rivière , offre une pente douce ri unie, sur laquelle Casimir avait élevé des redoutes. Il résolut de ne point abandonner les magasins amassés dans ce poste , et s'attacha d'autant plus fermement
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I à la rësoltttion de s^y défendre , que les Turcs '. pouvaient facilement le secourir. Le passage le plus fréquenté entre la Pologne et la MoldaTie est à peu de distance en descendant le [ fleuve ; la facilité de cette communication entre I deux provinces étrangères Tune à Tautre , y a ; fait bâtir , sur la rive polonaise , la petite ville de Zwaniek , presque en opposition de Choczim, forteresse turque située sur une hauteur de Fautre côté de la rivière. Le passage du côté de r la Pologne est défendu par un ancien palab de I briques , entouré de fossés secs et de murailles terrassées , bâti sur un coteau qui commande les deux rivages. François Pulawski , frère de Casimir , s'y était posté. Aux premières nouvelles de rapproche des Russes , celui-ci traversa le fle\|ve et courut à Choczim demander du secours , et représenter au pacha de quelle importance étaient pour les Turcs eux-mêmes et ces deux postes et le passage qu'ils défend^ent et les magasins qui y étaient rassemblés. Pendant ce temps , les Russes , après avoir occapé la petite ville de Zwaniek, et masqué par un détachement le château qui la commande, attaquèrent la vieille forteresse d'Okopé. Les redoutes élevées sur la pente de la colline fuirent défendues jusqu'à la nuit ; et alors les aswillants mirent le feu à la ville de Zwaniek,
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afin que cet incendie, voisin tf Okope% ett éclairât r attaque.Les Polonais, pour éclairer le front des Russes, mirent aussi le feu à quelques maisons d'Okopé, et on combattit à la lueur de ces embrasements voisins ou éloignes. Les Russes se rendirent enfin maîtres des redoutes, et tout le front de la forteresse ne leur présentait plus que des ruines hors de défense. Les Polonais, réduits au nombre de deux cents , accablés par la multitude de leurs ennemis, sans espoir de retraite, trompés dans Tattente du secoure qu'ils avaient espéré, enfermés de tous côtes par les Russes, par les précipices, le marais et le fleuve , semblaient destinés à la captivité ou à la mort. Pulawski et ses compagnons forces, après quelques heures de combat , se réfugièrent tous à cheval dans cette petite plaine sans issue , qui avait un quart de lieue en tout sens. La forteresse encore embrasée, et désormais tombée au pouvoir de Fennemi, semblait leur couper tout^ retraite. 11 restait une espèce de chemin, un sentier étroit, et qui pouvait à peine être reconnu pour un sentier sur la crête de ce rocher à pic qui bordait le fleuve. Pendant que les Russes, ne sachant ce qu'étaient devenus leurs ennemis, s'occupaient à les chercher dans les ruines, et que ceuxH^i, au fond de cette plaine, étaient prêts de s'abandonner au
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dernier desespoir, Casimir leur dit : v Suivez- T» moi, et faites^en silence ce que vous me verrez » faire. » 11 prend du c6të du fleuve , s'avance vers le sentier, descend de cheval, et, le menant par la bride, il entre dans cet effroyable chemin. Tous Timitent et le suivent un â un. Le bruit du fleuve , qui dans cette saison charriait de grands monceaux de glace , cachait le bruit de leur marche. Le feu des maisons incendiées
commençait à s^ëteindre , et ne jetait plus que des lueurs incertaines au travers d'une profonde obscurité. Tous avaient la vue encore ëblouie des flammes qu^ils avaient eues si long-temps dans les yeux. Quelques chevaux et quelques hommes tombèrent du haut du précipice, et roulèrent dans le fleuve. Au bruit de leur chute et à leurs cris qui se confondaient avec le tu* moite des glaces , les Russes dans les ténèbres , croyant que les Turcs accouraient sur Tautre bord du fleuve, et ne soupçonnant point cette fuite téméraire, amenèrent à la hâte quelques canons sur le rempart, et tirèrent de Fautre côté de la rivière. Les boulets passaient sur la tête de ces hardis fugitifs. Le chemin s'élargissait vers le front de la ville ; mais là étaient en bataille les troupes russes qui avaient soutenu les assaillants. Les Polonais, en arrivant un à on , mais protégés par les ténèbres , se formé*-
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rent en escadron, et, sans perdre un instant, avancèrent au galop, et en poussant lés cris que lea Turcs ont coutume de jeter, en courant au combat. Les Russes étonnés crurent qu^une armée turque ou tartare avait traversé le fleuve â la nage^, et cette petite troupe, profitant de ce premier effroi de ses ennemis, passa ainsi à travers leurs escadrons.
Pendant ce temps, le pacha de Choczim refusait le secours sollicité par François Pulawski. Ce pacha avait reçu du grand*visir une défense absolue d'envoyer aucune troupe en Pologne, et Tordre de veiller seulement à la sûreté de sa place. Les Russes avaient joint leurs présents à cette défense et achetaient de lui comme une trahison ce qui était de sa part une obéissance exacte aux ordres du grand-visir. Mais quarante janissaires du district de cette ville, indignés de Tabandon où leur chef laissait ces jeunes confédérés dont ils aimaient le courage et dont ils plaignaient le malheur, se rassemblèrent d'euxmêmes, et sans respecter la défense du pacha , ramenèrent vers le point du jour François Pulawski dans le château de Zwaniek. Ils firent aussitôt, suivis des troupes polonaises, une sortie avec toute l'impétuosité de ces dévoués qui sont la principale force des armées musulmanes. Un si léger secours ne servit qu'à favoriser la
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li^traite de François, qui abandonna un poste devenu trop dangereux, et que la conduite des I généraux turcs rendait désormais inutile. Il se réfugia dans un village voisin de Choczim et jons le canon de cette place.
Uannée russe, composée de vingt -quatre I mille hommes, en s'avançant toujours vers 4e I fleave , se trouva réunie dans un même camp ^ I dès le 22 avril. La plupart des colonels étaient des jeunes gens parvenus par la faveur, et qui ne connaissaient encore que le service du palais dans les régiments des gardes. Presque tous les officiers subalternes étaient nés dans Tescia-vage. Le corps de l'artillerie était plein de jeunes gens protégés du favori , et qui devaient leurs emplois et leur avancement à la recommandation des femmes. Un prince Galitzin, devenu par son service à la cour, le plus ancien des lieutenants^énéraux , commandait cette armée. Tous les chefs des différents départements mi* litaires sVtaient réunis en faveur de ce choix , parce qu'ils avaient tous un désir égal que Farinée fût aux ordres d'un courtisan qui ne formât aucune plainte sur le mauvais état des troupes, des munitions et de Tartillerie , qui s'en accomniodàtsans murmurer, sans élever aucune prétention. Sa famille, ancienne, nombreuse et J^Qsidérée autant qu'on peut Fétre dans un tel
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pays , pouvait , en reconnaissance d^un choix qui Fhonorait, contribuer à apaiser les mëcontentements et les murmures publics contre une guerre odieuse à toute la nation. D^ailleurs Galitzin n^ était pas sans vertu. A cette résignation* servile , qualité si nécessaire dans les cours, et qm presque toujours y obtient la préférence sur les talents, il joignait toute la probité qui peut être compatible avec cette souplesse, ou , si Ton veut, avec cette réserve ; et contre le caractère ordinaire de sa nation , que le malheur atterre et que la prospérité enivre, il se montra dur et fier dans le malheur, poli et affable dans la prospérité. Il avait dans son état*major quelques officiers d'un mérite éprouvé et qui s'étaient formés pendant la dernière guerre en servant tour-à-tôur et selon la variation des alliances de leur cour, dans les armées prussiennes et autrichiennes. L'on espérait de la faiblesse même de Galitzin, et de sa droiture, qu'il obéirait aveuglément à tous les ordres du ministère , et ^que dans leur exécution, il prêterait l'oreille avec docilité aux conseils des autres généraux.
L'impératrice avait fait recueillir avec soin les mémoires , les plans , les ordres donnés autrefois par le, maréchal de Munich dans une guerre pareille. Ce grand homme revenu d'un long exil, était mort dans l'oubli; et maintenant
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on recueillait ses moindres pensëes. La proposition qu'il avait faite aux Tartares de se sous* traire à la dépendance de Fempire ottoman , et son dessein de soulever la Grèce, devinrent la ime de tous les projets. On prit de lui Tusage perpétuel des chevaux de frise dans les campements comme dans les combats, et la division constante de Tarmée en plusieurs grands carrés qui pussent en un instant faire front de tous côtés. En un mot ce fut encore son génie qui conduisit cette nouvelle guerre.
Outre Tarmée de Galitzin , destinée à Tattaque de la Moldavie , on assembla une seconde armée uniquement destinée à couvrir F Ukraine contre les incursions des Tartares, et composée en grande partie de Cosaques, de Haydamacks et de Kalmouks.
Les ordres de Fimpératrice étaient d'ouvrir la campagne par la surprise de Choczsim. Après avoir remonté le bord du Niester assez loin pour dérober cette marche aux ^ircs , on jeta rapidement des ponts sur le fleuve. Quelques volontaires étrangers, envoyés par leurs souverains à Tarmée russe, virent alors avec un sin*, gulier étonnement qu'mi peuple si célèbre par la guerre n'observait pas les règles militaires les plus communes. Aiii^itôt que les ponts furent construits, toute l'armée y défila en désor-
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dre. Ces étrangers remarquèrent pendant tont le cours de cette campagne , que les Russes ne s^attachaient à aucun des principes établis dans les armées européennes pour la salubrité des camps , pour le soin des vivres , pour placer leurs grand'gardes, et pour établir des postes de communication. Leurs vedettes n^occupaient jamais les hauteurs. Dans les marches ils ne se servaient jamais de patrouilles sur leurs flancs. Toute la sûreté de leur armée dépendait de leurs Cosaques, dont chacun, au déclin du jour, se plaçait à son gré autour du camp ; troupe sans discipline , qui faisait ce service avec une extrême négligence. Mais ces mêmes étrangers admirèrent la force , la patience et la résignation du simple soldat, qui soutenait, sans vivres et sans se plaindre, des marches de vingt heures , dont la dernière se fit dans un désert où on manquait entièrement d^eau. Les Russes étaient alors dans leur semaine sainte ; et ils en observent le%jeânes avec une rigueur inconnue à tous les autres chrétiens. Cette superstition ajoutait encore à leur patience. Toutefois Tarmée était suivie par un grand nombre de chariots chargés de provisions , enlevés de force , ainsi que leurs conducteurs, dans les provinces polonaises; et les Moldaves, qui, potr la troisième fois depuis ce siècle , espéraient que la
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Kassie les dëliyrerait du joug ottoman, avaient fait de grands amas de grains et de fourrages dans les endroits les plus cachés des forêts. Ils en avaient donné connaissance aux généraux russes. Mais la rapidité de cette marche, dans un pays coupé de forêts abandonnées et sau* vages et de hauteurs escarpées , faisait éprouver les horreurs de la disette au milieu de cette abondance.
On croyait à Constantinople n^avoir rien à redouter pour la Moldavie. Le grand-seigneur , qui veillait par lui-même à tous les préparatifs de la guerre , avait donné les ordres les plus précis pour y faire passer beaucoup de troupes. Mais ce prince avait adopté dès le commencement de son règne la maxime de ses derniers prédécesseurs , de laisser diminuer le nombre des janissaires et dégénérer leur discipline. Il composait son armée d'une milice enrégimentée pour le moment, et d'un ramas de volontaires attirés par le fanatisme de leur religion , ou par Tespoir du butin. La plupart de ces nouveaux soldats , tirés de la populace des grandes villes, n'avaient pris le chemin de la frontière que pour piller les villages sur leur route , et retourner chez eux aux premières incommodités.
II avait même fallu poi^r prévenir cette désertion user d'une rigueur jusqu'alors inconnue 3. II
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chez un peuple où tout «oldat est supposé marcher volontairement. Quelques-uns de ces déscyrteurs, à leur retour dans leurs villes , avaient été punis de mort ; sévérité dont il n'y avait aucun exemple dans les fastes de T^mpire ottoman. Les Tartares désunis entre eux , et dans Fattente de leur nouveau prince, n'étaient point encore sortis de leurs limites ; et la Moldavie , malgré les ordres du grand -seigneur, était presque sans défense.
Les Russes avancèrent donc avec sécurité.
Ils comptaient sur la vénalité du pacha de Choczim. Us ignoraient que la garnison de cette place en avait massacré le gouverneur. En effet , pendant que François Pulawski attendait sous le canon de Choczim l'occasion de rentrer en Pologne , sa vigilance lui fit découvrir un espion des Russes , Juif de nation , qui avoua avoir porté à ce pacha une somme en or. Cet espion fut remis entre les mains des Turcs ; et quelques-uns de leurs généraux s' étant rendus en force dans Choczim , sous le prétexte d'y tenir un conseil , avaient livré à la fureur de la gar-. nisonce gouverneur infidèle. Les Russes étaient tellement persuadés que le passage du fleuve suffisait pour assurer la prise de la ville, qu'ils se pressèrent d'en publier la conquête. L'impératrice impatiente de justifier cette guerre par
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des succès, ordonna des réjouissances dans tout son empire, et répandit çn Europe le bruit de cette victoire , pour accélérer des emprunts qu^elle y négociait dans les grandes rilles commerçantes.
Mais pendant qu^on célébrait en Russie des fêtes pour la conquête de Choczim, Tarmée russe s^avançait pour la conquérir* Cette forteresse est située sur une hauteur qui domine le rivage da Niester. Tous les ouvrages en sont vieux et trop étroits. Elle a de bonnes mines poussées jusqu'à quatre-vingts toises au-delà des glacis, mais qui n'étaient point chaînées. On a construit autour de cette place un camp retranché pour enfermer quelques éminences qui la commanderaient , et pour donner de l'espace à la garnison. A l'approche des Russes, quelques milliers de Turcs bordaient ces faibles retranchements. Un nouveau commandant était arrivé avec un nombreux corps de troupes ; et le projet des Russes, k qui tout manquait pour une attaque en règle , fîit dès lors entièrement déconcerté. Ils arrivèrent devant Choczim au lever du soleil , le jour de Pâques. Les prêtres , dès l'aube du jour, parcoururent tout le front de la ligne pour bénir l'armée , en l'honneur d'une fête si solennelle parmi tous les chrétiens. On n'entendait de toutes parts que félicitations
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sur ce que Jésus-Christ est ressuscité. Cette ce-rémonie annuelle chçz les Russes, cet acte de dévotion et d^enthousiasme préparait les soldats à combattre les ennemis de leur foi. Dans cette sainte ardeur , ils s^avancèrent , roulant devant eux leurs chevaux de frise , pour rompre rimpétuosité de la première attaque des Ottomans , dans le ca» où ceux-ci sortiraient de leurs retranchements. Mais tous les Turcs, aux premières décharges de Tartillerie russe , s^enfuirent avec une telle précipitation , quHb abandonnèrent leurs canons et leur camp. Les généraux russes se persuadèrent d^abord que cette fuite tenait à la trahison sur laquelle ils avaient fondé toute leur espérance , et ne prirent la résolution de poursuivre F ennemi et de tenter d^eutrer dans la ville avec les fuyards , que quand cette première terreur des Turcs se fut dissipée , qu^ils se furent jetés dans un bois entre le retranchement et la ville , et qu^ils eurent mis le feu au faubourg. Quelques-uns des Turcs en fuyant forçaient les habitants du faubourg à les suivre dans la forteresse. Ceux de la forteresse en chassaient les' malheureux habitants. Des corps entiers de la garnison, craignant les fatigues et les dangers d^un siège, se retiraient par tous les chemins opposés àFattaque , tandis que de nouveaux corps accou-
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raient par . les mêmes chemins pour se jeter dans la ville. Les Russes dressèrent quelques faibles batteries de leurs canons de campagne , plutôt pour attendre que pour décider Tévënement. Mais bientôt ib apprirent par des espions moldaves qu'un gros détachement de volontaires turcs s'assemblait dans Yassi , capitale de la province , pour secourir Choczim ; et à cette nouvelle ils partirent sans délai pour repasser le fleuve.
Quelque rapide que fût leur retraite , elle fut troublée par ce détachement turc qui avait fait le chemin d'Yassi en moins de trois jours. 11 était composé de trois mille volontaires , auxquels s'étaient joints trois pachas avec leurs troupes particulières. Us accouraient avec une aveugle témérité sans aucun concert formé avec la garnison de Choczim. Ils rencontrèrent les bagages de Tannée russe , qui , dans la sécurité ou était cette armée , marchaient devant avec une faible esoorte. Quelques familles infortunées de Grecs et de Jui& chassés de Choczim et emmenés par les Russes , et un grand nombre de ces malheureux pajsans polonais forcés de conduire les chariots, furent sabrés, et leurs têtes enlevées. Les fuyards se précipitèrent vers le gros de Tarmée , où les bétes de somme et les valets effrayés se jetant au miliea
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des colonnes , portèrent la terreur et la confusion. Pendant que les troupes de Tescorte se défendaient entre des chariots , le gros des Turcs continua d'avancer , et se forma sur une hauteur vers le front de Farmée. On y fit marcher deux régiments de cavalerie. Les Turcs , en jetant le cri du combat , où plutôt d^horribles hurlements , fondirent sur eux , les reti* versèrent ^ les mirent dans une déroute totale , et plusieurs centaines de têtes furent enlevées. Leur usage , en effet , est de fondre sur leurs ennemis avec cette effrayante rapidité. L'espérance d'enlever des têtes , qui leur sont ensuite payées par leurs généraux, les anime , et- tant qu'elle subsiste, leur courage se soutient Mais si la troupe ennemie reste dans un ordre inébranlable , si chacun voit uhe trop grande difficulté à emporter du combat cet horrible trophée ^ la ^eule espérance qui les conduisait disparaissant à leurs yeux , ils ne se font point une honte d'abandonner 1^ combat , de se réserver pour une occasion plus heureuse, et tout fuit avec une rapidité égale à celle de leur attaquée La contenance de l'infanterie russe arrêta les vainqueurs ^ et aussitôt que l'armée se fut temise en ordre, et que de nombreux corps ms^rchèrent ensemble vers la hauteur , les Turcs di$parurent ,-et la précipitation de leur retraite
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lear fît laisser derrière eux tout le conyoi qu^ls s^étàient charges de conduire à Choczim. Enfin Tarmée russe , après une semaine d^incroyables fatigues supportées sans -murmures, repassa le Mester, rentra en Pologne , et s^ëloîgna même des frontières. Mais la confusion de Tarmëe ennemie, et la conduite vague de ses chefs avaient été remarquées des moindres soldats russes, et de cette entreprise manquée il resta du moins Tavantage de leur avoir appris à ne pas craindre le courage indiscipliné des Turcs et leur attaque tumultueuse.
Ce retour précipité ressemblait trop à une fuite pour ne pas animer les espérances des Polonais ; mais il augmentait le danger actuel de leur situation. Toutes les provinces étaient prêtes à se soulever au moment oà les confédérés de Barr, suivis de quelques troupes auxiliaires, reparaîtraient sur les terres de la repubUque. Ce concert secret et presque unanime avait été formé par les soins infatigables de révéque de Kaminiek. Ce prélat , avec le coulage d'esprit le plus ferme , s^attachant toutefois en toute occasion à choisir le parti le moins périlleux , avait constamment travaillé à faire suspendre tous les desseins de ses compatriotes^ à s'assurer des dispositions secrètes de toutes les provinces, et à tout préparer pour un éclat
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subit et général aussitôt que la guerre commencerait rëeUement entre les deux empires. Mais ce qui restait des confédërës de Barr, n^avait encore obtenu de Fempire ottoman qu^un asile. La défense envoyée de Constantinople à toutes les troupes turques et tartares de passer leurs frontières , et Téloignement de Tarmée turque qui s^avançait de Constantinople' avec lenteur sous les ordres du grand-visir, laissait ces premiers con£édérés loin de leur patrie, dans un abandon total et dans une entière incertitude de ce qu'ils devaient cflipérer. Ceux qui avaient entrepris la igiïerre dans l'intérieur de la Pologne , se. trouvèrent . alors dans une situation bien plus désavantageuse encore que dans la première campagne. Quelques-uns de leurs partis qui s^étaient avancés au dos de rarmée russe pour en intercepter les communications, surpris par le soudain retour de cette armée, furent coupés de toutes parts, et détruits. ^Dans les autres provinces , ces malheureux républicains, 1^ plupart sans armes, et tous âans munitions, sans aucun moyen de s'en pourvoir, sans aucun autre refuge que les bois, n'avaient d'autres secours pour se soutenir et pour vivre, que les contributions levées; de gré ou de force par-tout où leurs incursions. pouvaient atteindre. Mais ces espèces d'exécutions militaires., justifiées p^
leur motif et par Tobligation même de sauver la patrie , la première de toutes les lois , ces impositions arbitraires et violentes, toujours employées dans les anciennes confédérations , et qui avaient en effet plus d^une fois dans d^autres siècles contribué à sauver la république ^ entraînaient de nos jours, et dans un siècle de luxe , de corruption et d^avidité , de trop funestes inconvénients. Des troupes de brigands profitaient de cette confusion universelle, et usurpaient le nom de confédérés pour faciliter leurs brigandages. Quelques-uns même de ceux qui avaient pris les armes avec les intentions les plus droites , tentés par la facilité de ce& extorsions , se livraient à une criminelle avidité , ne songeaient plus qu^à s^enrichir des dépouilles de leur patrie , et à se procurer sur les frontières quelque retraite où ils pussent cacher leurs pillages. La plupart de ces troupes errantes étaient devenues justement suspectes à la nation ; et la noblesse , éparse dans ses châteaux, craignait en se joignant à Tune ou à Tautre de ces confédérations particulières, de tomber dans quelque piège. Cette méfiance était entretenue par dé secrets émissaires de la cour et des Russes, et donnait un nouveau motif aux meilleurs citoyens pour suspendre toutes leurs démarches jusqu^à la rentrée des confédérés de
Rarr. Les intentions de ceux-ci étaient connues, et en se réunissant à eux on se fût joint sans défiance aux véritables défenseurs de la nation. Dans cette attente générale , les grands ne pouvai^t prendre aucun parti ; ils se fussent exposes aux plus rigoureux traitements sHls eussent donné le plus léger soupçon. Ceux que la vivacité de leurs ressentiments avait suffi pour rendre suspects se tenaient dans quelque château voisin des frontières, prêts à rentrer au moindre avantage, et de là ils tâchaient de corres- ' pondi'e avec quelques troupes de confédérés, afin de conserver une influence secrète dans ce parti. Le fanatisme même , dans une guerre où les intérêts de la religion se mêlaient avec ceux de la liberté, ne prêtait pas aux confédérés tout le secours qu^ils en avaient attendu. C'était Teffet nécessaire, mais imprévu, d'un événement étranger à ce pays. Les jésuites, accrédités dans la plupart des grandes maisons polonaises, chargés presque seuls d'élever toute la jeune noblesse de la capitale et des provinces, se trouvaient à la même époque exposés , dans tous les autres états de la chrétienté , à la persécution la plus violente, et menacés de leur entière destruction. Accusés dans les républiques de favoriser l'autorité arbitraire , accusés dans les monarchies de lever sur les rois une main parri^
tide , cette double accusation ne leur laissait le choix d^aucun parti dans les troubles qui déchiraient la Pologne. La crainte de fournir un nou- Teau prétexte aux sourerains qui sollicitaient ouvertement la dissolution de cet ordre , réduisait à la plus timide circonspection ces religieux, qui, en d^autres temps, auraient eu un sigrand créditdans ces troubles ; et cette société autrefois si remuante', si mélëe dans toutes les guerres de religion, et qui pendant deux cents années avait le plus contribué par la ferveur de son zèle à faire dépouiller les dissidents des plus belles prérogatives de la noblesse polonaise, aujourd'hui que cette déplorable querelle avait conduit la république sur le penchant de sa ruine, près d'éprouver elle-même les plus funestes revers, demeurait muette, et se renfermait uniquement dans le soin de sa propre conservation.
Par toutes ces conjonctures , un parti favorisé de toute une nation, et qu'elle eût suivi tout entière à la première lueur d'espérance, paraissait alors au milieu de cette nation désarmée un parti faible et presque anéanti. Un inconvénient plus funeste encore contribuait à ses fréquents désastres. Ceux qui couraient le pays les armes à la main , sans asile dans leur patrie malgré cette faveur générale , étaient
obliges de traîner à leur suite tout ce'qu'ik pos* sëdaient de munitions, de vivres, d^ armes, de meubles précieux et dont la richesse pouvais leur servir de ressource dans quelque besoiir'j extrême* Par cette fatale nécessite, chacune dej leurs troupes menait toujours avec elle plus de ] chariots qu'elle n^avait de combattants.
Les Russes, au contraire, s'ëtaient fortifiés! dans tous les postes importants. Ils étaient maîtres de tous les passages des grandes rivières, La jonction de leurs différents corps contre les troupes éparses des confédérés était toujours prompte et facile. Un général habile, expérimenté , plein de fmesse et de ruse , chargé de conduire cette guerre , résidait dans la capitale du royaume. C'est là que tous les avis lui étaient adressés. C'est de là qu'il envoyait tous les ordres. Une subordination sévère établissait un concert unanime entre tous les détachèmenb qui d'un poste à un autre, de ville en ville, de province en province, correspondaient avec célérité, se relevaient mutuellement, marchaient sans aucun embarras, se séparaient ou se rejoignaient avec une incroyable rapidité, tenaient ainsi tout le royaume en alarme; et lé comte Veymarn, c'était le nom de ce général, pl^^^ au centre du royaume, dirigeait seul tous leurs mouvements. Il était l'âme de ce corps i^"
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mense. Les exactions même des Russes semblaient moins odieuses que celles des confédérés. Ils paraissaient dans leurs brigandages , exercer chez une nation ennemie le droit rigoureux de la guerre. Leurs cruautés avaient pour prétexte la nécessité de contenir toute cette nation par la terreur. Quelques troupes de confédérés parvinrent cependant à se rendre redoutables. Il y eut dans le courant du seul mois d^avril treize combats , dont cinq â leur avantage , six à Favantage des Russes , et deux dont chaque parti s^attribua la victoire. Les Russes publièrent que dans ces treize combats, les confédérés avaient eu onze cents hommes tués , et deux mille prisonniers , et qu'eux au contraire n'avaient eu que trois hommes tués et vingt-neuf blessés. Mais en supposant cette relation exacte , il fallait y ajouter que dans la plupart de ces combats , les Polonais n'eurent à opposer à la mousqueterie des Russes et à leur artillerie , chargée à cartouche, que deux ou trois coups de fusil.
Parmi ceux de leurs chefs qui se distinguèrent le plus à cette époque, et dont quelques-uns parvinrent enfin, malgré tant d'obstacles, à faire espérer ou craindre la prochaine délivrance de leur patrie , on nommait avec honneur Sa va , nom redouté depuis plui^ieurs générations par-
174 HISTOIRE D£ l'anAKCHIË
mi les brigands qui infestent la frontière d^Ui kraine. Cëtait un officier cosaque; et cetti nation san4 écrivains et sans histoire, conser^ Tant encore Tusage des anciens peuples, d'im^ mortaliser ses hërps par des romances et de^ chansons populaires, Savâ et ses ancêtres, pai| leurs victoires sur les Haydaniacks, avaient don^ né 'plus d'un sujet à ct$ chants de triomphe. lesi Polonais avaient depuis long-temps promis k noblesse a cette famille ; mais les désordres dal dernier règne et la rupture de toutes les die te5, avaient empêché Faccompliâsement de cette promesse ; et, tandis qu'à la faveur de ces mêmes i désordres, une foule de gens sans mérite et sans , nom avaient usurpé la noblesse , ceux qui ne voulaient devoir cet honneur qu'à des titres le- j gitimes, n'avaient eu aucune voie pour y par- , venir ; l'éclat même qu'avait acqub le courage de cette famille lui avait fermé tous les chemins obscurs et douteux. Sava, depuis le nouveau règne, toujoursuttaché au parti opprimé, n'avait pu réclamer les récompenses promises à ses ancêtres. Il voulait les mériter par lui-même en travaillant à rendre libres les citoyens dont U espérait devenir FégaL Une' troupe brave et nombreuse s'était attachée à sa fortune , et Fespèce d'avantage qu'il se proposait d'acquérir, le garantissait de cette ambition insensée qni
perdait tant de chefs de confédérations. U joignait volontiers sa troupe â des troupes plus nombreuses; il ne cherchait point à s^approprier tout succès et toute gloire. Il employait souvent son industrie et son audace à procurer des secours aux autres chefs. II osa plus d^une fois venir jusque dans Varsovie chercher de Targent et des recrues. Cette ville étant environnée de grandes forêts, il s^en approchait par le plus épais des bois y laissait sa troupe à quelque distance, entrait sous quelque déguisement, et faisait passer aux confédérés des recrues enrôlées sous les yeux même de la cour et des Russes. Un dénombrement fait dans cette capitale en 1769, prouva que deux mille pères de famille avaient abandonné leurs femmes et leurs enfants pour se joindre aux confédérations.
Birzinski avait dans ce même temps plus de réputation encore. Ce tait un gentilhomme du palatinat de Siradie, d'une fortune médiocre, souple avec les grands , fanatique avec la multitude. Il portait toujours sqspendùe au cou une grande croix ; il la prenait en main pour exhorter la petite noblesse a tout sacrifier pour la religion ; mais il n'était véritablement ni fanatique , ni citoyen ; c'était l'émissaire d'un grand seigneur polonais attaché à la maison de Saxe ,
176 HISTOIRE DE l'ANABCHIE
et qui , habitué depuis son enfance aux viles intrigues de la dernière cour, cherchait à former dans les confédérations un parti dont la vieille électrice de Saxe pût disposer. Il tâchait même de rendre ce Birzinski un des principaux che& des confédérations ; afin qu^elles ne reçussent d*impulsion que de cette princesse , il voulait réunir, sous Tautorité de cet émissaire , tous les autres maréchaux. Birzinski faisait par un lâche dévouement à ce protecteur, ce qu^il paraissait faire par zèle pour sa patrie. Ses troupes marchaient toujours en désordre ; elles étaient souvent dispersées ; mais ce faux enthousiasme qui lui tenait lieu d^éioquence , lui servait toujours à rassembler* une nouvelle troupe , à prendre quelque autorité sur d^autres maréchaux, et il avait toute la dureté d^âme nécessaire pour mettre sans aucune pitié les villages à contribution, et laisser ses soldats s'enrichir de butin.
Mais celui dont le nom obscurcit bientôt tous les autres, et qui devint une des plus sûres espérances de Ja nation, quand les fautes multipliées des Turcs ne permirent plus d'attendre leurs secours, ce fut le jeune Casimir Pulawski, tou-' jours plein de ressources dans les revers, ^^ d'activité dans les succès. Après cette fuite audacieuse sur la crête d'un rocher à pic et à tra-
vers l^armée russe, il se joignit à d'^autres partis polonais , recueillit les dëbris de quelques confédërations battues , et tantôt par son adresse, tantôt par son courage, échappa enfin aux enne^ mis qui s^étaient attaches à le poursuivre. Dans une de ces poursuites, son arrière-garde ayant été vivemetit poussée , il entendit un officier russe demander à quelques prisonniers , où est Pulawski ? Il se retourne, et lui dit : « Me voici, » en le jetant mort sur la place.
Toutefois, par un malheur inséparable de cette anarchie, plusieurs confédérations instruites des soupçons répandus à dessein contre le vieux Pulawski, regardaient le fils comme doublement suspect. Quelques-unes même voulurent Tattaquer ou lui enlever ses troupes ; mais tous ses soldats lui étaient dévoués. Sa vigilance ne laissait aucune occasion aux surprises , et cet homme intrépide et terrible dans les combats, à qui on reprochait d^aimer trop les périls, était par-tout ailleurs doux, facile, conciliant, et toujours au-dessus de tout ressentiment per-, sonnel. Après quelques entretiens avec ceux même dont les mauvais desseins auraient pu justement l'irriter, il les amenait à rengagement réciproque de concerter dorénavant leurs opérations avec lui, et de saisir toutes les occasions; de se seconder mutuellement.
Les Russes qui n^hësitaient jamais, quel que fût leur petit nombre , à marcher au premier avis contre tout parti polonais, étaient plus retenus à son seul nom. Ils rassemblaient alors de plus grandes forces. Casimir instruit de la terreur qu^il inspirait , prenait quelquefois à dessein le nom de quelque autre chef, afin que ses ennemis fussent moins précautionu&et marchassent à lui avec plus de négligence et moins d^avantage. Il s^avançait ainsi vers la petite ville de Sambor , sous un autre nom que le sien , lorsqu^on vint lui rendre compte qu^un parti polonais occupait cette ville, et se préparait à s'y défendre, Sambor appartenait au roi , et Casimir fit aussitôt des dispositions pour remporter de vive force. 11 était loin de soupçonner qu'elle était occupée par la troupe dé François Pulawski. Chacun des deux frères croyait son frère péri dans le double incendie deZwaiiiek et d'Okopé. Un bruit vague de quelques avantages remportés par les partis que l'un et l'autre commandaient, était la seule nouvelle qu'ils eussent eu l'un de l'autre. Mais les émissaires envoyés mutuellement pour s'éclaîrcir de 'ces bruits, n'étaient point revenus; et chacun d'eux donnait des larmes à la mort de son frère. £n avançant vers les murs de Sambor, on aperçut avec surprise sur les remparts de cette ville,.
quelques drapeaux portant des marques de deuiL On crut voir un nombre de turbans ; et dans un détachement qui sortit de la ville et s^approcha avec beaucoup de bravoure, on dis* tingua une compagnie turque. En effet , quel* ques soldats de cette nation s^étaient attachés à la fortune de François Pulawski. Nous avond raconté comment ce jeune Polonais s^était retiré de Zwanieky sous le canon de Choczim. U n^avait pas tardé à rentrer en Pologne. Nonseulement les mêmes volontaires turcs qui s^étaient /oints à lui quand pour la première fois il était revenu de cette ville , avaient continué de le suivre ; mais leur troupe s'était d^abord augmentée jusqu^au nombre de quatre cents.
Ces barbares incendiaient les villages, en mas* sacraient les habitants pour leur enlever la tête, s^en retournaient ensuite par troupes plus ou moins nombreuses , emmenaient en captivité les femmes et les enfants, et se pressaient d^aller vendre , pour des têtes de Russes , au commandant de Choczim, celles de ces malheureux paysans. S'ils traversaient des villages déserts, ils déterraient dans les cimetières les corps fraîchement enterrés;. pour en couper les têtes, et chargés de cet horrible butin, ils retournaient de miéme'à Chocz&n pour se le faire payer. François se débarrassa aussitôt qu'il le
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pot d^une escorte si barbare ; il en garda seulement cent cinquante plus sages et plus humains. Mais après un combat avantageux contre un parti russe, sous les murs de la petite ville de Coty, la plupart de ceux-ci le quittèrent eritore pour reporter au pacha de Choczim de vraies têtes de Russes. Quarante seulement étaient restés avec lui. Il était enfin parvenu après qu^ques occasions périlleuses, dans la province où r armée russe venait de rentrer, à s'éloigner de cette armée, el s'était rendu maître de cette petite ville de Sambor. A peine un léger combat se fut^il engagé entre les troupes avancées des deux partis, que tes uns et les autres se reconnaissant mutuellement, firent cesser lé feu avec une égale précipitation, et coururent se mêler . et s'embrasser. François apprit alors à Casimir • la triste destinée de leur père , mort dans la prison où les nouveaux chefs.des confédérés de Barr l'avaient enfermé. Il ajouta qu'on ignorait le genre de cette mort, et que lejurs amis parmi les confédérés en prenaient occasion de noircir de la manière la plus cruelle la réputation du comte Potocki. Mais tous deux dans ce même entretiens s'accordèrent à penser que la plus noble manière de justifier la mémoire de leur père , c'était d'achever son entreprise. Le plus sublime effort d'une vertu ^qu'ils avaient ap»-
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îprise de lui, celle du sacrifice des ressenti* ments personnels à la cause publique , fut de suspendre toute vengeance de sa mort. Chacun d'eux rëpondit constamment à tous ceux qui s^efforcèrent de le soulever contre les nouveaux chefs des confëdërés : « Le temps viendra où on » rendra justice à mon père ; aujourd'hui c'est » uniquement à la délivrance de la patrie qu'il » faut songer. »
Après avoir pris de concert une résolution si vertueuse et comparable à tout ce que l'antiquité nous a laissé de plus beaux exemples , tous deux pensèrent également que ce qu'ils pouvaient alors entreprendre de plus important et de plus décisif, c'était d'achever de confédérer entièrement toutes les provinces de la république. Leur opinion qu'ils avaient prise d'après les sentiments et la conduite de leur père , mais qui se trouvait opposée aux sentiments et à la conduite de l'évéque de Kaminiek, était que cette grande opération ne pouvait se faire que les armes à la main, et au prix du sang des Polonais et de leurs ennemis. Et nous verrons bientôt , malgré la contrariété de ces deux opinions , que toutes deux tendant au même but , produisirent enfin, par des efforts divers, le succès de cette difficile entreprise. Ce que les jeunes Pulawski concei^tèrent alors , contribua
l8a HISTOIRE DK L^ ANARCHIE
sur-tout à ce succès. Ces deux frères méditant une marche longue, difficile et périlleuse, engagèrent tous leurs officiers à se séparer des nombreux équipages qui suivaient leur petite troupe. Ils composèrent un détachement des hommes les plus faibles , de ceux dont la santé avait quelque altération, et donnèrent au commandant un billet cacheté quHl ne devait ouvrir qu^à une grande distance de leur camp. Ce billet contenait Tordre de conduire par des routes détournées et qu'il indiquait , tous les équipages en Hongrie.
Ils longèrent ensuite , au nombre de six cents hommes, une foret d'une immense étendue, et
bien assurés , par toutes les précautions qu'ils avaient prises, que leur marche n'avait pu être ni épiée , ni trahie , et qu'ils pouvaientgagncr beaucoup d'avance sur les Russes, ils se jetèrent dans l'épaisseur des bois, les traversèrent par des routes inconnues , et entrèrent en Li" thuanie dans les premiers jours de juin.
11 faut d'abord exposer l'état de cette vaste province et la situation particulière des grands et de la noblesse qui l'habitaient. Depuis qu'une nombreuse partie de la noblesse lithuanienne rassemblée auprès du prince Radziwil et surprise par les Russes dans la forteresse de Niezwits, s'était vue forcée d'abjurer toute conféde-
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ration f s^ëtait dispersée dans ses terres, et que cette forteresse, la plus considérable, ou plutôt la seule du pays , était demeurée au pouvoir des Russes, un calme profond paraissait régner dans cette province. Quelques gentilshommes connus pour les plus entreprenants, avaient été enlevés la nuit , après que sur la foi de cette capitulation chacun se fut retiré sur ses terres. D'autres avaient fui. Les Lithuaniens, par cette perfidie de leurs ennemis , se croyaient déliés d'un serment arraché par la force , violé par ceux qui en avaient dicté les conditions , et nul en soi , puisque son exécution eût entraîné Tesclavage de leur patrie. Ceux qui avaient fui, avaient publié du milieu des forêts une protestation éloquente. Ils disaient dans ce manifeste , « que plus de vingt mille citoyens , ou massa- » crés ou détenus dans les fers depuis le com* » mencement des troubles , s'écriaient du sein » de leur captivité et du fond même de leurs » tombeaux : non , nous n'avons pas consenti » aux lois que la tyrannie s'efforce de nous im- » poser. » Mais les Lithuaniens dépourvus de tout moyen de s'armer et sans occasion de se réunir, dans im pays entouré en partie par les. provinces de la domination russe , attendaient que les événements de la guerre leur procurassent ces moyens et cette occasion.
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Radziwil , après la saisie de sa forteresse et Tenlèvement de ses troupes, s'était retire dans un château qui n^était vdritablemeut qu'une maison de plaisance. Il y avait rassemblé près de six cents hommes sous le prétexte de sa garde. Mais sa résolution était prise de les employer au service des confédérations , aussitôt qu'il le pourrait sans témérité.
En avançant dans la Lithuanie, et vers les limites qui séparent ce grand-duché de la Pologne proprement dite , le château de Bialistok , où résidait le grand-général Branicki , par sa position au centre du royaume et par la singularité des conjonctures, servait à la correspondance secrète de tous les partis. D'un côté, Ja vénération publique pour le grand - général si long-temps le conseil, le protecteur, le chef de tous les bons citoyens , et que la dernière vieillesse empêchait seule aujourd'hui de marcher à leur tête; d'un autre côté, une juste considération pour la grande-générale son épouse , sœur et amie du roi , mais pleine de doudeur et d'humanité , et qui ne donnait à ce prince que les plus sages conseils , rassemblaient autour d'eux les esprits les plus opposés. Les deux époux ne prenant l'un et l'autre que ce qu'il y avait de vertueux dans les sentiments qui les désunissaient , leur tranquillité intérieure n'était poifl*
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troublée ; leur réserve était imitée par la foule de noblesse qui se rendait de toutes parts dans leur résidence ; et par un exemple rare dans les dissensions civiles , cette petite cour était paisible au dedans par les égards mutuels ; et dsins un pays qui fut bientôt couvert de sang et de ruines, toujours également respectée de tous les partis, elle seule parut toujours en paix. Branicki cependant employait toute saî fortune à secourir cette multitude de citoyens dont les terres avaient été dévastées. Désarmé lui-même par la vieillesse ^ n'ayant plus aucun parent de son nom , il avait mis les armes aux mains du comte Potocki, mari d^unç de ses nièces, Fun des chefs de la confédération de Barr. Il avait appelé auprès de lui un jeune prince Sapiéha, mari de son autre nièce, et il attendait avec impatience le moment où ce jeune prince céderait à un pareil sentiment et ambitionnerait d^étre Tun des chefs de la confédération de Lithuanie.
En avançant encore dans cette province , et vers les frontières de la Prusse , vivait dans uile petite terre et dans une médiocre fortune , un homme de la plus grande naissance , du mérite le plus distingué , le comte Pac , désigné depuis long -temps, par le vœu unanime, pour maréchal-général de la confédération de Li-
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thuanie, aussitôt qu^elle pourrait se former, ne s^ëtait exerce que dans les emplois civils, vertus j avaient brillé avec autant d'éclat que ses lumières. Retire aujourd'hui sur ses terres, la sagesse de sa conduite Favait dérobé jusquelà à la vigilance des oppresseurs de son pays : rëtude des plus grands modèles de Tantiqnité consolait son esprit, affermissait son âme. 11 méditait ces difficiles questions, agitées dans lés anciennes républiques et proposées par les anciens sages : « Si tout est permis contre les » tyrans ; si un bon citoyen , pendant ces tesips » de troubles , et quand il voit peu d'espérance 3» de succès , a droit de se tenir dans quelque » lieu écarté ; si , pour sauver son pays oppri- » mé , on peut employer des moyens qui Tex- » posent évidemment à sa ruine ; si , pour chas- » ser de son pays des troupes étrangères qui » servent la tyrannie , on peut appeler d'autre$ » troupes étrangères qui commettront d'af- » freux désordres. » Et il se déterminait sur toutes ces questions, comme l'eussent fait les plus sévères des^ anciens sages.
Les Russes n'avaient alors que cinq cents hommes répartis dans les postes les plus importants de cette grande' province. Mais elle était perpétuellement traversée par les régiments qui allaient de Russie joindre leur armée ; et Us
avaient jeté la terreur dans ce pays, en laissant entrevoir qu^au premier mouvement ils auraient recours à cet exécrable moyeu du soulèvement général des esclaves contre leurs maîtres, employé Tannée dernière avec un si horrible succès. Dans d^autres provinces, les» paysans lithuaniens étant comme ceux de Podolie et d'Ukraine, de la religion russe, paraissaient accessibles aux mêmes séductions. Des écrits séditieux étaient les avant-coureurs de cette effrayante catastrophe. Des placards avaient été afiBchés aux portes des églises, dans lesquels on invitait ces paysans à ne point négliger Toccasion de s^affranchir. Ainsi , la crainte des calamités que venaient d^ éprouver ces deux provinces , et d^un massacre général de tctutes les familles nobles , avait saisi tous les esprits , et retenait les gentilshommes dans leurs châteaux, occupés à contenir leurs esclaves.
Quelques troupes en petit nombre, et formant Tarmée particulière de ce grand - duché , étaient dispersées dans leurs différents quartiers , sans solde , sans recrues ; et par les lois établies sous le nouveau règne , elles étaient aux ordres du conseil de guerre qui résidait à Varsovie , et qui était au pouvoir des Russes. Une partie de cette armée avait été mise par ces' mêmes lois sous le pouvoir immédiat du roi ; et
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ce prince observant aujourd'hui une espace de neutralité entre sa nation et les Russes , Tein-
9 ployait uniquement à garder les terres de son domaine.
Telle était la situation de cette grande province, quand les deux Pulawski y parurent. Les hulans lithuaniens, troupes composées de Tartares mahométans , habituées depuis plusieurs siècles en Lithuanie , et qui , en toute occasion, ont bien servi la république, vinrent aussitôt les joindre au nombre de trois cents, les uns volontairement , les autres d'après une sommation. Les deux frères s'avancèrent versBress, capitale du premier palatinât.Ils entraient dans les châteaux sur leur route , afin de persuader aux vieillards et aux mères de laisser leurs fils prendre parti dans la confédération, et de leur donner, malgré cette crainte générale du sotïlè* veinent des esclaves , quelques-uns des soldats employés à la garde des familles.
Des lettres écrites de toutes parts avaient rendu ces deux frères suspects dans toute la province, et .empêchèrent Radziwil de leur confier ses troupes. On faisait valoir contre eux non -seulement les mêmes soupçons répandus contre leur père , mais le ressentiment qu'on leur supposait du traitement rigoureux que
. celui-ci avait éprouvé. On les représentait
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comme des hommes vendus aux Russes , et qui ne portaient en apparence les» armes contre eux, que pour les servir plus sûrement. La présence de ces deux jeunes confédérés et leurs actions eurent bientôt dicsipé presque tous ces louages. Casimir s'avança à la tête .des troupes, afin de protéger et de couvrir les opérations de son frère. Il se chargeait seul de tous les soins de la guerre, et laissait k celui-ci tout le soin des négociations. Celui-ci en effet, par son esprit, sa fermeté et sa franchise mêlée de douceur , persuadait ceux qui d'abord lui paraissaient le plus opposés. Une première confédération se forma à Bress , de la manière la plus solennelle , en présence du palatin de la province et des principaux officiers du palatinat. François s^ér tait procuré des connaissances exactes sur les dispositions des gentilshommes les plus distingues. Il écrivit au jeune prince Sapiéha, dans le château de Bialistok. Il lui manda « que la voix » publique le lui avait annoncé comme un bon » citoyen,, et que le temps était venu de prouy> ver ses sentiments. »
Sapiéha, conduit par sa jeune épouse, et cette lettre à la main, alla trouver le grand^gén^al , qui , dans un. transport mêlé de douleur et de joie , le serra. dans ses bras, regretta ,. en versant des pleurs , que le poids de $e$ lougmes
UJO HISTOIRE J>£ L^ ANARCHIE
années lui ravît à lui-même Thonneur de dëlivrer son pays«, se félicita de ce que du moins * les deux seuls héritiers de sa fortune étaient dignes, par leurs sentiments, du choix qu'il avait fait d^eux ; et il acheva ainsi de déterminer ce jeune prince. Mais Sapiéha n'avait eu jusqu'aloi;^ aucune occasion de se faire connaître. Tout ce qu'on présumait de lui était dû au soin perpétuel que prenait sa jeune épouse de l'annoncer et de le faire valoir. Il ne manquait ni de résolution ni de courage. Ses sentiments ne le rendaient point indigne de son nom ; mais élevé dans la mollesse , dès qu'il fut abandonné à son propre caractère , il se trouva au-dessous du rôle qu'il avait entrepris. L^auteur de cette histoire s' entretenant , quelques années après , avec Sapiéha lui-même y des combats qui suivirent, reconnut avec le dernier étonnement que ce qui avait le plus frappé ce jeune prince, était « que les Russes étaient venus attaquer , » dès la pointe du jour, et toute la terre étant » encore couverte d'une rosée fraîche. » Telle était l'horrible mollesse dans laquelle avait été élevée presque toute la génération actuelle des grands seigneurs polonais. En un mot, le grandgénéral Branicki eut bientôt regret à un choix que lui-même avait cru devoir favoriser. Sapiéha s'étant rendu sur ses terres, François
iPulawski lui envoya cent vingt hommes tout larmes et tout équipes , pour être entièrement à ses ordres. Sapiëha y joignit trente gentilshommes qui lui étaient attaches, et cinquante hussards quMl avait à sa solde. Sous cet appuis la noblesse d'un district voisin sMtant assem- Iblée , il en fut élu maréchal.
Les Russes accoururent de toutes parts en lithuanie. Une première troupe de mille hommes vint attaquer Casimir dans le poste qu'il avait choisi , en avant de la ville de Bress. Son frère ; eut le temps de Vy joindre. Mais celui-ci, dont rhabileté conduisait toutes les négociations , laissait entièrement à Casimir le commandement militaire , et obéissait modestement dans un combat à tous les ordres qu'il en recevait. Casimir força les ennemis d'abandonner le champ de bataille , après leur avoir tué deux cents hommes. Il poursuivit le gros de leur troupe j les atteignit dans une petite plaine environnée de bois, et leur montrant par des trouées beaucoup de têtes de troupes et plus de monde qu'il n'en avait, il les sonmia de mettre bas les armes. Us s'engagèrent à ne plus servir contre les confédérés , et à retourner en Russie par le plus court chemin.
Le bruit de cette victoire , en promettant un appui aux Lithuaniens , les encouragea à former
19^ HISTOIRE DE l' ANARCHIE |
les confëdérations particulières de tous les dis-l tricts. La troupe des Pulawski grossie de tontesl celles des confédérations , forma bientôt unel petite armée. On marcha vers Slonim, dans rintention de pénétrer jusque dans la capitale de la Lithnanie, afin d'y former la confédéra-i tion générale de tout le grand-duché. Mais uni corps nombreux de Russes arriva près de SJo-| nim aussitôt que les Polonais. Ce même détachement qui avait capitulé,, violant toute foi 1 "publique , s'était joint à d^ autres détachements, et ils venaient ensemble fermer ce passage aux j confédérés.
Pulawski plaça ses troupes entre des marais, des rivières et des bois. Les Russes parurent à la pointe du jour. Les Polonais connaissaient
tous les gués j et présentant au delà des marais leur cavalerie tartare , qui se replia à l'approche de la cavalerie russe, celle-ci la suivit avec vivacité , tomba dans le marais , et la plupart y périrent.
Casimir voulait aussitôt attaquer l'infantene, et en»iite marcher rapidement aux différents corps qui accouraient dans cette province, po^r les attaquer avant qu'ils eussent pu se reunir. Mais tous les autres chefs lui représentèrent? « Qu'il fallait suivre le plan général secrète- » ment adopté dans toutes les provinces, iatten-
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» dre que Tapproche de la grande armée tur*^
» que eût forcé lesi Russes de quitter les postes
» qu'ils occuapient y et d^en retirer leurs déta*
» chements , pour couvrir leurs propres froa*
>> tières ; qu'on devait jusque-là s'occuper
» uniquement à former les confédérations ^ ne
» rassembler de forces que pour protéger et
» assurer les assemblées où la noblesse nom-
». mait ses députés , et se disperser ensuite; que » l'excellence de l'infanterie russe contre des 3» troupes peu aguerries rendait le sort des » combats encore trop incertain, pour y ex- » poser la destinée de toute la république y et » qu'il ne fallait les risquer qu'aux dernières « extrémités. »
On §e détourna donc pour s'enfoncer vers le nord de la Lithuanie ; mais les Russes renforcés de tous leurs détachements prirent aussitôt la même route. Cette infatigable infanterie, suivant sans relâche la cavalerie lithuanienne y appesantie par la quantité d'équipages que le manque d'asile obligeait de traîner après soi , il y avait chaque jour quelque nouvel engagement; et quoique Casimir se fît joindre par les troupes domestiques de tous les châteaux ou il passait , et qu'il eût à ses ordres près de quatre mille hommes , il reconnut bientôt que ces troupes en effet étaient trop peu aguerries! Il regardait 3/ i3 ,
cmnme un bonheur d^ëcfaapper par ses manoeuTres k cette poursuite obstinëe de trob mflle Russes , et de les arrêter à propos , ett ne présentant au combat que ses meilleures trou-* pei. On parvint dans les bois d'Augustof , non loin des frontières de Prusse ^ par des routes si détournées , qu^on échappa entièrement à cette poursuite ; et les Lithuaniens y procëdèraat tranquillement aux élections qu^ils àTaient à faire. Cependant oeax qui avaient tâdbé de rsBdre les Pulawsld suspects, et empêché Radziwii de leur confier ses troupes, voulurent profiter de ce mouvement général excité en Litbuanie , et donner i un homme plus dépendant et plus soumis Fhonneur du succès. Us mamlèrent à Radziwii de confier ses troupes à Birzinf la, ce faux enthousiaste que nous avons dé}à fait connaître , et que les partisans de la maison de Saxe voulaient rendre le dief suprême des confédérations. Celui-ci accourut, se présenta, en forces devant le château que Radziwii occupait. Le prince y feignant d'être abandonné par ses troupes, lui livra six cents hotoxaes dé}à nu peu exercés^ six pièces de canon et quelques chariots de munitions. Radaiwil crai* gnit toutefois d^être soupçmuié par les Russes de cette collusion , et d^être enlevé potfr ^ Sibérie.
Il partit aussitôt par les routes les pins détournées, gagna la frontière, et se rendit en Sroitarè à Teschén , où se tenait , sans aucun secours d^aucune puissance , le coïiseil général des confédérations. Ce conseil était composé de citoyens nés la plupart dans Fopulence , mais * dont les terres avaient été ruinées en Verigeatoce de la résolution qu^ib avaient prise. Radziwil y fit parvenir ce qui lui restait des tr&ors amalùés par ses ancêtres , consacra à secourir ces généreux citoyens toutes ces richesises accumulées pendant tant de siècles. Toto^'ours conduit par f es intentions les plus droites, ^ar les sentiments I les plus élevés, mais destiné par un'e suite de son peu de lumières et de tous les vices de son éducation à être un des plus funestes instni- , ments des nialhèurs de son pays ; dans les effok^ même quHl fit à ttoi^ reprises poiir défendre ^ ^^ concitoyens , il eut toujours Finfortunie dé . léVer des trompes pour, recruter liés armées ehnemies.
I £n effet, Timprudent auquel il avait confié cette nouvelle levée de six cents hommes , s'a- \ vança sans aucune précaution en Lithuanie, s^ëhgagea au milieu d'é tous les détachements russes , combattit avec courage , mais fut enfin [ mis eu déroute. Une partile de ses troupes ^parses ajprès le combat, fut surprise la nuit
I€)(i HISTOIRE DE L^ ANARCHIE
dans les villages, et ëgorgëe par les Russes; une autre partie prit service avec eux , et quelques-uns seulement conduits par un habile officier, nommé Schutz, parvinrent à se réunir, et formèrent une des meilleures troupes que la confédération ait eue à son service. D^un autre côté, les desseins des Pulawski n* étaient point • conformes aux résolutions des autres che&. Ces deux jeunes confédérés ne soutenaient leur considération et leur parti que par la guerre. Ils persistaient à penser que la Pologne ne pouvait être délivrée que par ses propres armes. C'était uniquement par déférence pour l'avis général qu'ils avaient conduit les confédérés lithuaniens dans un lieu éloigné de tous les détachements russes, et ils ne songèrent plus qu'à quitter cette province. Un respect pour des lois long-temps utiles, mais qui, dansles conjonctures actuelles, furent peut-^être un obstacle à la délivrance de la Pologne , contribua encore à cette séparation. Xes Pulawski n'étant point Lithuaniens, ne pouvaient être revêtus d'aucune dignité, d'aucun commandement dans cette province. Les vieillards soutenaient que les Lithuaniens devaient combattre seuls dans leur pays, ou avoir sous* leurs ordres les troupes polonaises. On se sépara donc. Sapiéha devint chef de cette petite armée ; il la conduisit vers les terres du comte
ï^ac 9 et ce fut du moins une obligation que lui eut sa patrie , d'avoir employé les forces qu'elle lui confiait à faciliter Fëlection de cet illustre citoyen , pour maréchal de toutes les confédérations de cçtte province. Les Lithuaniens, sans autre projet que de former leur confédération générale, s'aperçurent bientôt qu'ils étaient côtoyés par mille Russes , et que d'autres corps cherchaient à les environner. Us se pressèrent de conclure cette confédération, et d'en rédiger tous les actes, dans un bois voisin des {rontièred prussiennes. On élut tous les représentants de la Lithuanie qui devaient aller joindre à Tescheo les représentants du reste de la Pologne. Ces opérations faites, et les nouveaux chefs étant revêtus de tous les pouvoirs de leur province, la noblesse et les troupes se dispersèrent. Quelques soldats et même quelques gentilshommes tombèrent entre les mains de sRusses ; d'autres, qui avaient cherché asile sur les frontières du roi de Prusse^ furent enrôlés dans ses troupes.
Les deux Pulawski avaient près de trois cents lieues à faire pour aller rejoindre leurs équipages sur les frontières de Hongrie. Six cents hommes étaient encore sous leur commandement. Plusieurs détachements russes avaient eu ordre ^e s'attacher uniquement à les poursui- Yre. Une considération particulière , à laquelle
198 HISTOnUB B£ l'anarchie
Casimir s'est < toujours reproché d^ayoir cédé, l^^Q^agea à traverser uo pays de plaines. Il YOiUait conduire vers Ulo^o va un homm e dont Iç grand nompouvait servir aux confédérations. Cçt intérêt politique l'empofla sur des vues plu^^ miUtaires , et Tempécha de prendre une route entre d^s rivières, des marais et des bois 9 qui eût CaTorisé son évasâpn. Dans le pays ouvert où il se hasarda par cette faute que luimême avouait dans la suite avec une généreuse franchise , il fut attaqué par troi^ détachements réunis. Les Polonais firent retrait^ quelque temps. Casimir conduisait Tarrière-garde ; son frère avait gagné beaucoup d^avance : la troupe, de Casimir vivement poursuivie , fut di^pers^Q et se jeta en déroute par des chemins détour^ nés. François Pulawski reçut la fausse iiouvelle que son frère était prisonnier. U r)evif|t précipitamment sur ses pas pour le dégager, et se jeta sur les ftusses avec fureur. Sa troupe fut renversée, lui-même disparut» On. ignore quelle fut sa destinée. On sait seulement que les Russes, peu de jours après, mirent en "«ente dans une ville voisine ses habits déchirés et sanglants.
Casimir se sauva avec dix hommies , vers le\s frontières de Hongrie, à Tendroit ou ses équipages avaient eu ordre de se rendra. 11 restait
DE POLOQNB. igg
seul de cinq parente du. mène »om> qui, depuis un an , avaient pris le^ armes pour la dé* liTrs^ce de leur patrie : leur p^re ^iait mort d^Qis les iers ; un îeune frère ëtait prisonnier f»i Russie^ an autre parent avait été tué dans un dies cqmbats livrés tfh làtbuanie ; François venait de se sacrifier pour le salut de son firère. Tous deux , dans cette course ai Lithuanie , avaient fait, en six s^çuaine^, plus de cinq cents lieuesy livré cinq grands comJiiatSt et contribué à former tqute^ les confédérations. du grandduché. Casimir ne resta pas long-temps caché dans son asUe ; nous le ver«r<»QS bientôt en sortir avec éclat ^ et se rendre de jour en jour plus redoutable.
Troi^ cents miULeTurcs étaient alors en pleine marche vers la. Moldavie ; et nous ne pouvons mieux commencer le récit des grands événe«mfsij^ts qui vont, suivre;, qu'en jetant un coupà^aeSl sur cette marche même et sur cette armée. Les principaux corps étaient sortis de Constantinople le 9 avril ^ avec la pompe ^ les cérémonies et le désordre accoutumés. Tous les artisans de cette capitale» rangés en soixante et dix classes, précédaient les troupes, chaque communauté suivie d^un simulacre de sa pro^ fession , de derviches en prières, et de bouffons ea masque; institution qui tient à Torigine
SIOO lilSTOIRE HE L^ANAllCHt£
même de cet empire , uniquement fonde par h guerre, dont le camp était autrefois la seule capitale y et ou le dëpart d^uile armëe était une émigration générale , mêlée de réjouissances publiques et de cérémonies religieuses. Une foule df dévotes, la tête couverte de leur voile, distribuaient pieusement aux soldats des mouchoirs et des pièces de monnaie , en leur recommandant la gloire de leiir prophète. L'étendard dé Mahomet, reçu au sérail par le grandvisir, des mains du sultan, et confié au chef des spahis , était environné de la foule des émirs , répétant à haute voix des imprécations contre les infidèles : et ces imprécations furent écoutées par la populace avec tant de fanatisme , que tout ce«qui se trouva de juifs et de chrétiens dans les rues , payèrent de leur vie leur indiscrète curiosité.
Les ministres de tous les départements marchaient à la suite du visir , et devaient , selon les anciennes coutumes, transporter réellement à l'armée toute Tadministration de l'empire. Un sultan qui ne conduit pas ses armées, semble déposer l'autorité tout entière^ et ne conserve plus auprès de sa personne que des vieeministres pour l-txpédition des affaires courantes.
Les officiers de tout grade ^ dans la pleine
1>£ POLOGNE. aOi
confiance qii^ils marchaient à des victoires , et que la vente des esclaves les dédommagerait des frais de la guerre , avaient fait travailler à de superbes teiftes tisçues de soie et d^or.
Toutes les roqtes qui conduisaient à Tarmëe étaient couvertes de troupes de volontaires qui, par-tout sur leur passage , pillaient les villes , brûlaient les villages, dévastaient les campagnes, massacraient les Grecs ; et par ces ef&oyablés désordres, toutes ces troupes se privaient par- tout des ressources de chaque pays , et du service des paysans»
Les janissaires étaient plutôt rassemblés en cohue que formés en troupe militaire. Aucun d'eux , depuis trente ans que durait la paix , n'avaient manié aucune arme ; les patrouilles dans les villes se faisant toujours le bâton à la main 9 et les parades notant qu^un simple dénombrement pour la distribution de la paye.
Mais ce qui mérite encore plus d'être observé, ce corps n'avait plus rien de sfa constitution primitive. On sait que les janissaires, nom com-' posé des deux motsyeni tchery, qui signifient nouçelle milice, ne furent d'abord et dans leur première origine , avant la conquête des pro- .vinces grecques, qu'un ramais de jeunes esclaves chrétiens enlevés dans ces provinces , et enrégimentés sous la plus rigoureuse discipline*
202 mSTOIRS PK li'AKAHCHIE
Après rétablissement des Turcs en Europe cette nouvelle milice devenue la piincipaleforc de Teinpire ^ fut annuellement recrutée d* *fants que les chrétiens livraient ^ trijout , et q bientôt n'avaient plus d^vtre ^famille «d'à patrie ^ d'autre loi qi^ le campt rcibéisssaB^^ la goerre. Yejc^ la fin du si^ècle denpôer » la nén cessité de réparer prompteroenli les pei:t(^ énormes que ce corps avait s^i^ifertes, força de le recruter à la hâte parmi les Turcs, et peu-àpeu cette méthode a prévalu» IHfféreiris prétextes d^utilité publique , tirés la plupart de ce qu^ la popi^lation dinmu^ parmi U nation conquise, U seule assujettie au teilHtt eu argent et adonnée aux travaux de Vagricultore , ont maintenu cette grande altération daos la constitution de cetlte troupe célèbre. Mais depuis ce temps, tpi^t y a dégénéré. Dès lors le célibat, la simplicité de rhabitt^m^ntt Tbabitude des. grands^ travaux et d'un violent exercice, la résidence dans les casernes, réloîg*e-:. ment, de tout autre prpfession que celle de* armes, tant d'autres sages règlements qui avalât rendu ce corps si propre k la guerre , et qui eu avaient fait pendant trois siècles une des me»- ' leures infanteries qu'il y aifc jamais eues chez k*» natioi^s les plus belliqueuses , ont cessfi d'être observés. Si on voulait comparer les ancienne*
D£ POLOGNE. 3o3
mœurs des jaoissaires avec leurs, mœurs actuelles, un 9eul exemple suffirait. L'usage de leur donner d'avance en un jour le prêt de plusieurs moiç , fut sans inconvénient pendant trois cent^ ^nnéçs , parce que la sévérité de leur discipline y mainteQaijt avec toutes les autres vertu3 d'un soldat, celle d'une exacte économie. Ce même us^ge aujourd'hui conservé , accroît leur dégénération , parce que , payés en un seul jour pour plusieurs mois, ils se plongent à cette époque dans tous les excès de la débauche ,, et restent ensuite d^ns tous les embarras de la misère et des dettes. D'autres causes accroissent encore cette dégçnération. Leurs privilèges cpusacréspar la religion ne pouvant être yiqles, leur nombre ênsis chaquç compagnie n'étfuit point fixé, leurs officiers, pour s'approprier la solde des ab3ents , accordait tous les congés ^u'on leur demande , des gens de tout état $.'y font inscrire à l'envi, et quelquesuns même à force d*argent, afin de profiter 4^ privilèges, sans être astreints à aucun serr vice. Le npm de jwiç^aires. s'est donc multiplié et répan4u da^ toutes les provinces ; mais ce ne sont p^r-toiit que d^s hppmiçs oisifs , ou distraits d<î 1?^ vie militaire et de la discipline par des occupations sédentaires , quoique le gouvernement ait cru nécessaire de leur donner
Ho/l mSTOiafe DE li^ANÀRCHlE
des chefs dans chaque district. Les sultans euî< mêmes ont favorise les commencements de cetU révolution; et afin d^ affaiblir un corps dont ib . redoutaient les mécontentements et les séditions, ils onl^uiné, et pour ainsi dire fait ëcrôo- 1er, ce principal appui de leur empire.
Un autre ramas non moins vit composait encore cette armée. C'étaient dçs levées nouvelles, conduites par des centeniers, et enrô-* lées uniquement pour cette campagne. Le sultan, afin d^avoir un plus grand nombre de troupes , avait préféré ce moyen à celui d'une augmentation dans chaque compagnie de janissaires , parce que les privilèges de ' ceux-ci leSr mettent à Fabri des réformes quand le retouï* de la paix rend ce grand nombre de troupes inutile. Mais chacun de ces nouveaux soldats, ramassés parmi la populace des capitales, avait reçu à-la-fois le salaire de toute la campagne; cette somme, dissipée par la débauche, n'avait pu être remplacée que par le vol et Fassassinat. La plupart désertaient pour venir sous un autre nom, recevoir le prix d'un nouvel engagement, et revenaient à l'armée en recommençant sur leur route les mêmes brigandages. Cette troupe était grossie par un autre ramas d'hommes qui se donnaient eux-ùiêmes le nom de gens sans aveu; espèce de volontaires attires
DE POLOGNE. aoS
p^r la soif du butin ou par le fanati&me de leur religion, et dont les uns se dévouant au martyre , les autres n^ayant d'objet que le pillage , pprtent toujours Tindiscipline dans les armées turques, ùe consultent que leur aveugle témë* rite ou rinspiration de leur fanatisme, marchent à Fennemi sans aucun ordre du général, vont éprouver, à ce qu'ils croient, si le moment que la destinée doit avoir marqué pour la victoire est enfin venu, et fuieAt à la moindre résistance , ou , le sabre en main , se font écraser sous le feu des batteries eilhemies.
Chaque pacha avait encore à sa suite les troupes particulières de sa maison , sans aucune liaison avec le reste de Tarmée ; autre genre de soldats indisciplinables , et qui, sous Tabri d'une protection puissante, donnaj^nt par-tout l'exemple m désordre.
Toutes ces troupes différentes , tant les volontaires que les nouvelles milices , et les janissaires eux-mêmes , étaient armés à leurs frais et à leur gré; un très-petit nombre s'était pourvu de baïonnettes, arme si terrible , qu'on ne peut lui résister qu'en l'opposant à elle-même. Les calibres des fusils n'étaient point uniformes; en un mot, il régnait une telle diversité dans la manière dont chaque troupe et même chaque «dldat était armé , que des moyens si différents
2o6 HISTOIEE DE L ANARCHIE
ne pouvant produire les mêmes effets , il était impossible qù^il se formât le moindre ensemble dans leur manière de combattre.
Les spahis seuls paraissaient dignes de leur ancienne réputation; mais quelle que fût au premier coup-d'œil la légèreté et même la grâce de ces troupes brillantes , et Tadresse dé chacim de ces cavaliers fréquemment exercés dans dés espèces de tournois et de jeux militaires, aiicùn d^eux n^était ployé au mouvement et à l'ensemble de Tesc^dron , aucun de leurs chevaux n^était formé aux différents bruits de guerre.
L^artillerie , si perfectionnée èfaez les nations chrétiennes, et dont le service est devenu* parmi nous si facile et même si sûr , consistait en desmasses informes dé métal qui écrasaient de lourds affûft, dont la pesanteur et la grossièreté nuisaient à leur service et n^ajoutaieht rien à leur force ; aucun dés canoniiiérs qui la suivaient ne savait les moindres règles dé cet art. Les bombardiers, formant un corps séparé ainsi que les mineurs , n^avaient pas là plus légère notion du travail auquel ils étaient destinés.
L^armée partait chaque soir au coucher du soleil , et marchait toute là nuit jusqù^àu lïéu indiqué, sans aucune sorte dé précaution pour les routes, sans aucun ordre pour lés éqiupages. Le camp se dressait avec une horrible
tonfusion , chacun se plaçant au hasard. Toutes es querelles qui naissaient des embarras inétiables dans cette innombrable cohue» s6 vidaient i coups de sabres et de pistolets ; et le gomrerdément ne; fournissant point les cartouches et ae croyant pas avoir droit d^en empêcher Tinutile consommation, on entendait de perpétuelles et confuses décharges dans les marches et dans le camp.
C'était à ce point de désordre , d^ndiscipline^ d^ignorance de tout art militaire, qu'étaft parvenue une nation célèbre par ses conquêtes, qui fut pendant trois siècles la terreut de la chrétienté, et dont Tindustrie excitée autrefois 1 par un continuel usage des armes , a perfectionné Jes plus. difficiles parties de cet art, la défense des places qu'ils ont changée tout entière en donnant à TEurope le premier modèle des bastions, et leur attaque, qu'ils ont rendue plus méthodique et plus sûre par Tinvention des parallèles dans les tranchées. Cette armée fut jointe dans sa marche par un nombreux I corps de Tartares ; et plus de cent mille hommes de cette nation qui, depuis son assujettissement I ^ïï3i empereurs turcs, servaient de cavalerie légère aux armées ottomanes , devaient successivement s'y joindre. Les Tartares campaient toiqours à quelque distance du camp des Turcs,
208 HISTOIEB DE I^'ANARCHIE
et faisaient toujours leurs opérations àleur manière, et séparément. Cette nation formidable à »ts ennemis , soumise à ses chefs , et qui dam sa fidélité à Talcoran , ne méprise ni ne hait les nations chrétiennes, était bien moins dégénérée que les Turcs. Mais son adresse* dans Fusage des flèches , Tincroyable vitesse de leurs chevaux, leur manière de combattre si célèbre dans rhistoire des anciens peuples , et qui a suffi pour défaire les plus florissantes années romaines , est bien moins à craindre depuis que la double invention des armes à feu et de la baïonnette a mis entre les mains des troupes régulières une arme qui sert en même temps a combattre de près et de loin. Leur pauvreté, leur habitude de passer leur vie sous des tentes, et d'errer dans les déserts pour y trouver de nouveaux pâturages , leur a conservé des tempéraments durs , robustes et infatigablèis. Mais cette longue paix qui n'avait point amolli leurs mœurs , leur avait ôté toute Thabitude des périls. Ils étaient commandés par leur nouveau kan ; les anciens usages n'obligeaient point le souverain des Tartares à marcher dans une armée qui n'était point commandée par le souverain des Turcs. Mais une guerre contre l'empire de Russie, sollicitée depuis trente ans par tou^ les princes qui s'étaient succédés sijir le tr^^
de Tartarie , paraissait leur être personnelle ; et celui-ci ne s'ëtait point renfermé dans la vanité du cérémonial. Mais c-était un prince sans expérience, peu connu de ses sujets, qui avait presque toujours vécu dans ses maisons de plaisance près de Constantinople , et qui avait été choisi comme devant être facilement maintenu dans une entière soumission.
Un marchand circassien, nouvellement devenu grand-visir , conduisait toute celte armée , et devait à son esprit son élévation récente. MéhémetEmin, c^étaitson nom, avait suivi les caravanes à Suez et sur les bords de la mer Rouge, comme facteur de son père pour le commerce des soieries. Ce -commerce Tavait amené depuis neuf ans à Constantinople , où pendant deux années, il avait vendu des étoffes. Un secrétaire d'état amusé par F esprit de ce négociant , lui avait donné un emploi dans les bureaux , où il était devenu en peu de mois premier conunis, et ensuite reys-effendi ou secrétaire d^état des affaires étrangères. Il occupait cette grande place , pendant la vacance du trône de Pologne. Nous avons raconté comment le grand-visir de ce temps-là, après avoir éclairé le sultan sur le rapport des événements de Pologne avec les intérêts de l'empire ottoman, était tombé dans un discrédit total, avant-coù* 3. i4
aïO UISTOIKK DE L'ANAKCHU.
rear d^une prochaine disgrâce. Les opinions At Méhëmet Emiu commencèrent alors à prévaloir dans le divan. Cette assemblée de vieillards indolents et timides, conseillers pusillanimes d*un maître sévère , dont aucun n'osait ouvrir un avis remarquable , de peur d'être rendu responsable Ses événements , laissa prendre une entière prépondérance à ce noirveau ministre parvenu trop rapidement pour avoir encore adopté leur lâche circonspection. Il fut Fauteur de r exclusion au trône de Pologne , secrètement donnée au comte Pooiatouski, réunissant dans cette politique bizarre Fesprii pacifique des bureaux où- il s'était formé , et l'adresse d'nn courtisan qui cherchait à flatter la vigilance du sultan pour les intérêts de son empire. Les événements qui suivirent ce conseil , engagèrent , comme nous l'avons vu, de vives disscussions entre les deux cours. On s'en remit encore a lui pour imaginer de nouvelles ressources , et elles se bornèrent à obtenir de la Russie , p^r de secrètes menaces , de nouvelles promesses également secrètes, et à lui accorder de jour en jour des délais pour y satisfaire. Il sentit 4ès lors , cependant , où la force des conjonctures le conduirait. « C'est moi, disait-il, q"* » irai conquérir quelque province polonaise. » Car toute sa. politique se bornait à confondre
DE POLOGNE. ill
dans la même haine les opprimes avec les op-** presseurs. Mais un nouveau grand-visir ayant alors été nommé , Méhémet Emin perdit son emploi , suivant Tusage de cet empire , où le premier ministre répondant sur sa tête de tous les événements, a droit de composer tout le ministère à son choix. Méhémet qui perdait sa place sans disgrâce, passa à un autre emploi de rintérieur du sérail, qui lui conserva sa voix dans les conseils, et lui donna encore plus d'accès auprès du sultan. Dans cette nouvelle position, il proposa le plan quç la Porte avait embrassé, de favoriser les confédérations de Pologne sans y prendre part , de mettre aux prises les Russes et les Polonais, et d'acheter ainsi la sécurité de Tempire ottoman , au prix du sang de deux nations quHl regardait comme également ennemies. Enfin, la suite inévita* ble des événements regardée k Coustantinople comme la suite des avis qu'il avait successivement proposés , ayant engagé.la guerre, ce fut lui-même qui fut chargé de la çonduirç. Jeune encore, pour une si grande placis, puisqu'il avait à peine quarante-cinq ans, n^ayant jfunais eu aucune sorte de commandement, n'ayant aucune idée de la guerre , latsjs hardi , présomptueux , se flattant que le nombre suppl.éeirait à la discipline , se fiant à la destinée qui Tavait,
aia msTOiBE de l'anarchie
- dans Tespace de sept ans, ëlevé de si bas à la seconde place dW si puissant empire , songeant toutefois à conclure promptement la paix , afin d'assurer sa tête et sa fortune y mais gêné par la vigilance du sultan qui , du fond de son sërail , entretenait avec lui une corres* pondance exacte, efpeu ordinaire, aux empereurs turcs.
Le premier soin de Mëhëmet Emin avait été de faire suspendre les hostilités , de défendre au dernier kan des Tartares d'entrer en Pologne , soit qu'en affectant des scrupules sur l'entrée des troupes ottomanes dans un pays qui n'avait point attaqué l'empire , il cherchât à s'insinuer de plus en plus dans l'esprit de son maître, dont il connaissait l'attachement rigoureux aux préceptes de la loi musulmane , soit que ces scrupules n'eussent été pour lui qu'un de ces artifices que les ministres dans toutes les cours savent si bien employer pour traverser les généraux , et les empêcher d'acquérir trop de crédit auplrès du souverain , ou enfin qu'il se fût uniquement proposé de faciliter la paix , en simplifiant la querelle des deux empires.
Tels étaient le général et l'armée qui s'avançaient vers la Moldavie. Des difficultés inattendues multipliaient à chaque pas les embarras que
faisait nsdtre l'indiscipline de pareilles troupes, et rinéxpérience de tous les chefs. On découyrit à Andrinople un complot pour empoisonner les farines de Tarmée. Le dépôt du poison fut trouvé j et trois Grecs punis de mort. Leur supplice répancflt la terreur dans Tarmée. On craignit une secrète conjuration de tous les Grecs. Leur patriarche fut arrêté à Constantin nople : mais après de sévères perquisitions, Finnocence de ce vieillard fut reconnue. Il fut cependant destitué de son emploi , et envoyé en exil par Tunique motif de ne pas rétablir dans un poste éminent un homme que cet injuste traitement pouvait avoir irrité. L'armée , après quelques jours de marche, éprouva toutes les horreurs de là disette. Les ordres donnés par le grand-sei^eur pour les approvisionnements avaient été mal exécutés; les fonds en avaient été détournés par des malversations de tout genre. La plupart des magasins qu'on avait crus remplis, se trouvèrent vides. Ceux même qui $e trouvèrent pleins furent bientôt épuisés par un horrible dégât dans les consommations, et par l'arrivée imprévue d'un beaucoup plus grand nombre de troupes qu'on n'en avait demandé, la plupart suivies d'une multitude de valets qui passait de bien loin le nombre des combat^ tants.
ai 4 HISTOnUE DE L'ANAKCmE
Au milieu de tant de désordres, Mëhéraet Emin, audacieux et infatigable, portait seul dans son armée tout le poids du génëralat et du ministère ; envie de tous les pachas , brouille avec tous les ministres, qui semblaient plus occupes d^augmenter ses emb^Rras que de les soulager : lui cependant, simple et sans orgueil dans son élévation, cherchant à plaire aux subalternes, encourageant leur faniiliaritë , fnéprisant la haine des grands, rejetant avec co^ l^e leurs dangereux avis , donnait sa confiance à une foule d^interprètes grecs , la plupart vendus aux Russes, et qui Tentretenaient de la chimérique espérance d^une paix facile a conclure après les premiers avantages. Il expédiait chaque jour des courriers au granA- seigneur, en recevait des ordres fréquents et directs , affectait publiquement d^ obéir avec la plus scrupuleuse exactitude , et rendait ainsi sa propre autorité plus sacrée , en laissant toujours croire que Tordre qu'il donnait était émané de Pauto- |ité suprême. Et en effet, Mustapha, retenu dans son sérail par Tavis unanime de ses mi^nistres, et par les soins d^une santé, que vingtsept ans d'une prison rigoureuse avaient rendue faible et languissante , s'y occupait sans distraction des affaires de soxi empire. Toujours défiant et sévère, il ramenait à lui seul toute l'au-
^ DE Pologne: ai5
torité ; et contre les mœurs ordinaires de cet empire, le ministère de Constantinople , com-posé de simples substituts, prit bientôt un entier ascendant sur le ministère de Tarmëe.
Le gros des troupes n'avait pas encore passe le Danube, lorsqu^on apprit cette première entrée des Russes en Moldavie , dont nous avons raconté le peu de succès , leur vaine tentative sur Choczim, et le combat qui s^ëtait donne pendant leur retraite. Cette victoire exagérée , suivant Fusage de toutes les nations, par les pachas qui avaient combattu , le fut encore à dessein par le grand-visir. On répandit que Parmée vaincue était soutenue par quatre -vingt mille Polonais. Les équipages russes qui avaient été pris ou pillés par les Turcs, étant la plupart conduits par de malheureux paysans enlevés en Pologfae , et qui sous le sabre turc s'étaient dits Polonais , pour trouver plus aisément pitié aux yeux du vainqueur , ce fut le léger fondement de cette fastueuse exagération.
Le canon du sérail annonça cette prétendue victoire au peuple de Constantinople ; et le sultan , dans toute la pompe des grandes cérémonies, fut proclamé à la mosquée du titre de gazi^ c'est-à-dire, victoriemc pour la foi, le plus beau titre d'honneur que les sultans puissent obtenir, et que Mustapha avait toujours vivement désiré.
2l6 HISTOIRE DE L^ANAKCHIE
Mëhémet Emin se persuada que Fambition de son maître ëtait satisfaite , et que la paix allait siâvre ce facile avantage. Il se pressa d^écrire à ceux des ministres étrangers qui, avant les hostilités , n^avaient cessé de solliciter la paix. Il manda dans son camp les interprètes d^ Angleterre et de Prusse. Mais depuis plusieurs mois y ces deux ministres n^avaient plus à ce sujet ni commission ni pouvoir , et la Russie avait entièrement cessé de parler de paix. Le grand-seigneur lui-même n^avait pas obéi à un simple mouvement de vaine gloire , comme son visîr Tavait espéré. Le titre de victorieux ne satisfaisait pas aux justes motifs qui Tavàient déterminé à cette guerre ; et pour toute réponse il envoya à son visir le fetfa du mufti , qui autorisait l'entrée des troupes ottomanes en Pologne.
L'armée continua donc de s'avancer ; mlLs en arrivant en Moldavie*, après avoir traveiîsé le Danube , on trouva vides tous les magasins sur lesquels on avait compté. Ce fut l'effet d'un concert criminel entre le souverain de cette province et le premier interprète de la Porte, tous deux de nation grecque , et qui payèrent bientôt de leur tête cette coupable intelligence. La Moldavie fut bientôt couverte de troupes cirantes et affamées, qui ne savaient plus à quels chefs elles devaient obéir, ni les chefs à quelles troupes
ils devaient commander. La disette générale les empêchait de marcher en avant , et les retenait près des rives du Danube, où les subisistances , an^enées chaque jour sur le fleuve , étaient consommées, à mesure qu'elles arrivaient. Le soldat mécontent ne tarda pas à rejeter sur le seul général tous les maux quVprouvait Farmée. On prétendait que les magasins étaient remplis, mais que sa criminelle avarice laissait régner la disette , afin de maintenir la cherté. On Taccu- ; sait d'avoir détourné à son profit les sommes imsienses que le sultan avait tirées des trésors du sérail. Le manque de vivres, le soin d'y pourvoir, et de faire venir des blés des pro- I linces autrichiennes, retardantleurs opérations, i ce fêtard passait pour une trahison ; et le grandmit qui , seul et sans secours , avec une grande force d'esprit et de santé , tenait tête à tous ces embarras , et réparait tous ces malheurs , était ' hautement accusé d'avoir vendu son inaction aux ennemis. Il reprochait aux grands leur con- ; nivence à ces dangereux murmures ; et ses emportements contre eux furent près de lui coûter ^^ TÎe dans deux émeutes , qui ne furent apaisées que par la terreur générale des maux irrémédiables qui aui^dent suivi de pareilles sé- I Citions. Bientôt des multitudes de volontaires reprirent d'eux-mêmes le chemin de leurs pro-
2l8 HISTOIRE DR l'aNAECHIE
vîntes, tandis que de nouvelles multitudes , parn lies des provinces les plus éloignées de FÂsieJ arrivaient encore chaque jour. Les soins infa^l tigables du visir mirent cependant l^armée en état de faire quelques marches. On s^avança jusqu'à Kantépessy, en laissant tous les gros équipages sur les bords du Danube.
L'approche d'une pareille armëe remplit toute la Pologne d'une juste épouvante. Ceux même des Polonais qui désiraient le plus la délivrance de leur patrie , tremblèrent d'y roir entrer de pareils libérateurs. L'évêque de Kaminiek écrivait au comte Potocki , « qu'attirer » les Turcs pour chasser les Russes , ce serait » mettre le feu à la maison pour en 'cbasser » les insectes. » Cette horrible îndiscipline^èt cette férocité auraient fait préférer le secours d'une armée tartare ; mais ce premier dessein ayant échoué par la défense expresse que 1^ grand-visir avait faite aux Tartares d'entrer en Pologne , la confédération de Barr avait dès lors formé le projet d'éloigner, autant qu'il serait en elle , le théâtre de la guerre des terres de la république , et de l'établir en Moscovie. Elle espérait quelles troupes misses évacueraient la Pologne pour courir à la défense de leurs propres foyers. C'était l'objet de toutes les négociations que le comte Potocki avait jus^
DK POLOGNE. 21^
qu€*là traitées par des émissaires adressés au grand-visir; il avait«propose au général turc de faire passer en Pologne un corps peu nombreux de troupes auxiliaires pour s^y joindre
* aux confédérés , tandis que le gros de Farmée ottomane prendrait ^ pour attaquer la Russie ,
les routes de Bender , de la Nouvelle-Servie , du Borysthène et de Kiof. Il demandait sur-tout que le détachement destiné à entrer en Pologne fût aux ordres des Polonais aussitôt qu^il serait entré sur le teifltoire de la république , et qu^il eût une défense rigoureuse de faire des esclaves dans un pays allié et ami. Potocki vint lui* même aii camp du grand-visir pour taire agréer ce plan de campagne. Ce chef des confédérés croyait représenter une n^on amie des Turcs, et que ceux-ci avaient intention de défendre et de secourir. Mais le grand^^visir affecta de ne voir en lui qu^une espèce de transfuge d^uhe nation en guerre avec la Porte Ottomane. « Je » ne reconnais , disait- il ^ la république que » dans le corps dominant à Varsofie. Ces con* » fédérés sont tous des fuyards qui peuvent » périr au coin d^un bois ^ tandis que la repu- » blique subjuguée contracte et agit de gré ou » de force. N'avons-nous pa% vu dans Taffaire » de Choczim , vingt*cinq mille Russes soute- » nus par quatre-vingt mille Polonais» Que
asio • uiSTOi&E DE l'anarchie
» m'importe s'ils sont libres ou non ? Je re- » garde la Pologne com^e ennemie ; et je dois » .seulement accorder grâce aux confëdërës dès » qu'ils demanderont quartier , parce que la loi » sacrée l'ordonne ainsi. » Ce fut sur-tout dans ' une audience publique que le ministre turc fit éclater toute la violence de son caractère et de sa politique. Potocki ayant réclamé le traité qui subsistait entre les Polonais et les Turcs, le grand-visir l'interrompit : « Ce Polonais ne sait- » il pas que je ne connais e^rien ce traité, ?> qu'il a été rompu par les Polonais, qu'ils ont » renouvelé une alliance offensive avec les » Moscovites contre la sublime Porte , qu'ils » ont porté les armes contre elle , et qu'elle est » en droit de tirer^engeance de ses ennemis , » quels qu'ils soient : que ce Polonais ne s'ima- » gine pas que nous prétendions donner du se » cours à ses compatriotes ; la loi sacrée nous le » défend. Ce sont nos ennemis que nous cher^ » ehons ; la loi nous y autorise. Nous les com- » battrons par-tout , et nous ne ferons grâce » qu'à ceux qui, le mouchoir sur le cou, dc- » manderont quartier , tels que ces confédérés » que vous voyez ici, et qui sont les tristes » victimes de la mésintelligence , de la folie et *> de la faiblesse d'une nation rvile et inconsp tante. » Quelques pachas cherchèrent à mo*
DE POLOG19E. 221
dérer cette fureur du visir , et les interprètes dissimulèrent au comte Potocki ce que ces propos Avaient de trop injurieux. Celui-ci ayant réplique que tous les «vrais citoyens , dont il était Forgane , se flattaient « qu'en cette fâ- » cheuse conjoncture la Pologne éprouverait » la même assistance que la Porte lui avait ac- » cordée en tant d'occasions , et que les armes » des Turcs Taideraient à recouvrer sa liberté. » Il croit, reprit Méhémet, que nous ne savons » pas notre histoire. Apprenez-lui que la Porte » n'a jamais soutenu les infidèles, et se sou- . » vient d'avoir eu souvent à se plaindre des » Polonais. Il s'imagine traiter ici avec une » puissance chrétienne, accoutumée à se jouer ' » de. la vérité et du mensonge. Savez-vous, » ajouta-t-il , en se tournant vers les pachas , » ce que ces gens-ci appellent leur liberté?
» c'est le droit de vivre sans lois. » Le \'isir parât enfin se calmer , et le plan d'opérations proposé par le chef des confédérations polonaises fut fortement appuyé par le kan des Tartares. Ce prince , que sa faiblesse même avait rendu docile aux avis des principaux chefs de sa nation, commençait, au milieu. des embarras de Méhémet £min , à s'arroger la voix prépondérante dans les conseils.
11 fut donc décidé qu'une armée de Turcs
' aaa UISTOIBB DE L AHAaCUlE.
et de Tartares , conduite par le kao , s^ avancerait sur la droite de la Moldavie , vers les rives du Borysthène, pour attaquer l'empire russe, qu'en même temps le^conKdërës , avec iine armée auxiliaire , marcheraient à la délivrance de leur patrie, et enfin que le grand-visir, avec le camp impérial , s'avancerait jusqu'à Bender, dans une position intermédiaire entre ces deux grands détachements , d'où il pourrait se porter aisément où les plus grands efforts des ennemis appelleraient les plus grandes forces ottomanes.
Mais cette condescendance apparente du grand-visir cachait les plus funestes desseins ; rien ne put dissuader Méhémet Emin de publier contre la république de Pologne une déclaration de guerre adoucie seulement par la promesse de ne faire aucun mal à ceux des Polonais qui demanderaient grice. Et le premier interprète de la Porte conBa au premier interprète de France, « que la haine de ce visir » contre les Polonais était toujours la même ; » que son plan était de faire entrer successi- » vement, soit cette année, soit l'année sui- » vante, trois ou quatre cents' mille hommes » en-Pologne, d'y ruiner le pays de fond en ■' comble, d'y faire un désert où il n'y eût plus, « disait-il , aucune matière ni à l'ayidité , ni à
>» la jalousie, ni à la, guerre; que le système » de protéger la Pologue^ et de s'allier arec » elle , pour s'en faire un rempart contre Tam- » bitiou des Russes, ëtait bon pour les cours » chrétiennes qui, par des alliances variables » qu'elles font et défont à leur guise, tournent » et retournent la face de TËurope comme il » leur plaît ; mais qu'un plan pareil ne pouvait » jamais entrer dans les conseils d'un empire » qui ne ffiit dépendre ses opérations que de » sa Tolonté et de sa puissance, et dont la poli- » tique a toujours été de s'environner de toutes » parts de déserts. »
Mais pendant que Méhémet Ëmin projetait d'assurer ainsi après cette guerre la durée de la paix «t celle de sa fortune, le grand-seigneur était bien éloigné d'un parti si violent et si opposé à cette droiture religieuse dont il voulait faire la base de son gouvernement. Il ordonna à ^90 visir de rétracter solennellement le manifeste qui déclarait la guerre aux Polonais. Mustapha, solitaire dans son sérail, uniquement occupé des affaires de «m empire , impatient de ce que les événemeuts* ne répondaient pas à ce qn'il attendait de la protection du ciel sur Téquité iie sa cauae, Toulut dans ce même temps se rendre à son armée pour y rétablir l'harmixaie parmi les dbefe^ et la discipline par-
2^4 UISTOIAE DE l'anarchie
mi les soldats. Tout le divan s'opposa de nouveau à cette résolution , et il céda encore aui représentations de ses ministres ; mais il sentit que Textréme dépendance -de ses ordres, à laquelle il avait astreint son visir, lui ôtaitun» autorité nécessaire à la discipline , pouvait apporter dans les opérations un retard préjadiciable, et que lui-même demeurait ainsi responsable de tous les événements. £n adressant à Méhémet Tordre de rétracter ce manifeste injuste , il lui envoya sur tout le reste un pouvoir absolu. Cette résolution étonna dans un prince défiant et jaloux de son autorité, qui jusque-là n'avait laissé aucun pouvoir à ses
ministres ; mais cette espèce de confiance si étrangère au caractère du sultan, était bien loin d'annoncer de la faveur. En paraissant abandomier son autorité, il devait en demander bientôt un compte plus rigoureux. Le grandvisir ne s'y trompa pas ; il ne vit dans c|tte grâce nouvelle et inattendue , que la chute de son crédit , l'approche de sa disgrâce ; et une profonde mélancolie se joignant à ses incroyables fatigues, eut bientôt affaibli la vigueur de sa tête , et miné entièrement ses forces. I^^ ruiné de sa santé ajouta «eiicore au désordre général.
Cependant le plan concerté s'exécutait. L'ar-
mée du grandryisir, partie pour Bender le a6
juin 1769 9 arait éxMkle camp impiérial pràa.de
cette vUle. Les deux détachements 4le3tliM$s à
entrer Tua .eu Russie, sous les ordrestf^ kaai
et Tautre en Pologne , sous ies ordres d^un Ȏ^
rasquier , avaieiU pns leiu:^ différentes i?QiiteA ,
quand une seconde eotrée.des Ruosesen ]4M^
davie déconce^ toutes ces, mesures. l^B^g^l^-
rai russe avait reçu de Fëtersbo^g J^rdre
des^emparer de Chocsim, è Iquelque pm.que
ce fût. Cet ordre connu de toute son armée;
j avait répandu la dernière constecnâlttn.
On obéissait avec fierreur , mais qm obéîsAaîil
sans délai, sans représentadions .c;t sans >mw.--
mures.
II est triste pour un hislooieia d^asTéter Ui regards de ses lecteurs sur les détails .ji^ une pareille campagne ; et sans Uimportance^èssé^ nements qui ont suivi, il sulficait dcifaire^ofisi'- , naître ce qu^ont pensé .de toute cette fguc^rre quelques «officiers expétimentés y envAy^s k' 1 ;W* mée russe par Jeurs différents souverains* '\ii)g( mille hommes biea conduite auf:aiettt pu^iselqui eux, dissiper^ cet innombrable .attroupement des Tuvos, et s^avanoer sains . diistacle >au. tr<ar vers des pvovinces ottomanes, (jusqu'au milieu de Constantmople; mais d'ua autre côté, trente mille Turcs, aguerris, disciplinés, munis d'une 3. i5
aa6 HISTOIRE DB LAKÀRCHIK
boiuîe artillerie :et conduits par un chef habile, aiiraient également suffi pour terminer en pea de mot?; cette longue querelle , et pénétrer jiisque^â^ la capitale de Tempire russe. Toutefois les vicissitudes de cette campagne, et les alternatives de fautes et de revers mutuels ont téll«ïiient ' influé sur l'événement général de cette, guerre et* sur la destinée présente et future d^ia grand nombre de nations, que nous S^dmmes; obligés* jd^ entrer ici dans quelques dé-
* ITiauimée russe montait alors à trente mille kommës. LJarrivée de quelques officiers étrange^'s^etii augmentait véritablement la force. U y était venu de Sibérie le lieutenant-général Rênnecampf qui se rendit bientôt remarquable par sa fermeté, ses connaissances militaires et la 'justesse de son: coup-d'œil* C'était un livonien qui avait servi sous Munich et suivi en France Lowendal ; niais quand lés Russes s'allièrent aux ennemisde la France ^ il fut rappelé, êt;'Sôit faveur, soit disgrâce, il fut envoyé commander une garnison en Sibérie, où il parvint à ^'enrichir^. Froid, taciturne, occupé de bien faire ^ ne songeant plus à se faire valoir',- il gagna bientôt la confiance de l'armée » et n'eut jamais laiàyeur de ceux qui disp6« saient des grâces. . . :. .
]>£ POLOGNE. a27
On s^aTança vers la Moïdayie avec aussi peu de précautions qu'à la première tentative. Les camps étaient toujours choisis avec une extrême négligence , et quelquefois à la vue de camps inattaquables qu'avaient occupés dans des marches semblables Sobieski et Munich. On était inquiété même en Pologne par des apparitions subites de Tartares qui passaient lé Niester à la nage, et qui, après une attaque impétueuse sur quelque corps détaché , disparaissaient avec la même rapidité. Le kan apprit par quelques*unes de ces troupes la marche de cette armée. Il en instruisit le visir ; mais soit qu'une nouvelle si importante eût été interceptée par la trahison des subalternes , soit mépris du visir pour les avis du kan avec qui il était ouvertement brouillé, soit que sa langueur ne lui permit plus aucun soin, cet avis fut négligé. Les Russes remontèrent le long du Niester et passèrent ce fleuve en face d'une grande forêt qui pouvait cacher leur marche, mais qui devait ensuite là rendre plus pénible. Le passage fut souvent interrompu par les accidents qui survenaient au pont sans que les Turcs profitassent de l'avantage qu'ils auraient pu saisir. Les deux armées qui s'avançaient, l'une vers la Moldavie, et l'autre de cett^ province* vers la Pologne, igno- Yaîent mutuellement leur approche.4^'artillerie
russe souvent portée par les soldats, passait sans aucune précaution pour sa sâreté, de hautes montagnes et des marai» presque impraticables, où quelques centaines d'hommes eussent suffi pour arrêter toute une armée. Le pont qu^ils laissèrent loin derrière eux demeura sans aiitre garde que quelqbes hussards.
Le détachement turc , commandé par le pacha de Romélie , et qui était destiné à entrer en Pologne , suivait avec la même imprudence la route d'Yassi à Chocsim. Ce pacha apprit avec étonnement, par un avis envoyé de Pologne aux confédérés , que les Russes avaient passé le fleuve. U sut bientôt qu'ils n'étaient pas à huit lieues. U marclur aussitôt avec toute sa cavalerie au-devant d'eux , les rencontra en pleine marche. Le séra^quier et le comte Potocki, son guide et son conseil, saisirent d'une manière fort dangereuse pour les Russes h faute que ceux-ci firent dans leur prepuère surprise, de ne pas s'emparer d'uqe hftuteur qui dominait leur centra. Ih saisirent e^'ui^ avec la ïaème int^Uigençe quelques autres fa^test que le désordre de l^ipqfiée russe y occasiona. Mais aux premières décharges de Tartillerie i;us&ti mf teU^ épouvante se répandit painaii^es Turcs , que tout fuit s^ps qu'il fût possible de I^ rallier. Tomte cette arm^ frappée de
terreur , et dispersa tout entière. Ils furent si étonmés de ce que des troupes en marche ^tent si promptement défendues par une nombreuse artillerie , ih avaient si peu d'idée de la facilité du tra^i^ort des pièces lèpres et de Ja célérité de leur service , que dans leur effroi ils ne doutèrent pas qu^un pouvoir infernal ne se fût armé contré eux , que les cancms des Russes ne fassent des armes magiques ; et cette opinion 8^ accrédita tellement parmi eux pendant la durée de cette guerre , qu^un.pachà prisonnier demanda un jour pour uniqile consolation> qu'on lui fît voir « cfs canons enchantés qui se trans- » portaient^ disait- il, par des paroles, et ti- » raient plus de cent coups , sans être rechar- » gés. » Dans la soudaine dispersion de ce détachement turc, les uns s^enfuirent vers Yassi, les autres vers Bender. Quinze mille prirelit le chemin de Choczim , où le comte Potocki en* tramé dans celle fuite , se jeta avec les Polonais e£ ie général turc. Potocki au commence'^ ment de Taction avait xombattu près de ce pacha , et avait montré une valeur si brillante que celui-ci lui abandcmna tout le soin de soutenir le siég^.
Les Russes investirent aussitôt cette viUe, et le retour imprévu de cette armée qu'on croyait avoir fin au loin« etiqu^qn prétendait s^être câ*
33o HISTOIBE DE l'aMA&CHIE
chëe dans les forêts au delà du fleuve , jeta la constematioa-parmi toutes ces troupes turques, errantes dans la Moldavie.
Dix mille Tartare» qui arrivaient de l'autre ■ côté de Choczim pour se joindre à Fa^ée du pacha de Romélie, se trouvèrent sans aucun avertissement , au milieu des corps avance de l'armée ennemie. L'étonnement et la terreur s'emparèrent de leurs premières troupes. Leur fuite précipitée entraîna les corps qui suivaient. La déroute devint générale , sans que le gros des Tiularés en sût la cause. Neuf cents confédérés , commandés par le coyte Krasinski , lesquels s'avançaient avec ces Tartares pour se rejoindre au comte Potocki, et rentrer avec lui en Pologne, furent ainsi abandonnés au milieu de ces déserts. Ces infortunés , sans aucun guide, voulurent prendre du côté de Beader, pour se jeter alors dans le camp du grandvisir. Us traversèrent au hasard de vastes soli> tudes, et perdirent par la lassitude, la soif et la faim, près de quatre cents hommes, qui, restés en arrière et conchéssur la terre, y moururent d'épuisement et d'inanition.
Les Russes, maîtres de tous les environs de Choczim, en achevèrent l'investissement, le i4 juillet : et le général Rennecampf, resté avec dix mille hommes, et la grosse artillerie, de
DE POLOGNE. !l3f
Tautre c6të du Niester, approcha aussitôt son camp, et dressa des batteries sur un coteau qui de ce rivage oppose domine quelques quartiers de cette ville.
Mais du côte de la Moldavie , les Russes n'avaient que 6ts pièces de campagne, et .même, a6n de ménager la pondre dont ils étaient près de manquer, et de la réserver pour une bataille à laquelle on s'attendait , ils ne tiraient qu^à demi-^charge. Potocki encourageait la garnison turque , et commandait toutes les sorties. Elles étaient si vives et si fréquentes , que les Russes, après avoir perdu beaucoup de monde, prirent bientôt la résolution de changer le siëge en blocus. Us ne tinrent plus la ville enfermée i que par des postes de cavalerie , et fortifièrent un camp entre la forêt et la ville, pour y atten- I are Farmée du grand-yisir. Mais Rennecampf , i posté de Faulre côté du fleuve ^ et qui n'avait ; point à craindre les sorties, continua de faire I feu sur la ville ; et ses batteries enfilant toutes I les rues basses , chaque boulet fabait un ravage terrible entre les chevaux et les chameaux dont I toutes ces rues étaient remplies. Cki y manquait d^eau et de fourrages^; et bientôt Finfection y devint insupportable ,• hommes et bétes y restant sans être enterrés. Mais la situation, des Russes, dans le camp qu'Us avaient choisi,
332 UISTOIBE D£ L* ANARCHIE
n^ëtah pas moins fâcheuse. Les pluies étaient contioQeUesv les nuit» froides. Le soldat couchaitsans paille^ etlesmoladiesruinaientrarraée.
Enfin après trois semaines j une armée s'avança an secours de Cliotrzim ^ ^oas le eoqiniandement de MoldaTangi, homme mtrepide^ et qieii dèrait bon élévation aux preuves de courage et d^ntelligence qu.'il avait souvent données dan6 vile troupe particiltièreraent destinée à la police de Constantînoplè. Le grand-visir Tairait ettvt>yé i la tête de quatre mille hommes, élite de Tarmée ottomane ^ pour défendre contre lés ravages lies Turcs eux-^mémès , les deux provinces de Moldavie et dé Valachte. Ge pacha, ^ de son pro j)re itieuveftient , avait marché vers Choczim*, lèt tout ce qui avait fui se réunissait sou^ ses ordres^ compoèa unie M*mée nombreuse. Une tnultiludè de volontaires s y ]<^' gnirent , ainsi que bieaUcoup de f^acbas et de beys, chacun à la tête de ses troupes partica- Kères et de sa pï^opre knaisoii. Lé grand-vistf priti%alenlê«t skÂn de faire filer vws cette viBc tm grand nombre de trempes , et le kan des Tartaresv en route pour piénëtrer en Russie, rC' viirt>précipitaiaiment êav ses pas. •Soixinte mille spaliis et tartaresy vingt mille hommes d'inf^^" terieet^oislantelpiècès de câffionarrirèreot donc au setpu^ de la place. Cette armée parut le
DE POLOGNE. a33
soir du 5 août , forma ses lignes à peu de distance dtt camp des Russes, et resta cette nuit sous les armes. Ceux-ci firent rentrer tous leurs détachements» rassemblèrent toutes les troupes. R^nnecftmpf passa le fleuve et vint joindre Tarmée. Tous les défauts du \;amp que le^ Russes avaient choisi firappèrent alors les yeux des moins expérimentés. La seule approche de Tarmée turque avait sans aucun combat délivré la place ; et malgré les redoutes dont ce camp était environné , ils y demeuraient exposés aux plus extrémdl périls. Les Turcs ne purent, il est vrai « emporter aucune des redoutes , malgré la bravoure avec laquelle ils en renouvelèrent finéquemment Tattaque pendant quatre jours.
Mais pendant ce temps ^ ils s'enfermaient eux-mêmes de profonds retranchements. Us établis* saientsur toutes les hauteurs des canons du plus gros calibre, et ils étaient prêts à foudroyer le camp lies Russes.
^ Geux^ n^occupaient en Moldavie que le terrain où ils campaient. Il faiaît envoyer chercher les fourrages à six lieues 96a delà du Niester. Les courses dts Tartares inquiétaient cette commu* nicaticm^ et les Turcs nattrtes de toute la campaig&e, après avoir tenté inutilement de passer entre la forêt et les redoutes , pour aller rompre les ponts et enlever ainsi aux Russes toutTnoyen
a34 HISTOIRE DE l'ANARCHIE
de subsister et d^ëchapper, pouvaient enfin prendre une route moins exposée et plus sure. On se détermina à repasser le fleuve ^ malgré le danger de cette retraite en présence d'une armée si nombreuse. On partit dans la plus profonde iftiit. Il fut défendu aux soldats, sous peine de la vie , de prononcer le moindre mot, ni de faire le plus léger bruit. LVnnemi ne s'aperçut de cette marche qu'au point du jour.
Quand ses premières troupes accoururent, la plus grande partie de l'armée russe avait déjà passé le fleuve. Rennecampf qui conftiandait l'arrière-garde , se conduisit avec tant d'habileté, replia ses postes avec tant de promptitude, et fut si bien obéi, qu'un corps de cavalerie turque et tartare qui le chargea en désordre, ne put l'entamer. Les difficultés du terrain avaient retardé la marche des Turcs , et dans le moment où leur armée entière parut sur les hauteurs, au nombre de cent vingt mille hommes^ l'armée russe, de l'autre côté de la rivière, étai^i rangée en ligue suf les hauteurs opposées.
Elle y avait établi plusieurs batteries qui foudroyaient tout ce qui approchait du bord. Les Russes, sous la protection de ces batteries, replièrent leur pont et s'enfoncèrent en Pologne. Quelques troupes tartares passèrent à la nage, et suivirent cette armée sans rien entreprendre.
Pendanl ce temps , la tête de Mëhëntet Emin était exposée à Constantinople aux portes du sérail. En effet , les désordres du camp de Bender avaient surpassé ceux des autres camps.
Les troupes oisives et loin de Fennemi , étaient devenues plus séditieuses. Dans la disette ^énérale.de fourrages et de vivres, de nombreux corps reprenaient chaque jour le chemin de leurs provinces. Plus de vingt mille de ces déserteurs, en traversant Constantinople pour retourner en Asie , avaient rempli la capitale du bruit de leurs mécontentements. Le grandseigneur ne mettait aucun obstacle à leur retour , et prenait soin au contraire d'accélérer leur passage , afin de prévenir tout ce que le séjour de ces troupes mécontentes pouvait avoir de dangereux pour cette ville et pour lui-même. Mais ce prince , mieux instruit par Ijeurs plaintes unanimes que par les relations infidèles de ses généraux, résolut de sévir contre les principaux chefs de son année. Méhémet Emin s'était acheminé leiftement avec les restes de ses troupes au secours de Choczim , et avait déjà atteint son ancien camp de Kantépessy , lorsque les capigis vinrent y chercher quatre têtes , celle de ce premier ministre, celle de son premier interprète ; celle du prince de Moldavie et celle du lieutenant-général des janissaires. Mais dans les
a36 HISTOIRE DE L* ANARCHIE
ëcriteaux qui furent attachés avec ce$ têtes ai portes^du sérail , les trois derniers seuls étaient accusés de trahison, et Méhémet Emîn de d'hêtre laissé conduire par leurs perfides insinuations.
Moldavangi « ce même padia qui avait lai:
échapper Farniée russe-, mais qui se préparait à la poursuivre en Pologne, fut revêtu d« la première dignité de renq>ire. Ge nouveau grandvisir avait été bostangi ou jardinier dans le sé« rail, et ensuite simple kasséki dans la giarde du grand-seigneur. On donne ce nom de kassëid à tout ce qui approche du sultan pour son service personnel. Ainsi, parmi les silltanes, celles «|ôi ont été honorées de sa couche se nomment ieS sultanes kâsséki. Parmi les bostangis , troupe créée pour Tentretiien des jardins dusérail, mais qui contribue à la garde de Constantino)^le en opposition des janissaires , ceux qui méritent par leur bravoure d^étre destinés à la garde personnelle du grand^seigneur , prennent ce même nom. LHntl-épidité de MoMayangi dans les occasions périlleuses que présente fk^équemment la police d'une grande ville , Tavait fait remarquer du sultan. 11 était devenu chef des bostangis, et dès lors le sultan toujours occupé de chercher et d'encourager le mérite,, Tavait flatté de le faire un joiir grand-visir. Le gouvernement d'une petite province avait été le
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premier et jusque-là le seul degrë de son élé- Tation.
MoldaTangi fit aussitôt travailler à construire un pont sur le . fleuve , assez près de QH>czim pour que le canon de cette forteresse protégeât les travailleurs, et assurât le passage de Farmée torque. I^es pontons manquaient ; mais on y suppléa par des radeaux , des tonneaux, et tout ce que le voisinage de la ville et de la fbrét put fournir de moyens à des ouvriers ignorants et maladroits. Il fit venir du camp impérial, qu'il laissa a Kantépessy , plusieurs caisses de ces aigrettes que les généraux turcs ont droit de dis* tribuer comme prix de la valeur , et sur-tout des vivres et des fourrages qui manquaient à son armée , mais dont le camp impérial éprouvait la niém# disette. U publia un manifeste sm* la prochaine entrée des troupes ottomanes en Pologne, absolument opposé à celui qu'avait publié spn prédécesseur. « La Porte , disait-il, » s'était abstenue jusque-là de faire entrer ses » troupes sur le territoire de Pologne , pour » ne point ajouter aux m^^lheurs de cette ré- » publique; elle se voyait forcée d'y poursuivre » ses ennemis : mais les ordres les plus sévères » étaient donnés pour traiter les Polonais » comme les fidèles alliés des Turcs* » Potocld? publia un manifeste pareil. U régnait. entre le
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nouveau grand-visir et le chef des confédérés, cette confiance que les braves gens s'inspirent mutuellement. Toute Tarmée ottomane attribuait au comte Potocki la défense de Choczim:
La garnison lui en avait rendu un témoignage public par un armazar^ ou écrit authentique adressé au grand-seigneur : et le sultan , pour pri* d'un si grand service , lui avait envoyé les marques d'honneur que les usages de cet empire accordent aux étrangers. Un grand-officier du sérail était venu le revêtir , au nom du sultan , d'une superbe pelisse ; et ce prince avait joint à ce présent celui de trois cents bourses,^ récompense que les besoins des confédérés rendaient bien plus importante.
Aussitôt que lés Ottomans eurent commetiee à construire un pont sur le Niestei*^ l'armée russe se rapprocha de ce fleuve , et se retrancha à sept mille pas du rivage, mais sans occuper les terrains qui le dcyninaient, dans la crainte d'y être trop exposée au canon de Choezim.
EUç : occupa les bois voisins ^ elle constniisft des redoutes ; elle s'environna d'abatis , et mul^ tiplia lès défenses d'une manière dangereuse pour elle-même, parce que, ne plouvant le^ garder toutes, elles pouvaient détenir favo^ râbles à l'ennemi. 'Sa position n' empêchait- ni fa construction du pont, ni le passage du fleute*
DE POLOGNE. aSg
Cinquante mille hommes poayaient se former entre la hauteur qui suivait le cours du fleuve, et les bas-fonds du rivage, s^y ranger en bataille sous la protection du canon de la ville , et marcher ensuite , à la faveur d'un ravin et d^un bois , jusque sous les retranchements des Russes. Les batteries turques , établies sur les coteaux de la Moldavie, envoyèrent même quelques boulets dans le camp russe, et y tuèrent quelques hommes dans leurs tentes.
Chaque jour, selon Tusage de toutes les ar^ mées turques, des détachements de volontaires partaient de leur camp sans ordre , traversaient le fleuve à la nage , attaquaient le camp russe , se précipitaient sur les abatis ,#n coupaient les branches à coups de sabre, avec une bravoure capable de tout vaincre , si elle eût été mieux conduite. Leur première impétuosité était toujours formidable, et souvent heureuse. Un petit nomibre forçait les premiers retranchements.
Les soldats russes opposaient une fermeté inébranlable , et la supériorité de leur feu arré* tait les assaillants, et les forçait de se retirer avec perte.
Le pontfiit achevé le i*' septembre, et aussitôt six mille Turcs s'établirent sur la - rivê polonaise^ dans un retranchement construit à la tête du pont. Les escarmouches devinrent
24o WSTÔIRS DS l'anarchie
alors plus fréquentes, et les détachements turcs plus nombreux. Ils vinrent -pendant plusieui^ jours fourrager avec audace à la vue de Tannée russe. Us arrivaient à. toute heure par toutes les routes qui pouvaient conduire au caznp, et en reconnaissaient ainsi toute la position. Galitzin prit le parti de leur tendre des embuscades. Mais ce jour^là, un si grand nombre de volontaires passa le fleuve, et se répandit par tant de rouies à-la-fois, que toutes les ei|Gd>us^ cades se trouvèrent trop faibles, et que la plupart furent coupées. Plusieurs régiments d'infanterie russe, cachés dans les bms voisins du camp , n'eurei^t pour ressource qu'une prompte fuite.^^es Turcs les poursuivirent , se jetèrent avec eux dans les pr entiers relarandie* ments, s'emparèrent d'une batterie,. L'wmëe russe était dans un extrême péril. Mais quelques troupes qui sortirent des relrancfaements en imposèrent aux vmnqueurs ; et sans être ni attaqués, ni potirsums , ils abandonuerent les retranchements qu'ils avaient forcés, et emmenèrent huit pièces de canon dont ils s'y étaient emparés. L'armée russe remei^ia Dieu de leur retraite , comme d^une victoire ; mais pendant ses chants d'actions de grâces et de triomphe , elle voyait de son eamp les tentes du grand-visir environnées d'une forêt
DE POLOGNE. n/il
de piques , dont chacune portait des têtes de Russes.
Dans ces entrefaites, Galilzin reçut Tordre de son rappel, mais sans éprouver la même rigueur que Méhëmet venait de subir. Cette disgrâce était adoucie par les expressions mêmes de cet ordre. Uimpëratrice lui écrivit qu^ayant besoin de lui dans le conseil , elle avait ordonné à un autre général d'aller incessamment prendre le commandement de Tarmée. Cette princesse était dans les plus cruelles alarmes ; le plus morne silence régnait alors à Pétersbourg; personne n'y avait aucune nouvelle ni de; ses parents, ni de ses amis; on avait pris d'incroyables précautions pour empêcher tous les particuliers d'yrecevoir aucune lettre ; qui que ce fût n'avait encore porté le deuil ; et en évitant ai^i le spectacle de la désolation et des regrets de quelques familles, on laissait la nation entière livrée aux plus vives inquiétudes. Quelques officiers des régiments des gardes avaient été arrêtés, pour avoir osé interpréter le secret absolu et impénétrable qui régnait sur les affaires. Le mécpntentement devenu général pouvait, aux premières nouvelles de revers décisifs, se porter aux plus violentes extrémités.
La cour de Pologne éprouvait les méme$ 3. A i6
craintes. On ne doutait plus que Poniatouski ne fût renversé du trône. U se tenait prêt à fuir de Varsovie. L^ambassadeur russe se préparait à le suivre. On ne savait où se^it Tasile de cette cour fugitive.
L'époque dont les principaux c^efs des ctinfédérés étaient convenus dans leur concert ' secret, était enfin arrivée ; et la plupart des détachements russes , abandonnant les provinces polonaises pour voler au secours de leur grande armée, les Polonais profitaient de toutes parts de cette liberté pour se réunir et former celks des confédérations particulières qui manquaient encore, et qu'on avait jusque-là suspendues. Déjà on ne craignait plus dans toute la Pologne que les dévastations des Turcs. On s'écriait : « Nous serons pauvres , mais nous » serons libres. » Tous lés maréchauf^ étaient convenus de se rendre à Gliniani, petite ville voisine de la frontière où le comte Potocki était attendu. Des différentes provinces du royaume, plusieurs troupes avaient déjà pris cette route. L'évêque de Kaminiek avait tout prévu, tout préparé ; et, dès leui arrivée dans cette ville, la confédération générale allait se trouver form^ée par leur seule réunion.
Jamais aucun citoyen libérateur de sa patrie ne fit aucune entreprise . plus grande et plus
difficile que celle de cet évêque ; .et si dans roccasion acloelle les revers des Turcs , et dans la suite Tambitieuse politique des puissances Toisines lui ont ravi cette gloire^ la plus belle que les hommes puissent acquérir, le devoir d^un historien est de lui en restituer du moins la plus grande partie. Nous n'entrerons point dans le détail de ses immenses travaux ; mais afin de faire connaître ce qu'ib eurent de plus épineux , nous raconterons seulement que les amis de la maison de Saxe en paraissant d'a-^ bord le seconder, ne s'étaient véritablement occupés qu'à lui susciter les plus cruelles traverses. La Saxe n'avait rien fait en faveur des confédérés. Constanfrnent sollicitée de leur envoyer des armes , elle venait récemment de se déterminer à faire passer en Pologne six cents fusils , mais comme une restitution qu'elle devait à l'arsenal de Varsovie ; et les confédérés avertis devaient les enlever sur la route. La perspective d'un succès qu'on n'avait point osé espérer, et qui paraissait si prochain, l'emportant sur l'irrésolution et sur la détresse de cette cour, elle venait enfin de laisser une modique somme à la disposition de la vieille électrice. Mais les agents de, cette princesse, si habiles autrefois à semer les défiances et à ruiner les réputations, cherchaient à exercer ce talent
a44 HISTOIBE DE L'aNARCHIE
funeste contre Tëvéque de Kaminiek, parce que son unique but était de rendre la liberté à son pays , parce quMl écartait de sa conduite toute animosité particulière, et qu^il ménageait les anciens ennemis de cette cour, dans Tunique ▼ue de ne pas réduire au désespoir les restes d*un parti encore assez nombreux. Tous ces agents réunis s^efforçaient de donner en Pologne pour principal chef aux confédérés le comte Yesel, homme doux, modéré, sans génie, et comme disaient les princes saxons , en croyant faire de lui^ le plus grand éloge , « homme qui » ne contredisait jamais. » CVtait cet ancien courtisan d'Auguste qui tramait de sourdes cabales parmi les confédérés* C'était lui qui dirigeait le faux enthousiasme de ce Birzinski que nous avons fait connaître. Il avait ses propres émissaires dans plusieurs cours , destinés à rendre suspects les autres chefs. Il n'osait toutefois cabaler contre l'évêque deKaminiek, qu'en l'absence de ce prélat. Dès qu'ils se retrouvaient ensemble, l'ascendant de celui-ci subjuguait facilement son adversaire. La différence de leurs caractères personnels ne permettait pas, partout où ils se rencontraient, que l'un disputât à l'autre aucun genre de supériorité. Cet évêquc V'indignait de ces sourdes manœuvres ; il gémis- Mk de voir ces anciens courtisans d'Auguste
ne pouvoir se soustraire à cette habitude de bassesse , et capter d'avance, par de si dange* reuses intrigues, la faveur d'une cour qui n'ëtait encore rien pour eux. « Hëlas ! s*ëcriait-il , les » Polonais n'ont-ils donc pas assez souffert » pour avoir appris à sacrifier de si vains in- » téréts au salut de leur patrie ! » Au milieu de ces contradictions, cet ëvéque luttant avec un courage infatigable contre les përils et les difficultés réelles de cette grande entreprise , et contre les difficultés plus décourageantes peut* être que lui suscitaient tant de viles intrigues ^ passant alternativement des frontières de Silésie aux frontières de Hongrie , étendant de là ses soins, ses correspondances, ses conseils dans toutes les provinces, sacrifiant à cet unique objet sa fortune entière et celle de quelques généreux citoyens, avait tout préparé, tout di* rigé. U avait profité, sans aucune jalousie, de tous les succès étrangers au plan qu'il s'était prescrit^ tels que la course d'abord si heureuse des jeunes Pulawski en Lithuanie, qui avait con* fédéré ce grand-duché. Dans tout le reste de la Pologne , toutes les assemblées , non-seulement des districts, mais les assemblées. générales des provinces étaient £adtes. On avait eu sDîn pour y parvenir et' pour détourner l'attention des Russes , d'indiquer publiquement de faux re^
246 RISTOIBE DE l' ANARCHIE
dez-vou5 , et par de secrets émissaires on ëtait convenu de tenir les assemblées dans d'autres lieux. Là furent élus les maréchaux-généraux de chaque palatinat. Enfin, toutes les voix des cent soixante-dix-neuf districts qui composaient alors la république, avaient été amenées dV vance au point dû concert unanime ; et la confédération générale ainsi secrètement formée dans les premiers jours de septembre , allait se produire tout-à coup dans cette ville de Gliniani , élire pour chefs les confédérés de Barr, qui s'y rendaient de leur côté, et prendre en inain le gouvernement de la république. Tout était en route; Tout ce qui s^était réfugié sur les frontières, rentrait en Pologne. L*évéquc de Kaminiek, Tâmê de cette grande opération, accourait pour assister à l'ouverture de cette assemblée nationale.
Le camp russe, par le peu de soin que donne cette nation à tout ce<iui intéresse la propreté, et par Tinfection que répandait la multitude de cadavres enterrés dans le voisinage avec ne*^ gligence, était devenu si malsain que Tarmée, en proie à une contagion mortelle , était menacée d'y périr. ^Maii d'un autre cdté les horreur^* de la disette commençaient à'se'JFsâre sentit dans les trois camps turcs ; cVstfàidirè, le camp *^i visir i siir les borAs du - Niester j le catïïp
impérial , à Kantépessy , et Tancien camp sur les bords du Danube, où les gros équipages avaient été laisses dès le commencement de la c^prapagne. La saison s'avançait pour ces climats , et de ce dernier camp il fut envoyé au gFand-visir une information publique par laquelle on le prévenait que les eaux du Danube grossissaient d'une manière dangereuse, et qu'il y avait à craindre , s'il tardait à faire repasser rarAée , que ce premier pont soulevé par l'eau ne se rompit. Ce bruit courut dans l'armée turque et inquiéta tous les esprits. Le grandvisir n'y trouva qu'un motif de presser ses opé* rations ; et le 1 6 de septembre, il passa le pont du Niester , entra en Pologne , et vint dans l'après-midi reconnaître la position des Russes, On traîna pour sa défense d'énormes pièces de canon ^ et aux troupes qu'il avait commandées pour son escorte il se joignit une telle multitude de volontaires, que près de spisante mille hommes passèrent le pont à sa suite, et vinrent braver l'année russe dans ses retranchements. Les escarmouchescommencèrentde toutes parts.
Le& Turcs , attirés toujours en plus grand nom*bre, engageaient de plus en plus le combat avec l'ardeur qui entraîne ces' troupes fanatiques, quand elles suivent un premier succès^ et au'elle3 croient obéir à la voix de la destinée,
qui leur indique ainsi le moment de la victoire. Cependant les pluies continuelles et la chute des torrents dans les monts Krapacks avaient depuis quelques jours enfle le cours du NiestA*. Une crue subite accëlërant la rapidité des eaux , elles ébranlèrent alors ce mauvais pont. De gros troncs d'arbres amenés par le courant venaient frapper avec violence tous ces radeaux mal liés les uns aux autres, et firent appréhender qu'il ne se rompît. L'épouvante se répand parmi tous ceux qui avaient suivi le grand-visir. Le combat cesse , tout s'empresse de repasser le pont; il peut à peine contenir la foulf qui se précipite. Bientôt la pesanteur des canons et la fuite de cette multitude achevaut de Fébranler , il se rompt, et la rapidité du torrent en emporte les débris. Six où sept mille hommes restaient sur Fautre bord ; une partie dans le retranchement qui défendait la tête du pont, une autre partie au dehors de ce retranchement. Moldavangi se presse d'envoyer au camp impérial pour faire venir ce qui restait de pontons. Mais cet autre camp était à plusieurs journées de distance. Le lendemain se passa dans l'attente , et le corps de Turcs resté sur le rivage polonais y demeurait entièrement sépstré de leur armée. La nuit venue, huit bataillons de grenadiers russes et douze compagnies
mardbent en silence vers ceux que le sort leur avait abandonnés, et qui n^avaient ni secours à recevoir, ni aucun moyen de salut.' Les difTërentes troupes russes en avançant franchissent avec peine les fossés, et les terres devenues mobiles par Tabondance des pluies ; mais enfin elles se précipitent dans le retranchement. Les Turcs, exténués par la faim, se défendent toutefois avec courage , ou plutôt avec désespoir. L^armée ottomane entendait, au travers de Tobscurité augmentée par la violence de la pluie , les hurlements de ceux qu^on massacrait et qu'elle ne pouvait secourir. Ceux qui étaient hors du retranchement furent poussés sur un ravin , entre le bois et le fleuve , s'y soutinrent opiniâtrement, et repoussèrent les Russes. Le jour fitcesser cette boucherie. LesTurcs s'étaient maintenus dans le retranchement , et le corps qui ét^t à l'entrée du bois se tenant encore en« semble, les Russes s'éloignèrent.
Pendant le jour qui suivit, les eaux ne cessèrent de s'accroître. Ce qui restait de Turcs sur le rivage polonais, après avoir combattu toute la nuit, épuisé de faim et de fatigue, et quelques-uns grièvement blessés , criaient pour de*mander an canip les moyens de repasser. Le visir se montre sur la rive. Ni ses promesses ni ses exhortations ne calment leur désespoir. Plu-«
2So HISTOIRE DE L^AMARCHIE
sieur9 repassent à la na^ ; des Tartares en repassent quelques autres sur leurs chevaux. Le pacha de Natolie qui commandait ce détachement, ayant vainement tenté de passer à cheval, des nageurs arabes l'attachèrent sur une planche et le conduisirent ainsi à la rive droite. Enfin vers midi , on ramène des débris du poÀt^ un seul bateau ; et quoique Tintention du visir fût de conserver ce posjte et de rétablir le pont, il céda aux cris du désespoir et envoya ce bateau à Tautre rive. Tout ce qui put être passé pendant le reste du jour, rejoignit le gros de Farmée, et à la nuit, le visir retint le bateau vers Son camp. Mais pendant cette nuit, les Russes, placèrent plusieurs pièces de canon sur une élévation en £ace des batteries tnrqxiiss étar blies sur le bord opposé. Us aperçurent au poin^ du jour le reste des Tuiîcs qui se cachaient le long des bords du fleuve et jusque, dans les eaux. Ils tombèrent sur eux, la bàioniiette au bout d.u &sil. Ceux de. ces infortuné qui tentèrent, de repasser s^ noyèrenU Qœlques-uns réfugiés, sur les débris du pont:, demi^daient la vie et 4^ pain. Les ofikiers russes » poiPtr ^<^ dfis ^scj^vjçs, les s^uvèrjçnt de la,fiireîir<dessol'' dats. Ceux qui, pendant la nuit précédente t avaient été séparés du retranchement:^ s -étaient ^p^nés dans If^ bqis. Quelquesruns se jeté-
DE P.0LOGKE. 25 1
r€iit dans les ruines du village de Braha, s^j défendirent opiniâtrëmentet moururent les armes à la main.
Plusieurs étaient passés dans une petite île d^où ils espéraient parvenir à Tautre bord. Tous ceux qui le tentèrent s^étant noyés, il en resta trente dans File : on envoya contre eux des troupes légères et du canon qui leur firent mettre bas les armes. Toutes les troupes éparses furent détruites. Quatre cents avaient pris la courageuse résolution de suivre les bords du fleuve et de passer vers Bender par la Pologne; mais trente^ cinq seulement y parvinrent, le reste périt
Pendant ce temps , le camp des Turcs était en proie à de violents murmures voisins de la sédition. Lés uns rejet^aient ce malheur sur l'injustice de la^ guerre, d^autres sur les brigandages qu^o» avait commis pendant toute cette campagne. Presque tous les pachas, jaloux de Tavancen^ent subit de Moldavangi, encourageaient le mécontentement des soldats, Taccusaient d^avoir sacrifié volontairement l'élite des troupes, et diraient hautement • que l'époque marquée par tous l«s anciens usages pouiF la fin de l'année! militaire aurait dA être avancée dans ces climats rigoureux.
Dès que le jour fut .devenu plus grand , les
a5a msToiEE de l^akarghie
batteries russes commencèrent à faire feu , et dans le désordre ou ëtait l'armée ottomane , les batteries turques, dressées sur le rivage opposé, et celles de la forteresse , ne répondirent point. Quelques boulets ayant porté dans les tentes , les Turcs levèrent leur camp afin de le reculer derrière la ville. Mais ce mouvement tumul-^
tueux devint le signal d'une défection générale. Toute cette armée , animée à la désertion par ses pachas, se dispersa tout entière. Tous reprirent en foule le chemin du Danube. L'autorité du visir méconnue ne put arrêter cette déroute volontaire. Lui-même fut entraîné. La garnison de Choczim suivit l'armée. Le gouverneur, abandonné des troupes, prit, avant de sortir, la bizarre précaution d'apposer le sceau impérial sur tous les magasins , et suivit sa gar« nison. •
Les Tartares pillèrent quelquesi tentes qui demeuraient désertes , et la forteresse qui restait vide. Quelques-uns d'eux s'occupèrent de sauver les malades, et prirent seuls le Soin charitable de les emmener.
Les confédérés , si près de rentrer en triomphe dans leur patrie, s'éloignèrent les derniers du rivage , et cette petite troupe fit l'arrièregarde de cette innombrable multitude de Tartares et de Turcs. Ces généreux citoyens qui
DE JPOL06NE. 253
avaient jusqae-là ëproavë tant de fatigues , de périls et de désastres , avec un courage inébranlable 9 commencèrent de ce jour seulement à sentir leur infortune.
Le grand- visir envoya ordre au camp impérial d'y retenir les troupes. Mais elles ne connaissaient plus aucun ordre , et dans la détresse où était cet autre camp , les pachas qui y commandaient virent avec joie la désobéissance des soldats.
Moldavangi , réduit à sa propre garde , ne s^occupa plus que de sauver Tartillerie , s'arrér tant par-tout pour Tattendre , voulant qu'elle passât le Danube avant lui , ne perdant point courage , et attribuant ce revers aux fausses mesures prises par son prédécesseur , et sur-tout à la destinée, ressource ordinaire des Turcs dans leurs fautes et leurs malheurs.
Quelques Cosaques de Tarmée russe passèrent le fleuve à la. nage, et revinrent apporter ces nouvelles. On refusa de les croire. Les ennemis de Galitzin, affligés que de si grands avantages fussent arrivés tandis qu'il commandait encore Tarmée, affectaient de jeter du doute sur ces rapports , et dans l'attente du nouveau général , auraient voulu laisser à celuici la gloire de les avoir produits par sa seule présence. Rennecampf , ce vieillard qui avait
354 HISTOOE DE I|]ÀNAfiCIll£
conduit la retraite peu de semaines auparavant, et sauvé Tannée, et qui, peu connu à la cour, n^ëpousait aucune faction et ne cherchait plus aucune faveur , s^avança sur le rivage, et vit le bord oppose entièrenrenl désert. Mais il tCy avait à Tarmée russe ni pontons, ni bateaux. On avait brûlé les plus endommagés , et les antres étaient loin derrière Parmée. On construisit quelques radeaux. Ils ne purent résister à la violence des vagues , et s^ouvrirent au milieu dû fleuve. Un Cosaque traversa à la nage , et amena le bateau turc resté à Fautre bord. Huithommes y passèrent. Ils gravirent jusque dans la forteresse , ils la trouvèrent déserte.
Galitzin et tous les généraux , précédés de quelques soldats, passèrent successivement dans ce même bateau, et rendirent à Dieu des actions de grâces dans une église de là ville.
Un assez grand nombre de troupes les suivirent enfin sur deux radeaux. Quelques détachements furent envoyés avec précaution à la poursuite , ou plutôt à la découverte de Tennemi. Mais les ordres que Moldàvangi avait donnés pour la sûreté des deux provinces de Yalachie et de Moldavie n^avaient point été exécutés. On ne trouva à Yassi que trente Turcs ou Polonais , qui furent passés au fil de Tépée. Les Moldaves reçurent encore cette fois les
Russes comme leurs libérateurs. Ils bënissaient Dieu d^ayoir suscité , disaient-ils , le génie de rimpératrice pour délivrer cette partie de Téglise d'Orient. Un autre détachement pénétra îttsqu^à Bucharest , capitale de la Yalachie. Il surprit le p«u de troupes qui y restaieut , fit rhospodar prisonnier, et les Russes* se trouvèrent sans aucun obstacle maîtres de ces deux proTÎnces jusques au Danube.
Le gros des troupes rentra aussitôt en Pologne ; et dé forts détachements furent envoyés occuper de nouveau les postes importants, que la nécessité de voler au secours de leur armée les avait contraints d^abandonner.
Cette dispersion de Farmée turque changea tout"à<oup la face des affaires. Ceux des Polonais qui venaient de se déclarer dans la certitude d'ifti appui , se voyaient maintenant exposés sans défense # sans aucune autre ressource que leur courage , destitués de tout moyen de faire la guerre. Le concert unanime étant formé d^avance , il ne manquait plus pour achever la confédération générale, que des formalités. Mais sans aucun aSile dans toute retendue de la république ,- comment remplir ces formalités ? Si on y parvenait , ne serait-ce pas désigner aux ennemis pour victimes ceux que la république aurait reconnus pour ses che& ? Et si le conseil
256 HISTOUiE DE l'aNABCHIE
gënëral des confëdërations, aussitôt qn'il serait formé j était enlevé par les Russes , ne serait-ce pas perdre la dernière puissance de la république? On cherchait à se rassurer par des espérances éloignées. On ne trouvait qu^un coup de fortune dans Tévénement inattendu qui venait de donner aux Russes le succès de la campagne. Toute la Pologne était remplie de fausses nouvelles sur les prétendus échecs qu^ils avaient reçus, disait-on 9 sur les bords du Danube. On parlait avec plus de vérité de Ténormité de leurs pertes, des maladies qui ravageaient leur armée, de la difficulté des recrues dans cet empire, de la disette d'argent qu'il éprouvait Mais comment , sans armes , sans vivres , sans asile, attendre jusqu'au printemps prochain que les Turcs reparussent en campagne, et que leur retour réparât le malheur de leur déroute.
Quatre puissances , la Turquioi^ la France, T Autriche et la Saxe, semblaient s'intéresser au sort des confédérés. Ils ne demandaient que des armes et du pain : ils en demandaient vainement. Les Turcs avaient fui ; Vienne n'accordait qu'un refuge ; la France , plus occupée» d'affaiblir et d'embarrasser la Russie , que de secourir la Pologne , se contentait d'avoir armé les Turcs. Et d'ailleurs , l'ambassadeur de France à Constantinople , engagé par son devoir même dans cette
intrigue mystérieuse que nous avons développée , obéissant aux ordres secrets qu'il recevait au nom du roi son msatre , et qui rompaient toutes les mesures du ministère français, no protégeait que faiblement auprès des Turcs les chefs de la confédération de Barr, leur rendait même avec adresse quelques mauvais offices y et en faisait à dessein de fâcheux rapports au ministre de France , afin de leur enlever cette protection. La Saxe, sous une adininistration nouvelle , n^avait aucun plan arrêté. On ne connaissait ni les desseins, ni le caractère du jeune électeur, parvenu à sa majorité depuis quelques mois, et qui avait pris en main les rênes de sonélectorat. Le silence absolu qu'il observait sur les affaires de Pologne , et son extrênie réservé, ne laissaient apercevoir en lui aucun mpuve-^' ment d'ambition. Ou ne pénétrait pas même s^l était irrésolu et timide , ou prudent et dissimulé. Les jésuites exerçaient quel<][Uie empire sur son esprit ; et ces religieux , de jour .en jour plus persécutés dans les autres états de la chrétienté,^ et voisins de leur ruine, n'aviaient plus rien de ce fanatisme que leurs ennemis .leur reprochaient alprs avec tant de fureur et.d'animosité. suis doniinalent sur sa conscience, c^ était en nourrissant* ses scrupules. Us. lui persuadaient qu'il ne pouvait, s^ns crime > contribuer à dé* 3. - 17
trôner un roi que kii-même avaift reconnu^ et que ses vues sur le trône de Polo^;ne ne pouvaient devenir, légitimes ^ que. quand ce tnône aurait été déclaré vacant; Le vœa unamme ées Saxons était plu^ opposé encoce aux instances des. confédérés. Ce vœw était que toute liaison entre la Saxe et la Pblogne fût entièrement ro!npue> Us regardaient Fespoir de cette couronne comme le seul obstacle mi retour de teur princ<) vers la religion» luthérienne ; retour qui lui conciliait euiSaxe l'amour de ses sujet», et en Allemagne, la confiance du corps^ vangélique. La* noblesse- saxonne , si long^tenip& humiliée par le faste des seigneurs polonais-, lëurs^prérogativies , leuns immenses- richesses , se félicitait de n- avoir plus ni àaoutenii; cette ooncurrence, ni à redouter que Uélecteup de^nu roi héré* ditaire , nt reganiàt son éleetorat' comme une province. L'épuisement et ledésord^e des finances* ne laissaient 'eotre^ le» mains du prince ni argent ni crédit. La nécessitera il se-trouvait'dè recourir. àJa générosité •de ses-sujèts-, redonnait aux. états;du pay» une influence^ qu'ils n'avsâent pas eue depuis- long^temps surlès afiftdres^^ publiquesv Ils^ dierchaient à > accroître leur ' auto^ rite. Us exigeaient dès réformes ^iàns tous les genres* Ils prescrivaient lîéëonomie^dans' tous les départements ; et suivant l^esprit de ces
assêmblëes nationales , entièrement oppose à réécrit dés cours*, ilk exagéraient peut-être le xH^Vi^hé celfes-éi pi^ëiiileiit toujours i tâcÀe de pallier. Ils remettaient sans cessé s'oiis lies y eux dii* pMhtce que les pierreries' dé sa couronne étiiiéxit engia^^és^our d^ànciéiis emprunts'; que la^di^piéh^e de sôh'gôuvërnemieiit' en' siirpaissiadt le rèveiiti' ; i^txè sk maison domestique' notait poiht payëë ; et' tandis que lés cbnféHërés lui rej^rëséiitaiifilt qù^'lié'nidmehfc Ààît décisif, que s'ils' ëtident aBàridotfil& ils allaient être dé* tniiti$V qtielb'plu&lieger secours suffirait à leur cotrirage , 6n fit à dés^éiU troiiVer sur lé passage de ce prîiide tbû& les gislns de sa Uvrée , réunis pour iUiplorcr sapitié, et* demander à gënbiix le paîfetaièfnt^ de lèiirisi'^ages.
A^btrtbns'éncdife qiie là'SÎaxé', déchue de tout ce qtféllë^aVait éié\ ii*avait plus' en Allemagne même nl^cotiàid^tion ni puissance. Les forces de- ses' voislltl^' riVvàierit cesse dé' s*accroître, taîidîscJubléssieiiKes avaient été'ruîn&a par la folle' aihlîilîon et lé liixe irisens^'dé'sés déniiers prfiWfes. Lés' arrfiéés' forriiidàblés entretenues dans sbn vbisiijà'ge'reVpbsaiënt à un daiig^^^^^ joâftr'sî îttdhitle'iît*, qà*eîlé*ne^p6uvaii plus lïèh osëf . lies'eîfbrtscjuelé régent' avait récemment faits 'ffôiir^ atigihehtferles'trbûpès avaient achevé' à^xAiêreif Véïiàt} Èa nécessité* d'en diminuer l^
a6o HISTOIBE DE L^ ANARCHIE
nombre devenait pressante. C'était moins dans ses forces que dans son extrême sagesse qu'elle devait chercher désormais sa défense, ou plutôt sa tranquillité.
Ainsi , ces longues et funestes liaisons entre la Saxe et la Pologne, ces liaisons qui duraient depuis soixante-quinze ans , et qui avaient tant contribué à la ruine mutuelle de ces deux états, étaient sur le point de cesser entièrement, et, selon toute apparence, pour jamais. Elles tenaient encore cependant à un léger fil qu'il est important de développer ici ; et ce sera, jusqu'à la fin de cette histoire , la dernière fois que nous aurons à fixer l'attention du lecteur sur cette cour.
Le ministre qui conduisait^en Saxe le département, des affaires étrangères était un comte de Sacken , Courlandais d'une grande richesse , et dont les terres étaient situées en Gourlande sur les frontières de Russie, conjoncture dont ses ennemis saisissaient le prétexte pour rendre sa politique suspecte d'intérêt personnel, et même de trahison. Ces odieux soupçons étaiient injustes. Le comte de Sacken avait de la probité, mais la vanité et la fausse importance dominaient dans son caractère. Il avait commencé à servir la Saxe dans les temps heureux du règne d'Auguste. Les événements avaient trompé son ambition. Il voyait avec chagrin cette cour
devenue pour lui un théâtre trop resserre et trop obscur, où il n^entrevoyait plus aucune perspective de grandeur. Il s'efforçait , par une suite de ce caractère , de donner aux négociations actuelles de cette petite cour une importance qu'elles n'avaient plus. Toutefois il était trop éclairé pour concevoir des desseins chimériques, et toute cette vaine ostentation était plutôt ridicule que dangereuse. Il servait Télectéur sans appointements; mais pour récompense des grands sacrifices qu'il croyait faire en daignant encore le servir , il prétendait à jouer le personnage de ministre favori. Les conseils qu'il lui dpnnait sur les affaires de la Pologne étaient de se conserver des amis dans cette république , sans s'occuper actuellement d'y avoir un parti, d'y verser avec modération quelques bienfaits cachés sur les anciens serviteurs de sa maison, de quelque parti qu'ils fussent, et seulement par reconnaissance , par générosité , et parce que cette conduite lui semblait digne d'un grand prince; et le jeune électeur, sans développer ses propres intentions , le laissait «uivre cette politique.
Mais d'un autre côté , l'électrice douairière aurait voulu gouverner son fils ; et la jalousie de cette princesse tombait principalement sur le comte de Sacken. Elle s'efforçait de le sup •
il6a AtSTOIRE IfR ^'ANARCHIE
iplanter , 4e lui txi^fijr u^e fayeur dont ^ f^gi {ouïssait p^ ; ,et \e^ con^e^ls q\i',elle dpnnait ^ 91 Jeune prii^ce pétaient entjjyeiffent pppp^ ^jiv^ttx de ce ministre, ^on-seulej^ent ces il^usign^ qiie la yanitë des feq^fpiss et /cjçlJle 4jçp pn^c^e^ ^p fpf^e si 9i3jément , «e^ gue la llatte^e de tq^jt çit <qui l|es enyirQiijoije e^tretiejp4 dan$ lei^^ imagination, Iji^i repré$jeii^taijÇf}t tçute l^i Pplffgne préjte ^ verser la .4jçr)iiière goutte 4e sjo^ s^ag pour rappjçl^r h ?paispp de Saafip ^r ]p trâii^ ; mais ce <ju*ell^ voiil^jlt fuf^-tQj^^ persuader ^ jeune électeur, c'était qup cette .c,o^^ftBne 4^pendait des intjç^^gencw gi^'ellç-wêfpe /eutr<et/enait dans pej^p réppJ)|i<JWp. Elle )rpu|ait p^r^f-^ chef d'un parti e» Pologîjç p.qur s'emp^pey ep Saxe d'uij crédit qî^'^Ue 3e d^?ql^it de xte pqiot avoir. Par-là en effet elle se cguiservait dans 1^ affaires une sorte 4? dépj^rlpin^eftlt, Ce^ gRwis intérêts d'une nation à piirQtége^, 4V^ Jt^Vti h soutenir, d'un royaume Qffpjt pap l'hprqipjiiie pt la reconnaissance dç tpu^ç la i^pblpsse pqlqn^i^, étaient ui^ beau ypWf^ dont elle couyxait iprep as^ez d'adresse topt cç yj^^n n^anj^g^ d^ son ambition personnelle ; et les affaires d^s cpi}fé4ér^s ne ser^ vaient reelleipcïnf ^^ Saxp qpe de préfpxte aux intrigues de cettç petjtp cqujr . C'es^; daiis c^tf^ vue que réleçtricp c^piiajpè^'e sacnfiait au SQptieA de ses amis da^is leà confédérations , tout ce
MOL POLOGKS. 263 «•
%ue Ms prafiinoiis de tow les genres lui laissaient àe son modique revcm. Son im|K>rtuiiitë amdttit qaelt^pMfoîs poiu- enx 4e légers secours il aon fib; et avec ces £»bles moyens elle contiaoa toujours d'entretenir panni les confédéré les dangerfbses intrigms qae nous avons déyeloppées. Elle voulait pour déterminer son fils et en vaincre les scrupules, que dès lors on déclarât le trône vacant Tous ceux qui s'opposaient à cette démardie précipitée, laipauraissaient autant d'ennemis déclarés ou secréts.Tout ce qui ne répondait pas i son impatience , lui paraissait une trdiison ; et dès qu'elle eut su comlMen le comte Potodd s'était attiré de considération parmi les Turcs , elle se pressa d'envoyer en Turquie des émissaires chargés de présents pour seconder en apparence ce chef de confédérés , mais dont la commission secrète était de détruire ce Polonais dans Tesprit du ministre et des généraux ottomans.
Les confédérés , abandonnés de Tunivers entier et plutôt trahis que secourus p» la seulç puissance que l'opinion de toute l'Europe regardait comme leur soutien , ne se découragèrent cependant point malgré leur détresse et leur dénûment presque total de tout moyen de résistann.
Ce fut dans les premiers jours de novembre
âG4 HlSTOIBE DE l' ANARCHIE
que la plupart des maréchaux, conseillers et au-^ très députés des confédérations particulières^ se trouvèrent réunis à Biala sur les frontières de la Silésie. Biala ou Bilitz, car ce sont deui noms de la même ville , est la capitale d^un duché héréditaire dans la maisol^ de Sulkoski, et dont une moitié est sur le territoire polonais et l'autre moitié sur le territoire de la haute Silésie. Cette séparation est marquée par une rivière qui coupe également la ville • en deux parties.* Elles appartiennent au même seigneur; mais Tune est sous la domination de TAutriehe, et Tautre sous la domination polonaise. Cette position parut favorable pour ' une assemblée qui ne pouvait ^.suivant toutes les anciennes lois^ exercer d'autorité qu'autant qu'elle rendrait ses décrets sur le territoire polonais, et qui toutefois dans les périls dont elle était menacée , n'avait encore d'autre moyen de se garantir que de se réfugier, 3'il le fallait, sur un territoire dont ses ennemis respecteraient la neutralité.
Les députés des deux Polognes et ceux de la . Prusse polonaise proclamèrent solennellement pour maréchal-général du royaume, le comte Krasinski, et pour régimentaire-généralle comte Potocki* L'acte en fut dressé authentiquement en présence d'une assemblée nombreuse; et il fut revêtu de toutes les formés exigées par le»
Sinciefines lois, pour en établir la validité. Ceux dés maréchaux qui n^avaient pu se rendre à Biala , avaient envoyé leurs voix par écrit.
La confédération du grand-duché de Lithuanie , dont les députés et les che& étaient présçnts y se réunit aussitôt à celle de la Pologne par un acte également solennel.
Le comté Pac, maréchal de Lithuanie, fut nommé substitut des deux autres chefs, jusqu^à leur retour de Turquie , et on forma sous son autorité un conseil suprême chargé du pouvoir souverain dans toute retendue de la république. Cet acte fut aussitôt répandu et promulgué dans tout le royatune. Tous les camps épars des confédérés célébrèrent cette publication par des fêtes militaires. Dans les villes-même occupées par les Russes , le peuple se livra aux démonstrations de sa joie ; mais sur-tout à Posnanie, la seule capitale que les confédérés occupassent encore, on donna à cette occasion des fêtes aussi éclatantes que les circonstances le permettaient. On opposa ces réjouissances à celles que les Russes célébraient par-tout pour leurs faciles conquêtes.
Il avait fallu attirer du fond de la Lithûanie et des provinces les plus reculées, aux dépens du sang de plus de vingt mille gentilshommes , à travers mille périls , non-seulement ceux de la
266 HIStOlB£'I>E*L*AKARCHl£
ukortj ma}s ceux de la captÎTvtë et ées torturer, à travars mille j^^es mullî^pliës , malgré l«s trahisons, et les défiances non moins fonesftes peut-^lre qpe les tralnsons, cette nombreuse assemblëe de la noblesse des cent soixante-dixnevf districts d'mi vaste roy anrae ; réunion nécessaire pour former cette confédération gêné-* raie à qui tontes les anciennes lois donnaient désormais dans la république Tautorité souveraine. Les événements qui avaient terminé la campagne , firent renoncer dès lors au système de contenir les e£forts des confédérés , de réprimer leur zèle , d^attendre les troupes auxiliaires des Turcs et des Tartares, d'attendre même que les Russes rappelés pour la défense de leurs propres foyers, eussent évacué sans coup férir les provinces polonaises. Tant de prudence céda à de plus généreux desseins ou plutôt k la nécessité. On résolut au contraire d^encourager les efforts de ceux qui avaient combattu jusqu'à présent, de réunir leurs troupes qui étaient actuellement éparses dans les forêts, dans de petites îles, ou réfugiées sur les montagnes qui séparent la Hongrie de la Pologne, de chercher d^abord à conquérir la province voisine de la frontière où se rassemblait la confédération générale , de se former , sous la protection de ces troupes , un arrondis-^
^mfint qui pÂt les ^Qurrir et servir à les reic,nijter. Qb n^oltt t ^ftfin 4'4MtWJHr e» Pologae ie ^j%e 4'jWÇ y><^ril9feji« gv^fRe.; e(t bîa 4e dièsespérer de la patrie , un d^n prepuiers soins ide la (^ojfféàéniiq^ gfâoiié^f fi^t 4e iÇonsulUr les nuejWew? iBspfits ^ Vtf^rdj^ pft W savoir quelle fprn^e ^ gp^^YffnpfP^t^ h§ Polonais devaient àqnx^tT k Ji/eur républiques gprès sa dëlisnraBce* n^t I^eaif , il est içonsg)^ pow* dss citoyens, popr 4ef ^pno^mes, (le voir (spioment un peuple f^ lp?9t JS9113 uaio^, s^fts gotivernement , ?ffto)lipar Je Itt^e^ iepMlprini p»P Toîsivetë^etqui, dans §pji engpif rdiss^mênt, paraissait mort aux grande^ chps^s 9 s'çst évmllé , s'est anime , au péril ^d^u^s oppression^ presque inévitable , s'est ^pf^piuné d'i|)4igif ftt^on , de courte ; et seul , d^pué de tout, ^b^oque pQiir dinfli dire de h ti^pre et du p}el, a retrouvé en lui-même une %(:j^ ^f; des vertus qui Tétonnaient, et repoussé ^Tec 4^h,éroïques effort^ ^n joiig de fer imposé par 4e$ ni^ins étrangères. C^ qui nous reste à racoQf(Sf n'est plps que le jeu de la fortune, l'opi^vrp de Iji puissance , m^ im^ge de ce qui ^^estga^sé dans tous les ten^ps ; mais si les causes de Gpttp guerrç , ^pn origine et ses premiers dé- ^^s spnt des faits r^^r^s j précieux , remarquâmes, Konteux à la tyf^miie , liopprables à l'hu- ^l^ïç, dignes enfin d'«ntrer dans le dépôt
368 mSTOlEE DE L^ANÀRGHIE
sacré de Thistoire , les ëvénements qui vont sui* vre, quoique d'un genre bien différent, ne soni pas entièrement indignes d'être conservés d; la mémoire des hommes.
Pendant que les confédérés trouvaient dai leur désespoir même iine nouvelle espérance , | le roi , craignant également d'être détrôné p< sa nation, par la Russie et par les Turcs , entre-j tenait de sourdes menées avec tous les partis ,1 et employait tout son esprit à ne prendre aucune résolution publique et décisive qui Vetûn péchât de se laisser ramener par le cours deS; événements, à des résolutions contraires. Son unique soin-, au milieu de ces calamités, était de maintenir la couronne sur sa tête. Le vainnom de roi lui servait de consolation; et il répondait quelquefois aux outrages , dont il n'était pas exeùipt jusque dans sa cour : « Songez- » vous que vous parlez à un roi ? » Ses troupes,, et il avait sept mille hommes à ses ordres , ne combattaient plus les troupes confédérées. Il était revenu à un parti si prudent, depuis que le vœu général de la nation en faveur des confédérés ne paraissait plus douteux. Elles gardaient son palais à Varsovie, ses domaines dans les provinces, leurs propres quartiers, les magasins des Russes , et dans ce qu'elles faisaient pour le service des Russes , elles paraissaient
téàer à la nécessité, et non pas obéir à ses )rdres.
Uu nouvel ambassadeur de Russie avait remplacé Repnine. C^était un prince Yolkonski , deux seigneur timide et fainéant , qui avait eu, par une assiduité de courtisan^ une faveur constante sous le règne d'Elisabeth; homme à qui la faiblesse de son caractère donnait cette sagesse des cours, cette conduite toujours égale, par laquelle un courtisan se maintient en liaison avec tous les gens en place , malgré leurs rivalités et leurs cabales, et se conserve en crédit au milieu des changements fréquents de favoris et de ministres. On Favait cru propre à ramener par cette souplesse les esprits Ic;^ plus aliénés , à réconcilier les ennemis les plus irréconciliables. Déjà, sous la feue impératrice, il avqiit été ambassadeur à Varsovie. La douceur de son caractere l'y avait fait chérir. On s'était rappelé dans les tempêtes actuelles le cakne de cette ancienne ambassade ; et parce qu'il avait cimenté autrefois Tintimité des deux cours, quand rien ne rompait leur bonne intelligence , on faisait honneur à son habileté, de ce qu'il n'avait dû qu'à cette faveur des circonstances. Mais, en effet, dans celles où il se trouvait aujourd'hui, il ne niontrait que de la faiblesse et de l'ineptie. Il i^ avait pas , comme Repqine , le commande-
H'JO ^ HISTOiJSB Mf t'AITAKCHIE
mfetti d»s froupies; son niinist^ré en était! moins odieux , mais son' pouvoir en était moins considère. Sesr prtrtiiert dcsseîiis , araiit ïés succès inespérés qui âvaijentmi^fin àr cette Càihpaghc, avaient été d'armer le^ Polonais Contre lès Tuiles. Mais, abus uii tcï aïttbaSi^àdeur, toute cette cotir se croyait? a^aiichiiî dii jôiig que Repnine lui avaif imposée. Elle voulut, aussitôt que R^pnine eût qUirté' Vai<iô vie , se justifier aux yèuîc dû ittonde efttîet-; dé tbùt ce qtiè les vibléttices, les* menacés' et les' ci^autés dé ce Riièse aVdieiit afrattîé àMû téfrèur et à la faiblefsse.
la prèihièt^ déthâi'cU^ du i*oî Ibt^de convoquer lé sénait. llwâit trtîtiié etf'ttusàîfe quelques intWgties-, pbilr obteifii* de l^imjiéfàtnce cette pet^nissioUl Mais làifeflteùr deâr fonhés orabhnées pat* lés lois V ettotit^cé qù'illui faillit eihployer d^iiktrigues à* Pfe'téirsboùi% , ôccàsiôriè^ • renttàtlt^dërètktdà", cjùe céttfe'aèséftfWéè ne put- avoir» liètt qu'a^rèk la^diipérsioh de^rafineé tùrquç: Vingts-six séhatétkft^dbrit l^aftaclîément fonf lé^-cour était' cômrn , fûtém le séùls^ qui syiieridîrêtttî L^s'x)pîiHôrièqdî Jurent proposées, etV*'fbfmèrérttl€fyéàtlltkdesdèîibéi^^^ tiôhS, étbittilèrèWt' tbùs leà éSpYitâ, et on alla bienip^lus loiri que Icfs Russ^^ né"s^y" étaient* atteirftts.^ Ohiie craignit poînt'de dire 'qûé là pré-
D£ POLOGNS. 27 1
cédente assemblée du sëjMt , qui avait imploré contre les confiédérations le seeours des troiipes moscovites , répondrait de ee crime i< la rëpim blique. On se plaig^t hautement de ee que, dans cette précédente assemblée, on avait donné aux confédérés le nom de rebelles. On nomma des ambassadeurs pour aller en Russie supplier Timpératrice , au nom» de sajustiee et de sa magfianimitéy de désavouer et de Féparer les violences.de son dernier ambassadeur, non pas seulement les wiolenoesqiii avaient attaqué^ de simples^ particuliers , mais* celle»' qui avaient attaqué la nation polonaise- dans sa religion et dans sa. liberté,, d?2mnuler les actes injustes et injiirieux promulgués^ sous cette tyrannie*, de rsq^peler. ses. troupes ho» dû ro]fâume,.et enfin d'aocorder. à la^ aationr un dédommage^ ment des puerte&^^^e simffiraitieneoFfr pan les déprédation&de. tout genre que oes troupes ne cessaient de commettre. Un% peu* de ridicule entre. quelcpiefois dans.- les plus& graves* et' les plus importantes, affaires. Un dcs^ principaux ob)ets de ces délibérations, fut de rédàmet) contre cette, déclaration de guerre: fkitè àrlà^république, de Polog^ par oervisir, donthutAte était alors exposée.auxfjortes <hi*sér2âli et^dont la cruelle politique avait été. réparonTéeipar 1» sultan. On) nommai des députés .posraUePsup
272 HISTOIHE DE L'aNAUCHIE
plier la cour d'Angleterre et la république de Hollande d^employer leur crédit à Constantînople pour faire révoquer .cette déclaration.
Le plan qui dirigeait cette assemblée du sénat, et d'après lequel on avait pris des résolutions à iAattendoes, avait été tracé par les deux princes Czartorinski , et il était suivi par tout le ministère du roi. Un désaveu authentique , fait par la Russie elle-même, de tout ce que Repnine avait osé entreprendre , leur paraissait suffisant pour calmer la natitfn, et d^autant plus facile à obtenir de la czarine, que cet ambassadeur avait été rappelé avec toutes les marques de la disgrâce. Us espéraient ensuite convoquer une diète de pacification, à laquelle les confé' dérés eussent été invités ; et, du milieu de tant d'orages , ces deux princes eussent fait sortir non-seulement le rétablissement de la tranquil-
OK POLOGKE. 373
le résultat de cette assemblée. Elle envoya aux commandants des frontières défense de laisser * entrer Tenvoyé polonais. £ile écrivit en Hollande et en Angleterre pour, engager ces gouvernements à ne point admettre ceux qui leur étaient adressés. Poniatouski fut menace d'être détrôné. Le nouvel ambassadeur russe , diaprés un ordre formel de sa cour, le ptessa de se déclarer totalement et sans délai en faveur des Russes , et d^abandonuer aveuglément aux bontés de i^impératrice sa propre destinée et le ^rt de son royaume. 11 lui fut enjoint d'employer ses troupes à combattre les confédérés; et après avoir vainement tenté d'ai*mer les Polonab contre les Turcs , on voulait du moins les armer une seconde fois contre euxmêmes.
Le roi soutint avec fermeté ce nouvel orage.
Il répondit <« que son unique désîr était de pa- » cifier la Pologne, et qu'il voulait; avant de '' s^engager , savoir quelles lois seraient enfiÀ * imposées à la république ; qu'il s'était livré » aux persuasions du prince Repnine ; que cette ^ confiance l'avait conduit au bord du préci- ^» pice , et qu'il fallait désormais l'excuser, s'il ^ voulait un engagement public et inviolable. » ^ôlkouski continua d'exiger une entière soumission*, il demanda expressément que les deux 3. 18
«1^4 HISTOIBE DE L^ ANARCHIE
oncles du roi et les autres ministres n^entrasscnt plus dans aucun conseil. Le roi refusa avec la même constance d'y consentir , et par leur conseil. même, éluda cette fois la dangereuse résolution qu*on voulait lui faire prendre, et continua de demeurer neutre entre ses sujets et leurs oppresseurs.
Yolkonski ne négligea rien pour faire changer cette résolution. Il envoya séquestrer les terres de tous les ministres. Ils soutinrent ce revers avec constance ; rien ne put ébranler leur généreuse fermeté. Volkonski recommença alors, mais avec moins de violence et de perfidie que son prédécesseur, toutes les anciennes manœuvres de celui-ci. Il concerta toutes ses mesures avec le primat , dont la haine pour le roi était toujours inflexible. On s'adressa de nouveau à tous les grands de Fancienne cour ; on les eiwoya mviter de se rendre à Varsovie ^ en leur garantissant , au nom de l'impératrice , leur libre sortie de cette capitale.
On fit dire à l'un d'eux que la czarine lui promettait ou la couronne , ou un pouvoir supérieur à celui même du roi, si elle se décidait à maintei^ir ce prince sur le trône.
Mais les grands ne se livrèrent point à des propositions que les événements passés avaient rendues si suspectes ; et la passion implacable
du primat , toute la fécondité de son gënie inëpuisable en projets et en ressources, échouèrent contre la difficulté des conjonctures. Il ne parvint à réunir aux projets de Yolkonski qu'un petit nombre de personnes sans considération et sans crédit, et qui, sous le nom fastueux de Tunion patriotique, composèrent à Varsovie le vain simulacre d'un parti qu'on cherchait également à opposer à la cour et à la confédération générale.
Les troubles de cette république n'étaient plus alors dans le conseil de Pétersbourg le grand objet des délibérations ; et si la cour de Varsovie éludait toute résolution décisive et cherchait à gagner du temps, c'était, relativement aux affaires de Pologne , le nouveau système de la cour de Russie. Les alternatives de condescendance et de rigueur ne naissaient plus , comme auparavant , de la rivalité du favori et du ministre, l'un toujours opposé au roi^ l'autre toujours favorable à ce prince ; elles naissaient de la vicissitude même des événements. On saisissait, sans avoir aucun plan, tous les moyens que les diverses occasions semblaient offrir pour faire tomber les têtes perpétuellement renaissantes de cette hydre. En voulant réparer une faute , on . en commettait une autre ; mais on se flattait de tout écraser
376 UISTOIAE DE l'anarchie
par la terreur, lorsque la fin de la guerre avec la Turquie aurait ôtë aux Polonais leurs espérances , et rendu aux Russes Tusage libre de toutes leurs forces.
Cette guerre et les nouveaux avantages dont elle offrait la perspective fixaient toute Tattention de la czarine. Une ivresse de joie avait succède à Pétersbourg à Texcès de rabattement.
Cette princesse venait de voir toutes ses entre^ prises près d'être renversées, sa gloire compromise, sa personne même exposée à tous les funestes effets d^un mécontentement général. Le soin qu^elle avait pris pour dissimuler ses cruelles inquiétudes , en avait rendu le sentiment plus profond, et six semaines de cette pénible situation avaient suffi pour marquer ses traits de toutes les empreintes de la vieillesse. En un seul événement elle avait tout recouvré ; son orgueil était d*autant plus satisfait, quellemême , avec une sorte de justice , attribuait le succès à son propre bonheur. Le général victorieux, rappelé de son armée, disparaissait pour ainsi dire au milieu des fêtes brillantes par lesquelles on célébrait ses conquêtes, et environné de la joie et des acclamations publiques, il était personnellement traité avec froideur et avec mépris. Citait uniquement le triomphe de la souveraine. Les deux souverains j
de G)iistantinople et de Pétersbourg étaient les seuls , dans les deux empires , qui eussent ▼oulu la guerre; mais avec cette diffërence, que le sultan toujours juste, toujours appli<que, avait appelé son peuple énervé et amolli à une guerre nécessaire , et qui plus tard eût été plus dangereuse Micore. Catherine, au contraire , entnunée d^imprudence en imprudence par ses passions personnelles et par toutes les fautes de son conseil et de ses ministres, avait engagé dans une guerre injuste un peuple appauvri, épuisé, à qui le repos était nécessaire. Mais les Russes , malgré leurs mécontentements et leurs murmures , quittaient avec plaisir leurs climats rigoureux pour s^avancer, dans les belles et riantes contrées où ils devaient chercher leurs ennemb, tandis que les Turcs ne voyaient devant eux que des déserts à franchir et s^avançaient h regret vers les froides contrées septentrionales. Catherine avait eu Tart d'intéresser à tous les succès de son ambition personnelle la religion de ses sujets , . de donner pour motif à cette guerre la protection qu'elle avait accordée à Féglise grecque ; et elle sut bientôt lui donner pour objet la délivrance même de la Grèce. Le sultan , au contraire , trouvait dans les maximes de morale et de justice imposées par la loi musulmane , qui ne
278 HISTOIRE* DE l' ANARCHIE
justifie la guerre que par la nécessite de la défense, un prétexte que saisissait contre lui le mécontentement public.
D^ailleurs il était plus facile à la souveraine des Russes d'entraîner tout son empire à la guerre, qu'il avait d'abord condamnée, qu^il n'était facile au sultan de vaincre la répugnance générale de son empire. Le czar çst cent foh plus despote que le grand-seigneur, puisqu'il est despote en vivant avec ses sujets, sans qu'un mufti, Talcoran à la main, ait le droit de balancer ses volontés , sans avoir à garder le respect des anciennes coutumes , ni à ménager les mœurs d'une nation à qui la verge et la hache ont appris depuis quatre-vingts ans qu'elle en doit changer. Cette princesse si altière sut toutefois employer en cette occasion toute l'adresse dont elle était capable, et tous les ménagements pour ses sujets que sa position personnelle lui prescrivait d'employer . Une multitude de jeunes officiers , rebutée des fatigues de la campagne , et effrayée de cette bravoure téméraire que les Turcs avaient toujours montrée dans leurs premières attaques , ne craignit pas de demander à quitter le service. La plupart de ceux qui obtinrent ainsi leur congé , et qui par-tout ailleurs eussent été déshonorés, conservèrent en Russie les honneurs de leur grade , et quelques-uns
montèrent à ceux d^un grade plus avance. Si rëtat déplorable de Tarmée , la dépopulation de r empire , la difficulté de suffire aux dépenses, effrayaient; d'un autre côté, tout ce que la conduite des Turcs faisait envisager de succès et de conquêtes pour la campagne prochaine, imposait silence aux murmures, ou du moins la voix des flatteurs étouffait celle des mécontents. D'adroits courtisans demandaient d'avance le gouvernement des provinces qui devaient être conquises. D'autres parlaient hautement de la destruction totale de l'empire turc. On osait se flatter d'y réussir en une seule campagne. On redoubla tous les efforts , dans la confiance que ce, seraient les derniers. La vanité russe s'augmentait éh considérant que désormais elle pouvait concevoir cette superbe espérance, sans avoir besoin des secours que la maison d'Autriche avait refusés.
Une flotte déjà partie des ports de la Baltique , s'avançait vers les mers de la Grèce. L'invraisemblance du projet contribuait au secret de l'entreprise ; et toute l'Europe instruite du départ de cette flotte , la croyait uniquement destinée à croiser , non loin des côtes de la Russie , dans l'unique intention d'en imposer aux Suédois.
Des généraux étrangers , et parmi eux quel-
a8o HISTOIRE DE l'anarchie
ques*mis des plus estimes en Europe , et des hommes de mer avantageusement connus^ étaient arrivés pour servir, tant sur la flotte que dans les armées.
Le projet de la campagne de terre avait été formé par le plus grand homme de guerre , par le roi de Prusse. Il avait conseillé à la czarine de se borner, vers le Danube, à conserver les provinces qu'elle avait si facilement conquises, à s'y établir solidement, à défendre les rives du fleuve, et tandis qu^une armée russe empêcherait les Turcs de le passer, d'employer une autre armée à conquérir la Tartarie-. Crimée,
Catherine en adoptant ce projet, en fit précéder Texécution de manœuvres d^tous les genres parmi les nations tartares , et elle n'était pas sans espérance de faire soulever à-lafois contre Fempire ottoman, et toutes les hordes des Tartares et tous les peuples de la Grèce.
Pour suffire aux frais de ces vastes entreprises, et suppléera Tépuisement total de ses finances , elle avait osé , dès Thiver précédent , risquer rétablissement d'une banque. Cette ten* tative étonna les autres nations; mais Catherine prouva en cette occasion qu'elle connaissait bien toute l'étendue de son autorité. Un pareil
établissement dans un empire despotique ne pouvait être TefTet d^une confiance réciproque entre le souverain et les sujets , confiance qui peut seule constituer le crédit public. Mais les Russes conséquents dans leur esclavage , n'ont pas cette avare défiance de quelques nations européennes qui, en abandonnant à leur souverain une autorité absolue , ne conservent d'inquiétude que sur la propriété de leur fortune pécuniaire. Le souverain des Russes qui peut d^un mot disposer de leur vie, de leur liberté, de leur fortune , peut aussi établir à son gré une monnaie fictive , et lui donner un cours arbitraire. Son autorité suffirait pour donner h des feuilles d^arbres la valeur des plus riches métaux. Il serait plus facile et moins périlleux dans un tel pays d'en détrôuer le souverain que d'en discréditer la banque. On sut bientôt que le gouvernement avait enlevé tous les fonds déposés, et que les billets se multipliaient sans équivalent. Cette découverte , qui par-tout ailleurs eût occasioné la chute rapide de la ban-* que, ne causa aucune alarme au peuple russe.
Les billets continuèrent d'avoir cours : ces papiers admis dans tous les paiements amenèrent dans les mains de Catherine tout l'argent de son empire. La soumission tint lieu de confiance ; et si la grandeur de ses entreprises l'o-
a82 HISTOIBE DE L^ANÂRCHIE
bligea de verser tout cet argent dans les pap étrangers, et de passer toutes les règles qn^elle avait feint de se prescrire, elle répondit constamment aux représentations de quelques ministres timides : « La banque sera soldée par » les sommes que mes armées et mes flottes » arracheront au grand*-seigneur pour sauver » son empire. »
Dans Constantinople, au contraire, le peuple, le ministère, la milice même, tout, à Texceptiôu du sultan, ne respirait que la paix; et tous, si la guerre continuait, ne s^attendaient qu'à des revers. On se plaisait à raconter qu'un Turc, au retour de Farmée, interrogé publiquement sur les événements de la campagne, s'était borné à répondre : « Je me prépare pour le » baptême. » En vain le grand-seigneur avait ordonné que les tcôupes passassent Thiver sur les bords du Danube , et pour les y retenir y avait laissé le grand- visir et même le grand étendard de Mahomet; les janissaires avaient repris en foule le chemin de leurs différentes villes , et Tarmée était réduite à moins de quinze mille hommes. Le sultan assembla deux conseils nombreux pour délibérer uniquement sur les moyens de soutenir la guerre, et proposa d'aller commander ses troupes. Le mufti s'éleva encore contre cette proposition. Le peuple
instruit de cette disposition de son maître , osa dire dans tous les lieux publics que sHl s^ éloignait il serait détrôné. On trouva dans les mosquées des écrits séditieux. Mustapha imposa silence aux murmures par les édits les plus sévères, et interdit au peuple tout entretien sur la guerre et sur la paix.
Le choix d'un nouveau grand-visir le tint long-temps îiTésolu. Parmi les jeunes pachas dont il avait encouragé les heureuses disposilions en leur faisant espérer cette place , aucun n'avait encore acquis Texpérience qu'il leur désirait. Il fut sur le point de rappeler à cette dignité ce même grand-visir qui avait eu précédenunent sa confiance, Moussun Ouglou, si 'long-temps opposé à la guerre , et destitué au moment où elle fut déclarée. Un officier du sérail était nommé pour lui porter les sceaux de l'empire. Mais le rappel de ce visir pacifique ayant persuadé au peuple que les inclinations du sultan étaient changées , et qu'il pensait à la paix, il se pressa de faire un autre choix.
Il fit partir avant le printemps quarante mille honunes , pour être répartis dans les villes de Bender et d'Oczakof , exposées aux premières attaques des Russes. Il ordonna de nouvelles levées dans tout son empire , pour avoir à Tou-
a84 HISTOIRE DE L^NARGHIE
verture de la campagne , une armée formidable^ sur le Danube , et de fortes garnisons dans lesJ places qui bordent ce fleuve, et il demeora fidèle au serment de prendre tous les frais de cette guerre sur les trésors amassés dans le sérail , sans fouler son peuple d^aucun nouvel impôt. Mais une flotte russe dans F Archipel, le soulèvement du Péloponèse et la défection d^une partie des Tartares allaient pprter à cet empire des coups terribles , et auxquels le sultan ne s^ëtait pas attendu.
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