‹ Œuvres de Rulhière (volume 2)Chapitre 3 sur 8 · LIVRE XL · texte numérisé non relu

LIVRE XL

X^£ projet de faire soulever toute la Grèce contre les Turcs , de soutenir par une armëe et une flotte russe ce soulèvement général, de transporter à Constantinople le trône des czars, et de réunir à Timmense étendue de la Russie les plus belles provinces de Tancieu empire d^Orient , est communément attribué à Pierre- .le- Grand. Ce prince ressemble en quelque sorte à THercule de la Fable. Cest à lui seul qu^on donne tout ce qui s^est fait ou projeté de mémorable dans son empire pendant tout un siècle. Mais ceux qui croient Tbônorer en faisant remonter ce dessein jusqu^à lui y ne font pas attention que pendant la durée de son règne , il n^y a pas eu un seul instant où il ait pu raisonnablement le concevoir. Une formidable ligue dans laquelle il se trouvait engagé à son avènement au trône , attaquait alors de toutes parts les Turcs fatigués par leurs précédentes victoires et par les sanglantes séditions de leurs armées. Et cependant à cette époque, à peine parvint-il à conquérir une ville au fond

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d^un golfe de la mer Noire. Cest là , il est vrai, le plus faible côté de Fempire ottoman ; c^est par cette mer quHl aurait pu menacer et faire trembler G>nstantinople. Mais ni la force de ses armes , ni l'adresse de ses négociations ne purent lui ouvrir la sortie de ce golfe. Dans une seconde guerre il perdit en une seule campagne , et par une paix ignominieuse , ce même établissement maritime ; et enfin dans ses dernières années , quand sa puissance fut assurée par la mort de son rival , il s'allia au contraire avec Tempire ottoman , dans le dessein de conquérir et de partager quelques provinces du royaume de Perse.

Ce sont les Grecs eux-mêmes qui , long-temps avant Pierre 1" , et sur la foi d'une vieille prédiction accréditée parmi eux (que Tempire turc sera détruit par une nation blonde) ont regardé les Russes , chez lesquels en effet cette couleur domine , comme devant être leurs libérateurs. Ceux même qui ne s'attachaient pas à une superstition si grossière , avaient la pieuse confiance que Dieu ferait triompher leur religion ; et dans leur attente ils ne pouvaient tourner les yeux que vers le souverain de Moscovie, seul prince de cette croyance qui ne soit pas asservi aux Turcs: Mais les anciens ozars étaient bien éloignés d'une pareille ambition. Pour ob-

DE POLOGNE. tàSf

tenir quelque alliance en Europe , ils se montrèrent plus d^une fois disposés à embrasser la religion romaine, et cette religion est tellement odieuse aux peuples de la Grèce , que le joug ottoman leur inspire moins d^horreur.

Pierre s^ëtant formé %es nœuds plus réels avec Ja république européenne ^ laissa tomber cette vieille ruse politique. On voyait à sa cour un (de ses bouffons porter le nom de pape, et jouir en cette qualité d^un palais et d^un revenu. Il se rendit en Russie le chef suprême de sa religion. Il en décida ainsi pour jamais la séparation d'avec celle de Rome ; et c'est véritablement la seule part qu'on puisse lui attribuer dans le projet d'étendre sur toute la Grèce la souveraineté des czars. Un autre événement , qui remonte à cette même époque , a sans doute contribué à faire naître cette ambition dans l'esprit de ses successeurs. Aussitôt que ses victoires eurent donné à la Russie un grand éclat de renommée, tous ces peuples esclavons, de même origine que les Russes, professant la même religion, parlant la même langue , et qui, descendus autrefois du nord de l'Europe , envi* ronnaient depuis mille aiis presque toutes les frontières de la Grèce , apprirent avec joie qu'une de leurs peuplades était devenue puissante. Les Monténégrins sur-tout, qui, dans

aB8 mSTOiBE de l^ anarchie

des montagnes escarpées, sur les bords du golfe de Venise, ont maintenu leur indépendance contre les Turcs , envoyèrent lui offrir leur alliance, et depuis cette époque, la Russie a constamment entretenu des intelligences par* mi eux.

Munich songea le premier à profiter de cette faveur générale des Esclavons et des Grecs.

Nous avons raconté , dans le troisième livre de cette histoire , comment il y détermina le conseil de Pétersbourg, et comment une paix prématurée rompit son entreprise , avant que les Turcs eussent reconnu le danger qui allait toujours menacer leur empire.

Elisabeth, plus superstitieuse que politique , n^eufc que de faibles liaisons avec ces peuples. Elle en attira quelques émigrations dans ses états. Ses présents allèrent décorer leurs églises, et ses aumônes chercher leurs prêtres ; elles se répandirent jusque dans les cellules du mont Âthos, nommé aujourd'hui la Montagne sainte , et regardé comme le chef<-lieu de la religion grecque. Cette montagne où, dans les derniers siècles de la Grèce, des philosophes- s'étaient retirés pour se livrer paisiblement à Tétude, est aujourd'hui couverte de monastères et d'er« mitages, où plus de dix mille moines de Saint-^ Basile forment une espèce de républyiue sous

la garde des Turcs. Ils en achètent la protection et leur repos pat* un tribut onéreux , destiné en partie à. un grand-officijcr du sérail, et ils recueillent Fargent de ce tribut par des quêtes dans toute la Grèce. Leurs quêteurs, et sur-tout les évêques tirés la plupart d^entre ces moines, ne tardèrent pas à porter dans toutes les provinces le bruit de la générosité et de la piété russes. Sous le même règne , au moment où les Turcs, suscités par ces grandes intrigues du comte de Broglie, dont nous avons tant de fois parlé , étaient prêts à déclarer la guerre à la Russie, un prêtre russe vint dans les montagnes du Péloponèse, chez un peuple qui se prétend descendu des Spartiates, et qui, retiré dans des lieux inaccessibles , y défend encore sa liberté. Ce prêtre est le premier émissaire qui soit venu de Russfe dans ces montagnes. 11 n'était point accrédité auprès des chefs. Son unique objet était de prendre des informations ; et les apparence d'une prochaine rupture entre les deux empires s'étant bientôt dissipées , cette intelligence n'eut alors aucune suite. Mais ces montagnards ne doutèrent pas qu'à la première occasion la Russie ne cherchât à employer leur courage. •

A peine Catherine II fut-elle montée sur le trône , que ce projet fut présenté sous s^ yeux, 3. , 19

2go HISTOIRE DE L^ ANARCHIE

Grëgori Papaz-Ogli, né à Larisse en Thessalie^ et dont le nom con^osé du mot grec Papaz^^ et | du mot turc OgU^ dënoie quUl était fils d^un papaz ou prêtre , était venu en Russie sous le règne précédent. Quelques désagréments éprou- \é& dans sa patrie , un esprit inquiet et le dësir de faire fortune Favâient amené à Pétersbaiirg. Il était devenu capitaine d'aftiUerie. Orlof ser-^ Tait dans ce même corps , avant la conjuration qui avait placé €atherine sur le trâoie , et dont la catastrophe , si heureuse pour elle , Tavait rendu lui-naéïne le second personnage de Fempire. Cette haute fortune d^Orlof excita Femnlation de Papa&'Ogli. Aissez xonnu du favori 'pour en être protégé , mais non pas d^une manière à en attendre son avancement s^il ne se rendait utile , il lui parla du soulèvement de la Grèce. Orlof, récemment enhardi par le succès d^une conjuration ,. saisit avec ardeur un nou^ xt2L\x projet de révolution, qui poavait placer sa.msutresse sur le trône de Constantinople et rendre Tempire de Russie le ^plus puissant, comme k plus étendu de l'univerà. Mais le ministre Panine , soit timidité , soit prudenqe , soit haine personnelle >contre le favoid et se& protégés , trouva tous ces desseins pt*ématurés ou chimériques. Le favori , dans une égale ignorance de Tétat des nations étrangères et

D£ POLQGNi;. ;2gi

de toutes les relations de Tempire .russe , ç^da aux objectÎQiis du ministre. Ijjlais \\ céda également aux inst^pces de .Papaz.-OgU, qpi se çi^rge^ de prouver )a vraiseit^lance et la ^fjfjcîlité de ce soulèvement. Orlof , ^^T^nu gr^pdmaître de Tartillerie , lui donp,a la penpission d'2^er,.soi|S des prétexte^ de santé et d'affaijrjEis, yoyager pei^fl^pt ti^ois aps.dans la, Grèce.

^Catherine^qui.^vait apportjé sur le ^r^ne une hau^ ambition , ^t poi:(r ;ainsi ..dire une impatience de, grandeur et de célébrité, mais qui, dans ces premiers Biiois^ de son règq^ , était epcore incertaine dans toutes, ses rm^s^ sWcupa dès. Iqrs. vaguement, çt .en secret de çe$ ^vastes idées. Elles ne tenaiei^t^çncore à s^pcun.i^y^t^ine politique ; elles «étaient ;9ubQi:donf)ées à la distraction de s^s .plaisirs, aux posions qu'elle portait ^ans )es ^ffaii[es,.â la, crainte, qu'elle avait des Turcs , ^u syftçipe , gwe suiv^ent s^es ministif'es. .Mais, cpmme ^elles ,);exiaiçnt au fond de son caçact^re, et i);Af94e.ain)ï)itippqu,>lje regardait comme, att^l^e À §a couropne ,^çpes.se reproduisafiçnt en tpute pcç^^^fif^p. Up.^e^^es preipiers soins | f if t de 4:hercher ^ , fçrmiçr , clés Uaifpiis^yec }a.]répub|iqHf; de Vei^i^e, es^^mie ancienne et ,i]^tiirel}e de jl'en^pfre otto^^p.

Cette te|)tatii(çç;n.'eftalp^;âv9Ui i'HÇÇ^' X*" ni$e, s'est r^^tr«iate fkf>|}îâi lopg-tçmps ^9u spp

aga HISTOIEE DE lVnABCHIE

unique de sa conservation. La jouissance dé tous les avantages de la paix est devenue le seul objet de sa politique. Ces répubticains précautionnés se refusèrent à une alliance, que les Ottomans n'eussent pas vue sans inquiétude.

Bientôt après: six jeunes Russes vinrent s'établir à Malte. Le prétexte qu'ils avaient pris pour y séjourner long-temps , était le dessein de s'instruire dans la construction et la conduite des galères, espèce de marine dont la Russie fait usage dans la mer Baltique. Mais ils cherchaient à connaître tous les passages de la Méditerranée , les mers de l'Archipel, à engager au service de Russie des hommes qui eussent fait la course dans le Levant.

Enfin deux navires russes , les premiers qui aient fait voir sur la Méditerranée le pavillon de cette marine naissante , arrivèrent en Toscane, chargés de toutes les productions du Nord. Orlof et Catherine avaient fait ensemble les frais de cette première tentative ; et l'avare jalousie des négociiants se {faisait à calculer les pertes que ce commerce de'tait éprouver. Mais cet intérêt de commercé n'était qu'un voile pour d'autres desseins.- Les sommés qu'il produisit furent secrètement remises à la disposition de Papâz-Ogli , et servirent d'abord à acheter en Italie pour les principales églises de la Grèce,

des prësents qu^il devait faire à son choix > et au nom de Fimpératrice.

Pendant ce temps^ Papaz-Ogli, embarque à Venise, pris sur le golfe par des pirater. dulcignottes^ conduit dans leur ville , réclame {Kir le consul autrichien, et d.e.là.rcvenuàTrieste, port de Hongrie dans le yojsinage de Venise ^ y trouva un grand nombre dXsclavons et de Grecs , ou habitants de cette ville, ou attirés par le négoce. Il fit part à quelques-uns- d^eux di:^ véritable objet de sa mission. Divers. agents ^^e répandirent chez les peuples qui bordent la côte. Lui-même y fit quelques voyages. Deux de ces émissaires se rendirent successivement ches les montagnards du Pélopoiièse. Tous les rapports ayant été favorables , Papaz- Ogli envoya, le détail de ces différents voyages au comte Orlof ; et sur^ les réponses encourageantes (|uHl en reçut, ikpai:tit lui-même pour lePeloponèse vers la fin de Tannée 1766.

En effet Orlof qui deptiis le départ de Papaz-Ogli, avait vu, malgré la haute élévation de sa fortune, échouer ses- plus hardis projets, celui d^épouser Timpératrice , celui , de faire ériger sur sa propre tête un royaume dan$ les environs d^Âstraean. entendit alors avec un * nouvel enthousiasme parler de royaume k çoncmérir,- de sujets qui ne demandaient qu'il se

^94 HISTOIRE ]>k £' ANARCHIE

soumettre , et nota- seulement de T espérance de rétablir Fancien empiré dPÔriéiit ; niais' ce qbi flattait bi'en plus' son amt>ition et celle àe sa fâlmillé, dii projet àé t^éhouvieFëf quelque jôùl-, à ïâ Tâveui^ de* Ce' soùlèVètnenï y fés royauriieV dé MatécifoïnV et d'Epïi^c. Orïdf saisît donc avîdëtîMè'At une si belle es^erahVie' ; et cet Homme ïiâtiteménif décidé ëôAïré toutes ïes ôpféràlidns desihinîsfrcs et contré tôûkeV ïé^ quéi*éfle^ su's- Cltéés éh Pologne ^â^ le côuiroA^eiiient de èoti slnciêH rival, vît iii côViWâîre ' â^ét jôîé , p*a'i^ une suite de ifes* rhumes querelles, ïa guerre Côiitfé'îa- tùrqùk devenir inëvïialiïè. Catlhlefine Vii âVe^ ù'nejbîe égale lés deux: partis qm jùsqùé-îà' âvaien^C divisé *sa cour y se réiiriir , cfiioîqùè sans èôficert entré eux; dahé une sorte d*eAiuta^îcin p'dur soùtéhîf cette guerre i Un acédrd apparent fégiiâ des lors dans cette coiir, et'des tadtifîs difféi'ents laïsaïent concourir àû succès général de la giie'rré ces. deux factions constamment opposées ^ dont I une avait toujours efe inaîtfésse du cabiriét eï dés ^tfâîrés ,

' gloire dùrègîie^.et dont 1 autre s'en attribuait toute 1^ sûreté.

Mais deux années ayant la guérite , et aussitôt que Fapaat-Ugh eut quitte les rivages adria--

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tiqu^ pour aller former des liaisons dans le Péloponèse , d'étranges co«)onctores , et telles que toute la prudence humaine ne pouvait les prëvoir , occasionèrent lé soulèrement particulier des Monténégrins. Ces peuples, dont le nom signifie les habitants de la Montagne noire, habitent en effet de hautes montagnes à Textrémité septentrionale de l'Albanie , et près du golfe Adriatique. Cette horrible contrée peut être regardée comme une branche ded Alpes , qui Ta s'unir aux montagnes de ta Grèce , et elle fait partie de cette longue chaîife appelée par quelques géographes chaîne du monde, lits Monténégrins , du côté àts terres , sont environnés de provinces soumises aux Turcs. Vers le golfe , ils sont séparés de la mer par les petits états de Raguse et par la ville de Cattaro , qui, avec sa banlieue , appartient aux Vénitiens. Ceux qui habitent led revers eittérieurs sont comptés parmi les sujets des gouyemements qui lès avoisinent. Mais les habitants des vallées défendues par des gorgés étroites, et ceux des hauteurs escarpées vivent dans Findépendance. On y compte environ oiize mille maisons et quinze mille hommes en état de porter les armes. Chaque bourgade ol>éit à un chef, qui rend la justice et conduit les expéditions militaires. Le plus grand objet de ces expéditions

3t^ HISTOtBK DE l'aNABCBIE

est de piller les contrées YcÛMnes , de vofer le» caravanes, ou d'envahir sur les hauteurs de petites plaines fertiles , dont les bourgades se disputent la possession. La nécessité d'acheter du sel en Albanie les contraint de payer aux Turcs une douane, que ceux-ci regardent comme un tribut, et ib se contentent de cette redevance, regardant les Monténégrins comme une nation à moitié assujettie , dont la soumissioii totale ne vaudràt pas les eHorts qu^elle coùterait. De son cMé la république de Venise s'est fait de leurs montagnes un rempart contre les Turcs. Elle seule, pendant les derniers-siècles, les a plus ou moins secrètement aid& à repousser les pacha» voisins , quand ceux-ci ont tenté^ de les astreindre à un tribut plus régulier. Mais depuis la iîn du règne de Pierre I", la cour de Russie est parvenue à se substituer aux Vénitiens dans l'affection de ces peuples. Elle en tire aujourd'hui, comme les Vénitiens, un grand nombre dVCQciers et de soldats. Ceux même qui se destinent à la prêtrise ont été appelés à Pëtersbourg pour y faire leurs éludes et y recevoir l'ordination. L'évéquc du Monténéro va maintenant en Russie se faire reconnaître du souverain, qui est lui-même un patriarche de cette religion , etse faire sacrer par les évêques russes.

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Au commencement de 1765, cet éréque, qui jouissait dans la contrée d^une grande réputation de savoir et de piété, et qui portait sur sa poitrine^ à côté de la croix épiscopale, un portrait de la czarine, se 'mit à prédire que les temps marqués pour la délivrance de la Grèce étaient près d^arriver. Tous les esprits étaient déjà frappés de cette prédiction, quand un jeune inconnu parut dans ces montagnes. Cétait un simple caloyer, ou moine grec, à qui Fétude des simples et quelque usage de la médecine dans son monastère pouvaient ouvrir Taccès de toutes les maisons ; assez adroit pour profiter de cet avantage , s^insinuer dans les esprits , et pénétrer le secret des familles ; assez audacieux pour se revêtir de tous les personnages que les circonstances exigeraient, et dont la solitude avait exalté rimagination au point de le rendre propre à échauffer le fanatisme populaire. Il fut accueilli avec une extrême considération par Févêque ; et sous cette protection, il parcourut les différentes vallées, exerçant par- tout la médecine, ets^appliquant à réconcilier les familles, à réunir dans cette petite nation les esprits divisés par d^anciennes haines. Sa bienfaisance lui attira Faffection d.es peuples, sa piété cellje des prêtres* Il était toujours couvert d'un énorme bonnet, dont Tépaisse et longue fourrure lui

3^8 HI9TOIEE B£ L* ANARCHIE

tombait au-dessous des yeux , soit quHl ci^aignît d*étre reconnu, soh qu'il voulût à dessein en affecter la crainte. Mais ceimysière ihénie aiyaat fixé Tattention générale , le bruit se répandit parmi ces peuples, et jusque dans les t-onirées Voisines, que c'était quelque grand prioice f-iisse. Cette rumeur s'accréditait de plus en plus,- lorsqu'au commencement de 1767, il fit afssembler, dans une des vallées, leâ notables des qyâftré cantons, et leur persuada de faire entre eux une trêve d'un an. Ce prcmâer pas fait, et son crédit s^en étstni accrtr , il les convoqua une seconde fois y et letir dit q<i'unê simple trêve rit convenait ni à leur position ni à la sietine , et que s'ils ne se juraient à l'instant une amitié étemelle , il allait s'éloigner d'eux pour jamais. Cette alliance fut jurée entre ses mains. L'autorité qu'il s^arrog^ait avec cùiiBàiice et paflr une sorte d'ascendant naturel, les respects que lui rendaient constamment totiô ceux doftt les liaisons avec les Rtissés étaient publiques , et le profond mystère dont il àffedtait de s'envelopper, persuadèrent è«Ôft à ces mbtitrfghàtds ignorante ^t fanatiques, que cet îricônnd était l'époux infortuné de Gatbëririé^ Femperëdr Pierre III. Ils se figurèrent ^trfè Its éhiièteîs de (^étpririce râvaiènt fausâèrrtéiit ftSt -passer pèùr mort, qu'il s'était éVAàé de si prison, qu'il venait

chercher patrmi eux un asile , et par leur secouts un nouf^él empiré. Plusieurs Momtën^grins qui avaient servi' en Ru^ie et éans là troupe la plus favorisée de ce malheureux empereur , crurent en reconnaître leé traits. Ils jj^étehdaient avoir eu Tàdresse de découtrîr sons tel ënôrme bonnet y demi Finconhu avait toujours soin de se cacher te front» tfne véiRè d*une,groi9seur remarquable, et telle que Pierre III, seloh eux, en avait une a^ milieu du front. Cëtait, ajotitaîent-iis , lé niéme âgé , la mèine popularité ; c'était la même familiarité soldatesque dans ses manières comme dans ses propos, toufotifs voisins de la bôuffoiiiiériè.

Stépiiàilô, c'eÂt le nom qu'avait pris le jeùtie mbiiip , ptctfit^ avec habileté de cette illdsioti , qu'il il^accrédita ctpënèaiiit Ini^mêioe que |^ar Pair ihystériéux totijotit*s mêlé à Taudàce de "sa condi^é. Oti lui doïma une nombreuse garde.

Tous enf6à présence se prosternaient le front en terre. L'évêqùe lui rendit hbmthàge. Stéphano , bientôt dénué âti peii d'argent que Papaz-Ogli lui avait confié , ne tarda pas à imposer des tributs ; et renthdùslasmë qu'il inspfirait alla jusqu'à lès payer avec uh dvèugle dévouement. Il promettait ai ceux qui lé Suivaient de les conduire avant un an dans les murs de Cohstantinoplè. Là, on saurait, disait -il ^ qui il était; et

3oO mstoas DE L^AHARGHtE

en attendant (Ju^il se fît connsdtre, ses ëdit^ portaient pour signature : << Etienne , petit avec « les petits ^ méchant avec les méchants , et » bon avec les bons. » D^où le nom qu^on lui donna plus généralement dans ces contrées fut celui de Stéf^bano Piccolo, ou Etienne le Petit

Sous ces titres bizarres, il écrivit aux peuples limitrophes qu^il était envoyé de Dieu pour brisérie joug de la tyrannie musulmane \ et le bruit des intrigues qui se tramaient dans les autres parties de la Grèce commençant alors à trans-^ pirer, ou en faisait honneur à^lui seul, on les attribuait à ses correspondances , et on disait qu'il devait être incessamment proclamé roi ou empereur des Grecs. Deux évéques voisins, celai de Sava et celui du Pech, pays soumis aux Turcs, et qui font partie Fun de TAlbanie, Tautre de la Bosnie, accoururent poi^r.être. des ipremiers à reconnsatre le nouvel empereur.

Uautorité de 'Stéphano s^étant affermie dans rintérieur des montagnes, il crut également dangereux ou de laisser refroidir iians rînaction repthousiasme insensé de ces peuples, ou ^ d'agir ' prématurément contre les. Turcs, avant que tés intrigues de. PapafSrOgli eussent suscité quelque grand mouvement dans la: Grèce. JI sortit des montagnç&, au.çapis d'pctQji)rç 17G7, «jùyi.^'pjiçortégQ nombreux çt d'un gros corps

DE POLOGNE. 3ot

-^e troupes. U s'ayança dans le district vënitien ^e Cattaro, et ne parla que *de rëccmciliation et d^alliance entre les peuples des deux territoires. Ceux qui aycisinent Cattaro sont surtout composes de Grecs réfugies du Pëloponèse, qui ont porte dans les environs de cette rille leur bravoure, leur industrie, qui y ont bâti Ixois gros bourgs, dont le principal est nommé Maina, du même nom que portent aujourd'hui dans le Péloponèse , les peuples qui y conservent leur indépendance Cette émigration est ancienne. Une tradition confuse en a seulement conservé la mémoire. Ces peuples ont même oublié leur langue maternelle, et ne parlent plus aujourd'hui que Tesclavonne. Ils conservent beaucoup de privilèges, et semblent plutôt alliés des Vénitiens que leurs sujets. Stéphano leur promettait de les reconduire dans leur ancienne patrie, et choisit cette Maina pour sa résidence. U y a aussi sur la côte , aux confins de Cattaro et de T Albanie , un petit port de mer creusé par la nature dans les flancs d'une montagne escarpée. Il est occupé , ainsi que les hauteurs voisines, par un peuple très-peu nombreux , nommé Pastrovick. Venise , qui les compte au rang de ses sujets, n'a jamais tenté de les subjuguer entièrement, parce que leur férocité et leurs brigandages servent à répri-

3o2 UISTOIEE DE l' ANARCHIE

mer.d^autres peuples voisins, stijets de rempire ottoman. CêsPas^royicks, qui ne peuyei|t armej plus de six cent$ hommes, infestent cette mer, quand ils peuvent se dérober à la \igilance des galères vénitiennes. Ils pillent c^t assassinent indifféremment toutes les nations et les Vénitiens eux-mêmes. Us se somnirent volontairement à Stéphano, et, àla faveur de. leur port , il reçut d^talie.quelques:barq^e^,de.mu^itions et de vivres.

Le général vénitien commandant sur cette côte envoya le prier de se faice connaître, ou, s'il s'obstinait à demeurer inconnu, ie nommer de sortir lui et tout son cortège des. états de Ja république. Stéphauo répondit ^vec .fermi^té, et peut-être espérait-il, à iaiavfeur deirincertitude ou sont toutes les. limites. dans ces coatrées, pan^enir à compromettre leS' Turcs avec les Vénitiens. Ceuxrci se. conduisirent avec, une extrême circonspection, iie voulant .ni aliéner les Monténégrins, ni. indisposer; les Turcs, ni accréditer par de ridicules, ménag^menfecatte Cable populaire, dont la singularité .fixait les yeux de , l'Europe entière. Jls sentirent qu'ils avaient aussi à craindre, quelles. que fussent leurs démarches, 4^ bksssr l'impératrice de Russie, dont on commençait à.e^tcevoir. clairement Içs sourdes menaces , au travers . du

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nuage qai cooTrait cette bizarre intrigue. Il régnait an si profond secret dans les conseils de cette rëpubliqne, qu^il lui fut toujours facile de tenir cette conduite équivoque et réservée qui satisfait à de doubles vues. Elle prit sur ses frontières toutes les précautions qui pouvaient contemr ses propres sujets. Elle mit à prix la tête de ceux qu'elle regarda comme des rebelles. Elle fit de perpétuels préparatifs, sans jamais sortir de <la plus exacte défensive ; et elle eut soin de donner à diaque puissance les avis secrets dont chacune d'elles devait lui savoir plus de gré.

Toute l'Europe attendait avec curiosité la conduite que tiendrait la czarine dans une si étrsmgeconjoncture. Mais l'apparition lointaine de ce fantôme ne déconcerta point le plan secret que cette princesse commençait à se former. Elle ne se livra ni à une inquiétude pusillanime , ni à une colère de femme ; elle profita au contraire avec une singulière adresse, de cette folle crédulité des Monténégpns, et tourna ce contrertemps à l'avantage de sa politique. Bans ce moment elle redoutait encore la guerre contre les Turcs ; et pour opprimer tranquillement les Polonais, elle cherchait tous les moyens d'endormir ou de distraire le sultan. Elle parut se concerter avec le sultan lui-

3o4 HISTOIRE DE l'aNARCHIB

même ^ et sous le spécieux prétexte de prendre les informations qu^elle désirait, ses émissaires chargés de grandes espérances et de légers secours, arrivèrent publiquement et de toutes parts dans l'es Montagnes noires. Le sultan averti du fréquent envoi de ces émissaires, répondit que personne n^ était plus intéressé que la czarine à démêler le fond de cette aventure. Elle alla jusqu^à prier ce prince de faire marcher des troupes contre ces mêmes peuples , auxquels elle faisait passer de Targent et des munitions.

Les Turcs avaient d^abord regardé Stéphano comme un fanatique isolé et peu dangereux.Un pacha voisin avait seulement envoyé pour s'en défaire un capigi, espèce d^huissiers qui, bien instruits du danger auquel ils s^exposent, s^introduisent dans les conseils des pachas suspeicte au gouvernement , ou des princes que les Turcs regardent comme Jieurs sujets , et déployant , quand ils en trouvent Tpccasion, un ordre du grand-|eigneur, saisissent le moment de poignarder ou d'étrangler le proscrit. Stéphano découvrit le capigi, et le fit enterrer vif. Mais déjà ses troupes se montraient sur les frontières d'Albanie , attaquaient les caravanes turques, pillaient quelques villages, enlevaient les tributs destinés pour Coi^stanti-

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nople, et les présents même destines pour le sultan.

Dëjà il était aisé de prévoir que ce feu ne tar* derait pas à s^étendre. Les peuples de la Servie et de la Bosnie, tous Esclavous d^ origine, écrivirent à cet incoanu, que s'il était le czar Pierre III, il pouvait compter sur leurs secours. Les habitants des montagne^s 4^ la .Chimère commençaient k sortir en armes de leurs rochers.

Ces montagnes qui s'élèvent à l'autre extré* mité de l'Albanie , étaient nommées dans l'an-r tiquité les monts Acrocérauniens , ce qui signifie les monts aux sommets orageux, filles s'avancent des côtes de la Grèce vers la pointe de l'Italie', qui du côté opposé s'avance aussi dans la mer ; et ces deux promontoires^ «distants Tun de l'autre de douze lieues, forment l'entrée du golfe Adriatique, et le plus court passage entre l'Italie et la Grèce. La ville ou bourgade de Chimerium subsiste sur ces montagnes de temps immémorial, et le nom qu'elle leur a donné, signifie dans la langue grecque , comme celui d' A-* crocérauniens , les montagnes des Tempêtes.

Leur aspect est si effroyable, que les fleuves auxquels elles donnent naissance , connus dans l'antiquité sous le nom de l'Achéron et du Gocyte , ont été décrits par les po'étes comme les 3, ao .

3o6 HISTOIRE DE L'aMARCHIE

fleures des enfers. Dans ces montagnes habitent de petites nations, à qui rhorrible aspérité de ce séjour a conservé leur indépendance. On dit que ce sont les anciens Myrmidons^ sujets d^ Achille, amenés dans ces contrées par son fils ; mais comme ils furent ensuite compris dans le royaume de Macédoine , ils se prétendent descendus des Macédoniens. lisse plaisent à conserver ce nom, qui aujourd'hui encore les rend recommandables. Us n'ont point d^autre profession que celle des armes. La plupart vont servir les princes d'Italie. Un régiment au service de Naples y porte le nom de Gardes Macédoniennes , et passe pour le meilleur de l'armée. Mais sur-tout la république de Venise en a un grand nombre parmi ses troupes. Lorsque le temps de leur service est expiré , ils conservent une partie de leurs appointements , et reviennent avec joie dans leur triste patrie, pour laquelle ils sont toujours prêts à verser leur sang, ce qui les a fait nommer en Italie les Suisses de la Grèce, Ces Macédoniens , dont les plus grands exploits contre les Turcs se bornaient depuis long-temps à piller les caravanes, se montrèrent alors plus, en force , et firent des incursions plus régulières. L'Albanie était en j même temps menacée par ses deux extrémités , le Monténéro bornant cette province du côté

de rUlyrie, et les montagnes de la Chimère du côté de Fancienne Grèce.

Le sultan sentit la nécessité d^écraser un soulèvement qu^une plus longue patience aurait rendu plus dangereux. Tous les pachas de TAlbanie reçurent ordre de prendre les armes. Les milices albanaises passent pour les meilleures de r empire ottoman. La province qu* elles habitent est Tancienne Ëpire , dont les habitants furent autrefois si renommés par la guerre. On y retrouve , après deux mille ans, les mêmes inclinations et le même courage. Et nous pouvons déjà remarquer ici ce que les récits suivants confirmeront encore , que dans la Grèce captive, de toutes parts couverte de ruines, dont tous les gouvernements ont été détruits , dont les révolutions succes$ives ont transformé les temples en églises, et la plupart des églises eji mosquées , après tant de siècles et de bouleversements, le génie de chaque lieu reste toujours le même. Les Albanais ne parlent ni turc, ni grec, ni ésclavon, mais une langue composée de tous ces idiomes. Leur nom même est changé. Une ville anciennement bâtie dans les détroits qui communiquent de TEpire à la Macédoine, sous le nom d'Âlbanopolis, leur a fait donner, sans qu^on puisse en marquer précisément l'époque, ce nom d'Albanais qui se

3o8 HISTOIBE DE l' ANARCHIE

prononce en grec de deux manières , ^bonites ou Arvanêtès, et il est vraisemblable que la corruption de ce dernier nom a produit celui d'Arnautes, sous lequel ils sont également connus. Leur extérieur annonce leur férocité. Us sont si exercés aux armes, que la plupart se font un jeu de tirer un œuf à deux cents pas, sur la tête de leurs enfants, de leur femme ou de leur mère. Ceux qui habitent les côtes se Uvrent à la piraterie. Ce sont les Dulcignottes , si redoutés dans le golfe Adriatique. Ceux de l'intérieur des terres s'adonnent souvent au brigandage. Toutes les. relations disent qu'il n'y a guère dans la partie asiatique de l'empire ottoman, d'autres voleurs que des Arabes, «t dans la partie -européenne , que des Albanais. Leur révolte sous Scanderberg , qui à leur tête gagna vingt-deux batailles contre les Turcs , leur peu d'attachement à la foi mahométane qu'ils ont embrassée de force ..lorsque cédant enfin aux armes ottomanes, il leur fut ordonné sous peine d'un mas^cre général , de se faire tous circoncire , le mélange qu'Us ont fait longtemps des deux religions , leur ancienne «valité de courage contre les janissaires eux-mêmes, et le grand nombre de transfuges de cette nation qui passe des armées turques dans les armé«s ennemies, sont cause de la haine qui sub-

DE POLOGNE. Sog

siste entre eux et les autres Turcs. Aujourd'hui quelques-uns suivent encore le rit latin , d'autres le rit grec ; mais la plus grande partie et sur*tout les habitants des' villes professent la religion mahométane.

Ces Albanais reçurent donc ordre de prendre les armes. A leur approche , les habitants des monts de la Chimère rentrèrentprëcipitamment dans leurs rochers. Douze mille Albanais s'a* vancèrent, de l'aveu des Vénitiens, sur le territoire de cette république, et se portèrent au pied des Montagnes noires , tandis qu'un égal nombre s'avançait du côté de l'Albanie , et que les troupes de Bosnie se portaient aussi vers le côté qui regarde leur province. Les asiles des Monténégrins se trouvèrent assaillis de toutes parts. II y eut quelques actions indécises ; mais dans le temps où la guerre était près de s'allumer entre les deux empires russe et ottoman , les Monténégrins furent entièrement défaits; les communications de leurs, montagnes furent coupées, leurs villages incendiés , les plus braves tués ou pris ; leurs têtes envoyées à Gonstanti* nople furent exposées aux portes du sérail : et Stépliano , échappé au fer du vainqueur, demeura dans ces montagnes errant de caveine en caverne , en attendant que de plus heureuses conjonctures lui permissent de reparaître.

3lO HISTOIRE DE L^ ANARCHIE

Les forces des Montënëgrins étaient donc presque détruites , les habitants des monts de la Chimère déjà repoussés entre leurs précipices, les Albanais rassemblés et en armes , quand au mois d'octobre de cette même année 1768, la guerre fut déclarée entre les deux empires.

Tous les Grecs, dans toute Fétendue des provinces ottomanes, furent aussitôt désarmés; précaution que les Turcs opt coutume de prendre au commencement de chaque guerre. Leurs armes furent vendues à vil prix dans les marchés publics , à quiconque porterait un turban. Les Albanais , sous prétexte de ces perquisitions, exercèrentde si cruels brigandages, qu^une multitude de Grecs effrayés se sauva dans les îles vénitiennes. Telle était la situation de ces contrées, quand le projet de faire soulever la Grèce fut adopté dans le conseil de Pétersbourg.

Le Péloponèse , où Papaz-Ogji s'était rendu dès la fin de 1766, fut choisi pour le foyer de ce nouvel incendie.. Il faut , afin de bien entendre les intrigues que cet émissaire des Russes y avait tramées, jeter d^abord les yeux sur l'état de cette contrée.

On sait que le Péloponèse , pendant le retour de la barbarie en Europe , a perdu ce nom même rendu si célèbre par les anciens Grecs, et reçu le nom de Morée dont on ignore l'ori-

gine. Il est aujourd'hui, et pour la seconde fois, soumis aux Turcs, à Texception d'une seule province couverte de montagnes inaccessibles qui séparent les deux plaines où furent les deux villes de Messène et de Sparte. Ces montagnes servent de refuge à un peuple qui se maintient libre. Tout le reste du Pëloponèse est divisé en vingt-quatre districts ou sandgiaLs, gouvernés chacun par un bey turc. Un pacha gouverne la presqu^ile, et prend le titre de b^ier be^, c'est-à-dire bey des beys. . Tous les Grecs , depuis leur quinzième année, paient une modique capitation appelée kharadg, imposée dès le temps de la première conquête , diaprés un dé-* nombrement qui se montait alors à quatrevingt mille têtes de mâles : et depuis ce temps , sans que les Turcs s^informent si la population augmente ou diminue, la taxe générale est restée la même. Cette cftpitation, que la loi musulmane exige de tous les sujets de Tempire qui n'en professent pas le culte, devrait leiu: assurer la tranquille propriété du reste de leurs biens. Mais Favidité des pachas et des beys trouve toujours mille moyens de sucer le sang des peuples. Autrefois les enfants des Grecs étaient décimés, et le dixième livré au tribut pour la recrue des janissaires, et pour d'autres emplois auxquels les destinait la yo^

3i!l mSTQIRE 0K L^AKARCiafi

loutë du- sultan. Les Turcs choisissaient arec soin les mieux constitués , et les plus beaux de toute la génération naissante. C'était du sein de la nation conquise que les oppresseurs tiraient ainsi leur principale force ; et cette élite des vaincus , se confondant parmi la nation victo* rieuse , contribuait à entretenir parmi celle-ci cette beauté et cette vigueur pour lesquelles les Turcs ont été si long-temps renommés. Mais ce tribut odieux a cessé depuis près d'un siècle. Le prétexte de laisser plus de bras à l'agriculture et plus de têtes au kharadg , mais véritablement le dessein d'altérer la constitution primitive des janissaires , a fait suspendre cette exaction tyrannique. L'esclavage des Grecs se trouve donc adouci dans ce qu'il avait de plus rigoureux, et l'intérieur des familles n'est plus désolé par ce perpétuel désespoir. Cependant aucune ordonnance «n'a consacré cet affranchis^ sèment ; l'obligation subsiste ; un usage nouveau , ou un abus , si on veut l'envisager sous cet autre jour , prévaut maintenant sur la loi*

Une vaine image de l'antique liberté subsiste encore dans l'élection que chaque communauté fait elle-même de son chef. Les Turcs nomment ces chefs codgia-bachi , et les Grecs , proestos ou primat. Ce ne sont réellement que des collecteurs, chargés de dresser les rôles de ictaipita-

HE POLOGNE. . 3l3

tien , de taxer les contribuables pour la distri* bution des vivres toujours dus à la maison du pacha quand il voyage , et de répartir ce que chacun doit payer y quand celui-ci trouve quel* que prétexte de fouler les peuples ; tristes fonctions uniquement ambitionnées par des hommes capables de seconder , pour leur avantage personnel j les vexations du gouvernement , et qui dans cette espérance comptent pour rien les bastonnades auxquelles peuvent exposer Thu* meur et les caprices des beys et du pacha.

D^autres Grecs sont attachés au service de celuid^ en qualité de premier fournisseur de sa maison , ou de premier interprète , ou de premier médecin , emplois qui conduisent souvent à sa plus intime confiance. Telles sont aujourd'hui les plus hautes dignités auxquelles peuvent aspirer dans leur patrie les descendants de Lycurgue , de Philopœmen et d'Âgis.

On voit ordinairement dans chaque ville deux ou trois vieillards à qui les habitants portent une sorte de respect filial , et qu'ils se choisissent pour arbitres , afin d'éviter l'injustir e et la vénalité des tribunaux turcs. Le clergé et x . évéques ne sont pas sans crédit. Mais le clergé grec en général est bien loin d'avoir l'autorité et l'influence que les écrivains de l'Europe lui supposent. Ce préjugé , pris dans nos propres

3l4 HISTOIBE DE L^ANARCmE

usages , a mélë beaucoup d^ erreurs à tout ce que les Occidentaux ont ëcrit sur les pays de cette religion. Au milieu de cette nation nombreuse et opprimée , les Turcs en petit nombre étaient presque sans armes et sans défense. La plupart de leurs forteresses étaient de vieux forts, construits au temps des croisades par les chevaliers français , qui se rendirent alors 1 maîtres du Péloponèse. On avait seulement | ajouté dans les temps modernes quelques bas- | tions aux plus exposés de ces donjons antiques; et ées bastions eux-mêmes tombaient en ruines. On comptait à peine dans toute la province I quinze mille Turcs , la plupart nés dans le pays, [ la plupart inscrits sur lès 'rôles des janissaires, dans l'unique dessein de profiter des privilèges, et formant toutefois la seule garnison des villes où ils étaient établis avec leurs femmes et leurs I enfants.

Presque toutes les richesses étaient entre les mains des Grecs, et leur nombre était de plus de .cent mille en état de porter les armes. Eux | seuls cultivaient les terres; eux seuls s^adonnaient au commerce ; eux seuls se livraient aux travaux des arts nécessaires. Ce peuple esclave , avili et dégénéré , peut aujourd'hui être regardé comme le plus spirituel des peuples barbares. Mais il y en avait peu qui ne tremblassent à la

DE POLOGNE. 3l5

seule vue d'an turban. Accoutumes dès Ten* fance à cette crainte servile, elle était devenue en eux un de ces sentiments natureb que la raison ne peut vaincre. Et toutefois ils ne haSilssaient plus que faiblement leur joug. Ils y étaient retournés avec joie , lorsque les Vénitiens , après s'être rendus madtres du Péloponèse 9 à la fin du dernier siècle , reperdirent cette conquête au commencement de celui-ci.

Ce n^est point ici le lieu de raconter conunent, sous cette autorité passagère des Vénitiens, les terres étaient demeurées incultes, et le pays infesté de brigands. Mais ce qui était une suite des malheurs récents de la guerre, les Grecs Pavaient alors attribué au malheur d'avoir changé de maîtres. Venise n'avait point encore admis la tolérance religieuse ; et les Grecs, non moins superstitieux dans le christianisme qu'ils l'étaient sous leurs faux dieux , avaient à cette seconde conquête favorisé les armes des Turcs par animosité contre la religion romaine. Depuis ce temps , leur servitude leur paraissait moins pesante, et s'était véritablement adoucie. Leur retour presque volontaire sous la domination ottomane , leur avait acquis la faveur du gouvernement. Si le désordre général de l'empire en laissait toutes les provinces abandonnées à la tyrannie des gouverneurs, du moins la situa-

3l6 HISTOIHE DE L*ANARGHI£

tion de cette presqu^ile, le petit nombre de Turcs qui Thabitaient, le voisinage de T Albanie et de la Roméiie, ne permettaient pas au- pacha qui y commandait^cesfréquentesréyoltes contre Tautoritë impériale , qui désolaient la plupart des autres contrées. Une longue, paix , et cet amollissement des mœurs générales, qui suit toujours une sécurité profonde, avaient porté plus de douceur dans le commerce de la vie.

Une faible civilisation renaissait dans ces villes si anciennes , et qui furent autrefois le berceau de la première civilisation européenne. Quelque prospérité se faisait apercevoir dans les campagnes. Les Russes avouent que , quand ils arrivèrent dans cette presqu'île , elle leur présenta de toutes parts Taspect riant et cultivé d'un jardin. ^En comparant les relations des voyageurs modernes avec celles du dernier siècle , on voit que la population était presque doublée. Au temps même dont nous parlons , un de leurs proestos, nommé Benaki, exerçait une sorte de puissance, et jouissait auprès des Turcs eux-mêmes de la plus singulière considération. Il était proestos de Galamata , ville située au pied des montagnes ; 'et sous le prétexte d'arrêter les incursions des montagnards , qui rér cemment encore avaient pillé et ruiné cette ville 9 la maison qu'il s'y était fait rebâtir était

une yëritable forteresse. C'était un vieillard riche j d'une belle figure et d'un aspect vénérable, avantages toujours remarquables, et plus encore auprès des peuples barbares. Il joignait à ces dons de la nature un esprit très-souple et très-rusé. Il avait su se concilier la faveur successive de tous les pachas, par un moyen dangereux , il est vrai , et qui aurait pu le discréditer -et le perdre dans Tesprit de ses concitoyens ; mais Fusage qu'il avait toujours fait de cette faveur, avait enfi^i justifié la manière dont il l'avait acquise. A l'arrivée d'un nouveau pacha, tous les primats étant obligés de venir rendre hommage et offrir chacun le tribut volontaire de son district , Benaki , venu pour la même fonction , se récriait sur la modicité de leurs offires, leur reprochait de déshonorer leur district, les excusait dans l'esprit du pacha sur la crainte qu'ils avaient eue de s'attirer l'animadvçrsion de leurs concitoyens , et faisait porter leurs présents au double de ce qu'ils avaient offert. Il affermait, et quelquefois à perte pour lui-même , les revenus du pacha et les terres des Turcs les plus puissants, dans l'espérance de s'en dédommager par leur protection pour ses propres biens les plus considérables de la province. Parvenu ainsi à se conserver successivement la bienveillance de tous les gou-

3l8 HISTOIRE DE l' ANARCHIE

vemeurst il résidait presque toujours auprès d'eux, et la faveur qu^ils lui accordaient était pour tous les Grecs une protection assurée. Il portait leurs plaintes au pacha contre la tyrannie des subalternes. Souvent à ses seuls ordres , des Grecs accusés avaient été relâchés, et des Turcs coupables avaient été punis. Il s'était arrogé le droit de ne se montrer à la cour du pacha qu'avec une suite nombreuse ; et par les liaisons qu'il avait soin d'entretenir avec les montagnards indépendants, il avait eu l'adresse de donner à son autorité un fondement plus solide que la simple faveur du pacha. On lui supposait assez de crédit parmi ces montagnards, pour les faire soulever, ou les apaiser à son gré ; et les Turcs , mollement plongés dans toutes les délices de la vie, craignant tout ce qui pourrait les forcer à sortir de leur indolence , croyaient devoir à lui seul le repos dont ces peuples indomptables commençaient enfin à Içs laisser jouir. Ainsi les Grecs du Péloponèse avaient en quelque sorte dans cette grande presqu'île , un chef de leur nation.

îl faut maintenant faire connaître ces montagnards qui , sous le nom de Maniotes , se prétendent et sont généralement crus descendants des anciens Spartiates. Commençons par jeter les yeux sur le pays qu'ils habitent. Un pi^omon-

DE POLOGNE. 3ig

toire formé par de hautes méiatagnes, qui prend aujourd'hui le nom de Matapan^ d'un mot grec qui signifie front, et que Fantiquité nommait le promontoire de Ténare, divise en deux golfes la côte méridionale du Péloponèse. Celui que rencontrent d'abord les vaisseaux qui arrivent de l'Archipel, reçoit encore aujourd'hui le nom de Golokithia, de l'ancien Gythium^ port de Sparte ou de Lacédémone. L'autre golfe auquel la ville dé Coron communique à présent son nom, était autrefois le golfe de Messénie, ou plutôt , suivant le dialecte admis dans le Péloponèse, Messania, dont la syncope produit, comme on le voit évidemment, le nom de Mania qui est resté à la partie orientale de cette côte. Une infinité d'exemples dans toutes les langues et dans tous les pays prouvent que la cause ordinaire et générale de la corruption des noms tient à l'usage populaire qui en abrège la prononciation. Le bras des monts Taygètes • qui forme le promontoire de Ténare, est également appelé le bras du Magne, de la Mania ou du Maine , suivant les différentes abréviations auxquelles chacun s'est familiarisé d'après les prononciations diverses que le nom de la Messénie avait dans les différents dialectes de la langue grecque. Mais le nom le plus usité et le plus conforme au dialecte qui était en usage

dans le Péloponèse , est celui de Mania. Ces peuples habitent donc une partie du s^our des anciens Messéniens, et non celui des anciens Spartiates. Le nom de Maniotes, en passant parles syncopes barbares auxquelles ont été assujettis tous les noms de ces belles contrées , dérive du nom des anciens Messanioi, et cette conjecture deviendra évidente , si on ajoute que la plupart des désinences anciennes ont subi la même altération, et qu^ondit aujourd^ui les Cypriotes , les Céphaloniotes, et ainsi de beaucoup d'autres.

Jamais dans les beaux temps de la Grèce les habitants de ces rochers n'ont adopté la politesse et les arts des contrées voisines; les mêmes mœurs y subsistent depuis trois mille ans, triste avantage de la barbarie , gui n'ayant point de dégénération à éprouver, se perpétue pendant des siècles.

Ils vivent sur ces mêmes montagnes qui servirent autrefois de refuge aux Messéniens. Le seul changement que les siècles y ont produit, c'est qu'elles portent maintenant des noms de saints : elles les doivent à de petits couvents bâtis sur leurs cimes , habités en été par quelques moines, et abandonnés en hiver.

Il fallut autrefois toute la valeur des Spartiates pour chasser de ces lieux sauvages cette

indomptable nation , irritée par ses fréquentes défaites, animée par d'implacables ressentiments et par Thorreur d'un prochain esclavage. Rappelons-nous en effet que les Messéniens, après s'être réfugiés sur ces montagnes, comme le sont aujourd'hui leurs descendants , en furent chassés , et pendant trois siècles ont erré hors de leur patrie ; que ceux qui ne prirent pas cette dure résolution furent réduits en esclavage ; que ces nouveaux esclaves encore indomptables sous le )oug, saisissaient toutes les occasions de soulèvement, se réfugiaient dans les cavernes, s'emparaient à main armée des rochers inaccessibles, et mirent une fois Lacédémone ellemême en danger ; que ce fut la cause et l'époque de cet affreux genre de guerre fait par les Lacédémoniens dans ces montagnes , semblable à cette chasse que les colonies européennes font aujourd'hui contre leurs nègres - marons ; et qu'enfin , lorsque Lacédémone eut perdu sa puissance , les Messéniens qui avaient erré dans toute la Grèce , et conservé dans ce long exil l'amour de la patrie et les mœurs de la liberté , furent rétablis sur ce rivage , et s'y rejoignirent aux restes infortunés de leur nation. Ainsi la première origine des Maniotes remonte aux ennemis conjurés de Lacédémone, et non pas à ses habitants.

322 HISTOIRE DE l' ANARCHIE

Mais dans les fréquentes subversions de Tempire grec 9 et sur* tout quand les Turcs ont eu subjugué le Péloponèse, c^est une tradition constante dans le pays « avouée de tous les Grecs , confirmée par une multitude d'indices , que le plus grand nombre des Lacédémoniens se retirèrent successivement dans ces montagnes. Les rochers et les cavernes, qui autrefois avaient été le rempart de leurs ennemis et le refuge de leurs esclaves , devinrent Tasile de leur propre indépendance. A cette dernière époque, les plus braves d'entre les Grecs, les plus attachés à leur liberté , ce qui restait des familles impériales de Constantinople et de Trébisonde , échappés à la fureur des Turcs , se sauvèrent dans ces mêmes montagnes. Les Maniotes se vantent même d'avoir, malgré leur pauvreté^ racheté pour d'assez riches rançons plusieurs de ces princes d'entre les mains des pirates. On trouve donc encore aujourd'hui parmi eux presque toutes les familles qui ont occupé les deux trônes de la Grèce , les Phocas, les Gantacuzène , les Comnène , les Lascaris , les Paléologue; ils n'y sont connus, il est vrai, que par des surnoms, des dénominations de parti, dont les subdivisions et les changements perpétuels causent de grandes difficultés pour distinguer les familles. Mais on remarque avec étonne-

ment que ces familles ëtrangèrei conservent encore, après trois siècles, une physionomie différente de celle qui caractérise les originaires du pays. De ce mélange des anciens MessénienSi ' du reste des Spartiates , des familles les plus dis* tinguées de la Grèce , et de toutes celles qui ont régné à Constantinople et à Trébisonde, s^est donc formée cette petite nation connue aujourd'hui sons le nom de Maniotes, divisée en plusieurs tribus, toujours libre dans ses montagnes , brave jusqu'à la férocité, fière de ce que le sang de tant de maisons impériales s^est confondu au sang de tous ses citoyens, plus fière encore après tant de siècles, et malgré son extrême ignorance, de s'être confondue aux descendants des Spartiates. Depuis trois siècles, et de nos jours encore, les assemblée^ générales de leurs vieillards ou gérontes s'intitulent elles-mêmes dans tous leurs actes, le Se* nat de Lacédémone. Ce que leurs roches inexpugnables leur donnei|t de confiance contre les armées les plus nombreuses, ce que Tâpreté de leur vie a de véritablement mftle , ce que Ja liberté dont ils jouissent dans un pays pauvre et stérile leur inspire de mépris pour les richesses acquises par les autres Grecs dans Tesclavage , ce que l'habitude du péril a donné de dureté et d'audace aux femmes même, les a rendus,

ai.

3a4 HISTOIRE DE L' ANARCHIE

sinon dignes de cette gloire, du moins dignes d^y prétendre. Des traditions vagues conser-vent parmi eux le souvenir d^une étemelle indépendance. Ils disent qu^ils se sont maintenus libres du temps de tous les oppresseurs de la Grèce, du temps de tous les empereurs turcs, du temps même d'Alexandre, dont le souvenir , au delà de toutes leurs traditions , leur rappelle seulement un nom qu'ils ont en horreur ; et ils confondent ensemble dans leur ignorance actuelle toutes ces différentes époques.

Toute leur population consiste en cent vingt bourgs ou petites villes, dont la plus considérable n'a pas plus de quatre cents feux. Quel- <iues maisons ont des tours, des murailles crénelées, et ressemblent à de petites forteresses. Ce sont les habitations des chefs. Cinq ou six forts qui bordent la côte , et qui ne peuvent recevoir de grands bâtiments, sont tellement commandés par les rochers qui les environnent , et par des hauteurs escarpées , accessibles seulement du c^té des montagnes, que toute cette côte est en leur pouvoir. Les évéques , qui sont au nombre de cinq, n'exercent dans les affaires aucune autorité directe , ou qui soit attachée à leur dignité. Si quelqu'un d'eux y acquiert de rinfluence , il la tient de son crédit auprès de

DE POLt)Gli£. 3^5

quelque chef. Toutes leurs tribus ensemble composent environ quinze mille hommes sous les armes. Elles s^étaient rëunies sous un seul chef, dans les deux premiers siècles qui suivirent la ruine de Tempire grec. Dans ces deux premiers siècles , attaqués sans relâche et sans trêve par les Turcs, à qui rien ne résistait alors, et qui s^indignaient de trouver cette résistance au sein même de leur empire , ils firent cesser dans ce péril commun toutes les querelles particulières. Us élurent pour chef général sous le nom de Protogéras , ou chef des vieillards , un prince de la maison de Comnène, et ils sont restés plus de cent ans sous Fautorité de cette famille. Un usage immémorial et conforme aux lois militaires des Spartiates , leur défend de poursuivre Tennemi après l'avoir mis en déroute.

C'est par-là qu'ils se sont préservés de& perpétuelles embuscades, que les Turcs leur tendaient pour les attirer hors de leurs rochers.

Les femmes accompagnaient à la guerre leurs maris et leurs enfants. Elles portaient les vivres; elles chargeaient les fusils. Elles s'applaudissaient des blessures honorables qu'avaient reçues leurs parents les plus, chers ; quelquesunes se montrèrent dignes de commander à ces hommes indomptables. Aujourd'hui encore on apporte aux mères les habits sanglants et dé-

326 HISTOIRE DE l' ANARCHIE

chirës de leurs fib tues dans un combat. Toutes les amies se rassemblent, et chantent autour de ces tristes vêtements des hymnes de consolation et de triomphe.

Par de telles mœurs plus encore que par Favantage de leur situation, ils ont défendu constamment contre les armées et les flottes ottomanes, leurs défUës étroits et leurs côtes escarpées. Ils attribuent même , et nous ne le dissimulerons pas, le nom de Maniotes à cette espèce de courage , porté jusqu^à la fureur, avec lequel ils ont toujours combattu pour leur liberté. Ils disent que ce nom vient du mot grec mania ^ qui signifie fureur ou démence, et qu^au temps de la conquête du Pelopouèse , ils se défendirent contre les Turcs avec cette farié qui les rendit invincibles , mais qui parut aux autres Grecs une véritable démence ; ce qui leur fit donner cette épithète injurieuse pour eux dans la bouche de ces autres Grecs, et qu^eux au contraire ont àdt>pté dans le sens qui honore leur courage. Mais si Tétymèlogie évidente que nous avons trouvée à leur nom , a le double avantage d'expliquer pourquoi on les appelle également les Maniotes, et sur- tout si elle répand le plus grand jour sur leur histoire, ou du moins sur leur origine , on nous permettra d'y insister encore. Nous citerons à ce ^ujét un

poëme ëpique , apporté de Grèce en France et conservé en manuscrit à la bibliothèque du roi, sur la conquête du Péloponèse par les chevaliers français. Dans cet ouvrage , antérieur à Farrivée des Turcs en Europe , Tauteur se sert du nom de Mairui. Il raconte , il est vrai, qu^il fut donné par Ville-Hardouin, son héros, gentilhomme de Champagne et conquérant du Péloponèse , à une roche escarpée , sur laquelle il construisit un fort pour contenir ct^ peuples , après qu'ib eurent consenti à le reconnaître pour seigneur, aux mêmes conditions, ajoute le poêle , qu'ils avaient précédemment exigées et obtenues des empereurs grecs. Mais observons qu'il écrivait dans la décadence entière et absolue de tous les arts , quand les Grecs euxmêmes avaient oublié leur ancienne histoire , un siècle après Févénement qu'il a choisi pour le sujet de ses vers, et cent cinquante ans avant la conquête du Péloponèse par les Turcs. On doit donc seulement inférer de cet ouvrage, avec une pleine certitude , que le nom de Mania n'a ni l'époque, ni l'étymologie récentes que se plaisent à lui donner les naturels du pays; qu'il a précédé la conquête du Péloponèse par les Turcs , et que les Maniotes , déjà connus sous ce nom , étaient libres avant cet événement et avant la retraite des Spartiates dans ces mon-

3a8 UISTOIBX DE l/ ANARCHIE

tagnes. Peut-être ai-je trop insiste sur cette discussion, mais les plus légers fils qui peuvent attacher Fhistoire moderne à celle des anciens , peuvent-ils être aperçus sans être saisis avec le plus vif intérêt ?

Les Turcs renonçant enfin au dessein de les subjuguer, et ne songeant plus qu^à les contenir, ont bâti sur les deux revers du promontoire deTénare deux forteresses, aujourd'hui abandonnées et en ruine , auxquelles les voyageurs, les marchands, les soldats ont donné improprement le nom de châteaux du Maine , qui , dans le pays même , n'appartient qu'à la seule côte de Messénie.

Dix familles principales se disputent aujourd'hui la puissance. Quiconque peut faire armer un plus grand nombre de parents et d'amis, devient chef de sa tribu , et s'il le peut , chef des tribus voisines. Mais au milieu de ces divisions funestes, ils convoquent encore dans les occasions importantes, un conseil général des vieillards ou gérontes de toutes les tribus, et quiconque y a pris séance conserve tout le reste de sa vie le titre de sénateur de Lacédémone.

Craints et détestés des autres Grecs, ils les regardent comme des esclaves et des lâches.

Ceux-ci les regardent comme des brigands ; ils

BE POLOGNE. 32g

ajoutent au nom de Maniotes une sorte de dicton populaire, dont le sens est que, dans Fopinion générale de ces montagnards, il vaut mieux dépouiller un ami que de le laisser voler par un ennemi. Ces imputations odieuses tombent principalement sur une de leurs tribus qui, au nombre de trois mille hommes , habite le promontoire Matapan, la partie la plus âpre de ces montagnes. On les appelle les Cacavougni , c^est-à-dire , les mauvais montagnards. Ces scélérats, dont la contrée s'avance au milieu de la mer, et y forme un dangereux ëcueil, exercent une piraterie cruelle. Les navigateurs jetés sur leurs côtes, sont inhumainement dépouillés. Les autres Maniotes, en convenant que le simple vol ne passe (lans ces montagnes que pour un jeu d^adresse , qu'il n'est réprimé par aucune punition, ni flëtripar aucune infamie, se vantent de mieux connaître l'hospitalité ; et en effet tous les infortunes qui, pendant les dévastations occasionëes en Morëe par Tcxpëdition des Russes, ont cherché asile dans ces rochers, y ont trouvé sûreté pour leurs personnes et pour leurs biens. Mais ils se vantent plus encore de venger avec une rigueur excessive sur les villes voisines de leurs montagnes , les plus légères injures faites à ceux de leurs compatriotes que la nécessite de leurs affaires y conduit.

33o msToiRE DE l'anarchie

C'est ainsi qu'ils se lavent des reproches que leur font les autres Grecs ; c'est ainsi qu'ils prétendent se faire respecter dans toute la presqu^ile. Papaz*Ogli s'était rendu parmi ces montagnards dans l'année 1766, après s'y être fait annoncer, comme nous l'avons dit, par deux émissaires. Il avait pris terre à Torto-Bétilo , résidence du capitaine le plus redouté. Plusieurs mois de séjour dans la maison de ce chef le mirent à portée de bien connaître ces peuples- Il leur répétait en toute occasion « que la czarine » avait commencé à protéger dans tous les pays » la religion grecque ; qu'elle faisait passer de » nombreuses armées en Pologne , sans autre » ambition que d'y venger cette religion oppri- » mée; que ses desseins avaient plus d'éten- » due , et qu'elle méditait Tentière délivrance » de la Grèce. Toutes les nations de l'Europe , » ajoutait-il, étaient d'accord avec elle , et lui » avaient secrètement promis de ne point s'op- » poser à la destruction de l'empire ottoman; » la France elle-même, ancienne alliée de cet » empire, consentait à Tabandonner, et son » alliance avec la maison d'Autriche était la » preuve évidente et le sceau de ce changement » dans sa politique. Dans une si heureuse con- » joncture c'était à ceux des Grecs qui avaient 7> su défendre leur liberté, à donner l'exemple

» à toute la Grèce, et à en être les premiers i> libëratears. » Ce principal chef, qui se nomr mait Mauro Mikali, et son frère Yovanni, ëtaienf deux hommes d'un grand courage et d'une raison très^saine, quoique d'un esprit peu cultivé. Xeur £aimille , dcmt le nom originaire est latraniy, prétend être la souche de la célèbre maison de Médicis. Et il est remarquable que le nom de Medicis en latin a le même sens que le nom:

^latrard en grec. Si la prétention de cette famille a quelque réalité , cette origine des Medicis expliquerait les liaisons qu'ils ont toujours entretenues dans la Grèce. L'accueil favorable qu'ils firent à tous les Grecs fugitifs aurait été un sentimant naturel pour des compatriotes infortunés ; et nous devrions en première cause à ces féroces montagnards l'heureuse transmigration de tous les arts de la Grèce dans l'Europe moderne.

Ces deux chefs exposèrent à Papass-Ogli , avec une noble firanchise^ l'état de leurs forces et les divisiiMis qui affaiblissaient leur pays. Us lui direlit que « les Maniotes, invincibles s'ils sont » attaqués, étaient peu propres à attaquer eux- » mêmes; que leurs divisions les empéche- » raient de se réunir dans un même dessein, » tant qu'un danger commun ne les menacerait » pas. Us ne lui dissimulèrent point que les

33a H1STOIEE DE l' ANARCHIE

» Russes j s'ils portaient la guerre dans le P^- » loponèse , devaient songer à le conquérir et » non pas à le soulever ^ parce qu'il li'y avait » point à compter sur les autres Grecs , accou- )> tuni& à trembler et à fuir, aux premières me- » naces des Turcs. Us l'avertirent de se méfier » de tous les dbcours de ces autres Grecs , qui » lui feraient de grandes promesses , soit par » une vaine présomption , soit par un aveugle » fanatisme , soit par une fourberie intéressée, » mais qui à l'événement ne tiendraient aucune » de ces paroles. » Papaz-Ogli n'ayant aucune lettre, aucun titre qui l'accréditât auprès d'eux, ils le regardèrent comme un simple émissaire sans aveu ; et en paraissant disposés à seconder les efforts des Russes , ils ne prirent avec lui aucun engagement formel. Us assemblèrent cependant tous les autres chefs pour conférer avec lui, et à quelque temps de là ils assemblèrent encore tous les gérontes. La réponse unanime de ce sénat fut la même que celle des deux Mauro il/iXco/f; une simple promesse de se concerter avec les Russes, quan4 on connaîtrait leurs forces et leurs projets , et un refus positif de traiter, à moins que ce ne fût sur des titres indubitables.

Cette sage réserve ne s'accordait pas avec le double dessein de Papaz-Ogli, qui d'un côté se

:fiattait d'engager la czarine daiis cette entreprise par la perspective d'un succès facile , et de Tautre côte d'y engager les Grecs par des promesses exagërëes. Au pied de ces montagnes , et dans l'enfoncement du golfe de Mes* senie, est situëe cette ville de Calamata dont nous avons parle , nommée autrefois Calamée , à cause de la quantité de roseaux qui l'environnent. Elle conserve encore ce rapport avec la signification grecque de son nom , et c'est le seul vestige qui lui reste de son antiquité. Papaz-Ogli s'y rendait quelquefois secrètement , et parvint à y conférer avec le proestos de ce canton, Benaki, le plus riche des Grecs du Péloponèse , ce vieillard souple et artificieux qui avait inspiré au pacha une aveugle confiance , à qui son crédit parmi les M aniotes , dont il descendait par sa mère , donnait une grande considération parmi les Turcs, et à qui son crédit parmi les Turcs donnait une grande autorité parmi les chefs de sa nation. Ses richesses le mettaient au-dessus d'un vil intérêt, et le zèle de la religion n'était pas un mobile qui pût le faire agir. Mais parvenu à ce haut degré de fortune, de considération et d'autorité, il se flatta qu'en affranchissant le Péloponèse du )oug ottoman, il en deviendrait, sous la protection de la czarine, le véritable chef et peut^

334 HISTOIRK D£ L^AltAECHIE

être le souverain. Cette ambition lui fit prêter Toreille au discours insidieux de Papaz-Ogli.

Ce fut donc avec ce proësios que Papaz-Ogli prit, à rinsu des Maniotes et au mépris de leurs avertissements, les plus intimes liaisons. Tous deux cherchant à s^engager mutuellement dans cette entreprise, Tun, pour attirer un grand nombre de Russes , promettait le soulèvement d^une grande multitude de Grecs; l'autre , pour faire soulever une multitude de Grecs, promettait dHmmenses secours de la Russie. Il y eut à Calamata, dans cette espèce de citadelle où habitait Renaki, une assemblée peu nombreuse de primats et d^évéques. Il s^y rendit aussi quelques Maniotes parents et amis de Renaki. On y signa rengagement de faire soulever cent mille Grecs aussitôt qu'on leur apporterait des armes , et que les vaisseaux russes paraîtraient sur la côte. On contrefit ao bas de ces écrits la signature des principaux chefs du Maina. Ces deux hommes, qui se regardaient déjà comme les maîtres de la presqu^ile , et cette assemblée peu nombreuse qui se flattait d'en devenir le sénat, ne regardaient plus les chefs des Maniotes que comme des hommes dangereux, dont il était à souhaiter qu'on pût employer les forces , mais qu'il fallait d'avance songer à subjuguer.

Papaz-Ogli , revenu du Pëloponèse à Trieste , y recueillit toutes les relations de ses émissaires dans les autres parties de la Grèce. La plupart de ceux qu^il avait employés étaient des Grecs sujets de Venise. Leurs trames avaient ëtë nouées avec plus de légèreté encore , soit qu^ils eussent craint de tomber entre les mains des Turcs en s'avançant dans Tintérieur du pays, soit par d^autres défauts qui se trouvent assez communément dans les agents subalternes de conjuration ; dont les uns agissant par enthousiasme, supposent trop aisément leurs sentiments dans ceux avec lesquels ils confèrent; dont les autres, pour augmenter le prétendu mérite de leurs services, et pour inspirer une plus grande confiance à leurs chefs , exagèrent à dessein leurs rapports ; dont quelques - uns enfin, à la faveur du profond mystère qui couvre nécessairement ces intrigues , détournent à leur profit personnel les sommes qui leur sont confiées. Papaz-Ogli fit passer de Trieste toutes ces souscriptions fausses et vraies , et toutes ces relations à la cour de Russie.

Un jeune Ukrainien , élevé en Italie , et que la seule curiosité venait de conduire dans les plus célèbres contrées de la Grèce , avait observé à cette même époque Fétat de ces provinces. Il avait gravi sur les hauteurs des Chi-

336 HISTOIBE DE L'ANÂBCHIE

mëriens. Il était passe en Morëe ; il avait pëûétrë dans les montagnes. Il avait trouvé dam tous ces pays la fermentation singulière , suscitée par les émissaires de Papaz-Ogli, tous inconnus à ce jeune Ukrainien. Il avait trouvé par-tout Tespérance et Fattente d^une grande révolution , Tancienne prédiction que les Russes détruiraient r empire ottoman, redevenue une opinion populaire , le nom de la czarine partout en honneur , la protection qu'elle accordait en Pologne à la religion grecque , généralement connue , la superstition de ces peuples honorant cette princesse du nom de Sainte , et ceux qui étaient assez heureux pour s'en être procuré le portrait, Texposant sur un autel à la vénération de leur famille. Cette fermentation occasionée par de secrètes intrigues , lui avait paru la disposition habituelle de ces peuples. Tamara , c'était le nom de ce jeune Ukrainien , rapporta en Russie toutes ces illusions , dont un œil plus expérimenté aurait eu peine à démêler le prestige. Un de ses protecteurs, admis dans les secrets du gouvernement, Fenhardit à présenter ses observations à l'impératrice ; et aussitôt , par un vice inhérent à tous ceux qui proposent à des souverains ces grands projets de révolutions et de soulèvements , et que l'enthousiasme , le désir de se faire écouter, l'am-

bition , Tespérance de s'y emparer eux-mêmes d^im premier rôle , portent toujours à en dissimuler les difficultés et les dangers, Tamara avait encore exagéré les forces des Grecs. Il n^avait fait aucune mention des pays et des villes où le nombre des Turcs surpasse de beaucoup le nombre de la nation conquise. Il ne fallait , selon lui , que faire passer aux Grecs des armes et des munitions, et ces envois étaient faciles par les différents ports d'Italie, où, à certaines époques annuelles,' tout entre et sort sans douane et sans visite. Par un moyen si aisé , disait-il , et dont le secret était sûr , il n'y aurait , dans un espace de quelques semaines , pas un Turc dans toute la Grèce, ils seraient tous égorgés. Quinze cent mille francs confiés à des mains fidèles suffiraient pour cette grande et soudaine révolution. « Mais, ajoutait-il, mal- » gré l'attente générale où sont tous les Grecs, » d'une révolution prochaine , malgré leur foi » aveugle aux prédictions répandues parmi » eux, ils ont été si souvent trompés, tant » d'imposteurs se sont enrichis aux dépens de » leur crédulité , tant de fois ils ont été vic- » times de leurs liaisons avec les princes chré^ » tiens, et sacrifiés par leurs prétendus ven- » geurs , que toute cette nation est devenue » défiante et réservée. Le choix des émissaires

338 HISTOIRE DK L*AKABCfiI£

» décidera seul de rëvénement Une parole de » Fimpératrice suffît pour soulever la Grèce; » mais il faut que cette parole soit ^pport<fe » par des hommes sûrs , tellemeic^t c^oôsîs çt M accrédités , que leurs promesses sojent inrio- » labiés , et que par-tout on croie yoûç* et en- » .tendre Timp^ratrice el^-méme. »

Munis de pareilles instructions « et de ^f Jaques autres plus ^nÇdèles, ou vipina ii^p.cvrtantes , deux frères ^u comte Qrlof , 4^exîs et Théodore, arriyèrent k yenise dès la Çq 4e 1 7^ , aux premières étincelles de la guerre : Alexis, dans ce t;^^ips-là , le personnagç le pîus important de toute 1^^ Russie , connu pour, te Térit2^1e chef de la faction des favoris , remarquable par sa force prpdigieu^e , par la beauté de ses traits, pair la férocité de sa phy^^ioi^oniie , adoré 4ans Les régiments des garde;^ , o^i il av^t tramé, com^me simple soldat, et çomm^ principal con^dent de son ^ère , la copyiration qui ava^t placé Catherine sur le tr^ne ; on hii attribuait la gloire d'ayoir pris dans l<es occasions les plus périlleuses de cette conjuration les résolutions les pljus décisives ; et sojx intrépidité à bra,ver les supplijçes autorisait à lui supposer tous les genres de courage ; on savait qjie peu de jours après le détr^nem.ent de Çiferre ^I , il avait été Tassas^ , o,u, si l'on veut, le bour-

qk£^euse coiijoncture £ai^ai| çUspa^aîtire î'atjçQcij^ë de cç ipi,eiu:U;e i 4 paraissait audaçieu:^ et iréflëç^, al|i^f; et pppulaire ; il rç^iirait à lui m^ la ç9»a^^a^Qft 4^. ci;é4j<| e^ dft^ «^niplois 4S t.9W sfi» frè|-<;s ; çf gftçlflpe Vf^ç 4e la CQ|if eps^l à rçpjwer çn ^ui V^ vices le^ i?lus s 4:uRe édupa^op iwfi^e» sfms ej» ayoij^ répara r^x^r^pip «norapce : '^;héodoi:e, le plijs M«¥K 4Ss ftlV?^, le,pJ*^ spjiitue^ ^Çs.çin^ frè- «»» <Ç P^ m\Pff^r <lo}a.t Vâg^e avait perajis» agçàs lYj^Ta^oç 4e. sa faRJ^e , de, soi|per un

ps« y«M«ç«^9S ; 4,'ws *>ça'^<^ p.*m ^4^mf^f^,s

itwe gre<îqBç ;, ma^ «{« yépl^j^ ^ùstoriq^ues s'y . in^la^çpUliçul, ^ çfteryeiJ^eux de^ copjtçs orienta^p^, aiwpseinent tojjijpm» chçr aijx ftu^es, où

Çlav«g d«sïi^es à i;4ci^er pendapt toute la dp-

çé^ de la ppit, aqj^ Hfçds dp U^ dp leui;» mitres

ççft çoitf e^ tout^^ ipgépifiux ç^ Vw»*4^ P»^^.^

4op^ W a»«5e W 4s»S l'oisiyet^ «fe* «.^^«fe ^ merveiAlepx. rqgiape^qpe se joignit 4ims sqp

esprit vix pr.o4igcs d^ Vapçienrte li^jerté. U

croyait retrouver sur tous les rivages de la

34o msToms bb l* anarchie

Grèce des Miltiades et des Léouidas. Il avait sans cesse ces beaux noms à la bouche , et il se figurait que les mânes de ces grands hommes apparaissaient alors & leurs descendants , pour leur annoncer une prochaine dëlivrance. Ud grand nombre d^ofïiciers russes filèrent vers les diffërentes villes dltalie , les uns inconnus , les autres sous différents prétextes d^affaires ou de curiosité. Des Russes même , tombés dans la disgrâce de leur souveraine , éloignés de sa cour, errants dans les différentes capitales de TEurope, saisirent cette occasion de se concilier la protection des hommes en crédit, et accoururent en Italie. Ces dispendieuses intrigues , et la prochaine arrivée dans ces mers des es^ cadres qu^on armait jdans les ports de Russie , forçaient à faire passer beaucoup d^argent dans ces villes si étrangères- à Fempire russe, et avec lesquelles ce pays n^avait aucune liaison ni de commerce, ni de politique. Mais tout cet es- 4saim d^émissaires et d^officiers russes avait été précédé par le grec Maruzzi, dWe famille originaire de Thessalie , établie à Venise , où le négoce et la banque lui ont procuré de grandes richesses. Maruzzi , vain , comme le sont encore presque tous les Grecs , et flatté de pouvoir , par des titres et des décorations étrangères, se soustraire à Forçueil des nobles véni-<

tiens , avait rapporté de Pëtersbourg à Venise remploi d^agent-de Russie dans toutes les cours d^Italie , un cordon du troisième ordre de cet empire , et le titre de marquis. Sa yanité satisfaite était prête à sacrifier son immense fortuite, celle de sa famille, celle de tous ses correspondants dans toutes les capitales et dans tous les ports, au succès des vues de cette cour. Les deux Orlof avaient pris le prétexte de faire en Italie un voyage de simple curiosité. Mais pendant leur séjour à Venise , où la religion grecque est aujourd'hui tolérée, et où le commerce attire une affluence perpétuelle d'Esclavons et de Grecs, ils se montraient chaque jour aux églises de cette religion, et y affectaient une piété qui pût les faire regarder par ces peuples superstitieux conrnie les représentants du souverain protecteur de leur culte. Us s'arrêtaient à la sortie de ces églises , et là , environnés de tout le cortège que leur formait cette affluence , ils. puisaient dans leurs poches , Tune remplie de pièces d'or , l'autre de pièces d'argent , et Içs distribuaient avec une ostentation de chanté et de magnificence. Tamara les avait suivis dans cette ville , Papaz-Ogli vint les y trouver-^ Celuici avait occupé son loisir à composer en grec , sur la tactique des Russes , et sur leur constitution militaire , un livre destiné à être répandu.

34a HISTOIRE DE L* ANARCHIE

âàhs toute la Grèce, pour in^niire A^avâtitê toîls ce^ peûpiés de )â èistiplihe , de Tàirin^ et des iriaiiœiivres auxquelles oh ^r^eiiîlah 1ê^ iactôulunicr et lès assocîêi-. Les ùiiteVeûts ëiiitssaires qu'il ivaîl jusque-là employés , vîrircm Paire leurs rapports aux deux <)iiof. iSius Venise , toujours phideute et jprécâutîoimeè , lie tarda pas 3i rémarquer ces ïnaiiideuvréà , et ft insinuer à ces cîeux frères de 'cliôîsir iin aune s<^jour, La curiosité qui âer>'àît' aè pt'eteite 4 leur voyage, êfi'âèrvîl égàleiiiewt Si lèur'd^âîft, et ensuite îi léiir rësidéhcè ââh^ té^ àiiti^èk villes.

Quelques-uns de ces émissaires rèçûrèm ôr-, ài'e de retourner dans le Pelôpoilesè pour alînbncer aux primais l'arrivée dâftsleurvoîsmâi^ â'Aléxîs, renvoyé de bîeii et de la czàVme, pour là d^nvfàncê de la Grèce. ïfe liaient 'àiâr^fe pour lès peuples, dû livre dé t^ârpaz-ugïî ; pour les évêqùès, dé nchès habillements d*^gïî^è, ^ poui* tous lés chefs, de lettrés d'Alexis , ifi ofe médailles dTo'r empréîiités de r effigie dé fîApiratrîcè. tôiis ces chefs étaient autorises S ]^À'^^ au cou ces médailles comme dé^'ifeâr^ulfô* tf^ôhnéûr. Maïs lé premier et lé prîiicipal bbj^îf iSè ces émissaires '^aii dé ramener avec eux" èin Ttalîé dés députés grées, qui âpreà* iltviitv Vu '8^

DK POLOGNE. 343

xi^ë J^oiir assurer à leurs coriciib^en^ toute la Vërît? des promesses de la czariije.

(le h^i^iâit pis assez pour cettb princesse 9e îàiiré {(asser aux Grfecs des munition:^, dès officiers et des armes. Ambitiëu^ de toute espèce de gToffë / elle Sivâit toujours vu avec jalousie les pùîssaiicés lÂârittmes ëtendrë 3 leur grë dans toutes les partiel dé TîMvers teur ëonsidëràliou fet fèùï ]^ouyoif' ; iniaxàïi niârfue rùss^e étirait à peiné ;' et TdÀ i^iiît en effet que les hânitants àèd iniîiihhsies forêts du nàtd ont dû ignorer ion^-temps Tart dé la plus simple navigatiori. Ce ((né ttà anciens 6i*ecs nous ont raconté de fétonnéinent ; ou pour mieux dire de là sorte d'hibWfeiJr ^e cet art causa au scyth* AnadyrsSâ, rèsseiribie à Hfniiressiotf (pTû caùsaît

3f Prerrè i" et à tous fés Russes, àoàs lé i-èghc

de ce prïâcé. Dans ces climats ri]Br<yqfeti^^ la

nàvi^ytaiii n*a pfoînt Futilité qu'elle a pjar-toui âSReurs. Lés meH éi les ûvî^tési V sont iëlées une ^i^dé ][)artie de rànnée. Nori-séùlement tou^e naSUj^tïoifï s'y trouvé alors" interrompue, n^is la facilfité âts cli^rroils sur là glace, et là cdihrtiù^té dé ce qu'on' noiteme le traînage , ne laisse dans toute l'étendue de ée pays iiucun atrtré itiôyeri Ù dïsirét*. É'ùsâge est d'y attendre WssSSèfft des gWîées et des neiges, pb'xir lé cornme¥t^ et Ics^ v6 yajges^. On' ir à ^lùë besoin ni de

344 HISTOIRE DE L*ANARCm£

gués , ni de bateaux , ni de ponts pour trayerset les rivières et les lacs. Il n^ a plus de lacs ni de rivières ; et puisque les arts naissent du besoin f celui de la navigation n^a point dû naître chez les Scythes. Aussi les Russes Tignoreraientils encore» si Pierre P% après avoir employé la force de son caractère à vaincre la terreur que la seule vue de Teau lui inspirait, n^eût ensuite employé toute la rigueur de son despotisme pour forcer son peuple à s'exposer sur cet élément. Toutefois la marine russe nVtait qu'un faste impérial y et ce peuple , malgré les efforts de son réformateur, n'était parvenu à exercer par lui-même aucun commerce. Le pavillon de cette nation n'était connu sur aucune mer. 11 y avait quelques vaisseaux dans les ports de l'empire. Des constructeurs anglais les renouvelaient d'année en année ; mais il n'y avait ni pilotes, ni matelots, ni officiers. Catherine ordonna à son ambassadeur à Londres d'engager à son service, par tous les appâts de l'ambition, les plus habiles marins de l'Angleterre. Quelques-uns, dans le loisir de la paix dont jouissait alors leur patrie , prirent parti dans cette marine étrangère.

EUe appela à Pétersbourg ces jeunes officiers russes , qui s'étaieint rendus précédemment à Malte , sous le prétexte de s'instruire dans la

navigation des galères. A leur départ de cette île , quelques jeunes cheyaliers plus ambitieux que politiques, leur remirent un mémoire pour demander Tenvoi d^une flotte russe dans la Méditerranée. Ils indiquaient dans cet écrit tout ce qu'une longue étude et une expérience de . plusieurs siècles avaient appris aux chevaliers de Malte , sur la manière de combattre les Turcs et sur tous les points de débarquement dans les différentes contrées de la Grèce. Ils entraient dans un grand détail sur Pétat de la marine ottomane, toujours négligée dans les plus beaux siècles même de cet empire , et dont les fréquents revers avaient établi chez les Turcs Topinion tf que Dieu leur a donné la terre et a » donné la mer aux chrétiens. » • Ces jeunes chevaliers pressaient leur grand-maître de préparer dans le plus profond secret un armement destiné à joindre la flotte russe , et à reprendre les anciennes possessions de leur ordre ; et les six officiers russes ayant adopté témérairement, suivant le caractère présomptueux de leur nation, Tespoir si léger et si frivole d'une alliance si avantageuse , portèrent cette fausse assurance • à Pétersbourg.

Tout se préparait donc dans les ports de Russie avec autant d'activité que ,de secret ; mais les ministres russes étaient bien loin d'ap-

34G HISTOIÂK DK Il^A^ARCHIE

prouver dans le conseil même de fà czarita^s cet envoi des flottes russes dans là Sfedïtérrànfe. Ils disaient hautement à cette princesse» « qu'en voulant employer de si grands moyens, » elle serait nécessairement au-dessous de son » entreprise ; qf^'èlfe ferait à-la-foîs et Beau- » fcoup trop et beaucoup trop peu ; q*âé d'âiis » Textrème embarras de suffire à réquï][)éitieiit » et aux recrues dé ses àrm^c^, elle n'avait tà » assez de munitions, ni assez d'^ârhies pour en » fournir aux Grecs, ni assez de troupes de d^- >) barqucméiii pour appuyer leur révolte ; que » ses armées dé terre h'éiàient ^âs dàii^ niié » {Position à favoriser ce soulèvement général; » que cet éclat imprudeiit et prématuré allait » exposer les Grêc.4 aux derniers révère, êl (jù'îl » résulterait de cette entreprise tnanqaéé, là » riiîii^ tôtaïe de la mârîrié tùsi^ë, dés frais îM- » liiénses devenus îîiuiîïe^, là rîséfe de rùnivers » et le ré^i^éntiinent dés Grecs ttoiii^és , sacA- » fiés et aliénés pbiir jsîfhàià. » t'ôiis fés^ininistrès russes étaient ae cette opinion , et soutenaient ainsi lèdr première opjiokîtîôn aii projet • de ce soulèvement cj^ahU avaient cbMi*èdît dès son origine. Toutefois la faction dii favori ayant embrassé ce projet avec ardeur, e<i ayant conduit les intrigues ; él péiîdah'f ràduréé de céttè preihiére campagne , tés histUiêur^ àè cette

,i>fe POLOGNE. 347

ihisrtHÏ,' ^àfaissan'i: tèWdfc cèfté terib^iitè nècèssâii^é, ils avaïèh'î rèsàl âé s'^ opposer. Itt i:Ônàeni;à?ent, disaiem-ï!s, « S làîssèf éckauffel' ^> Ténthô^siitsâié âes 6ffecs, àlih tlë pi-cSiïuifê jv îiliîê (fivërslon ^ui ê^^iëirâît nii iU'6'niéift lëâ

îft'ëlft a^èè uVi'è fjifië màïigiié, d?^1ôrèt d'avàM lè^ ^alâmitlâ 4t!ii âAaîeÀÏ M^fé sur là Ùr^cé^ ; 'et ^i{ yta'âi^^^a^'t ^îië des' éÉ^^(te^' sèt^îéiil

'^'ll(^ fllVëiia'ie'n't , ^ôûi' fceS niihîst'Fëé et ïèùrs

î^atTi èc «ëfiè, <ïè ^iîrë ïrilgâ'fei e^ àé^ ^ueV- '<}de% VffîiÀehis de tràWsi(dr^ , ciiâ^^s ^è dôùzë

ièHisU^ék Aé défeâi'^iffeMdl; JaM pVëcï-

^miSi/iMM déé ^of-tà dé kuk'é au niè^ d^ sé^féAUw i^é^Vèiï'éèt bfïihtxfu'éfe àVièAM^ti»'"^

qtfl rîiAiSâÔêA'ce dés Gfeié fl¥ ^él^éWail â'dcù'À

l^^àï, sï -ôh fi^ Maft ii'itêci^ltàyÀ'mUèt i' îéiib Sfec^tiï-à' C*«àift^d'âi8 tt {à4ï ôû'rarfeà'ëé ieà'â>

348 HISTOIRE DE L'ANAECHIE

dans son camp sur les bords du Niester par soixante mille Turcs, au milieu d^un pays prêt à profiter des moindres revers qu'elle ëprouverait et à se soulever tout entier contre elle , était exposée au plus extrême péril ; et le dessein de faire révolter la Grèce paraissait être alors Tunique et dernière ressource de Tempire russe. Tout se réunissait donc pour accélérer ce départ. Cette escadre devait achever son armement dans les ports, de l'Angleterre ; et pour compléter à la hâte l'équipement des troupes qu'elle portait, on avait tiré des plus vieux arsenaux des armes antiques et qui n'étaient plus d'aucun usage dans l'armure moderne, de lourdes arquebuses auxquelles une baïonnette s'adaptait par un ressort, et des sabres massifs renfermés dans d'énormes fourreaux. Il semblait , disaient les témoins de cette armure bizarre, que les Russes allassent faire la guerre à des géants. Le prétexte de croiser dans la. mer Baltique pour en imposer aux Suédois, servit pendant quelques jours à cacher la véritable destination de cette escadre ; et sa sortie des ports ne révéla point encore le secret de cette entreprise. Ces vaisseaux si long-temps négligés, et à cette époque conduits encore par des ignorants, traversèrent avec d'extrêmes périls la Baltique, déjà orageuse dans cette saison. Quel-

DE POLOGNE. 34g

ques-uns périrent aux passages dangereux. Les autres arrivèrent dans les différents ports d'Angleterre » pour s'y préparer i faire voile vers les mers de la Grèce. On représenterait difficilement avec quelles risées les Anglais accueillirent ces vaisseaux de sapin, l'énorme poids de leurs manœuvres, leurs poupes chargées de reliques , la maladresse des matelots , l'incroyable malpropreté des équipages, véritable cause d'une contagion qui les consumait. Quelquefois cinq ou six matelots anglais s'amusaient à faire manœuvrer, en un instant et avec une extrême vitesse , un vaisseau de même grandeur qu'un vaisseau russe , mis à peine en mouvement par deux ou trois cenls matelots de cette nation. Mais on publiait qu'un chef d'escadre anglais devait bientôt arriver de Pétersbourg , prendre le commandement de cette flotte et la conduire dans l'Archipel. Cette espérance détermina un grand nombre de matelots anglais, quelques pilotes et quelques officiers i y remonter.

Elle était sous le commandement de l'amiral Spiritof , homme droit, simple et courageux , de mœurs grossières, mais faciles, long-temps bas-officier de marine , et en cette qualité ami des Orlof , quand ceux-ci n'étaient que sergents et soldats. Il avait partagé leur élévation; et to*

35o UISTOiaK DE L* ANARCHIE

talemen^ dépourvu d*exp^ienjçe e|: ^e ta|ent, il ne devait sçryir sur la flpUe qu!à içem^ le. noigi d'un amiral russe à la tête de tous Les ordres , laisM^ le travail à un Anglais , le contre-^^^ral, (»regg, et la gloire des succès au comte Àlexb; Orlof. U Y avait sur chaque yaisseaij qjue^q^. matelots de l'île de Bllyconi, dont les, navigateijura sont (es plus ntnotaofés à^e ^('^çb^jiel. Le hf!!?^'!^ avait voulu que les Mût^ ^ fetie ^ ç^gseJîJ . envoyé ayant la guerre un nf^v^ <%?s ]£ pei^t port de tangarçjk, «ur Içs ÇàjusrJSjIi^oîi^es , <Xr cupé par les Ru^es au qçiipmei^i^ent de cx^ siècle, et que les traités les.a,vaiçn^ fofc^.4'^>^~ dpx^nç^. Antonio Psaroa, un ^ ojr^MJujçs '^ ce navire, s'<JJai,t rçndu à Ç^'tersVu^, ^i^ ^'y, faire prot«^çF cette nifvrfi\\t tçnja^ve.d^^ïnj. nj^i-çe. 4çcueill^. par l';^4 ^. PrM, f t l^i^i^^t a^W« dans ^e ^eci^i^t 4e <;?.«»'<» ii-Jup^ <|ai?ç lapr^ce, i^ y;it av,ec e^oi, ^ pa^ m^^^i des Aççn^^rcij ça\ajfl^té& paç le sffn^v^p^^ tfir

içi4raii;e qpe ^apasrpjiU çh^çcbaj^i 7 »m\^' Dans cette conjoncture critique , il se co^d.ui^

a^qÇ we|rançlris^ iRêl^ <V«4»;<tSf?«- V: '^«Vl *« IW f § Ç^Bfipnçe qffg devs^ien^ inspirer Uf»t^ ces i^t^4uçs,pçpnîies?<|s d^.C^reç/j, ^u^ le zèlg aveugle qui leur déguis^i^ à, çux^m^es leu^ £aiJb|lesse. i(l spUiciU pçur eux \e^ sçcqvifs les pluspui^^^ et ^s plus prompts, si on ne vjon-

lait pas les laisser ei^pos^s à une ru^ne certaine. Instruit 4u prochain d^p.art ^e Tescadre, il conseilla, d'y eaiporter une grande quantité d'uniformes russes, parce qiië , disait-il , le yêtenient ordinaire des Grecs leur inspire à eux-mêmes autant de crainte, qu'il donne contre eux de confiance aux Turcs , accoutumés à les traiter en esclaves sous cet habit, et accoutumés au contraire à trembler à Taspcct de Tuniforme et du casque russes. Par ses conseils on fit yenir de Tangarok le petit nombre de marins qui étaient sur le navire de Myconi. I]s furent distribués sur chaque vaisseau de la flotte pour servir dans l'Archipel de pilotes-côtier^; et luimême placé sur le vaisseau a^iiral, comme lieutenan^ de la niarine russe , fut chargé de donner à Spiritof tous les avis qui tiendraient à la

connaissance des lieux. Les différents vaisseaux

de cette escadre, après avoir sejouiçn^ plus ou moins de semaines dans les ports d'Angleterre , suivant le besoin plus ou moins grand qu'ils avaient de réparations^ en repartirent séparément. Quelques-uns échouèrent à la sortie des ports, d^aulr^s s'ensablèrent. Les Anfi:lai3 les secourureiit , et ijç?. çondui^irei^t hors de la

Mahchç.

Une seconde esçatlrç coinpçsçe c|e q^at^e vaissi^aux, deux frégates et deux corvettes , se

35a HISTOIRE DK L^ANARCHli:

préparait encore avec la même célérité dans les ports de Russie. Forcer les châteaux des Dardanelles, franchir le détroit qu^ils défendent , entrer dans la mer sur laquelle Constantinople est bâtie, ouvrir Fautrc entrée de cette mer à une flottille qu'on préparait aux embouchures duTanais, se faire joindre par ce nouvel armement dans le port même de Constantinople, bombarder cette ville et le sérail, telle était, disait-on alors plus hautement, la destination de cette seconde escadre. Elle était commandée par Elphinston, Ecossais, dans les premières années de la vieillesse, et nourri sur les vaisseaux, connaissant toutes les mers; et sans avoir jamais commandé en chef, ayant acquis une grande réputation dans les combats des flottes anglaises. C'était lui qui, au siège de la Havane , avait conduit les chaloupes du débarquement dans les plus dangereux parages. Le succès qu'il avait eu en cette occasion fameuse, lui persuadait qu'il pourrait franchir les Dardanelles. Il en avait répondu sur sa tête à l'impératrice, « pourvu, lui » disait-il , que vos misérables vaisseaux puis- » sent arriver dans les mers de l'Archipel. » 11 s'expliquait à Pétersbourg même avec le mépris le plus outrageant sur l'incapacité des mariniers russes, sur la mauvaise construction des bâtiments qu'on lui avait confiés. « La décadence

t)E POLOGNE. 353

«i 4e la marine ottomatie , et Timpëritie d^ tous ^ ceux uni la commandaient, pouvaient seuls , » disait-il, égaler ce qu'il trouvait & P^tersj> bourg. » Mais la czarine lui répondait <^ qiit • rignorance chez les Russes était celle de la >i première jeunesse ; et Fignorance chei lés » Turcs celle d'une vieillesse imbécile: » On travaillait sous les yeux d'ElpfainstoA à refaire tonte son escadre ; et la fortune commençant ^dès loTS à favoriser cette expédition , qu'elle ^mbla s'attacher à protéger éonstâmmenf , et qui a eu tant d'influence sur l'événement général dé la guerre ; un hiver Moins rigoureux que de coutume permit encore h Elphinston dt sortir deâ ports de Russie avant d'y être eh^ chaîné par les glacés. II conduisit son escadte en Angleterre , s'abandbnnant ïlit* ces vaisseaui aux marnes violences dont il avait rendu témôid toute la cour de Russie, et ne Commandant aux autres navites qu'en tirant à boulet s\ii eux. 11 ne craignit point d^annbtièér à Lohd^éir le dessein dé fraiichii' lés DafdanéUes , qu'liii^ vieille réputatioh représentait encore coraïÀé inexpugnables , et de bôittbarder ensuite CôWstantinôple. fl disait au niitièu de Loiidré^ , à^éc la ffaiiche simplicité des marins de cette dation : « n y aura d'abord un combat ûavâl ; » nous le gagneront , si Dieu lé veut ; et de lU 3. a3

354 UlSTOia£ B£ L^ ANARCHIE

» nous passerons ces fameuses Dardanelles ^ » aussi facilement que je bois ce pot de bière. »

On demandera sans doute pourquoi les Anglais , riyaux naturels.de toute puissance maritime j marquèrent alors, tant d'empressement pour créer une marine russe. Ils avaient tu cinquante ans auparavant, avec une jalouse inquiétude, Pierre 1" employer tous les moyens de faire naître dans son empire un commerce actif. Ils avaient , peu de temps après la mort de ce prince , armé une flotte pour détruire cette marine naissante. Mais les ministres actuels de TAngleterre n avaient plus la même .prévoyance. Les derniers succès du peuple anglais lui avaient donné la p}us aveugle présomption. D'ailleurs tous les projets de Pierre I" paraissaient depuis long -temps retombés dans Foubli. Les Anglais avaient repris tous leurs anciens avantages sur le commerce de Russie.

Us étaient presque les seuls qui revendissent , avec un profit imifiense^., aux autres nations de l'Europe , les bois qi^e fournissent pour la construction des vaisseaux ces antiques forêts , si nouvellement découveries.v et toutes les matières premières dont ces climats abondent.

Les traités les plus avantageux k TAngleterre avaieut été successivement achetés de. la vénalité des. ministres russes. Ces traités de com-

DE POLOGNt. 355

merce étaient alors expires ; on négociait pour leur renouvellement, et la czarine en faisait envisager les concessions comme le prix des complaisances qu^elle exigeait. On négociait en même temps pour une alliance politique ; et les^ Anglais , dont le système d^alliance était entièrement chjuigé depuis les succès de leur dernière guerre, possédant seuls Tempire desmerç, avaient presque abandonné toute Uâison sur le continent, ne voulaient point accorder de subsides pour s'assurer d'avance une alliance éven« tuelle , et toutefois, dans T espoir de conclure cette alliance sans une charge nouvelle pour leurs finances déjà si obérées , ils se prêtaient à des complaisances d'un autre genre.

Il faut ajouter encore que, suivant l'opinion: générale , la France ayant suscité cette guerre , ! secourir la Russie c'était humilier la France ; c'était suivre un mouvement de haine nationale contre la puissance rivale de l'Angleterre. Par toutes ces raisons, les Anglais, qui n'étaient plus alliés de la Russie, se prêtèrent à seconder son ambition , sans songer que , par la faveur même qu'ils accordaient à cette entreprise , ils allaient élever cet empire à ce même point que quarante années plus tôt ils avaient vu avec tant d'inquiétude.

Pendant ce temps tout se préparait dans les

356 H1STCIB& ll£ L^ANAKCHIE

dfcffëreiils ports dltalîe, ou résidaknt les emk» sairet mases ; et maigre ractmté et retendue de kvr» intrigues ^ ëtayëes par Targent de Ma^ mazî j et par les correspondances d^un grsoid ncMOibre de cposul» y de banquiers et de Bego^ ciants anglais , le secret était encore gardé d^nne manâere étomiante. VinRdéhïi des relations de Papaz-Ogli coaunença cependant des knrs à se découvrir. Un député dea Maniote» était Tena trouver le conte Alexis pour lui «primer Fé^ tottnement de ces» peuples ^ s«r ce qu^une lettre à eut adressée et signée de hii ^ portait que ia csanae les receyatt an nombre de ses sujets. Ces hommes , fiers de leur étemelle indépendance , étaient indignés de ce titre y et leur dé-^ pnté était chargé de le désavouer. Ils offraient leur alliance ; ils promettaient de se concerter avec les Russes, q^iand ils en connaîtraient les véritables desseins; et ils faisaient annoncer qu on ne devait espérer aucun succès si on arrivait dans4e Péloponèse avec moins de dix mille hommes : dépHtajkion digne peut-être des Spartiates, dont ils presaîent k nom dans cette occa^on même , en demandant que ceux donê ils rejetaient toute dé'pendancd, arrivassent sur leurs cètes avec de telles forces. Les troupes envoyées de Russie sur la flotte étaient bien in-^ féiûeui^s àicn nombve. Une oontagioii erueUe

VK POLOGMB. 3S7

les tooiMiipiMt«iicore pendant leirr longue navî« galion. Mais les deux Orlof ne négiigeaieiit en Italie aucan mojren de suppléer i cette extrême faiblesse des armements russes. Les scHnmes que ces deux frères distribuaient par-tout , 90us le nom spécieux de charités ^ leur avaient dans toute ritalie attaché cette multitude dç Grecs et d^Esclavons qui y est répandue. Us avaient fait secrètement éclipser des grandes villes des gens de tous métiers , k qui , sous la fausse promesse de leur procurer «n état ^k Russie , et de les Y faire conduire, ils assignaient des rendez.- ▼ous dans les différents ports. Toute cette contrée était pleine de cette espèce dliommes qu'on nomme des embaucheurs , qui faisaient déserter des soldats, et sous prétexte d^ngager des paysans pour leur donner en Russie des terres à défricher, les attiraient vers les côtes, ou ils étaient embarqués de gré ou de force , et em* menés sur des frégates destinées à joindre Tescadre. Ces frégates , dont ils avaient fait l'acquisition , paraissaient uniquement se préparer à faire la course dans l'Archipel contre le commerce des Turcs. Mais leur vraie et secrète destination était de porter à Mabcn et dans quelques autres ports tous les.rafratchissements et les recrues dont les escadres auraient besoin ' i leur arrivée. Pcmr donner à ces enrâ^ments

358 USTOIEE DE l'AMARCHIE ^

forcés ou volontaires , et aux nombreux achats d^armes , de munitions et de navires , un motif plus apparent encore que celui de faire la course dans TÂrchipel , on ne tarda pas à y joindre le prétexte de secourir les Monténégrins. Autant on y aurait apporté de mystère si ces secours eussent été réels, autant on affecta de donner à ce prétexte plausible toute la publicité qu^on pouvait y donner. On choisit à dessein les plus bruyants émissaires pour faire montre des légers secours qu'on fit réellement passer dans ces montagnes. Un général russe s'y rendit avec un grand appareil , et de ma* nière que toute TEurope en apprit aussitôt la nouvelle. On eût soin de publier que trois gros bâtiments partis des côtes d'Italie , avaient transporté dans les Montagnes noires soixante officiers , beaucoup de munitions , quelques centaines de soldats. Six cents Monténégrins s'avancèrent vers la côte au-devant de ce général, et celui-ci, dèi le lendemain de son arrivée , fit arrêter le faux Pierre III. Cet aventurier restait caché depuis sa défaite,, toujours criaiignant l'assassinat ou le poison, toujours lié avec l'évêque , qui lui-même pour le contenir l'entretenait alors dans ces terreui^. Sa captivité fut aussitôt publiée dans tous les papiers Ae l'Europe ; et ce fut la seule satisfaction que

rîmpëratrîcc crut se devoir à elle-même ; en réparation de Fëtrange fable innocemment occasionée par cet émissaire. Enfin , aprës deux mois de sëjour dans ces montagnes, et vers 4e temps où la flotte russe était attendue , ce général remit Stéphano en liberté , lui donna le titre et Funiforme de lieutenant-colonel au service de Russie , et chercha^ à lui assurer une au-« torité réelle sur ces peuples. Il en repartit après toutes ces dispositions, et emmena sur deux navires non-seulement tout ce quUl avait amené de Russes , mais un corps nombreux des plus braves Monténégrins échappés au massacre ique les Turcs avaient fait dans ces montagnes , et révéque du Monténéro , qui se destinait à être Tapôtre de la nouvelle croisade.

Ce fut sur-tout dans les îles Vénitiennes que les Russes , à Taide de quelques prêtres et à rinsu du gouvernement, tramèrent leurs complots. Le peuple de ces îles connaît non-seulement tous les parages du Péloponèse, mais il en connaît presque tous les habitants , toutes les maisons , tous les sentiers , parce que dans la saison des travaux champêtres il vient en foule y louer ses services et y travailler aux récoltes. Les paysans de ces^îies^ et cette multitude de ThessaKens et d^Éj^irotes qui y avaient fui au commencement de 1« goci^re , se tînretit

36o HISTOIBX DE L^ANARCHIB

prêts k recevoir des armes et à joindre ta flotte russe aussitôt qu^elle paraîtrait. Plusieurs vais* seau)K de TArchipel avaient déposé le pavilloii ottoman et pris le pavillon russe. On en ^vait forme des magasins de provisions, lU attien* daient à Tancre dan^ quelque rade dëserte*^ Voilà par quels moyens on avait tâché de sup* pléer à tout ce qui manquait réellement aux armements moscovites. 11 semblait qu'au Ueu^ de tramer un soulèvement dains le Péloponèse, op eût fait une conjuration contre cette malr heureuse province ; et en effets Alexis Orlof ^ dont une première conspiration ayait élevé $i haut la fortune , et qui fut bien éloigné 4e déve-» lopper dans cette nouvelle entreprise les qualités^ d'un conquérant, y développa encore quelquesi)ps des plus grands talents d'qp chef de couju-* rés. Oq ne peut e^^amiiier sans quelque surpris^^ tçi^^t ce qqe ^i cet étranger dans des yilles ab^^ solv^i^ent inconnues poiir lui , et dont il ignorait la langue , les artifices spécieux dont il w% couvrir tout ce qui devait être nécessairement public , les intelligences secrètes qu'il se ménar gea , Tordre qu il entretint parmi des hommeéi^ ramassés de toutes parts et dispersés sur tant de c^tes^ et en un mot , tout çp qu'il exécutât 4ans un temps si Içng pour ^n secret de cette Hi^ture* 8t si çQj^pp^r de tels préparatifs^

9V POLOGME. 36 1

' Le Mcret ëtait ^npore (Krofondëment gard^ ^ qaznd 9u moi^ de novembre 1769, trois ou qaatre vaisseaux de la première escadre russ^ parurent dans la Méditerranée* L^étonnemelik produisit alors Tadmiration. On était bien loin de soupçonner sur quelles futiles intrigues portait une entreprise si audacieuse. * Ce projet fut généralement comparé à celui d'Annibal , lorsque du fond de TEspagne il vint avec son armée attaquer les Romains sur leur propre territoire. On ne réfléchissait pas que dans notre siècle les grandes navigations sont devenues communes ; que les puissances maritimes embrassent aujourd'hui tout l'upivers dans leurs querelles ; que les Anglais et les Français vont dix fois dans un siècle se livrer les plus terribles combats dans toutes les parties du globe ; qu'enfin c'était le peuple romain qu'allait chercher Annibal , après avoir traversé , avec des difficultés incroyables, les Pyrénées y les Gaules, les Alpes, et avoir vaipçu dans ces pays encore sai^vages des peuples belliqueii^ et des obstacles presque insurmontables, tandis, ^u contraire ^ que c'était le secours des Anglais , maîtres de toutes les mers, et le mépris pour l'ennemi qu'on allait combattre, qui avaient enhardi cette nouvelle entreprise. Toutefois son es^trêipe cé^ lérité eut un mérite extraordinaire , et ne Uis^q

36a AlSTOIRE DE L^AMARCHIE

à aucune puissance le loisir de la traverser. Â peine y eut-il un intervalle entre les nouvelles successives de rarmenient, du départ et de Tarrivée. Quand les nations qui devraient regarder la Méditerranée comme une partie de leur empire , eussent voulu s'opposer à J' entrée de la flotte russe dans cette mer, déjà il n'était plus temps. Elles ignoraient si la cour de Londres ne s'était pas engagée à soutenir cette flotte. Ce qu'on voyait d'intelligence entre les Russes et les Anglais , faisait croire qu'une alliance plus intime avait été secrètement conclue. Elles craignirent que leur mauvaise volonté ne décelât leur impuissance , ou n'engageât une guerre à laquelle elles n'étaient pas encore préparées.

La France cependant fit aussitôt proposer son alliance au sultan, à. condition que pour justifier ce qu'elle entreprendrait contre l'escadre russe , il demanderait hautement les secours qu'on lui faisait secrètement offrir. Venise mit une flotte en mer , et 'déjà portée par elle-même à la neutralité, elle y fut encore maintenue par sa condescendance pour la cour de Vienne. L'ordre de Malte , qu'un ministre de là czarine vint solliciter de joindre ses forces de terre et de mer à celles dès Russes , répôndit que son premier devoir était de se confor-

mer aux volontés des puissances ses protectrices ; quHl ne donnerait comme elles aux vais* seaux russes d^autires secours que ceux de Thospitalitë ; et qu'il ne recevrait dans ses ports qu'un petit nombre de ces vaisseaux à-la*fois.

Mais la Russie s'était assurée des ports de Toscane , de Sardaigne et de Mahon. Celui-ci fut le premier rendez-vous de Fescadre russe, et par les soins que les deux Orlof avaient pris d'avance , elle y trouva tous les approvision^ nements dont elle avait besoin.

Deptrisle départ de cette escadre, la guerre avait entièrement changé de face ; et désormais le soulèvement de la Grèce n'était plus pour l'empire de Russie une dernière ressource, une tentative inspirée par le désespoir. La dispersion totale de l'armée ottomane , à la fin de la dernière campagne , l'irrémédiable indiscipline des troupes turques , l'inexp'^rience. de leurs généraux , leur longue et ancienne négligence dans toutes les parties de l'administration militaire , autorisaient l'espoir et le projet de détruire entièrement cet empire. Les Russes donnaient pour un plan positif des opérations qui allaient commencer danS' cette seconde campagne (1770)^ tout ce que l'ambition la plus démesurée pouvait concevoir de plus romanesque. La Grèce soulevée, les Dardanelles forcées, une

364 msTonx ds l'amarcrib

autre flotte russe descendue des embouchiipeà du TanaSb , une arm^e passant le Danube , une autre armée arriyant d^Asie sur la rÎTe du Bos^ phore, et les Russes se réunissant ainsi de Forient ^ du midi , du nord et du couchant , sous les murs de Constantinople , tel était le plan qu*on supposait à Catherine ; et les différentes entreprises de cette princesse donnaient en effet quelque lieu à ces étonnantes suppositions. Jamais aucun souverain attaché k la destruction d'un empire ennemi » ne chercha avec une animosité plus entreprenante à porter cette destruction dans toutes les provinces > à séparer et à démembrer toutes les parties de cet empire , et à en produire tout-à-coup la dissolution totale. Elle travaillait à faire soulever tout'^ à-la-fois toutes les différentes nations que les Ottomans ont subjuguées pendant plusieurs^ siècles de conquêtes et de victoires.

Un général russe, avec quatre mille hommes, pénétrait alors dans les montagnes du Caucase , s* Y faisait joindre par plusieurs corps de Géorgiens , tâchait de faire soulever tous ces peuples , projetait de diriger sa marche vers Trébiscmde^ de s^emparer de cette ville et de s'avancer ensuite par les provinces asiatiques: jusqu^où la fortune et la guerre pourraient le conduire. Dans le même temps , on équipait une:

DlC POLOGNE. !365

fiottille aux embouchures du ïanais, où les Russes , profilant de Fincroyable négligence des Turcs, s'étaient emparés des ruines d'Âzof, de ce même établissement maritime formé autrefois par Pierre I** , sur la mer Noire , et que deux guerres successives avaient forcé deux foi» les Russes d'abandonner. Les bâtiments qu'on y armait étaient destinés à porter la dévastation sur tous les rivages de la mer Noire 9 â favoriser l'attaque de la Crimée , et sur-tout à venir jusqu'aux châteaux qui , du côté de cette mer , dé-* fendent l'entrée du canal de Constantinople , à l'instant même ou Elphinston arrivant par les mers de la Grèce , forcerait les châteaux qui ferment le passage de l'autre canal. Dans le même temps encore , om n'épargnait aucune intrigue pour détacher de l'empire ottoman toutes ks bordes de Tartares soumises à cet empire. C'était le projet que tout le parti des ministres russes avait embrassé , en opposition du projet de soulever la Gorèce , auquel la faetion des favovis s'était adtaihée. Ce parti des raiaistres , ccmiposé d'hommes plus sages, plirs expérimentés , employait à faire réussir ceti« autre eaftreprise le pouvoir si étendu qw donne le ministève. Les deux armées de terre y étai^it destÎBées> y l'uiie éevaift s'avanter jusqâ -au^f bords do Baiid»e > coateuîr l'armée tM*qua au

366 HISTOIEE DE L' ANARCHIE

delà de ce fleuve , et par cette positioo appuyer tout ce que Fautre armée , commandëe par on général, frère du inini5tre Panine, tenterait dans le pays des Tartares. Orlof cependant avait obtenu renvoi d^une troisième escadre , qui devait partir de Pétersbourg au printemps , et porter dans la Méditerranée de nouvelles troupes, et dans la Grèce des forces suffisantes pour y établir des garnisons , et s^ assurer la soumission de ces peuples. Le Péloponèse devait être érigé en gouvernement russe, soumis à un sénat qui aurait relevé directement de la cour de Russie. Toutes les îles situées sur les côtes, auraient été comprises dans cette nouvelle juridiction ; et quel que f&t Tévénement de la guerre , Catherine se flattait de conserver cette belle province par le moyen de sa marine.

Quant à la Pologne*, première occasion de ce vaste incendie, quelques détachements placés dans les positions les plus . avantageuses suffiraient , si on en croyait les . apparences , pour disperser tout parti qui se formerait, veiller à ce que la confédération générale demeurât inutilement rasseinblée hors des frontières, et tenir toute cette république sous le )oug.

Uamiral Spiritof , avec cette même célérité qu^il avait mise jusque-là dans son expédition ,

fit voile de Mahon^ au commencement de fé-

vrier 1770. Trois vaisseaux s^ étaient précédemment détachés de son escadre, ets^étaient rendus dans les ports de Sardaigne et de Toscane. Ils devaient embarquer à Livoume Alexis et Papaz- Ogli, quelques officiers et les recrues quUls avaient faites. L^autre partie, composée de trois vaisseaux et de deux flûtes; sous le commandement de Théodore , qui s'était rendu secrètement à Mahon , prit la route de Malte , où les deux frères comptaient se réunir et prendre avec eux toutes les forces de Tordre de Malte. Depuis que les propositions vagues de quelques jeunes chevaliers étaient parvenues à Pétersbourg , les Russes n^ avaient pas douté un moment de trouver tous les ports de cette île ouverts , tous les chevaliers convoqués , toutes les escadres de cet ordre prêtes à faire voile. La neutralité quMl venait d^embrasser , après de longues indécisions , notifiée enfin à la cour de Russie , était encore ignorée des deux chefs. Le grand- maître refusa l'entrée du port , et offrît seulement que deux vaisseaux vinssent relâcher, sHls avaient besoin de réparations. Théodore déconcerté par ce refus inattendu, assembla un conseil de guerre , et y proposa de faire voile vers le Péloponèse; Il ue doutait pas que la seule apparition du pavillon russe sur cette mer ne fût dans toute la Grèce le signal du sou-.

368 mSTOlBE DE L^AKXRCHIE

lèvement. PeAdaùt son séjour en Italie, ce jeune homme avait toujours tressailli d^enthousiasme et de joie à la seule vue d'un Grec du Pëlopoaèse ou d* Athènes ; et dans son impatience de prendre terre sur ces rivages célèbres , il n'ëcouta aucune représentation , aucun des autres partis qui lui furent proposés. Il donna ordre de prendre aussitôt cette route.

Le jeune négociant de My toni , devenu pilote côtier, conduisit la flotte en vue du Péloponè^, vers la petite île Strophadè, où les fables de Tantiquité avaient placé le séjour des Harpies. Vn couvent de moines grecs est aujourd'hui bâti sur ces rochers. On envoya chez ces moines »

qui correspondent perpétuellement avec la presqu'île , s'informer 'de Fétat actuel âes af-^ faires.

De sourdes rumeur avaient enfin doniié atit Turcs quelque soupçon vague de ce qui se tra* mait contre eux. Leur inquiétude s'était aug^ mentée à Taspect d'une frégate inconnue , qui depuis trois semaines errait sur le^ côtes des îles voisines. Toute assemblée avait été défendue aux Grecs , tout exercice public dé leur religi(m suspendu, toutes leurs égKses fermées. Les Turcs» par- tout en petit nombre , d'autant phis irrités qu'ils ataient ^sque-là vécu pius iamiltèrerttefft avec Icfs Gfrécs de cette contrée,

d^ autant plus intimidés qu'ils avaient eu et la négligence et Tindulgence de leur laisser quelques armes , ne méditaient dans toutes les villes qu^un massacre général pour en prévenir le soulèvement. Mais ces hommes amollis n'avaient pas même le courage d'exécuter cette résolution sanguinaire. Ib craignaient que le premier sang répandu n'accélérât la révolte universelle , et que bientôt les Russes ne leur fissent payer cher cette inutile cruauté. Leur consternation enchaînait ainsi leur fureur, et dans la plupart des villes ils se renfermaient dans les citadelles , et conservaient les habitants comme les otages d'une capitulation plus favorable avec le vainqueur. Dans cette attente générale, les deux peuples virent avec un égal étonnement arriver de l'île Strofade à l'entrée du golfe de Coron , cette faible escadre de Théodore. Elle entra , le 28 février 1770, dans le port de Betylo, où, la veille , était aussi entré la frégate qui amenait le détachement de Monténégrins. Les deux Mauro-Mikali vinrent le même jour y conférer avec Théodore. Il leur ordonna de faire aussitôt armer toutes leurs troupes , et avertir tous les autres capitaines , afin qu'ils se rendissent avec la plus grande célérité k Porto -Betylo. Mais les Maniotes avaient jusque "là refusé de prendre aucun engagement. Us avaient exigé 3. 24

370 HISTOIB» DK l'aHABCAIE

des stipulatiom positiTe», et sur-tout q^'m leur présentât on écrit de la propre main ùt rimpératrice/ Théodore crut leur répondre M leur présentant leurs prétendues signatures. Us Tirent avec indignation qu'on eût osé \e$ contrefaire. Étonnés de la fai blesse de cette escadre ♦ ils espérèrent peu de cette entrepris*. Mais , quelque fât l'événemeiit , sûrs de se défendre ensuite dans leur» montagnes , ils virent avec joie une occasion d'en sortir pour y rapporter quelque butin et s'abreuver du sattg de* Turcs. Ils promirent de faire tout ce qui dépendrait d'eux ; et malgré la vivacité de ces premières altercations, ils conôeillcrcnt à Théodore de s'avancer aussitôt par terre tt par met vers la citadelle de Goron. Ils rassurèrent que cette forteresse était dépourvue d'hommes , de vivres , de munitions , tous les cations sans affûts , la garnison dans l'épouvante , ne demandant qu'un prétexte pour se rendre , et qu'il suffirait! pour en devenir maîiahè de s'y présenter avec quelques canons. Mais les Rossées ^ en désarmant presque entièrement iewrs vafeàeaux , pouvaient à peine dt^ait}uer cmq cents hommes. 11 failut commencer par descendre à terre quarante caisses d'amies et de mimitiotis a|>portées pour les Grecs , «envoyer dans l'intérieur des montagnes solliciter les chefs deis

BK POLOGNE. 37 t

tribus , construire un nombre de galiotes dont la flotte avait apporte tous les bois , et que les maavab temps et la maladresse des ouvriers russes Bravaient pas permis de construire en mer. Elles étaient destinées à aller chercher dans les îles vénitiennes tous ceux qui voudraient prendre part à cette expédition. Treize jours entiers furent consuma dans ces préparatifs.

Au même moment où Théod<nre, avec uu armement si faible , descendait sur ces côtes , un de ces Grecs qui étsut yenu trouver Alexis en Italie , et qui avait reçu ordre de ses concitoyens de se rendre à Pétersbourg , arrivait alors dans cette capitale de Tempire Russe , et venait j offirir à la caarine, au nom de toutes les viHes du Pâoponèse , de prendre les armes en sa £aireur. Mais trop kistruits , disait^il , par les exemples du passé, ils craignaient qu^on n^abusât encore cette fois de leur zèle pour la relîgic^a, de leur haine contre leurs oppresseurs, et du nom même d'une aussi grande souveraine. Ils demandaient , avant de se soulever , qu^elle lemr jurât publiquement et solennellement de ue janaais les abandonner , et de ne point faire de paix arec Tennen^i du nom chrétien , tant qu^il ne serait pas^ entièrement chassé de la Grèce ; étrange députation qu'envoyèrent non

37a UISTOIHS DE l'anarchie

loin du cercle polaire , et dans un pays inconnu long-temps encore après les beaux jours de la Grèce , les habitants de cette contrée autrefois si féconde en grands hommes y et toujours si favorise de la nature, attendant aujourd'hui de ce fond de Tancienne Scythie et d'un peuple esclave , ce qu'ils nomment leur délivrance ! Leurs propositions même , comme on le voit , étaient simplement conditionnelles^ tant ces complots avaient été mal concertés; tant le petit nombre de ceux qui en avaient connaissance s'attendaient peu à une invasion si prochaine ; tant ib se défiaient encore des perfides promesses qu'on leur avait faites. Aussi aucun mouvement ne se fit alors dans toute l'étendue de la presqu'île. Une escadre si faible ne leur inspirait aucune confiance. Us sentaient que les Turcs rassurés aussitôt que menacés auraient par-tout le temps de se mettre en défense j et d'appeler à leur secours tous les autres Turcs des contrées voisines. Théodore, pour diminuer une impression si défavorable, faisait par-tout publier qu'il précédait seulement l'arrivée de son frère ; « que son frère Alexis , ex- » pressément envoyé par la czarine pour la » délivrance de la Grèce, allait paraître avec » soixante bâtiments chargés de troupes, d'ar- » mes^ de munitions et d'artillerie ; que les

» Russes en amenant d^abord dans le Pëlopo- » nèse si peu de forces , prouvaient que leur » unique objet ëtait de rendre la liberté à toute j» la Grèce. » Uévéque de Monténéro , la croix a la main , et sous Tescorte de quelques Esclavons, parcourt les villages de la côte. On met au prix de deux sequins chaque tête de Turc.

Enfin quelques fanatiques accoururent , les uns séduits par ces promesses , d'autres déterminés à tout sacrifier , s'il le faut , à des espérances même trompeuses , d'autres attirés par Tespoir du pillage , d'autres pour se faire payer le prix de leurs assassinats. Benacki , le principal auteur de ces complots , le plus accrédité de tous les primats du Péloponèse , et que les Russes devaient en établir gouverneur , avait quitté , sous le prétexte des soins que sa santé exigeait, la résidence du pacha , et s'était rendu à Gala* mata au pied des montagnes. G'était sur le concours de cet homme et de ses partisans que les Russes comptaient avec le plus d'assurance. Sans oser lever encore l'étendard de la rébellion , il restait à la garde de sa ville avec un corps assez nombreux de Grecs armés en partie à ses frais, s'y renforçant sans cesse et attendant l'arrivée d'Alexis et de Papaz-Ogli , pour laisser tomber entièrement le masque. Il vint secrètement conférer avec Théodore ; et pa^ les conseils de

374 HI5TOIBE Dft l' ANARCHIE

ce pro&tos , on résdul enfin de former en éeut troupes tous ceux des Orecs ^ étaient accourus à Belylo ; Tune destinée à pénétrer dâiis la partie oiientale da Péloponèse vers la contrée dé ^arte, en traversant les montagnes , où eUe rassemblerait les Maniotes ; Tautre , destinée à parcourir la c6te vers Toccident , et à se renforcer de tous les Grecs de cette partie. Théodore força ces deux Iroupêi» de prêter serment de fidéKté à sa souveraine, leur adjoignit quelques aotdats russes , et toujours enivré de ses 1»^tantes illusions , il leur donna les noms fastueux de légions orientales et occidentales de Sparte< Pendant qu^dles ^ s^avançaient Viaie et rarotre vers leurs difTéi^entes destinations , le corps principe > composé de quati^e cents Russes, de Mont dnégii ns , d^E^avons, de Màfiniotes et la pbiiHK et d^un gitos dé montagnards , mit esefinle siège de vtsiiit 4a citadelle de'Coron. Cette viUe déjà coinrae , qomq^e sans célâ>rrté dans 4ts i>eMx temps da Péloponè^è , vi^est {dus afrjourd'htti qu^tin t)Ourg assez hivtï Mû , hàbrté pordes'&rees c<tpar^e)ques négociants étrâtrgékts. Le âitrlteaMi situé «ur une iangu^ dé tcin'e qui s'avance dUEts 'là iiMT, domine sur le bourg •et Sur le port. Lesmui^s èn'cMé dé latei¥e sont liéE^ à^és rochers qui forment iln rempart natitarel; etleoAté de la «efr, défendu par des

roclmvB HtMablWj l'est encore par un bastion qui peut résister à Fertillerie. Quatre cents Turcs ^'étoiant enfermés dans cette place. A la preniièm vue 4e l'escadne russe, ils avaient voulu passer au fil de F^pëe tous les habitants da bojurig^ ^ se jeter dans la campagne pour y BMttre tout à feu et h sang ; mais ensuite plus épouTdotés , ik n'avaient plus songé qu*è s'informer des eooditimis 91e les lois4le }a guerre leur penmttaiettt d'eaûger en capitulant. Ce k>iig dâei les avait rassurés^ et ils avaient reçu quelques renforts. Soixante Dulcignotes j éiiàent arriviés par mer; et quelques autres Taures y avaient £ui de la .campagne.

Les Gréiez « habitants du bourg, dont les mai^ SQW étaient sons le feu de la farteresse , n'o- ^aîentprendi^ parti pour ies assiégeants , et les Turcs épargnaient ces maisons , panoe qu'ils .étaient miulres de les foudroyer à tout instant, et qu'ils les regardaient comme un gage de la fidélité des habitants.

Xes &u99e9 dressèrent tnxs faibles batteries dueôté deda terre, tandis que leurs vaisseaux .viaript BMtuiUer idapis la rade. Mais ce» vatstseaux !presq*is .dégarnis de leurs éqpiipages, lae tîarettt dans 'un èêI iloignement, que leur £eu fut sans effet. De leur côté, les Turcs, peu aguerris et peu nombreux , n'osant s'exposer A

376 UISTOIBE DE L'aKARCHIE

charger leur artillerie en plein jour, se contentaient de faire une salve, tous les matins, des canons qu'ik avaient chargés pendant la -iimt; et la mollesse de cette défense suffisait contre une attaque aussi molle.

Pendant ce temps, les deux légions de Sparte se rendaient mmtresses d^une partie de la côte. La légion occidentale t composée de deux cents paysans grecs, de douze soldats russes, et commandée par un. capitaine d^infanterie russe ^ traversa Calamata, où Benacki s'était retire. U feignit de se rendre à la force , prêta serinent à Vimpérâtrice de Russie, et continua de rester à la garde de sa ville. Cette troupe se répandit ensuite dans la campagne, ne pillaoït d'abord que les maisons des Turcs, massacrant tous ceux qui tombaient entre ses mains, mais bientôt pillant également 4es villages - des Grecs. Elle s'avança ainsi jusqu'à la ville d' Arcadie , ^petite place sur le rivage de la mer. Les Turcs de cette ville après avoir voulu, comme ceux de Coron, se jeter dans la campagne pour y .massacrer tous les Grecs,* avaient fini dam leur consternation. par ne prencbre aucun parti, et se rendirent. sans aueuiœ résistance , sous la condition d'être conduits dans une^ile de l'Arclûpel.

Ce qu'on nommait la légion orientale de

0£ POLOGME. 377

Sparte, composée du même nombre de soldats russes et de paysans grecs, commandes par le jeune négociant de Tîle de Miconi , s'avançait par les défilés du Maina, vers F autre revers des montagnes, sans autre obstacle que Taspérité des lieux. Ils se renforcèrent sur leur route d'un assez grand nombre de Maniotes , et ils descendirent dans cette belle, vallée que baigne TËurotas.

Au fond de cette vallée, à Ten^drôit où les bras des montagnes s'élargissent pour Isdsser entre elles une vaste plaine ouverte jusqu'à la mer, était bâtie autrefois à dix lieues du rivage la ville de Sparte , qui , presque toujours en guerre, resta huit cents années sans murailles; Sparte , dont un seul citoyen , arrivé en Sicile , ramena les espérances de Syracuse, et lui conserva sa liberté ; dont un autre citoyen arrivé à Carthage , releva cette république abattue , et balança ainsi pendant deux siècles la fortune de Jlome ; Sparte , plus admirable encore par son gouvernement que par la guerre, et dont les lois, appropriées aux temps où elles furent faites, ont été l'admiration ou l'étonnement de tous les siècles, ont donné à cette ville une heureuse supérioiité sur la Grèce entière , et ont produit ^ainsi la civilisation de la partie du monde que nous habitons.. Au fond de cette même yallée, plus près du pied des montagnes.

37^ msToiBE DB l'amarchie

dans un lieu assez fort d^assiétte , subsiste aujourd^hui la ville de Misistra, babitée par quinze mille Grecs et environ douze cents Tuiles. Les géographes ont long-temps confondu cette ville moderne avec Fancienne 8parte , et cette erreur s'est reproduite dans les relations que les Russes se pressèrent de publier sur leurs succès dans le Péloponèse. Mais depuis que cette province jouissait des douceurs de la paix, et que les voyageurs parcouraient avec moins de péril cette contrée, toujours digne de Tattentioii du genre humain, il avait <ét€ facile de reconnaître que Misîstra est b&tie li quelque distance d<i Keu où fut autrefois Lacédémone. La forteresse qui la domine est «n vieux donjon, d^sohiment semUable k ceux que les idMsiens s^gneurs français construisaient dans leiH« terres , pour assujettir et défendre toute laconftrée ; etc^est en en effet Touvrage d'tm chef de croisés, a«i temps où ceux-ci s^étdlilireBt dws le Péloponnèse, et y portèrent le gouvernement fêoâaL Cette tradition efrt conservée à Misistra même, dont les habitants prétendent que ce vieux donjon s'appelait autrefois le ft>rt de Mesfsire Guillaume, et ils en font dériver le noiA de leur viMe. Ils montrent à l'appui de cettfe tra^ ^ion de vieux titres où ils sont nommés Messirioi ou Messiriàtes. Le pdete que nous avons

déjà, cité, dont l'ouvrage sur la conquête du Péloponèse par les chevaliers français est conservé en manuscrit à la bibliothèque du roi de France, raconte que Ville-Hardouin , chef de ces chevaliers, après s'être rendu maître de tout le Péloponèse, parcourut le pays voisin de Latédémcme , remarqua, à plus d'un mille an nor4 de cette ville, tm rocher escarpé, isolé de toutes parts, et détaché de la montagne , qu'il le fortifia et en fit sa résidence. C'est au pied de ce rocher que s'est ensuite formé cette ville, et elle existait déjà dans une sorte d'opulence au temps de la première conquête du Péloponèse par les Turcs. Chakondile , historien grec et contemporain, après avoir rapporté la reddition volontaire du prince de Sparte-, ajoute : « Âuniessus de Sparte, droit » au pied d« la montagne de Taîgete, est située j» «me fort belle ville grecque, riche, opulente, » à une iiene de la rivière d^urotas. » Cette position eyt certainement celle de Misistra. Il suit encore de ce récit que l'abandon et la ruine «ntîèare de la ville de ^arte sont arrivés depuis la conquête du Péloponèse par les Turcs, c'est-à-dire, dans les trois siècles derniers ; et quoique cet événement soit si moderne , la destruction de cette ville câèbre est entièrement échappée à l'histoire.

38o USTOIHE BE L'ANAECHIE

Ce qui ne peut laisser aucun doute sur la différence de ces deux villes , c'est que les voyageurs attires dans ces lieur par la plus noble cnriositë, après avoir été d'abord à Misistra pour s'y faire avouer du gouvernement, en repartent pour aller à une lieue de cette ville considérer les murs de Sparte, inhabitée et déserte, ces ruines qui inspirent encore aujourd'hui ce même respect, cette vénération tendre et mélancolique avec laquelle on considère les tombeaux des hommes chers à l'humanité. Les géroutes , ou vieillards de Misistra , avaient pris l'usage d'y conduire ceux auxquels ils voulaient marquer des égards. On traverse d'abord pour s'y rendre le lieu où s'exerçait la jeunesse Spartiate , le plataniste dont la nature en prenant soin toute seule de renouveler les ombrages, a conservé Taspect et le nom antique. On reconnaît ensuite au milieu des ruines , les débris de ce fameux portique où les Perses vaincus étaient représentés en esclaves soutenant les masses d'un monument élevé en mémoire de leur défaite ; leurs troncs épars et mutilés par les ans attestent encore aujourd'hui à nos regards la vérité de ces anciens prodiges de la valeur et de la liberté. Mais on a cru reconnaître dans une église de Misistra le plus beau monument qui fût autrefois dans Sparte, la colonne sur la-

quelle sont gravés les noms des trois cents Lacédëmoniens morts aux Thermopyles. Les har bitants de MLsistra, en transportant dans leur ville quelques ruines de Sparte pour la construction de leurs bâtiments, ont fait de cette colonne un pillier dans une église. C^est la plus belle antiquité qui soit aujourd'hui sur la terre.

Dans cette vallée, qui fut autrefois témoin de tant de prodiges , quelques centaines de Turcs s'étaient embusqués derrière des haies à Tendroit où devait sortir des défilés , la prétendue légion orientale de Sparte. Us crient au premier aspect des uniformes russes, « Ce ne sont » pas des Grecs, ce sont des-Moscpvites, » et ils s'enfuient vers Misistra, jetant en chemin, pour mieux fuir^ leurs fusils, leurs cimetères et jusqu'à leurs babouches. Ils courent au château où leurs femmes , leurs enfants , le bey , le cadi et tous les officiers du gouvernement s'étaient déjà réfugiés. La ville reste ouverte. Un bruit s'y était répandu que toutes les places des côtes voisines étaient au pouvoir des Russes , et que leur armée entière traversait les montagnes. Psaros, à la tête de sa légion, maintenant dans cette troupe autant d'ordre qu'il peut, traverse cette ville sans défense. Il place en avant des sentinelles et des corps de garde de douze Russes et de ceux qui en portaient l'habit, et se

38a mSTOlBE de L'AllARCHtE

rend à une espèce de palais épiscopal enfermé d^ëpaisses murailles au pied de la forteresse y mais plus ëleyé que tout le reste de la ville. Cest Tenceinte de Téglise métropolitaine et le séjour ordinaire de Farcheréque et des primats du canton. Les Turcs cédant à leur épouvante , y envoient aussitôt des députés pour capituler; mais pendant que sur la foi de cette capitulation , ik évacuaient paisiblement la forteresse et apportaient leurs armes dans le palais métropolitain, avec la liberté d'emmener leurs fanùlks et de se retirer où ils voudraient , la plus féroce tribu des Haniotes arrive du côté des montagnes , et courant au pillage de Misistra, gravit sur le rocher où est située la forteresse 9 en escalade les remparts qui tombaient en Futnes, et commence Ji piller et à massacrer les Turcs sans distinctiott de sexe ni d'âge. Ceux-ci, dans une i»ouveUe'épouvante, foient de la forteresse , courent au palais métropolitain comme dans un refoge , et poursuivis par les montagnards , se précipitent en foule dans féglise, asile si respecté dans la Grèce du teiiips même de ses £auix dieux. L'archevêque et tout le clergé en- habits pontificaux et la croix à la main, entourent Féglise et supplient ces brigands , au nom de ce même Dieu dont ils prétendaient défendre la cause , de ne pas pro&ner son tem-

pie. Ce respect arrêta ces furieux ; mais aussitôt ils se dispersent pour piller les maisons des Turcs ; et plusieurs centaines de Juifs et de Grecs payèrent alors de leur vie leurs efforts pour défendre Taccès de leurs propres maisons. Ces brigands emportèrent leurs pillages dans leurs montagnes; et après leur retraite, Psaros, s'é-^ rigeant en gouverneur de toute la contrëe de Sparte , Tarclievéque , le proëstos et les gérontes s'assemblèrent pour former le nouveau gouvernement Plus de trois mille Grecs ou Maniotes des tribus moins féroces accoururent à Misistra, furent mis it la solde par ce nouveau sénat qui s^empara de tous les revenus publics, et formèrent la nouvelle garnison de la ville. Les Turcs et leurs familles échappés de la forfjeresse « croyant Je Péloponèse entièrement soulevé , ne voulurent point cherdier un autre asile que le palab métropolitain ou on avait sauvé leurs vies. Ils y demeurèrent enfermés sous la garde des douze soldats russes et des Grecs de Misififtra.

Mais aucune des villes où on avait noué précédemment de secrètes intetligences, ne se soulevait encore ; et les Turcs restaient entièrement les maiti^s de tout Tintérieiir de la presqu'île, La plupart s'étaient réunis dans Tripolissa, ville nouvelle qui n'était encore il y a peu d'an-

384 HISTOIRE DE l' ANARCHIE

nées quiun village sans nom. L^agréablc situation de ce village dans une belle plaine au centre du Pëloponèse, Tavait rendu la résidence favorite du pacha depuis que tout ce pays jouissait d^une profonde sécurité, et le séjour du gouvernement en avait fait en peu de temps une assez grande ville. Elle se trouve dans la m éme prQvince où autrefois Epaminondas voulut fonder la capitale du Pcloponèse. La nature même des choses et la position des lieux a produit ati milieu des ravages des siècles et des malheurs de l'esclavage 9 ce que le génie de ce grand homme avait imaginé pour Tavantage commun de la Grèce. Tous les Turcs de Fintérieur y avaient fui, moins dans Tespoir de s'y défendre que pour chercher d'abord à s'y rassembler. Le pacha leur envoya ordre de s'y retrancher, leur promit de les y secourir s'ils y étaient attaqués, leur fit annoncer la prochaine arrivée des Albanais dont il avait mandé les milices les plus voisines, et celle de la flotte ottomane incessamment attendue sur Icsr côtes. Il leur fit représenter que Tripolissa par sa situation au centre du Péloponèse, empêcherait, jusqu'à l'arrivée de ces puissants secours, les Russes et les rebelles de s'étendre , et gênerait de toutes . parts leur communication.

Ce pacha était l'ancien grand-visir destitué

»i commencement de la guerre , parce qu'il s'y était constamment opposé. Les malheurs de cette guerre qu'on pouvait en grande partie attribuer à la faiblesse de son administration , commençaient au contraire à justifier dans l'esprit du sultan , le constant amour de ce visir pour la paix. Sa disgrâce venait d'être adoucie par le gouvernement de cette belle province.

Ce retour des bontés de l'empereur dont il avait été long-temps chéri , faisait généralement présager son retour prochain aux premières dignités de l'empire. Son autorité en était d'autant plus redoutée, et l'occasion de servir sous ses yeux était regardée comme une faveur du sort et comme une occasion sure d'élévation et de fortune^ Il se tenait renfermé dans la plus forte place de la province , Napoli de Romanie , située sur la côte orientale , au fond du golfe qui reçoit aujourd'hui le nom de cette ville, au lieu de celui d'Argos qu'il portait autrefois. Elle est bâtie sûr une hauteur que la mer environne , accessible seulement par une chaussée étroite ; et le port qu'elle défend pouvait recevoir une grande partie de la flotte ottomane. Cette flotte se préparait à Consta'ntinople avec une tardive précipitation. Depuis long4emps, les Turcs avaient été vainement prévenus des désastres qui menaçaient aujourd'hui leur empire 3. 25

38G uiSTOiBB o£ l'anarchie

Le secret des annements russes si exactement garde pour TEurope entière , arait ëté révélé au ministère de Constantinople. Un avis sûr lui avait été envoyé de Pétersbourg par le prince de Yalachie, que les Russes avaient surpris dans sa capitale à la fin de la dernière campagne et conduit prisonnier à leur cour. Ce Grec accueflli par Timpératrice , et admis dans la confidence des projets sur la Grèce, inquiet du sort de sa famille demeurée au pouvoir des Turcs , avait eu Tadresse de faire parvenir cet avis au divan.

L'ambassadeur de France en avait aussi reçu -de Péter s bour g quelques notions précises , mais par une voie douteuse. Cet ambassadeur, frémissant d'exposer les Grecs à la proscription la plus sanglante, sur un simple soupçon, çt craignant de provoquer une défiance qui aurait pu baigner de sang des provinces entières, avait transmis cet avis aux ministres turcs avec la plus prudente circonspection. 11 s'était borné à exciter leur vigilance, sans donner un objet fixe à leurs inquiétudes. Ces ministres avaient reçu cette double information avec la même incrédulité. L'un d'eux prenant une carte de géogra* phie, et montrant Pétersbourg : «Ënseignez- » nous, dit41 à l'interprète de France , comment » une flotte peut arriver de là jusqu'ici ? Jamais

» il n^y 21 €a de Russes au midi : hous ne pou- » Tons les craindre qu^au septentrion. » Quand on sut dans FEurope entière que la flotte russe avait passe le Sund , nouvel avis donné par le même ambassadeur : « Qu^est-ce que le Sund ? » demandèrent les minbtres ottomans. Et quand on le leur eut explique, ils répondirent par des risées. Bientôt on les instruisit que les vaisseaux russes étaient en Angleterre, et que nombre d^ officiers et de matelots anglais prenaient parti âur cette flotte. Ils s'adressèrent alors à Fambassadeur d'Angleterre ; et celui-ci, pour entretenir leur sécurité , n'eut besoin que de la duplicité la plus grossière. On les avertit enfin que la flotte russe entrait dans la Méditerranée. Mab toujours persuadés qu'ils n'ont aucun ami chez les chrétiens ^ ils regardaient tous ces avis comme donnés dans le perfide dessein de détourner leurs farces des véritables points dans lesquels on devait les attaquer. Ils sai* ftirent ce moment mém:e pour envoyer au nord , dans la mer Noire ^ sept vaisseaux de ligne et quelques demi-galères, seuls navireè qui fussent armés dans le port de Constantinople.

Ils n'ajoutèrent foi àx:ette nouvelle, que quand elle leur fut mandée par le pacha de Candie, qui la tenait d'un commissionnaire d'Alger,

388 HISTOIRE DE L^ANARGHIË

lequel, en revenant de Hollande, avait vu lâ flotte russe à Gibraltar.

Ils apprirent en même temps la descente des Russes dans le Pëloponèse ; et se rappelant alors que Tambassadeur de France les avait avertis de veiller sur cette province , ils ne pouvaient revenir d^admiration sur ses grandes connaissances en astrologie. Ils surent donc , pour la première fois, malgré tant d^avis précédents, qu'une flotte russe était dans leur voisinage , et presque au

' centre de leur domination. Leur fierté barbare ne leur permit pas d'en concevoir de la crainte. Vingt vieux vaisseaux étaient désarmés dans le port de Constantinople. On travailla à la hâte à leur armenlent. Mais le principal soin consistait non à les radouber, non à les caréner, mais aies répeindre. Le sultan seul paraissait alarmé de l'extrême péril dans lequel allait se trouver son empire. Il se rendait plusieurs fois chaque jour à l'arsenal pour en presser les travaux ; et il ordonna même à ses ministres d'entrer aussitôt en négociation avec les cours de Vienne et de France , pour en obtenir des secours en cas de revers. On avait mandé précipitamment tous les habitants des côtes engagés pour le service de la marine, et connus sous le nom de Leçantisy mélange de Turcs et de Grecs que la nécessité

, fait admettre indifféremment dans ce service.

Us accourent en foule, et commettent dans la yille d'épouvantables désordres. Des détachements de janissaires parcouraient les rues pour leur en iniposier ; et, à mesure qu'on en arrêtait , on les faisait passer dans des corps-degarde de jaiftssaires , et, sans autre forme de procès, on leur attachait une pierre au cou, et on les jetait à la mer. On y eji jeta ainsi plusieurs milliers. Ces exécutions sévères rétablirent seules quelque police dans la ville. Pendant ce temps , on embarquait au hasard toute TartiUerie qui se trouva dans les arsenaux 9 en plaçant un canon de quatre livres de balles à côté d'un canon de quatre-vingt-seize livres ; et <lès qu'un certain nombre de vaisseaux furent ver gardés comme suffisainment armés, ils partirent çlmrgésde cette indisciplinable milice, et se ren-: dirent au détroit des DardaneUes, qui en est à soixante lieue$, afin d'y attendre Içs autre^, plus près des parages où le secours de la flotte serait néce^aire, et pli^s à portée de contenir les îles^ où on craignait quelque soulèvement. .

. JDéjà, en effet, une sourde fermentation agitait la Grèce entière. La renommée exagérant , et les fodcces des Ausses, et leurs victoires à la fin de la dernière campagne, et la grandeur dé leurs ^préparatifs au commencement de celle-ci, et le nombre de leurs vaisseaux , comme celui

390 HISTOIRE DE l' ANARCHIE

de leurs troupes et retendue de leurs secrètes intelligences , tous les Grecs se croyaient enfin parvenus à T époque de leur délivrance. Au premier bruit d^une flotte russe entrée dans la Méditerranée, les hâtants grecs de Constantinople , au nombre de quatre ceift mille, contenus par un plus grand nombre de Turcs , n^osaient se confier cette nouvelle Fun à Tautre; et dans leur attente, balancés entre leurs espe^rances pour leur patrie, et kurs craintes pour eux-mêmes, à peine le père osait-il l'apprendre à son fils, ou le fils à son père. Les Russes n^avaient dans cette grande capitale que d'obscurs émissaires ; ils n'avaient point tenté d'y former un parti sous les yeux mêmes du gouvernement ; et les Grecs, s'y croyait menacés plus que p^tout ailleurs, sentait qu'ils avaient également à redouter la défiance ou le ressentiment des Turcs , s^apprétaient la plupart à s^évader , les uns pour se réfugier dans quelques asiles inaccessibles, les autres sur la flotte ou d^ois le camp des Russes , n'envisageant plus de sûreté que p^irmi leurs libérateurs. Par-tout ailleurs les mém^s espérances et les mêmes craintes étaient plus ou moins vives , suivant la différente position des lieux. Un grand nombre étaient parvenus à consenrer leurs armes ; et sur la nouvelle du désarmement général, beaucoup de navires

Di; POLOGNE. 391

étran^rs , attires par Tespok* do gain , sans autre me que celle des spéculations du commerce y s^ëtaient aussitôt chargés de toute espèce d^aurmes, et en avaient reporte dans toute la Grèce. Les navigateurs qui passaient è la hautem* de Coron , instruits que les Russes avaient entrepm le siège de cette forteresse , n^entendant le bruit d^aucune artillerie , ne voyant aucime fumëe^ ne soupçonnant point la manière étrange dont le siège et la défense étaient également conduits, croyaient cette place déjà prise, et répandaient cette fausse n ouvelle dans tons les ports. Trompée par leurs récits , la ville de Missa^^Longi , située en face du Pâoponèse, sur la côte opposée du golfe de Lépante, n^endit plus lien pour se soulever. Il n^y avait de Turcs dans cette ville que quatre fanûlles et les officiers du gouvcrnement. Le primat les avertit de leur péril , et leur conseilla de se réfugier dans quelque autre lieu mieui: défendu. Après leur retraite , il fit armer ses concitoyens, environner la ville d'un fossé, s^mpara des petites îles voisines , et en* voya demander au comte Théodore , pour la défiense du golfe de Lépante et du port de Missa-Longi , un seul vaisseau que les Grecs se chargeraient d'armer ^ux-méroes. La seule boui^ade à laquelle le nom antique de Gorin^

39a HISTOIBE DE l' ANARCHIE

the donne encore quelque lustre, n^attendaît^ pour suivre cet exemple, que Fapparition de quelques vaisseaux russes sur Fun ou Fautre des deux golfes qui Fenvironnent. Son primat se tenait prêt à rassembler les habitants de son district , pour s'emparer du défilé et couper tout secours que les Turcs auraient voulu pdrter dans la presqu'île. Cette apparition de quelques vaisseaux russes était aussi le signal auquel les Athéniens avaient promis de se soulever. Car Athènes, réduite à quinze mille habitants , subsiste encore avec quelques vestiges de son ancienne magnificence. Quelques colonnes de ce teniple de Minerve bâti par Périclés sur la hauteur que cette ville environne , y sont encore debout; et leur éclat aperçu de loin , sûr les mers qui baignent FAttique, an* nonce encore ce que fut autrefois Athènes. Le temple de Thésée , son fondateur, n'a souffert aucune injure des temps. Le théâtre où se re* présentaient les chefs-d'œuvre d'Eschyle^ dé Sophocle , d'Euripide , de Ménsûidre , n'est pas totalement détruit > Le nom même de Démosthènes vit encore dans u» beau monument que les ravages des ans et des guerres oat respecté tout entier. Les Athéniens , dans leiir barbarie, sont encore plus spirituels et. plus poUs que les autres Grecs ; leur langue est plus voisine de

DE POLOGNE* ' BgS

celle que parlaient leurs ancêtres ; toujours curieux , toujours discoureurs et nouvellistes , fins dans le commerce , adroits dans toutes leiurs occupations, avisés dans leurs affaires publiques , habiles à se ménager la protection de ceux qui dominent dans le sérail, et à se . garantir par cette faveur de la tyrannie de leurs gouverneurs particuliers. Les Turcs même qui habitent parmi eux ont des mœurs plus douces que les autres Turcs. Mais ce peuple , toujours avide de nouveautés , toi:qours inquiet et tur-' bulent, qui s'était soulevé il y avait alors quinze ans, pour se garantir de taxes injustes, n'attendait qu'une lueur d'espoir pour se soulever encore. Dix mille chrétiens. de Thessalie demandaient les armes que les émissaires russes leur avaient promises, et qui devaient leur être apportées par le golfe de Volo. Toutes les îles étaient prêtes à suivre le même mouvement.

Dans celle de Candie, la plus grande et la plus célèbre de l'Archipel, et la dernière soumise aux armes ottomanes , les montagnards qui habitent , depuis le riy âge méridional . de l'île jusqu'aux sommets inaccessibles du mont . Ida , et qui se maintiennent dans l'indépendance , comme font apjourd'hui tous les montagnards de l'empire ottoman , attendaient impatiemment sur leurs côtes , s^ apprêtaient à faire une

394 HISTOIRC DE L*ANAECHI£

irruption dans l*mt^rieur de File, et prepa* raient leurs bateaux ponr courir la mer sous la protection de la flotte russe.

La nouvelle de la descente dans le Pëlopenèse, apportée dans les îles vénitiennes, y avait été accueillie avec toutes les démonstrations de la joie publique ; et maigre les édits rigoureux des gouverneurs vénitiens, aussitôt tout le peuple se déclare et prend parti en faveur des Russes. Ceux-ci font courir des manifestes, où il est dit que tous les Grecs- dépouillés de leurs biens par les Turcs, en quelque temps que ce soit, dans quelque lieu qu^ils se soient réfugiés, dès qu^ls produiront un titre de leur ancienne possession, y seront rétablb. D^autres émissaires promettent le pillage de la Morée à ceux qui viendront en favoriser la conquête. Quelques chefs de cette populace se revêtent d^uniformes russes. Tout s^arme, tout s^embarque, les uns dans les galiotes russes qui se rendent au rivage , d^autres dans leurs propres navires , d'autres dans les bateaux quHls peuvent se procurer. Les défenses les plus sévères n'arrêtent point cette émigration. Ils repoussent les détachements vénitiens envoyés contre eux. Aucun de ces bâtiments n'arbore le pavillon moscovite. Une grande croix eu sautoir est le signe de ces nouveaux croisés. Les frégates vénitiennes

en saisissent quelques-uns en mer. Ellçs coulent à fond ceux qui refusent de désarmer. Malgré ces précautions, malgré les édits qui adjugent au dénonciateur les biens des absents, le fanati^me remporte. Une multitude de ces insulaires fond sur les côtes du Péloponèse , et accoutumes à venir dans la belle saison y travailler aux récoltes, connaissant les maisons riches , Tes contrées fertiles, les cliemius détournés, ils se répandent de toutes parts dans les campagnes , chacun^ armé cpmme il peut , sans munitions , sans vivres. Cette multitude dit hautement à ceux qu^elle rencontre , qu^elle n'a pour elle que ce qu^elle peut piller « et que la faim, est en droit de tout oser. Les Russes sont obligés de tolérer ces brigandages , et n'ont aucun moyen de ramener la discipline et l'ordre. Une troupe de ces Grecs, évadés de Tile de Céphalonie, se jette sur la câte occidentale et se présente devant la petite ville de Gastumi. La faible gami- $<m turque demande vingt-quatre heures pour capituler ; et cet intervalle lui ayant été accordé, elle profite du peu de vigilance de ces misérables assiégeants , et se retûre la nuit dans la forteresse de Patras. Cette vile populace envoie demander des chefs au comte Théodore , et ne recevant ni chefs ni ordres , elle se rend seule msatresse de cette petite cité, s'y établit, y

396 mSTOIRfi DE l\nàRGHI£

administre la justice, et s^ empare des revenus publics. Une autre multitude pareille sMchappe de rîle de Zante, et fond sur la ville de Patras, située à peu de distance de la mer. Huit cents Turcs, habitants de cette ville, renforcés encore de ceux qui s^étaient évadés de Gastiimi , se réfugient dans le château avec leurs femmes et leurs enfants, quelques munitions et quelques vivres. On les y somme au nom de Timpératrice de Russie : mais reconnaissant sous les prétendus uniformes russes, ces mercenaires zantiotes, accoutumés à venir annuellement kle Tile de Zante, travailler aux récoltes dans le Péloponèse, ils s^indignèrent à la seule proposition de se rendre à cette populace. Us levèrent avec dédain les casques qui couvraient la tête de ces députés zantiotes , et répondirent : « Qu^on » nous montre un véritable Russe , et nous » ouvrirons les portes de la forteresse. » Les habitants de Patras n'osaient se joiiïdre à une pareille troupe. Ils attendaient pour se soutever quelques secours des Russes: Us se tenaient renfermés dans leurs maisons, où 'ils étaient exposés chaque jour aux insultes et à la rapacité de ces étrangers.

Théodore;, toujours retenu dans la rade de Coron, par le siège de cette forteresse, ne pouvait réf^ondre que par dès promesses et de per-

DE POLOGNE. Sq'J

, pëtuels délais à tous ceux qui venaient au nom . des différents districts , lui demander des vaisseaux , des munitions , des armes , des officiers. Coron continuait de se défendre. La garnison d^abm*d composée de gens lâches et inexpérimentés, avait appris pendant une attaque si faible, à mépriser son ennemi ; et le succès de sa longue résistance lui persuadait qu^elle était invincible. Trop peu nombreuse pour hasarder des sorties , elle restait dans ses remparts, et les Russes trop faibles pour hasarder, ou une escalade, ou même un assaut s^ils étaient parvenus à faire brèche , travaillaient avec autant de maladresse que d^ignorance , à conduire une mine. Les Turcs s'en étant aperçus , cent janissaires déterminés firent une sortie , et comblèrent les travaux. Les mécontentements mutuels ne tardèrent pas à éclater entre les Grecs et les Russes. On s'accusait réciproquement de s'être trompés, les uns en exagérant les ressources qu'on trouverait dans leur pays , les autres en exagérant les forces qu'ils amèneraient pour sa défense.

Lé chef des Maniotes, à qui on reprochait d'avoir conseillé ce siège , et qui lui-même re* prochait les délais qu'on avait apportés à suivre ce conseil, parlait au général russe avec franchise^ et n'était regardé que comme un sujet ' rebelle. « Vous ruinez les maisons des Grecs ,

Scfi HISTOIEB D£ l'aNAECHIK

» lui disait ce Maniote, et vous ignorez Part de » rëduire les forteresses des Turcs. Vous dé- » truisez nos biens et vous laissez vivre nos » ennemis. » Le Russe voulut répondre avec une hauteur insultante ; Mauro lui répliqua : <c Eusses-tu à tes ordres toutes les armées de » ta souver&ine , encore ne serais-tu qu^un es- » clave ; et moi » chef d^un peuple libre , h » destinée m^en rendit«^e le dernier homme , » ma tête aurait encore plus de prix que la » tienne. » A ce mot, tous deux portèrent ia main sur leurs pistolets , mais Tua s^arréta par dédain , Vautre par crainte. Enfin , dans ces conjonctures , un vaisseau de soixante canons , une bombarde et deux bâtiments de transports amenant quelques troupes, et annonçant Farrivée prochaine d* Alexis avec le reste de la première escadre, mirent les Russes en état de faire de nouvelles entreprises. La défense opiniâtre de Coron, qui fermait ce port à la flotte russe, dans une saison orageuse, et le peu de sûreté du port de Betylo , le seul dont on fût maître, déterminèrent à détacher quelques troupes et quelques vaisseaux pour attaquer le port et les châteaux de Navarins. Annâ>al, général russe, noir de couleur. Africain d^ origine , fils d^un nègre de Pierre I*', fut chargé de cette tentative.

Le port de Navarins , un des plus beaux de la Morée, est défendu par deux châteaux. Le plus vieux est Fancienne ville de Pylos. On y ▼oyait encore au second siècle de Tère chrétienne , la maison de Nestor, son tombeau et ' le souterrain où se renfermaient les troupeaux de ce héros d^Homère. Ce lieu si renommé dans les temps héroïques, ne Test pas moins dans Thistoire. Il fut le théâtre d^une des plus célèbres actions de Tantiquité. Cette forteresse est celle même que les Athéniens construisirent avec tant de célérité, saisissant Toccasion de se fortifier sur cette côte alors abandonnée , et d^y braver dans le voisinage même de Sparte , la puissance de leurs rivaux. L^aspect qu^elle présente aujourd'hui est encore tel qu'il nous a été décrit il y a deux mille ans. ce Ce lieu, » disent les historiens, était fait d'assiette, et » en beaucoup d'endroits, n'avait pas besoin de » murailles. » £t l'on voit le vieux Navarins bâti sur une éminence escarpée , pleine de roches, dont quelques-unes tiennent lieu de remparts. « Il n'y avait, disent les anciens, qu'une » petite fontaine dans la forteresse , et on ne » trouvait en creusant dans les sables des envi- » rons, qu'une eau mauvaise et saumâtre. » Cette eau forme aujourd'hui au pied du vieux Navarins, un marais qui communique avec la

4oO HISTOIBE DX L' ANARCHIE

mer. Cest le seul changement que vingt siècles aient produit sur ce rivage. Le port est couvert par des ëcueils dont Fun est cette île Sphactërie , ce rocher aride et nu , où trois cents Spartiates places pour assiéger le fort de PyloSf et par une cruelle vicissitude assiégés i leur tour, montrèrent une si héroïque constance Y que les récits de leur défaite et de leiv captivité, nous émeuvent encore aujourd'hui : et nous allons voir bientôt les Grecs fugitifs et retirés sur cette roche , y demeurer comme eux sans abri et sans vivres, mais non pas avec la même gloire dans la même infortune.

Le nouveau Navarins construit de Vautre côté du port , et sur la pente d We haute montagne, est une citadelle à six bastions, bâtie par les Turcs, il y a deux siècles. Ces deux châteaux étaient en ruine, le vieux sans garnison, et le nouveau presque démantelé. Les Turcs, aux premiers coups de canon, capitulèrent. Ils furent conduits sur un bâtiment anglais dans un des ports de Candie ; et les Russes se. trouvèrent maîtres du port le plus spacieux de la Morée.

Tel était l'état des affaires lorsque le 23 avril, près de deux mois âpres la descente dans le Péioponèse , Alexis arriva enfin d'Italie et parut dans la rade de Coron. L'escadre russe se trouva

0£ POLOGNE. 4oi

alors composée de six vaissëafix de soixante canons, quatre frégates de vingt, deux flûtes armées en guerre , et toutes leurs troupes d'environ huit cents hommes.

Alexis qui eii arrivant sur cette côte , craignait de se voir ravir par son frère Thonneyr de cette conquête, ne put cacher la violence de son dépit d'avoir ainsi été. prévenu; mais bien"tôt ce dépit tombant sur toutes les opération^ qui s^étaient faites , il fit abandonner le siégç de Coron, et retirer la flotte et l.es troupes daps le port et les châteaux de Nava^ns. Au moment de l'embarquement et du départ, tous les Grecs de cetle plaine, se voystnt livrés sans défense à la fureur des Turcs , s'attroupèrent au rivage , chargés de leurs meubles les plus précieux,, traînant leurs femmes et leurs enfants, et demandant à grands cris un asile sur les vaisseaux. Quelques bateaux z^antiotes en embarquèrent une partie ; les autres suivirent à pied le. détachement russe qpi prenait la route de. Navarins; tout, resta désert à plusieurs lieues de Coron , et les Turcs délivrés du siège achevèrent de ruiner la ville.

« U fallait commencer, disait le comte Alexis,

» par se rendre maîtres de tout l'intérieur de

» la presqu'île; les forteresses de la côte tom-

» beraient alors d'elles-mépieâi, la flotte russe

4ou UlSTOUl£ DE L^ANAECHIE

» étant assez puissante pour leur couper tout » secours par mer, et la flotte ottomane encore » désarmée, disait-il, dans le port de Constan- » tinople , ou cachée sous les châteaux des » Dardanelles. » De nouveaux émissaires Tont annoncer dans le Péloponèse Tarrivée de ce chef suprême, et convoquer dans Navarins tous les évéques et tous les primats. Ces émissaires répandent dans la presqu^île un manifeste que Papaz-Ogli , nouvellement arrivé, avait eu soin de préparer en Italie. On y exposait avec assez d^énergie : « Tous les maux que souffrent les »' chrétiens sous le )oug des Musulmans , les en- » fants enlevés , les femmes violées , les ilimples » profanés. On y déplorait la faiblesse de ceux if qui pour se soustraire à ces horribles trai- » tements, avaient indignement trahi la foi déjà M presque entièrement éteinte dans l'Egypte, » dans r Arabie , dans TAfrique , et miraculeu- » sèment conservée dans la Grèce par une pré- » dilection particulière du ciel , et pai* Thé- » roïque constance des Grecs sous des épreuves ». si longues et si difficiles. On ajoutait que » parmi les nations chrétiennes , les Russes plus >» fidèles avaient aussi été plus touchés Ae ces » maux; que Pierre-le- Grand et rimpératrice » Aime avaient médité la délivrance de la >> Grèce; que des raisons connues de Rîeu seul

jy avaient arrêté rexécution d'une ai sainte en- » treprise ; que dans ses jugements ëteniels il » avait enfin suscité le génie de Timpératrice » Catherine, et béni les commencements de » cette guerre sacrée ; que déjà Fennemi était » affaibli de toutes parts , une arméç victo*- » rieuse en Moldavie , et les chrétiens de ces » provinces pour jamais délivrés de ce joug » détesté , le Danube franchi , quelques villes » de la Bulgarie soumises, de puissants secours jy envoyés en Géorgie où toqt s'armait pour la » même cause. Une flotte est sur vos bords, » uniquement envoyée de si loin pour la déliai vrance da la Orèce ; une seconde flotte est » près d'arriver, particuUèremeut destinée à » relever dans Constantinople la croix qui jadis i> fut arborée dans cette ville pour étendre de » là son triofàpbe sur toutes les fausses reli-^ » gîons ; une troisième escadre se prépare dans » les ports de Russie pour vous apporter en^ » core de nouveaux secoiirs ; que chacun pro- » fite de ces temps si désirés par vos ancêtres. » Venez vous joindre à nous pour la foi , la pa- » trie, la liberté, les uns avec des armes, les » autres avec des vivres ; que ceux qui sont » loin s'apprêteut avec confiance ; que ceux qui » sont voisins accourent avec zèle pour mar^ » cher dans la milice du Seigneur. »

4o4 USTOIBB DS l'ANAECHIE

Alexis cherche à renouer toutes les trames que Papaz - OgU et Benaki avaient précédemment tissues ; et dans Tintention de faire soulever tout rintérieur du Péloponèse, il envoie à Psaros qui demeurait maître de Misistra , Tordre de s^avancer pour attaquer avec toutes ses forces j Tripolizza, dont Tarchevéque et les primats étaient entrés dans les premiers complots : lui-même pour réparer Taffront reçu devant la citadelle de Coron , et signaler son arrivée par quelque grand exploit , fit entreprendre sur la côte le siège de Modon, forteresse située à quelques lieues de Navarins en se rapprochant de la Messénie. Elle était défendue par huit cents janissaires, les fortifications étaient plus solides que celles de Navarins. Les Russes au nombre de cinq cents, et avec eux cent cinquante Monténégrins , Maniotes de la plaine et paysans grecs rassemblés par Benaki , poussèrent ce siège avec vigueur.Trois fortes batteries et deux mortiers battirent la place sans relâche, pendant que deux vaisseaux et deux frégates formaient Tattaque du côté de la mer. Tous les canons turcs furent bientôt démontés , et les remparts ouverts, en deux endroits.

Mais la flotte turque s^avahçait vers le Péloponèse ; les Dulcignotes arrivaient sur leurs navires; et cesformidablesÂlbanaisconnuspourles

meilleures troupes de Tempire ottoman, étaient près d'entrer dans la presqu'île. Un faible soulèyeinent des Monténégrins et quelques mouvemeiats des peuples de la Chimère , n'avaient point été capables de les retenir en Epire. Les forces de ceux - là presque détruites avant la guerre^ avaient été entièrement épuisées par les recrues qu'on avait tirées d'eux. Les habitants de la Chimère» affaiblis par des recrues pareilles, divisés entre eux, et dont la plupart étaient retenus par le crédit que les Vénitiens exercent dans ces montagnes , firent une légère incursion et furent aisément repoussés.

Les Albanais sans ennemis dans l'empire , ac^ coururent donc vers le Péloponèse. Une de leurs troupes se détourne pour fondre sur Missa- Longi. Déjà cette ville était déserte. Le député qu'elle avait envoyé au comte Théodore , n'ayant pu obtenir le secours d'un seul vaisseau , ayant vu la faiblesse de l'escadre russe , s'était pressé de retourner dans sa ville, avait assemblé ses concitoyens, leur avait annoncé, « qu'après » avoir si imprudemment pris les armes, sûrs » d'être abandonnés , leur Unique pensée devait » être non une défense inutile^ mais le choix » d'un refuge et le salut de leurs femmes et de » leurs enfants. » Aussitôt on court dans les maisons et au port ; on charge à la hâte toutes

4o6 UISTOIRl^ DB L'ANARCHII.

les richesses de la ville dans une trentaine de navires qui servaient à son commerce. Mais au moment où on se prépare à faire voile pour quelque pays de la chrétienté , les Dnlcignotes sur leurs barques arrivent à Tentrée du port. Les navires grecs se forment en cercle , et pendant une semaine entière se défendent avec tin courage opiniâtre. Une proie plus facile attire alors les Dulcignoles, et-quelques-^unes de leurs barques s^étant approchées la nuit de Patras , et ayant observé la négligence avec laquelle se gardaient les autres Grecs de cette ville , elles y amènent toute Fedcadre de ces pirates. Lés navires de Missa-Longi profitent de cet intervalle. Une partie fait voile vers les îles vénitiennes. Une autre partie se jette dans la petite île d^Andélièo , à peu de distance de leur patrie.

Les Albanais trouvent la ville abandonnée , forment des radeaux, passent k Ândélico, et après y être entrés sur la foi d'une capitulation, ils y massabreiit tous ces infoitvinés. Cependant les Dulcignotes saisissant à dessein Tobscutité de la huit , descendent sur la côte dé Pàtras. Les Grecs célébraient alors la solennité du Vendredi samt. Tandis que ceust-ci dès» le point du îour, étaient en foûle dans les^lises, éf que la ferveur de leur dévoti^gm leur faisait tdiiiblîfet

DE POLOGNE. ^OJ

tous les soins de la guerre , les Dulcignotes se jettent dans la ville, et mettent le feu aux mai-f sons qui se trouvent sur leur passage, La garnison turque jusque-là renfermée dans le château, en sort avec furie. Turcs et Dulcignotes fondent dans les églises. Les Grecs fuient de toutes parts. Ils trouvent leurs maisons embrasées. Les Zantiotes se sauvent vers le port , se précipitent dans cette multitude de barques qui les avaient amenés , et sont rencontra en mer par d'autres pirates dulcignotes qui en massacrent la plus grande partie. Les habitants de la ville se dispersent sur les montagnes voisines. En vain le commandant turc, en reconnaissance de la ccmduite modérée qu'avaient tenue les habitants, fit publier une amnistie pour tous ceux qui reviendraient. Aucun n'osa se fier à la £(h des vainqueurs. La cavalerie albanaise traversait alors sans obstacle Tisthme de CoHùthc.

Le primat qui j commandait, avait appris la faiblesse des Russes , n'avait point reçu les armes qui lui avaient été promises, et n'avait osé se déclarer. Plusieurs milliers d'Albanais entrent dans la presqu'île. Une de leurs troupes tourne vers Patras , achève le pillage de cette ville , et parcourant la contrée voisine , y met tout à feu et à sang. L'incendiç de Patras, dpra trois jours, el cette ville de la plus hpute apti-

4o8 HISTOIRE DE L^ ANARCHIE

quité n^est plus aujourd'hui qu^un monceau de cendres.

Mille cavaliers albanais s'avancent vers Tripolizza. Ils arrivent , peu d'heures après cette troupe de deux mille Grecs et de quelques soldats russes conduits par le jeune négociant de Myconi , qui avaient traîne avec eux quelques pièces de canon j et qui travaillaient alors à établir une batterie contre le retranchement dont les Turcs s'étaient enfermés. Les Albanais s'étant d'abord jetés dans la ville et joints aux Turcs, fondent avec eux sur les assiégeants. Les Grecs s'enfuient , la batterie est abandonnée , et les Russes taillés en pièces. Les Turcs et les Albanais en rentrant dans la ville, passèrent au fil de répée tout ce qui se trouva sur leur route. Plus de trois mille Grecs de tout sexe et de tout âge furent massacrés. Le pacha, après avoir calmé cette fureur , condamna à mort l'archevêque et cinq autres ecclésiastiques, convaincus ou soupçonnés de secrètes intelligences ; et tous les paysans de ces contrées qui s'étaient joints aux assiégeants, vinrent en foule demander grâce au pacha. Les Turcs et les Albanais déjà au nombre de six mille, campèrent dans le voisinage de Tripolizza , d'où ils menaçaient également Navarins , Modon et Mîsistra. Dans cette position, le plan du pachia était d^atteridre

La prochaine arrivée de la flotte ottomane , et aussitôt qu^elle paraîtrait, de se mettre en marche vers la côte occupée par les Russes, en même temps qu'elle tournerait la presqu'île , et leur couperait toute retraite par mer.

Un petit nombre de primats et d'évêques était venu trouver Alexis à Navarins. Ils avaient reconnu par eux-mêmes combien leurs espérances étaient déçues, et dès lors la plupart des Grecs se retiraient dans les endroits inhabités ; d^ autres sortaient du Péloponèse pour se réfugier dans les îles. Il ne restait plas à Navarins auprès des Russes , que des femmes , des enfants, des vieillards, quelques Maniotes de la plaine attachés au sort de Benaki , et tous ceux que leur fanatisme trop connu obligeait de suivre constamment le sort des Russes.

Mais la fortune qui avait si souvent favorisé les plus téméraires entreprises de Catherine, si souvent réparé les fautes de ceux à qui cette princesse confiait Texécution de ses desseins, ne Fabandonna pas encore dans une conjoncture si périlleuse. Elphinston , parti d^Ângleterre le i3 avril , avec une escadre de trois vaisseaux de ligne, trois frégates et deux bâtiments de transport, ayant toujours eu les vents favorables , sans avoir relâché dans aucuh port , le trente-cinquième jour de la plus heureuse navi-

4lO UISTOIEE DE l'anarchie

galion 9 arriva alors dans le golfe de Misistra. Un esquif qu'il envoya à la côte ^prit qu'elle était au pouvoir des Russes ; deux oCQciers débarquèrent et vinrent à Misistra, où Psaros s'était réfugié depuis sa défaite. Psaros dans les périls dont il était menacé , attentif à toutes les nouvelles, faisait garder avec soin tous les défilés, et avait placé des vedettes sur toutes les hauteurs. 11 apprenait à l'instant même que la flotte ottomane paraissait à l'orient du Péloponèse, que du sommet des montagnes oâ pouvait en compter les voiles ; et d'autres espions lui rapportèrent au même instant que les Albanais, campés sous Tripolizza , se mettaient en marche vers la côte. 11 fit porter à Ëlphinston ces alarmantes nouvelles. Celui-ci prenant aussitôt la plus audacieuse résolution, lui écrivit à la hâte ce billet : « Faites dire au comte Alexis » que je pars pour le débarrasser de la flotte » ottomane , et qu'il envoie promptement à n mon secours. » Il mit à terre quelques troupes de débarquement pour renforcer les Russes de la presqu'île, et fit aussitôt voile avec ses trois vaisseaux et ses deux frégates au-devant de la flotte ennemie.

Dans ce moment, les Turcs et les Albanais campés sous Tripolizza, ayant 2q>pris que leur flotte paraissait à rprient 4e la presqu'île , ac-

couraient au nombre de huit mille vers la plaine de Coron par le défile de Nisy. Ce pas* sage important était garde par quatre cents Maniotes. La bourgade de Nisy est bâtie dans une gorge étroite entre deux montagnes , dont Tune porte encore aujourd'hui le nom de Vulr cain , ce qui fiait présumer que les ruines dont le sommet est recouvert sont celles d'un temple de ce dieu. Mais il y a aujourd'hui dans ces ruines un petit monastère consacré à la Vierge. Le capitaine maniote , Joanni Mauro-Mikali , s'était jeté dans cette bourgade après avoir quitté les Russes par mécontentem^ent ; et les Grecs se plaisent à raconter dans leurs ressentiments actuels contre l'empire de Russie, que depuis la retraite de ce vaillant chef des Maniotes, toutes les affaires des Russes allèrent en décadence. Tout mécontent qu'il était de leurs généraux, il envoya les avertir de l'anivée des troupes otton^tanes, et leur promit de tenir assez long' temps dans le défilé pour qu'ils pussent, ou venir à son secours slls le voulaient , ou se sauver s'ils avaient peur. Attaqué par cinq mille hommes , forcé de maisons en maisons, tous les siens tués, pris ou en fuite, à l'exception de \îagt-quatre ,' il se défendit dans uae maison pendant trois jours. Vingt-deux furent t«es. Les Turcs mirent le feu. à cette maison , et furent

4ia HISTOIRE DE l' ANARCHIE

étonnes de n^en voir sortir qu*un vieillard blesse et un enfant : c^ëtait lui-même et son fils. Les Turcs et les Albanais ^ après avoir ainsi forcé le défilé, se répandirent dans la plaine du Maina et la jonchèrent de morts. Une nouvelle multitude de Grecs effrayés vint se réfugier sous le canon de Navarins. Tous les habitants des villages voisins , ceux même des contrées limitrophes, abandonnent leurs maisons et leurs biens pour venir mettre leur vie à couvert sous la protection des Russes. Cette multitude manquait de vivres, les Russes en avaient peu, il n^y avait aucun moyen de s^en pourvoir.

Les Turcs, après avoir passé une nuit à Coron pour s'y reposer et s'y joindre à la garni*' son, s*avancent vers Modon pour en faire lever le siège. Ils attaquent avec intrépidité le camp des Russes, les obligent à se replier sur les batteries, les y attaquent de nouveau, et les y forcent après un combat opiniâtre. Deux cents Russes échappés du massacre se retirent avec peine vers Navarins , emportant avec eux leur commandant blessé, et laissant aux mains des Turcs trente-huit pièces de gros canons, quatre pièces de campagne et deux mortiers.

La garnison de Modon ïnit le feu au bourg, après en avoir pillé les maisons.

Le bruit ise répandit aussitôt sous les murs

de Nayarins, que lesTurcs, poursuivant leur victoire , venaient attaquer cette forteresse. Orlof en fit fermer les portes, sans y admettre les Grecs fugitifs. La multitude rassemblée au pied des remparts, criait aux Russes : « Vous nous » avez promis de nous affranchir, nous ne vous » demandons qu^un asile. » Les Turcs approchaient en efTet ; et quoiqu'ils ne vissent point paraître leur flotte , enhardis par leurs succès ^ leurs troupes victorieuses marchaient précipitamment vers Navarins. La multitude des Grecs ne se croyant plus en sûreté sous les remparts , se jette , avec des cris lamentables, dans tous les bateaux qui sont au rivage. Dans cette confusion, la mer engloutit une partie de ces infortunés ; une autre partie parvient sur cette île de Sphactérie qui forme un des côtés du port. Quatre ou cinq mille Grecs réfugiés sur ce rocher, sans eau, sans abri, sans vivres, y demeurent exposés à périr de faim , de soif et de misère , et voient flotter autour d'eux les cadavres de leurs enfants et de leurs femmes ; et les Russes, de dessus les remparts, contemplaient ce spectacle avec des risées.

Quelque dût être Févénement du combat naval , Alexis , dans Teffroi que lui causa l'approche des Turcs, ne songea pli^s qu'à évacuer précipitamment le Péloppnèse. Déjà.Ilhéodor^

4l4 UISTOIHE D£ LANARCUE

et l'amiral Spiritof étaient partis avec ie plus grand nombre des vaisseaux pour renforcer Tescadre dTlphinston. En yain Papaz-Ogli et Benaki représentaient au comte Orlof « que » tout n^ëtait pas encore désespère, que réré- » nement du combat naval ne pouvait être n douteux , qu'un succès par mer aussi décisif » que Timpéritie des Turcs permettait d^ » compter avec assurance, aussi éclatant que » Test toujours TavaAtage du petit nombre » contre des forces supérieures, rétablirait » aussitôt les affaires, ramènerait toutes les » forces russes à son secours , jetterait la cons- » temation parmi les Turcs, et que leur inex- ' » périence dans Part des sièges lui laisserait » en attendant cette forteresse pour asile. » Alexis n'écouta rien ; il fit embarquer à la hâte les blessés, les malades, quelques centaines de Grecs avec leurs proëstos, les évêques de Ceron , de Modon, de Calamata, de Patras, et Papaz-Ogli qui mourut bientôt après dans une île de l'Archipel , et Benaki forcé d'abandonner dans sa vieillesse sa ville, ses biens, sa famille, pour aller porter d'inutiles plaintes à la czarine. Alexis, avant son départ de Navarins, en fit chaîner toutes les mines, et en s*embarquant y laissa des mèches allumées, afin qu'après son départ cette forteresse ensevelît sous

ses ruines les Turcs qu'il présumait devoir y accourir en foule. Mais les mèches s'éteignirent, «t les Turcs trouvant encore sur les remparts quelques canons montes, les tirèrent sur la flotte russe qui s'éloignait du port. Plus de vingt mille Grecs se réfugièrent dans les îles vénitiennes. Le pacha fit publier un pardon général. Il traita avec douceur les familles des primats fugitifs , et laissa la vie et la liberté à leurs enfants. Quelques troupes albanaises retournèrent dans leurs provinces , chargées de butin , et saccagèrent sur leur route une partie de )a Thessalie et de la Macédoine. Mais la plus grande partie ne put être forcée de quitter le Péloponèse, où ils avaient été attirés par la promesse de lever les tributs à leur profit. La plupart des maisons ayant été pillées, ils se firent donner des billets par les chefs des communautés , et déclarèrent qu'ils n'évacueraient la presqu'île qu'après l'entier acquittement. Ils s'en rendirent les véritables maîtres, et au mépris de l'autorité du sultan, elle demeura en proie à leiifs brigandages. Tel fut l'événement de cette grande entreprisé dont le Péloponèse avait attendu sa délivrance.

Les peuples si fiers aujourd'hui de leur civilisation , de leurs gouvernements et de leurs arts, doivent frémir en conîsîidérant dans quelle

4l6 HISTOIEE OS l'aNARCHI£

déplorable servitude sont tombes ces pays autrefois si florissants et éternellement célèbres par les fables les plus ingénieuses que Tesprit humain ait inventées, par ces mêmes fables qui font aujourd'hui Tamusement et les délices de tous les esprits cultivés; ces pays dont presqoe tous les aspects sont décrits depuis tant de siècles dans la poésie la plus élégante el la plus harmonieuse, plus justement célèbres encore par leur histoire que par leurs fables, o^ pour la première fois la liberté naturelle fiit , pour le bonheur commun, astreinte à des lois civiles, et conservée par une autorité légitime ; ces pays, enfin, où naquirent Féloquence, les arts du théâtre , ceux de la paix et de la guerre , et dont rhistoire offre de si grands modèles dans tous ies genres aux hommes qui veulent être véritablement hommes*

L'escadre d'Ëlphinston, malgré. son extrême faiblesse et la fatigue d'une si longue navigation, s'avançait seule encore contre la flotte ottomane. De cette flotte nombreuse , dix vaisseaux avaient été envoyés pour contenir les .lies. Le capitan.-pacha , également présomptueux , ignorant et lâche , en an^enait dix autres sur les côtes du Péloponèse; et de ce nombre, quatre venaient d'entrer dans le port de Napoh pour y déposer des munitions et des

DE POLOGNE. f^ij

troupes , et s^y informer de la situation des affaires. Le reste , en vue du port, attendait à la cape , que ceux-ci les rejoignissent pour faire voile ensemble vers Navarins. Mais sHl y avait sur la flotte russe des étrangers qui devaient assurer ses victoires , et faire appréhender aux Turcs leur prochaine ruine , il' y avait aussi sur la flotte ottomane .un étranger^ un Persan des* tiné à en réparer les défaites, un de ces hommes extraordinaires qui conservent dans la déca* dence d'une nation les mdeurs qui furent dans ses plus beaux siècles la vraie cause de ses prospérités, un des plus grands caractères que puissent offrir les histoires orientales ; et par les étranges vicissitudes de sa^vie, justifiant en quelque sorte les opinions de ces peuples sur la fatalité. Hassan , regardé au moment où j'écris, comme le seul espoir de Fempire ottoman, devenu capitan-pacha , et depuis douze ans au milieu d'une cour orageuse, maintenu dans cette place par la reconnaissance publique , après avoir soumis tous les rebelles, ramené la paix dans toutes les provinces, et raffermi, du moins pour vfa temps, tous les débris de cet empire ébranlé , avait été enlevé par les Turcs, dans son enfance,. sur les frontières de Per3e, vendu comme esclave à un habitant de Rodosto, dans le voisinage de Çonstantinople , et em- .3. 27

4l8 HISTOIBE DE L*ANÂHCHl£

ployë par son maître comme batelier. A la fleur de son âge il s^ëchappa, à Faide d'un Grec qui le conduisit à Smyrne, et il s*j enrôla dans les recrues qu^on y faissdt pour Alger; admis daps cette milice , la garde et la maîtresse d^un trône auquel tout soldât a droit de par- YewTj il ne tarda pas à se signaler chez ces bail>ares africains, par son intrépidité dans les chasses du lion. Deux fois, dans ces chasses, laisse pour mort au milieu des déserts, perdu dans les sables, sans nourriture, sans eau, couvert de sang et de blessures , ces aventures mêmes le firent approcher du dey, combler de faveur; et bientôt ses services rélevèrent au second gouvelmement du royaume. Mais la cour de ces pirates a les vices de toutes les cours. Le refus de prendre parti dans les rivalités d^un favori et d'un ministre lui en fit deux ennemis. Près d'êtte perdu , et n'ayant plus qu'un moment pour s'évader, il marche avec les troupes de son gouvernement contre une de ces forteresses que les Espagnols cohservent sur ces côtes ; il feint de s'y présenter par une de ces bravades consacrées chez les Musulmans de ce pays, à qui le fanatisme persuade que tous ceux quipérissètitpar l'artillerie des Espagnols sont autant de martyrs. Arrivé le soir devant cette place , il fait à minuit détendre son camp

et charger les équipages , xomme sll avait intention d'attaquer la ville au point du jour. Mais à la faveur de Tobscurité , s'éloignaat de ses troupes , qui ne pouvaient soupçonner son dessein , il fait filer ses bagages vers la ville, où le gouverneur prévenu Tatteûdait , et s'y introduit avec quelques esclaves fidèles et toutes ses Tichesses. Accueilli par le roi d'EspSigne, il tra-^ Terse ce royaume, la France, Tltalie, se rend à Naples , et s'y embarque pour Gonstantinc^ple. Réclamé par un envoyé d'Alger, il est arrêté sans être entendu, et conduit dans une de ces prisons du sérail où uneju^tice prompte appelle toujours le bourreau en même temps quel'ac-* cusé« Le sultan s'y rendit déguisé , soit que; le spectacle des supplices devienne queJquefois.un délassement au milieu des ennuis et des délices d'un séraii , soit que l'équité de Mustapha fut inquiète d'un jugement si ti^ureux. Hassan reconnut le ra^ilpe de l'empire, et lui 'parla avec cette même intrépidité! qu'il avait si sou-^ vent portée dans ses combats contre les lions,. Il lui rendit cotiq^te des richesses réclamée» par ses accusateurs ; il prouva que c'était sa pr49|>re fortune, acquise dans ses emplois par les moyens que ces gouvernements tyranniques autorisent^ Il lui dit : « i{u!injnstemeiit persécuté k Alger, » il était venu* chercher asile . à Gonstantinople ,

4ao msTOiBK DE l'anarchie

» non comme mi vil fugitif dans une terre » étrangère, mais- comme un opprimé à qui » son innocence donne droit de recourir au » chef suprême des Musulmans, et que n^y trou- » Tant encore que Toppression , la captivité et » la mort, il le citait au tribunal derant lequel » le maître et Tesclave , le juge et Taccusé sont A égaux. » Mustapha aimait le courage et cherchait la justice. Hassan Tétonna et lui plut ; et dam cette prison même il lui donna le commandement d'un vaisseau de guerre. Hassan refiisa d^abord cet emploi, n'ayant pour Fexercer d'aubes connaissance3 que celles que lui avaient acquises son premier état de batelier et de courts voyages sur mer. Mais la volonté d'un soltan est regardée comme un décret du ciel.

Hassan n'avait adopté ni les moeurs efféminées de Constantinople, ni les secrètes inobservations de tous les préceptes de la loi ; Musulman dévot , fermement attaché au système de la prédestination, y puisant un nouveau motif de s'abandonner à son intrépidité naturelle et de se jeter aveuglément dans tous les périls, attaché aux nations franques par reconnaissance des services qu'il en avait ;reçus , et sachant par Tinstittct naturerde.son génie, malgré Tignorancè où Ta laissé l'éducation la plus grossière , admirer leurs arts , leur police , leur

discipline , il ëtait devenu en peu d'années le troisième amiral de la flotte ottomane , et en cette qualité il montait le même vaisseau que le capitan- pacha. U était sur ce vaisseau ce qu'on nomme dans la marine française capi* taine dé pavillon.

Pendant que les six vaisseaux turcs attendaient à la cape, en vue du port de Napolî, Elphinston , avec ses trois seuls vaisseaux et ses deux frégates ,' s^approcha sous pavillon vénitien ; et aussitôt qu^il fut à la portée du canon , arborant pavillon russe , il attaque avec le courage le plus déterminé , cette partie séparée de la flotte ennemie. Hassan engagea le vaisseau d^Elphinston avec une bravoure égale à celle de cet Anglais. Mais il fut aussitôt abandonné , et les cinq autres vaisseaux se réfugièrent dans le port voisin. Hassah seul , exposé à tout le feu de la flotte russe , eut quelque peine à se dégager, et parvint à se retirer d'abord sous le feu dWe petite forteresse bâtie à la pointe d'un rocher qui défend Taccès de- ce port, où ce feu protégea son entrée. Elphioston Ty poursuivit , y bloqua cette flotte pendant deux jours, s'approcha d'assez près pour l'y canonner : mais un vent violent du nord l'exposait à se briser à la côte. Un de ses vaisseaux toucha sur des bas -fonds y et se contentant

^22 nSTOns DB L*A]IABCHIE

alors de ce premier avantage , et d'avoir déconcerté les projets des ennemis, il se retirapendant la nuit da golfe d'Argos, vers TUe de Cérigo ou de Cythère, pour aller au-devant des secours qa^il attendait.

Les Turcs ne profitèrent pas d'abord de son âoignement. Une grande contrariété d'opinions divisait leurs principaux chefs. Le eapitan-pacfaa avait pris la ferme résolution de ne plus combattre , et sa lâcheté se couvrait de prétextes plausibles. Il soutenait > que les Russes, chassés » du Péloponise, discrédités auprès des Grecs, » n'étant plus maîtres d'aucon port, n'ayant » aucune île dont ils pussent tirer de» vivres ^ » exposés i périr de faim et de misère , seraient » bientfttforcésdequitteFl'ATchipelavec toute » l'ignominie qui sait une folle entreprise ; quev > dans leur désespoir , le hasard d'un combat » étant leur unique ressource, ilfallaitleurôter » cette ressource même ; que ce hasard n'était » point égal pour les deux flottes, les Russes ne » pouvant y perdre que leur flotte même , et leit » Turcs une partie de leurempire. » Hassan représentait « que l'opprobre d'avoir fui devant ■o trois vaisseaux , et de s'être caché dans un » port, aurait de fimestes suites, s'il n'était pas o réparé ; que les espérances des Grecs renaî- » traient ; que leur faveur générale rendrait les

3» Russes maîtres de ce grand nombre d'îles

>> uniquement habitées par des Grecs ; qu'ils y

» trouveraient d'inépuisables ressources; qae

i> lé^ dix vaisseaux turcs enchaînés dans ce port,

B dont la sortie était difficile, y seraient aisé*

» ment bloqués par un petit nombre de vais-

» seaux ennemis ; que le reste de la flotte otto*

» mane demeurerait séparée, et dans un danger

3> perpétuel d'être attaquée avec toutes les for^

» ces 'russes réunies; qu'il fallait profiter de

» rélcMgnement des Russes, rejoindre les dix

» vaisseaux qu'on avait laissés en airière ; et

» (ju'après cette jonction au milieu des îles de

» FArchipel , contenues, alors par la présence

» d^une flotte si nombreuse , on pouirait , ou

» chercher le combat avec plus d'avantage, ou,

» par une sage circonspection, le refuser sans

» honte. » JiC pacha, gouverneur du Pélopo*

nèse, qui commandait dans cette forteresse, mit

fin à ces disputes. Cet homme timide, sa9S

s'exposer lui-même à aucun péril , avait ccmduit

avec succès , du fond de sa citadelle , toute la

guerre du Péloponèse, et ne craignait plus rien

pour sa presqu'île. Il avait vu avec épouvante

les vaisseaux russes braver et canonner la flotte

sous le feu même de ses deux forts. Il tremblait

qu'ils ne revinssent bientôt l'y bombarder ; et

répétant sans cesse qu'il n'avait plus aucun be-

4^4 HISTOIRE DE L^AMARCHIE

Soin de secours, il menaça le capitan-pachâ de faire tirer le canon du château sur la flotte , si elle s'obstinait à ne point reprendre la mer. Elle sortit de te port la Huit du 3o au 3i mai; et au point du jour, elle aperçut dans réloigne^ ment Tescadre russe beaucoup plus nombreuse que les jours prëcëdents^ et prit la fuite à toute» voiles. Les Russes , apr^s quelques heures de poursuite, la perdirent de vue au milieu de»

îles dont cette mer est coupëe. La flotte ottomane , successirement augmentée de tous le»

vaisseaux dont elle s'était séparée , errait dan» ses parages étroits, se portant sans cesse d'un rivage à un autre , toujours soigneuse d'éviter le combat y et quelquefois poursuivie par l'escadre russe. Hassan représenta enfin au capitanpacha la honte de cette conduite. « Il fallait , » disait-il ^ puisqu'on avait pris la résolution » prudente d'éviter les ennemis, ne pas avoir X» . le déshonneur de fuir perpétuellement de- » vant eux, au risque perpétuel d'être forcé au f» combat. Il fallait se retirer ou aux Darda- D nelleSf ou dans quelque autre station inatta- » quable , et de là attendre le parti que pren- » drait la flotte russe , désormais fatiguée^ sans » vivres, ne trouvant par-tout que des côtes » ennemies, ou contenues par le voisinage de n la flotte ottomane. » On était alors vers les

côtes d^Asie. Le capitan-pacha se confiant, pour la défense des Dardanelles y à leurs pro* près forces, résolut de se retirer dans le golfe de Smyme. La flotte, après avoir atteint Tile de Chio, au lieu d^entrer dans le golfe, tourna rîle , et fut jetée par ses mauvaises manœuvres dans le canal qui sépare Chio de la côte d'Asie. A Faspect de cette côte , Famiral otto* man crut y avoir trouvé la station inexpugnable qu'il cherchait.

Ce canal a dans saiplus grande largeur quatre lieues françaises , si on y comprend Tenfouce^ ment de deux golfes opposés , Tun sur le rivage de nie , et au fond duquel est bâti la ville de Chio; l'autre sur le rivage de l'Asie, et au fond duquel est située une petite ville , connue dans l'antiquité sous le nom de Siscus, et aujourd'hui sous le nom de Tchesmé. A l'entrée du canal , dont la longueur est de sept lieues françaises , sont situées les petites îles Spalmodari , envi* ronnées d'écueils. Il n'y a nas une plage , pas un rocher sur ces mers , qui n'ait quelque noni dans l'histoire. Ce fut dans ce canal que se donna autrefois , entre la flotte d'Antiochus et celle des Romains, une célèbre bataille qui commença à décider du sort de l'Asie. Les vaisseaux turcs se rangèrent le long du rivage d'Asie, dans une position presque semblable à celle qu'avait prise

436 HISTOIRE DE l'ANARCKIE

la flotte d'Antiochus. Quinze vaisseaux de ligne, trois grandes frégates, sept grands vaisseaux ar- . mes, et quelques galères amarrées sur leurs ' ancres, formèrent un croissant dont les deux extrémités étaient appuyées par des bancs de sable et des rochers ^ fleur d'eau. Des batteries furent établies sur ces rochers et sur la côte; Dans cette position formidable, les Turcs ne croyaient pas que les Russes eussent jamais l'audace de les attaquer, et, quand îb apprirent l'approche de leur escadre, ils reçurent cette nouvelle avec joie.

Les Russes s'étaient d'abord avancés dans les mers de l'Attique ; et en paraissant à la vue de Négrepont et d'Athènes, ils avaient tenté vainement de faire soulever ces deux villes, que l'exemple du Péloponèse avait effrayées. Ils en^ trèrent ensuite dans l'Archipel , et trouv^ent toutes les tles ctnitenues par la même crainte. Cette escadre était encore alors commandée par Elphinston ; mais ^e funestes divisions avaient eu lieu au moment de sa jonction avec l'escadre -*" *^"'ritof. Par une suite de l'incroyable tégèvec laquelle une si grande entreprise :té imaginée et conduite , il n'avait point :idé d'avance à qui devaient appartenir lion amiral ette commandement suprême, f d'escadre anglais, avec toute la violence

de son caractère , avec toute la fierté d'une nation accoutumée à jégner sur les mers, avec la juste confiance que Im inspirait un premier succès , refusait de se soumettre à aucune autorité. Spiritof 9 brave et détermine , maïs sans expérience et sans talent, uniquement choisi afin qu7un nom russe fut en tête de tous les ordres et plus encore en tête de toutes les relations , ne voulait point céder ce vain honneur, et tpus les Russes se pignaient à lui avec une égale opiniâtreté. Le seul Théodore leur répcmdait « que rhonneur national était de vaincre. » 11 avait d^abord employé le pouvoir souverain qui lui était confié en Tabsence de son frère pour faire obéir Spiiitof. Celui-ci, les larmes aux y eux , avait déposé le pavillon amiral. Après un long intervalle , Alexis, ayant rejoint Tescadre sur les c6tesde Tîle de Paros, et rassemblé toutes les forces russes, la dispute sur le commandement fut aussitôt renouvelée , et remise k la décision de ce chef suprême. Alexis , élevé dans les derniers raogs du peuple russe ^ imbu dès son enfance de cette haine inqmète et jalouse que les anciens Russes conservent contre les étrangers , décida autrement que son frère. Le pavillon amiral fut reporté sur le vaisseau de Spiritof , au mépris de tous les emportements d^Elphinston , qui sUndigna de se voir soumis à

4a8 msToms DE l'anahghie

de pareils chefs, conduits eux-mêmes par d*aa« très Anglais ses subalternes ,- dans la marine de sa patrie. On apprit alors, par un navire grec, que la flotte ottomane était vers File de Chio ; et on partit pour Taller chercher dans ces parages.

Le capitan-pacha , à la nouvelle qu^on apercevait Fescadre russe , quitta son vaisseau et se fit mettre & terre sous un de ces prétextes que la lâcheté sait toujours imaginer. 11 feignit d^avoir de nouveaux ordres à donner pour rétablissement de quelques batteries. Sa felouque étant fort remarquable, toute la flotte ottomane le vit prendre terre , et il n^y eut aucun Turc qui ne se crut trahi.

Le brave Hassan resté seul commandant de la capitane , reçut ordre d^ aller avec deux frégates se montrer à Tescadre ennemie , pour se faire poursuivre et Tattirer dans le canal où sa destruction paraissait assurée. Il rapprocha d^assez près pour en compter toutes les voiles, et revint prendre sa position à la tête de la ligne turque entre les deux vaisseaux chargés particulièrement de suivre et de défendre la capitane.

Le lendemain 5 juillet , à sept heures du matin, le vent du nord favorisant Fentrée de Tescadre russe dans le canal , elle s^avança composée de neuf vaisseaux et de quelques frégates. Elle défila entre les îles Spalmodari, et mit tous ses canots

à la mer à la vue de la flotte ennemie. Uaspect de la grande supériorité et du bel ordre de Tarmée ottomane, imprima quelque terreur à tous les esprits. On avait jusque-là ignoré le renfort que les Turcs avaient reçu ; et quand on aperçut tous leurs vaisseaux s:<r leurs ancres, rangés en forme de croissant, la droite appuyée exk terre ferme , la gauche sur la pointe d^un banc de sable , cette disposition plus habile qu^on ne s^y était attendu, déconcerta les mesures qu'on avait prises ; mais les Russes après le honteux abandon du Péloponèse , après avoir perdu la faveur des Grecs, sans port, sans asile, réduits à ne pouvoir rien entreprendre, venaient en désespérés chercher cette flotte , résolus de vaincre ou de périr. Un signal appela tous les commandants abord du vaisseau amiral. Il fut décidé dans ce conseil que les neuf vaisseaux se partageraient en trois divisions égales. Spiritof encouragé par rhonneur du pavillon qu'il avait recouvré et conduit en effet par Gregg, contreamiral anglais, commandait Favant-garde. Alexis, comme généralissime , devait conduire le corps de bataille , mais se tenait sur une autre frégate dans un extrême éloignèment. Ëlphinston mécontent et irrité, conduisait Tarrièrcrgarde. Le premier vaisseau de Tavant-gard^ russe mit toutes ses voiles et porta vent arrière sur la ca-

43o mSTOIHS DB l'amakghie

pitane torque , qui ëtait le second vaisseau de cette grande ligne amarrée sur ses ancres le long du rivage. Le vaisseau russe en envoyant sa bordée, reçut lui seul tout le feu des trois premiers vaisseaux turcs ; et trouvant sa position trop désavantageuse, après avoir ainsi engagé Fattaque , il mit ses deux tanots devant , et s^éloigna. Le vaisseau qui le suivait s^avança avec une plus grande intrépidité, c^était Tamiral russe monté par Spiritof , par Gregg et par Théodore. Il donna sa bordée au travers des trois vaisseaux turcs, et en recevant les leurs, un de ces gros boulets de marbre dont les Turcs font usage dans leurs énormes pièces, emporta son gouvernail. Ce vaisseau couvert de toutes ses voiles, né pouvant plus alors manœuvrer et obéir, dérivant sur la capitane prêt à tomber sur elle, continuait de la foudroyer^ et soit par Textrême promptitude de son artillerie, soit par la rapidité avec laquelle cette énorme masse était entrsdnée sur la capitane, il faisait partager à son ennemi tout son péril. Hassan, qu^un ordre rigoureux attachait au rivage, s'efforçait cependant d'éviter lé choc du vaisseau qui, en Fécràsant de son artillerie, tombait sur lui à toutes voiles ; et le désordre où il avait mis'le vaisseau russe , lui faisait concevoir Tespoir d'un plus grand avantage, dans le même temps que

par l'adresse de ses mouvements sur ses câbles, il évita le choc dont il était menacé ; ii longea le vaisseau ennemi , y fit jeter les crampons et parvint à lui donner Fabordage. C'était des deux parts les plus beaux vaisseaux des deu)[ flottes ^ les équipages les plus nombreux , les troupes d'élite. Un combat désespéré s'engagea entre eux. Les Turcs animés par la bravoure de leur capitaine et par l'espoir d'une si belle prise , s^élançaient dans le vaisseau russe, s^y précipitaient du haut des vergues , y entraient par les sabords. Les Busses jetaient dans le vaisseau ennemi des matières enflammées , des grenades, des pots à feu , espérant pouvoir se dégager et détacher les crampons , pendant que les Turcs éteindraient l'incendie de leur vaisseau. Une vingtaine de plongeurs maltais armes de longs fers pointus, s'élancèrent à la mer, y plongèrent et travaillèrent sous l'eau à trouer et à trépaner le vaisseau turc. Les deux autres divisions russes avaient manœuvré pour se porter contre le centre et la gauche de «la flotte turque , dont tous les vaisseaux présentaient constamment le travers ; et chacune de ces divisions parvenue à la hauteur où devait com-^meneer son attaque, se tenait à la juste portée de son artillerie , n'osait s'engager plus avant dans ce formidable cercle et portait sa plus

43a HISTOIRE DE L^ ANARCHIE

grande attention sur rëvénement du combat qui continuait avec fureur entre la capitane et le vaisseau amiral.

La valeur de Hassan , dëjà couvert de sang et de blessures, était près de remporter sur toute résistance. Le vaisseau russe était jonché de morts. Les Russes désespérant enfin de détacher les crampons, se jetèrent eux-mêmes dans le vaisseau ennemi , au milieu du tumulte et de la fumée , et en passant ainsi mutuellement dans le vaisseau les uns des autres , les Russes qui se précipitaient dans le vaisseau turc y massacraient ceux de leurs compatriotes qui les y avaient devancés ; et les Turcs égorgeaient les Turcs qu^ils trouvaient dans le vaisseau russe. Le feu prit plusieurs fois sur les deux vaisseaux, et Fembrasement fut éteint sans que Fattaque et la défense fussent moins opiniâtres. Les Turcs , qui ont à Farme blanche une intrépidité , une légèreté , une adresse infiniment supérieure à gelle de tout autre nation , après neuf quarts d'heure de cette horrible mêlée , étaient enfin près de se rendre maîtres du vaisseau russe. Elphinston, qui. suivait de Fœil tous les événements du combat, fier de pouvoir secourir et sauver Tamiral russe , lui envoya les trois chaloupes de sa division. Une fut coulée à fond par les canons turcs , deux aibordent le

A^ aisseau russe, y portent des troupes fraîches ; et ce renfort ranimant les courages, on parvint à repousser les Turcs, à détacher le vaisseau , et déjà les chaloupes remmenaient à la remorque, chargé d'une troupe de Turcs, qui, de Tainqueurs devenus presque prisonniers, continuaient à s* y défendre. Mais de ce même côté , où ils se défendaient encore , et dont ib étaient maîtres , deux felouques turques également chargées de troupes, étaient prêtes à Taborder. Hassan resté sur son vaisseau, et et qui voyait avec désespoir sa proie lui échapper , s^élance à la mer, nage vers une de ces felouques, et parvenu à y monter, quittant à la hâte ses vêtements mouillés , sans turban , un sabre à la bouche , deux pistolets attachés au cou, il gra\4t sur le vaisseau russe où le combat recommence avec une nouvelle furie. La force du vent , du courant et des voiles, ramenant le vaisseau russe vers la côte, il tombe une seconde fois sur la capitane. Gregg voyant alors son vaisseau aux mains de Tennemi , monta lui-même aux cordages , mit de sa main le feu aux voiles, et se jetant aussitôt dans les chaloupes, avec Spiritof et une vingtaine d'officiers, abandonna son vaisseau à Tenuemi et aux flammes. Hassan , maître du vaisseau embrasé , aperçut , au travers du feu et de la fumée , l'évasion des 3. a8

434 HISTOIRE D£ l' ANARCHIE

officiers russes. Il vit ce qui restait de leurs soldats et de leurs matelots, dociles encore dans la confusion de la défaite et de Tincendie, n^ajoutant point à la confusion par de vains efforts pour leur propre salut ^ et respectant, par une obéissance tout à-Ia-fois. héroïque et senrile , la fuite de leurs officiers. Il considéra la mer couverte àes canots de leur escadre , qui s'approchaient pour recueillir ceux qui pourraient encore échapper. Hassan dans sa victoire même , exposé au plus extrême péril, s'arrêta plein d'étonnement pour contempler la discipline de ses ennemis : et son admiration , à ce que lui-même a raconté , suspendit un moment le soin de son salut. Aucun ordre pareil ne pouvait exister chez les Turcs. Les plus lâches, dans le combat, s'étaient servi des canots pour fuir; les felouques étaient loin, et la capitane non moins embrasée que le vaisseau russe. Il n^avait plus d^autre ressource que de s'élancer une seconde fois à la mer , tout affaibli qu'il était par cinq blessures et par le sang qui en coulait. Un ami lui restait, un Algérien, qui l'avait depuis long-temps accompagné dans tous ses périls et toujours partagé sa fortune. Au moment où ils allaient ensemble s^élancer dans les flots, ils virent étendu sur le pont un esclave espagnol qui avait donné dans le com-

bat des preuves du plus grand courage , et qui respirait encore. Hassan arrête son compagnon, lui dit que de laisser ce brave homme sur le vaisseau c'est l'abandonner aux flammes, et que la mer peut le sauver. Ils le prennent, le précipitent avant eux, et la fortune seconda leur pitié. Tous deux s'élanceût après lui. Au moment où Hassan prit cette résolution, un Grec, excellent nageur, monté sur un canot russe , le voit de loin , le reconnaît , s'éiance à la mer, mais sa chute et les vagues dérobant un moment à ses yeux celui qu'il voulait saisir, il s'élance sur un autre Turc ; et ces deux malheureux , au milieu des flots , se saisissent à la vue des deux escadres, et se poignardent Vuti l'autre. Pendant ce temps , l'Algérien qui n'avait aucune blessure , parvint à saisir Hassan , et nageant vers un débris qui flottait sur l'eau, l'y conduisit , l'y attacha , et le traîna ainsi au rivage.

Les deux vaisseaux embrasés , se détachant par l'effet de l'incendie , voguaient au gré du vent et des vagues. Le vaisseau russe bien plus enflammé, brûlant avec rapidité, aborda près de terre et sauta le premier.* Le vaisseau turc, ne brûlant encore que par le haut, était porté au milieu de la flotte ottomane. Cette flotte épouvantée coupa ses câbles, et chaque vais-

436 HISTOIRE DE l' ANARCHIE

seau déployant ses principales voiles , suivit la côte. Les deux divisions russes qui se trouvaient aussi sous le vent du vaisseau enflammé , n^inquiétèrent point cette fuite, et seulement à mesure que les vaisseaux turcs y en longeant le rivage, passaient à leur portée, les uns et les autres se canonnaient en désordre et dans Téloignement. Les vaisseaux turcs, en suivant ainsi la côte, rencontrèrent le petit golfe de Tchesmé, et y entrèrent comme dans un asile.

L'armée russe jeta Fancre à la même place que Tannée turque venait d'abandonner; et apercevant les vaisseaux enneipis amoncelés dans une baie étroite ,. et dont Tentrée se trou- • vait encore resserrée par un rocher qui s'élevait au milieu des eaux , on conçut l'espérance d'y incendier toute cette flotte.

Quatre vaisseaux russes furent aussitôt détachés pour fermer la sortie de cette baie. Mais j les courants firent tomber ces quatre vaisseaux sous le vent , sans que de tout le jour aucune manœuvre pût les rapprocher.

Chacune des deux escadres demeurait ainsi dans un extrême péril , l'une malgré sa force , amoncelée entre des rochers, où il était. facile de la détruire, l'autre, malgré sa faiblesse, séparée en deux divisions, hors de portée de se secourir mutuellement.

Hassan qui s^étaît fait porter au lieu du danger, représenta au capitan^pacha combien la flotte ottcMnane était exposée dans cette anse. Mais celui*ci, de pluis en plus attaché à sa résolution de ne point combattre, se croyait sous la protection de la petite forteresse de Tchesmé et des batteries qu'il faisait établir sur les côtes. U défendit à tout vaisseau de prendre le large, et envoya par terre aux Dardanelles , pour en faire venir encore quelques vaisseaux. Il employa, toute la journée suivante à établir des batteries sur le rivage. Une fut placée sur le rocher qui rétrécissait Feutrée du golfe. Quatre vaisseaux, placés en travers dans l'intérieur du golfe , couvraient toute la flotte et défendaient le passage. Mais pendant cette même journée, Tescadre russe parvenue à se réunir, préparait des brûlots pour une expédition plus terrible qu'un combat.

Au milieu de la nuit , ces brûlots s'avancent , soutenus par trois vaisseaux de ligne , une frégate et une bombarde. Un de ces vaisseaux, monté par Gregg , arriva le premier à l'entrée du port, et y resta long-temps exposé au feu de la batterie et des quatre vaisseaux ennemis , faisant de. son côté un feu terrible et continuel avec des grenades, des boulets rouges, des cocasses, àes fusées, de la mitraille. Les deux

438 HISTOia£ DE li'AHARCHIE

autres vaisseaiu: arrivèrent enfin à la même portée , et commencèrent un feu semblable^ tandis que la bombarde placée à leur tête e»f oyait au loin ses bombes dans Tintërieur du golfe. Pendant ce temps, les deux brûlots approchenl^ conduits Tun et Tautre par des officiers anglais; L'un dont le commandant ne pnt bien îaire comprendre se^ ordres par les Esclayons et les Grecs qui formaient son équipage , prit feu trop tôt, et brûla inutilement ; Fantre s'en éloigna et gagna le centre de Teniiemî. Le crampon s'accrocha à quelques grillages d'un des plus gros vaisseaux turcs. Gnq minutes après le vaisseau turc fut enflammé , et le feu gagna aussitôt sur les trois autres vaisseaux qui fermaient le port.

Les vaisseaux russes auxquels on avait envoyé toutes les chaloupes, se retirèrent pour n'être pas exposés quand les vaisseaux ennemis saute* raient en l'air.

L'escadre turque était si resserrée que les vaisseaux se touchaient presque les uns les aur très. En peu d'instants les flammes poussées par le vent s'élevèrent, s'étendirent et offrirent aux yeux des Russes le spectacle de la flotte ennemie, embrasée tout entière. Le golfe de Tchesmé ne paraissait qu'un immense globe de feu. De lamentables cris sortaient de cette mer

enflamma. La plus grande partie des équipages turcs était descendue à terre dans la journée précédente. Ce qui restait dans les navires se précipite dans la mer et cherche à fuir an rivage. Mais les canons de ces vaisseaux étant chargés ; à mesure que la flamme les échauffait, les batteries faisaient feu et foudroyaient la côte. Quand Tembrasemeot eut gagné les soutes k poudre, d'affreux éclate retentissaient du sein de cet horrible incendie ^ et dispersaient au loin des débris , des corps expirants, des trcmcs mutilés.

Les habitants de Chio accourus au rivage, et tremblant de voir leur ville pillée par les vainqueurs, voyaient distinctement à la lueur de rincendie et sur toute la surface de la mer différentes scènes de cette horrible catastrophe ; les eaux couvertes de malheureux nageant à trav^ers les débris enflammés; la forteresse de Tchesmé, la ville et une mosquée bâties en amphithéâtre sur une colline, abîmées de fond en comble , et tous les habitants de cette côt^ fuyant sur les hauteurs éloignées. On entendait mugir dans renfoncement des terres les montagnes et ks rochers. Au moment de cette destruction , il y eut un si horrible fracas , que Smyrne , distant de dix lieues , sentit la terre trembler. Athènes , à plus de cinquante lieues d'une

mer coupée d'îles, prétend en avoir entendu le bruit. Les vaisseaux russes y quoique assez éloignés, étaient agités comme par les secoures d'une violente tempête. Cet affreux spectacle dura depuis une heure après minuit, jusqu'à six heures du matin.

Les chaloupes russes sauvaient quelques-uns des malheureux qui, après être sautés en l'air, ou s'être précipités eux-mêmes dans la mer, erraient sur les flots ; et quoique le plus grand nombre des Turcs fût parvenu à se jeter à la côte , tous les rivages d'alentour furent couverts de cadavres. Il y eut de brûlés quinze gros vaisseaux de soixante-quatorze à cent pièces de canon , neuf de quinze à trente , et plusieurs galères. Un seul vaisseau de soixante canons et cinq galiotes , échappèrent aux flammes , et tombèrent entre les mains des Russes.

La terreur fut aussi grande dans Cohstantinople que l'avait été la sécurité. On trembla que l'escadre russe ne franchît le passage des Dardanelles , seule défense de cette capitale , et ne vînt incendier Constantinople , ou dicter la paix sous les murs du sérail. Le vent du nord qui avait favorisé ies Russes pendant le combat , ne dura que le temps nécessaire pour réparer leur escadre, et devint favorable pour* faire voile vers le détroit et foi*cer le passage.

Dfi POLOGNE. 44 1

Elphinston l'avait juré sur sa té te à Timpë- Iratrice. Il insista avec sa violence accoutumée pour aller terminer la guerre. Gregg et tous les Anglais appuyèrent son avis. Mais cette escadre victorieuse était dans un dénuement total. Il ne restait qu'une poignée de Russes et vingt mille Albanais, Monténégrins, Zantiotes, Maniotes et autres ramas de Grecs pris dans les îles, beaucoup de malades, beaucoup de blessés, pas six cents hommes en état de combattre, presque plus de munitions. Moins on avait de monde et de ressources , disait Elphinston, plus il fallait profiter à la hâte , de la terreur qu'on avait inspirée, et achever la guerre par une heureuse témérité. Déchu du commandement, il ne demandait pour lui que l'honneur de montrer le chemin. Orlof attendait une troisième escadre partie de Pétersbourg avec des troupes de débarquement. Une haine invincible avait éclaté entre Elphinston et lui. Orlof avait demandé à l'impératrice de le délivrer de cet homme violent et intraitable. Soit cette haine ^ et que la promesse même faite par Elphinston à l'impératrice , éloignât Orlof d'une tentative dont cet homme se fut attribué l'honneur; soit lâcheté, car Orlof, si renommé par son audace dans une conjuration, s'était toujours * tenu loin des combats, et s^était évanoui à Fem-

44^ HISTOUB B^ l'anarchie

brasement des deux premiers vaisseaux, soit enfin que le bombardement et Fincendie de Constantiiiople, en terminant aussitôt la guerre, n'eût pas assure la fortune qu'il méditait pour sa famille ambitieuse de régner dans quelque partie de la Grèce » il s'opposa à cette tentative. Il représenta « que ses espions répandus dans » toute la Grèce ne lui avaient encore fait par- » venir aucune nouvelle, ni de l'escadre qui de- » vait arriver par la mer Noire , m de l'armée » qui devait arriver par la Géorgie ; qu'il ne » fallait pas risquer la flotte de sa souveraine ; » que cette flotte périrait tout entière à l'at- » taque des Dardanelles ; qu'elle n'avait pas été » envoyée pour décider la paix par un cou^ » de main, mais pour faire dans la Grèce un » établissement durable ; qu'il fallait s'emparer » des îles qui avoisinent le détroit, empêcher » Constantinople de tirer ses vivres de l' Archir » pel , abandonner cette ville aux séditions que » la famine y ferait naître, ou du moins atten- » dre dans cette position que l'armée de Géor- » gie se fût avancée vers Trébisonde , et que la » flotte du Tanaïs fût descendue vers le canal » du Bosphore. »>

Les Russes restèrent donc dix jours entiers dans les parages de Tchesmé , s'occupant à chercher dans les eaux où la flotte ottomane avait *

ëtë incendiée , tout ce qu^on pouvait recueillir de ses débris. On en repécha Tartillerie ; on sV^mpara des barques restées au rivage ; on pilla la bourgade de Tchesmé. Deux villes riches et florissantes étaient dans le voisinage , Chio et Smyrne : Tune, capitale de cette île, célèbre dans l'antiquité par la culture de ses terres, et encore aujourd'hui la mieux cultivée de rArehipeL Deux vaisseaux russes vinrent ancrer sur la côte. Mais avertis par une intelligence secrète que les Turcs y étaient en force , et tous les Grecs désarmés , les Russes ne voulurent pas compromettre leur gloire, et laisser, par une attaque inutile* dissiper la terreur qu'ils avaient inspirée. Smyrne , sur la côte d'Asie , et qui au milieu d'un pays dévasté, en proie aux brigands, et où les peuples n'ont conservé aucun art, conserve encore presque seule son industrie et son commerce , nageait alors dans le sang. Les Turcs échappés des vaisseaux embrasés s'y étaient réfugiés , et communiquant leur rage au peuple et à la milice , ib se jetèrent sur tous ceux des ^Grecs qu'ils rencontrèrent dans les rues. Plus de mille furent massacrés, et parmi eux quelques Européens. Le pacha et les beys risquèrent leur vie pour apaiser ces furieux. Plusieurs Grecs se sauvèrent dans des barques et portèrent celte nouvelle au comte Orlof , en

444 HISTOIRE DK l'aNAUCHIE

le suppliant de les secourir. Mais i la r^uisîtion du pacha, les consuls des nations franques envoyèrent en commun une d^putation à ce gênerai, pour le prier de ne point attaquer Smyme , et lui représenter que la seule appaiiticH) de sa flotte serait le signal du pillage et du massacre de plus de mille sujets de tous les souverains de l'Europe ; que Smyme devait être considérée moins comme une ville ennemie , que comme une ville neutre et l'entrepôt général de tout le commerce du Levant. On travaillait en même temps k mettre en défense le port, le chiteauetlaville. Le consul de France. Peyssonnel, homme distingué par l'étendae de at& connaissances et de ses talents , employait tous les Français à ces travaux. Orlof se -servit des prétextes honorables qu'on lui fournissait, et sous un voile de modération et d'égards il couvrit la faiblesse qui l'empêchait de rien entreprendre.

Cependant on apprit que plusieurs vaisseaux turcs avaient été , avant l'incendie , mandés des Dardanelles. Elphinston fut envoyé pour les intercepter ; et avec le vent le plus favorable, ce chef d'escadre résolu de justifier ses promesses, fit enfin voile pour le détroit.

Ce canal célèbre , où une mer étroite sépare l'Europe et l'Asie, est défendu ii sa première

entrée par deux forteresses situées sur les deux rivages opposés. On les nomme les nouveaux châteaux, parce qu^ils ont été construits dans le dernier siècle, afin que les flottes turques fussent protégées à cette entrée contre les insultes des flottes vénitiennes qui avaient osé plus d'une fois les y venir attaquer. La distance de Tun à Tautre de ces châteaux est presque de deux mille toises. Le canal dans son intérieur et sur les deux rivages est bordé de collines cultivées par des habitants grecs. On rencontre ensuite les vieux châteaux. Mahomet 11 les fit bâtir aussitôt quHl eut conquis Constantinople ; et dans cet endroit l'intervalle d'un rivage à l'autre ne s'étend qu'à 750 toises. Plus avant il se resserre encore , et à une lieue et demie au nord des vieux châteaux, deux pointes qui se rapprochent ne laissent de canal entre elles qu'environ 375 toises.' C'est là le passage renommé chez les poètes par le courage et l'infortune de Léandre , qui Le traversait à la nage toutes les nuits pour voir pendant quelques heures Héro , son amante. Il est plus renommé encore chez les historiens ; chez ceux de l'antiquité comme chez les modernes. C'est l'endroit où Xercès fit jeter un pont quand il amena toutes les forces de l'Asie pour attaquer inutilement là Grèce. C'est l'endroit que Soliman, sans vais-

446 mSTOIB£ os L^AKAUCHIE

seaax et sans barques, francliit sur un radeau , conduisant pour la première fois en Europe une troupe de Turcs qui devaient y fonder un nouvel empire.

Sur la pointe de terre qui dans cet endroit resserre le passage du côté de TEurope , était remplacement de Tancienne Sestos. Sur le rivage d'Asie on voit encore les ruines d'Âbidos. Ce passage étroit n*était point fortifié , et les premières difficultés franchies, on ne trouvait plus qu^une vaste mer ouverte jusqu*à là capitale de Tempire ottoman, située à 60 lieues plus loin sur un autre canal qui communique de la Propontide avec la mer Noire.

Le nom de Dardanelles que porte aujourd'hui ce détroit, et les châteaux qui le défendent, s'est perpétué sur cette côte depuis Dardanus , l'un des fondateurs de Troie , située non loin de ce rivage. Le promontoire qui, du côté de l'Asie, s'avance dans la mer, était le promontoire Sigée, si renommé chez les anciens poëtcs.

Les Turcs n'avaient fait aucun préparatif pour mettre les châteaux en défense. Les murs étaient en ruines. Il n'existait auprès des châteaux d'Asie qu'une seule batterie à moitié ensablée. On avait retiré presque tous les canonniers pour les envoyer aux armées de terre. Un

visir disgracié, ce même Moldavangi qui , à la fin de l'hiver précédent , avait si témérairement entrepris de conduire les Turcs en Pologne , et que toute son armée avait alors abandonné , commandait aux Dardanelles comme dans un lieu d^exil. Il se reposait avec sécurité sur Fancienne réputation de ces châteaux et sur la force naturelle du lieu. En effet, des courants rapides, augmentés par la violence des vents du nord fréquents en ces climats, empêchent souvent les vaisseaux de remonter le canal. Mais cet obstacle avait disparu. Un vent du sud forcé qui dura plusieurs jours aurait fait franchir à l^escadre russe ce passage redouté. Le 26 juillet, vers les cinq heures du soir, Tescadre d'Elphinston, composée de trois vaisseaux et de quatre frégates , en poursuivant les deux caravelles qu'elle avait eu ordre d'intercepter , et qui, à sa rencontre 3, étaient rentrés dans le canal, vint insulter les premiers châteaux. Les batteries turques firent feu. Il y avait autant de coups à tirer que de pièces , mais rien pour recharger. En sacrifiant , ou pour mieux dire , en exposant deux frégates pour balayer les canonniers turcs qui étaient entièrement à découvert , la flotte russe eût aisément franchi le premier pas. Le vent du sud soufflait avec assez de force pour refouler les courants avec rapidité

44^ UISTOIHE DE l'aHARCUE

Elphinston entre dans )e canal à travers les déchaînes de rartillerie ennemie. 11 passe sans être atteint, et voyant que pas un vais&eau russe ne le suit, content dans sa rage d'avoir justifié en quelque sorte ses promesses, content d'avoir rejeté sur les généraux russes la lâcheté qui leur arrachait des mains une si brillante victoire , il s'avance tranquillement dans le détroit, ne daigne pas tirer un seul coup sur les batteries turques , jette l'ancre dans le canal même, y fait sonner ses trompettes, battre ses tambours , se fait servir du thé , et, après avoir ainsi insulté plus encore à la faiblesse russe qu^à la faiblesse ottomane, il revire de bord, et malgré le vent contraire , se laisse ramener par les courants et rejoint son escadre.

Moldavangi, ce pacha présomptueux, commis à la garde des Dardanelles, s'attribuait avec orgueil un succès dont il n'avait jamais douté , et ne craignait point une seconde tentative. De leur côté , les Russes restaient avec quelques vaisseaux à l'entrée du détroit. Leur flotte entière s'y était alors réunie afin de s'emparer de toutes les îles qui renvironnent , d'y passer l'hiver, d'intercepter les convois qui paissent de l'Archipel à Constantinople , et d'attendre les nouveaux renforts qui arrivaient de Russie. Les troupes de terre étaient descendues dans

l^ile de Lemnos , situëe en face du canal , et assiégeaient le châtean de cette île , dont le port eût aisément contenu leur flotte. Pendant ce temps, leurs vaisseaux occupaient les passages des îles voisines et Moquaient Tentrëe des Dardanelles. Les deux ennemis restaient ainsi dans un égal aveuglement, dans une égale ignorance, les uns de leur danger, les autres de leur avantage. Mais il ne fallait que la durée d^un vent favorable pour démontrer enfin aux Russes ce qu^ils pouvaient oser ; la destinée d^un si grand empire et de tant d^états ne dépendait alors que de ce léger caprice de la fortune. Constantinople n^était pas aussi tranquille^ et ce peuple désarmé n^avait pas cette trompeuse sécuvité que donne à des baiiiares Fattente du danger les armes à la main. Quelques étrangers surtout firent représenter au divan Textrême péril qui menaçait Tempire. La vérité des avis quHls avaient donnés, et qu*on se reprochait de n'avoir pas crus , fit ajouter plus de foi à leurs nouveaux avis.

Il y en avait un parmi eux qui avait commencé a rendre de grands services à Tempire ottoman, et qui s'offrit alors à mettre les I>ardanelles en içfense ; c'était le baron de Tott, né d'une de ces familles Ijpngroises qui ont si long-temps 3. 29

45o HISTOIKK p¥. l'aHARCHIE

défendu ^; lîh^rti de: leui: pays contre la tyrafiifie de la maison d!Ai4tiiç|fte., souteiHies dans leê temps.de g^f^n^e gjâqëriaiç pai? la.Tjorquie et par UFrapi^e) et tou)9urs^lb9iidoiiQées.daiis les traités depuis. QH6jqyf;jir«H¥e^ide ces.families ont péri; d'auti^fss^ réfutes en France , ont les première fprnié chez^cette m^n^de^xorps de troupes . l^èrie^ .àj rin^itatîoQ. 4t^ troupes . hoagroifes, Ifc p^re;d^)>ancm4^iTott)2^ait co.ntril](ué à. lever et à/priaer le( pr^oaier. r^gjdoaent que la France en ait cj;^ plusieurs occaskms.de servir sa nouvelle . pa^trie^i rjay.a|[i,t, ramené plus dxme fois, à Constani^n^plej^ sçn fila Tavait suivi dans u;^ 4^ ses yoy^gfi^ s^y ét|ii;t .i|i«truît des* usages ek de^alauggnçit^i^qufj et^e là> revenu en France sans a^tre So/çtu/^p Sl^M^ n^tiejTjde larvaire, il avait appris le^ ^^talLs^de p^fiisqu^eitous Jes.arts militaires. Une^qo^mis/^iQn, s^io^t^^l^ ^ une de celles qiCjavaÂ^ c;^es.a4ti*ef(Qi^.S!^^npèrei^ lui avait été doni|ée a^ cop|Li9/çi2c.ement des. troubles ae«tuels.; et yC^est,dç.il<i^ que ^nqusjavpns parlé sous le nom du secret émissaire que UiFrance avait eu.a^rèS;d^.kap.4es>Tiurtafes^ et qui avait contribua à; fs^rie déclarer x^x^tteigoiqirrev La mort de, Qrini-Qn^ jiy ^rayant rendue inutilement Ibrtai^e, il étaitjf|i?9uuaiGoastantinople, et^ai^it euTadre^^, parJie moyeuidHiiLiyédecîn^dfi se-

t'aïly de faire parv-^nir, sous les yeux^du sultan, quelques mémoires sur tout^ ce qui irianquait aux Turcs dans toutes les paHies de la guen^. A cette lectùi^e^ce prince jlarut frappé d'ëtofanement: Il appritaved teti^eiB^ tfae les plUs sim-^ pies notions de cet art lui avaient' tofijours été étrangères , et Tétaient d^ennes' ason peuples 11 fit successivement demander de plus grandes instructions; et reconnut enfin^que cette igtiô^ rance s'étendait également' à^toos leiS' arts militaires; Tott, pourse faîne entendre de ceprittCfe, fut réduit à composer dè« cartes géographique)» au théâtre des - hostilités'^ dôot le sérail 'et lé divan et Constantin ople même étaient etitièrement dépourvus. Cette intelli^nceeiitre le sultan et' un jeune étranger, demeura qiiei^yè temps cachée. Mustapha, dans les 'conjoifctlii^^ critiques où il se trouvait , reilottlait m^ifts ^eH-^ core les désastres* d'une>^ gireire' maUieurèU^e ^ q^ie les mécoMentementi dé son'ip^upFé; Sdti premier dessein' fut de faire se^rètemêtil'iil^^ truire, par le: baron de- Tdtt; un jeuile-Ttirt, assez heureusement 'né^ pour' le pourvoir élé^et* rapidenienrt aux pteMières dignités ^der^fà^ii^. Mais s^eni»ardissantpeu*'à-'piea, o«i«phitdl commençant à redouter sts • ennemis pluâ qàê ses sujets f il prit enfin là résolution de soumettre

publiquement à Tinspection du baron de Toit; tous les travaux de Fartillerie turque. Quel fut rëtonnement de celui-ci en entrant dans Tarsenal de Constantinople ! Tout semblait y annoncer, à des yeux attentifs ^ la prodiaine ruine de cet empire ; et pour ainsi dire on y lisait d^avance, sur le bronze et T airain , ses inévitables destinées 9 les déroutes de ses armées, la prise de ses villes , et la destruction totale dont il était menacé. Au milieu d^anciens trophées en désordre, et d'armes autrefois conquises sur les peuples vaincus , Tott vît avec effroi que toute espèce de préparatife y manquait. Sans détailler ici les infâmes prévarications qui laissaient cet arsenal presque vide , et qui tiennent à des vices plus irrémédiables que Fignorance, sans parler des criminelles négligences commises par les vils mercenaires substitués dans les places les plus importantes à ceux que les anciennes ins* titutions y avaient établis, aucune des inventions modernes n^ était parvenue ; on n^y connaissait encore, ni Tusage du cercle pour diriger les bombes, ni celui des boulets rouges, ni Fart de se mettre à couvert dans les batteries, ni la composition des belles à feu pour éclairer la nuit. Tott reconnut que les instruments et les outils les plus nécessaires aux plus simples travaux»

DE POLOGVE. 4^3

et qui acciflèrent et facilitent les plus difficiles, n^y avaient jamais été employés ; que la poudre dont on y faisait usage ëtait mal composëe ; que les mèches, à peine allumées, se réduisaient aussitôt en charbon ; en un mot , que, si toute vertu militaire n'était pas entièrement dégénérée chez les Turcs , ils étaient restés dans la plus barbare ignorance de tous les arts qui tiennent aujourd'hui à la guerre ; et que désormais il leur était impossible de soutenir Tattaque de la moins instruite des nations européennes.

Aussitôt que Tott eut senti le rôle où la fortune pouvait le conduire , il se pressa de faire apporter de France tous les livres qui traitent de tous ces différents arts ; tous ces excellents traités composés par les Fraiiçais, sur les fortin fications, sur Fattaque et la défense des places^, sur Tartillerie, sur Part du mineur, sur le jet des bombes, le Dictionnaire même de l'Encyclopédie , car de nos jours la guerre embrasse presque tous les arts. Tott allait se trouver au milieu de Constantinople humiliée par ses défaites, comme autrefois le Lacédémonien Xantîppe s'était trouvé dans Garthage vaincue.

Les ministres ottomans, qui se flattaient que

454 RISTCHttE DE l'AVAKCHIE

ceA défaites même rendraient bientM la paix néeeflaairc , s^opposaient au crédit qu^un étrangcr, un chrétien était près d^acquérir. Ik s'efforçaient de réloigner de leur maître ; ils voulaient fermer les yeux de leur nation ii ces lumières neuf elles. Mais dans le danger dont la capitale se trouvait alors menacée par l'incendie de la flotte , et par la .croisière des vaisseaux russes à l'entrée des Dardanelles , cette inquiète jalousie céda à une plus grande terreur; et Tott ayant offert de se rendre aux Dardanelles, ses services furent agréés. Tout ce que le commerce français avait amené à Constantinople d'ouvriers de vaisseaux , fut employé à former sur toutes les côtes de nouvelles défenses. Quelques-uns de leurs navires furent changés en brûlots. On employa leurs matelots aux batteries, leurs charpentiers à la construction des affKits. Tott fit transporter à ces nouvelles batteries la poudre qu'il fit prendre à plus de deux cents navires étrangers. Les Turcs , qu'il instruisait au service du canon et des bombes, admirant euxmêmes la promptitude et la justesse de leurs coups , étaient incertains si , dans les procédés nouveaux auxquels il les exerçait , îl n'entrait pas quelque procédé magicjue. Mais le pacha des Dardanelles rassurait leur superstition alar-

mëe, prêtait scAi'atitëritë à fotis sc*s feiérd<*és , et, satis àiKtHne jàloteie/se^îquiît d'rihëTielireuse émulation. Le brave Hassan qui , înalgrë ses blessures , s'était fait transporter où il pouvait être utile, secondait également tous les travaux de Tott. En un mot, en peu de semaines , le passage du détroit fut rendu inexpugnable , et tous les ouvrages pourvus de bons défenseurs.

Elphinston qui, jusqu'à ce moment, avait encore espéré que l'occasion elle-même éclairerait enfin les généraux russes , et les déterminerait à se laisser conduire vers les murs de Gonstantinople , voyant désormais cette entreprise impossible, et lui-même employé à d'inutiles croisières, s'abandonna à toute sa rage, et, dans un emportement de dépit et de colère , brisa son vaisseau sur un écueil. Il se fit con-^ duire en Italie sur un navire anglais , se rendit à Pétersbourg, où il fut mal accueilli, et se retira dans sa patrie , sans récompense. '

Nous raconterons bientôt comment le brave Hassan , sans vaisseaux et presque sans armes , parvint à faire lever le siège de Lemnos et à faire fuir la flotte russe. Mais avant que ces succès eussent rassuré Gonstantinople, de nouveaux désastres avaient achevé de porter la terreur

456 mSTOIKE DE L^ANAJaCHIE DE POLOGNE.

dans cette capitale ; les armes des Russes araient été plus heureuses encore dans leur campagne de terre.

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