DISCOURS DE RÉCEPTION
Nommé à l'Académie française , à la place de M. l'abbé de BoiSMONT, prononcé le lundi i juin 1787.
Messieurs ,
Chacun de vous , avant son adoption dans ce corps illustre, avait acquis, par d'éclatants succès, une gloire personnelle, la plus belle récompense de tous les travaux des hommes.
Les applaudissements publics sollicitaient pour vous les suffrages de l'Académie ; et vous vîntes occuper cette même place que vos bontés m accordent aujourd'hui, appelés par la voix de la renommée , et le front déjà ceint des couronnes littéraires.
Retracer ainsi quelques images de votre gloire , messieurs , ce n'est pas acquitter ma reconnaissance par un tribut d'éloges; c'est avouer , sans fausse modestie , l'exception que vous daignez faire en ma faveur.
Et comment pourrais-je me dissimuler qu'ici tout est consacré à la publicité des talents , à l'authenticité des succès ? A-t-on vu , en aucun
lieu du monde y une plus nombreuse succession d'hommes célèbres se renouveler d'un siècle à Tautre ? Vos assemblées, devenues l'objet d'un empressement général , reçoivent de cette émulation , de ce concours , une heureuse ressemblance avec les plus belles fêtes de l'antiquité. A l'instant méme^ pendant que vous avez pris place dans cette noble confusion de rangs , de talents et de dignités, ce nombreux auditoire , que le charme des plaisirs de l'esprit intéresse à toutes vos occupations , ne s'est-il pas attaché à reconnaître, à nommer, à désigner chacun de vous par tous lès titres de vôtre renommée ?
On a cherché, des yeux , ces deux poètes enchanteurs qui ont ramené parmi nous le goût de la campagne (i) , dont les vers harmonieux , élégants et purs , ont vaincu nos mépris pour les détails rustiques , et par qui les vergers, les hameaux , les humbles solitudes ne sont plus étrangers au luxe même et à notre dédaigneuse urbanité : Tun d'eux, disait-on, revient tout récemment des rivages de la Grèce ; et , après tant de siècles écoulés, Athènes s'est enorgueillie d'avoir attiré une seconde fois la curiosité de Virgile.
L'autre est le premier en France qui , dans ses riants tableaux de la vie champêtre , ait
(i) DeHIle, Saint-Lambert.
abandonne les peintures suranni^es de la vie pastorale j et qui ait offert ce nouveau genre de poésie aux méditations du sage et à la sensibilité de l'homme du monde.
Tous les regards se partageaient entre ces auteurs applaudis dans une carrière pltis tumultueuse, et dont les noms ont retenti souvent sur la scène , au milieu des acclamations et de l'ivresse générale ( i ).
Etait-ce donc le même auteur que Ton désignait, en même temps, pour avoir fait répandre de nouvelles larmes sur les malheurs, de />/<don ; soutenu la gloire de deux théâtres lyrir ques ; prêté l'intérêt des plus ingénieuses narrations aux préceptes de la morale, anx conseils même de la politique ; répandu sur les dis«* eussions littéraires la plus élégante érudition , et développé enfin ce qui caractérise le goût universel et de tous les temps » en nous retraçant l'histoire du goût particulier des nations et des siècles.
Cet autre , passant à son gré de l'école de Sophocle dans celle de Quintilien , se plaît à nous rappeler, dans les leçons de la plus belle littérature, le souvenir des modèles antiques ; et lui-même, dans plus d'un genre, nous, a donné plus d'un modèle.
(i) Marmontel et Laharpe.
Un sentiment d^admiration ^ et même de reconnaissance, a saisi tous les cœurs à Taspect du savant défenseur de Thumanité souffrante dans les asiles de la pauvreté (i). Jamais la philosophie et l'éloquence réunies ont-elles obtenu un plus beau triomphe ? Sur les ruines de ces asiles qui trompaient, à-la-fois, et la bienfaisance, et là misère, vont s'élever les monuments d'une véritable bienfaisance , qui suffiraient seuls, dans les âges suivants, pour faire bénir, dirai-je, les sages qui les proposent ^ le ministre qui les protège, le souverain qui les adopte, ou la nation qui, toute entière, s'empresse d'y concourir : éloquence d'autant plus persuasive , qu'en laissant apercevoir une sensibilité profonde , elle se défend de ses propres émotions ; abandonne toas les artifices oratoires ; ennoblit les plus révoltantes images et les mots les plus repoussants , par l'indispensable nécessité de les employer; émeut toujours , mais semble se maintenir impassible , pour conserver la force d'examiner, de peindre, de discuter , et fait ainsi parler à la sagesse et aux sciences le langage le plus digne d'elles.
Mais par quelle imprudence me suis-je rendu l'organe de cette assemblée ? Est-ce à moi d'exprimer le sentiment qu'elle éprouve en voyant
(i) M. de Malesherbes.
réunis t^nt d^hommes distingues dans tous les genres de littérature , d'érudition , de science ; et celui qui, si jeune encore, est déjà, dans Tart de la guerre, au rang des auteurs classiques(i); et ces hommes illustres , revêtus des plus éclatants honneurs de Téglise, de la cour, de la magistrature et des armées(2), venant ici s'associer, avec égalité, à Thomme de lettres, et dignes de cette égalité par leurs talents et par leurs géAies ?
Faut-il regarder comme un simple jeu du hasard , ou comme le dessein et le choix d'une politique éclairée , que deux ^euls académiciens étant aujourd'hui retenus, par l'intérêt de l'état^ dans les cours étrangères , l'un réside dans la capitale du monde chrétien (3), l'autre dans la capitale du monde mahométan (4) ? Celui-ci s'efforce de rappeler dans la Grèce, redevenue barbare , le souvenir de tous les arts de Périclès ; l'autre, sous la pourpre romaine, conserve tout ce qui a distingué les courtisans d'Auguste, d'Antonin et de Léon X. Ainsi , Constantinople et Rome, qui autrefois nous ont tout enseigné, reçoivent, du sein de ciette académie, des modèles dignes de leurs plus beaux âges.
(1) Guibert.
(2) Loménie deBrîenne, Roquelaure, Bissy, MoDtesquiou.
(3) Bernis.
(4) Choiseul-Gooffier.
Cette gloire des lettres françaises est le vé* ritable but de votre institution. Je sais , messieurs , et je Taurais appris chez plus d^uu peuple, quelle est Tutilitë des travaux qui vous occupent en commun , de ces travaux assidus qui ont donne à notre langue une supériorité reconnue de l'Europe entière, et qui Tont rendue rinterprète général des nations. Mais d^autres desseins encore ont animé votre fondateur, et il suffit, pour s^en convaincre , de jeter les yeux sur Fépoque singulière où il créa Tacadémie.
Les plus dangereuses factions agitaient alors le royaume ; il avait abattu , mais avec une prudente modération , celle que long-temps on avait crainte. Un édit mémorable , et dont enfin nous pouvons dire qu^on oublia trop tôt la profonde sagesse, V édit de grâce , accordé aux calvinistes vaincus et presque désarmés , achevait d'éteindre nos guerres de religion : et Richelieu, si souvent inexorable, avait termine ces longues et sanglantes dissensions par la victoire et par la clémence. Mais Tambition des grands ; et sur-tout cette jalousie de faveur , la plus terrible passion des cours, excitaient autour de lui de fréquents orages ; tout le forçait d'affermir, et par-là même d'accroître sans cesse sa propre autorité, qu'il avait su confondre avec Tautorité royale. Un code de nou-
Telles lois destinées , par leur effrayante sévëritë, à prévenir ou à dissiper tous les complots , venait d'être promulgué; et parmi ces lois, il y en avait une qui proscrivait rigoureusement toutes les assemblées. Cependant il apprit que le charme d'une société studieuse, le mutuel intérêt de s'instruire, l'ardeur de se perfectionner réciproquement par de généreuses critiques , rassemblaient encore fréquemment , et en secret , des hommes dont les talents étaient avoués, dont les ouvrages jouissaient de l'estime publique. Quelques-uns étaient liés avec, les grands dont il redoutait les desseins ; d'autres suivaient cette religion vaincue , dont il laissait subsister les temples, et dont il ruinait les asiles fortifiés. 11 vit , sans crainte et sans ombrage , cette innocente infraction de ses lois : il voulut seulement que leurs études ne fussent plus solitaires; que leurs conférences ne fussent plus mystérieuses ; que la protection dont les grands devaient les honorer fût un honneur public pour les grands eux-mêmes ; et qu'enfin la société des hommes de lettres, entre eux, devînt, après la célébrité de leurs ouvrages, leur plus célèbre récompense.
Qu'il est beau de pouvoir observer , dans le temple du génie, combien la grandeur d'âme l'emporte sur le génie même ! Ce ministre dont
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le souvenir laisse dans nos esprits tant de terreur, mêlée à tant d^admiration , doit la pros* périté de son gouvernement et la perpétuité de sa gloire à deux actions également sages et magnanimes. L 'édit de grâce facilita toutes ses entreprises , et les progrès des lettres ont éternisé sa mémoire.
Développer toute retendue d^un bienfait est un premier mouvement de la reconnaissance.
Vos succès, votre renommée personnelle, messieurs, et cette gloire qui fut toujours attachée au nom. même de Facadémie, semblaient défendre à un homme de lettres, sans renommée, d'oser aspirer jusqu'à vous. Dévoué, depuis vingt ans, à des travaux, non pas mystérieux et cachés , mais qui ne pourront être jugés publiquement que quand je ne serai plus ; renonçant à toute ambition d^une célébrité présente , je m'efforçais d'éteindre dans mon cœur tout espoir de ces récompenses éclatantes, qui ne s'obtiennent que par la publicité des talents. Je contemplais ces fameux modèles qui^ au temps même de la plus heureuse liberté, n'ont écrit l'histoire que dans le silence, dans la retraite, dans l'exil: non que j'osasse me comparer à de tels hommes ; mais le spectacle des grands sacrifices n'élève pas moins les âmes , que la vue des grands succès. Vivre loin
DE BÉCEPTION. It
de VOUS , messieurs , est , .pour un homme de lettres, un véritable exil ; et la seule consolation qui puisse lui rester , est cette faible et dou* teuse espérance de quelque nom dans Tavenir.
C'est par-là , il est vrai , que, toujours indépendant et libre dans mes opinions, j'ai pu jouir tout ensemble, et du bonheur que donne un travail assidu , et de ce calme devenu si rare dans les travaux littéraires. C'est par-là que dans mes écrits, et la louange et le blâme se sont toujours affranchis de tous les intérêts que le temps fait évanouir; et si j'ai dû fuir la publicité, les ténèbres n'ont pas été mon asile : d'illustres suffrages ( et sans doute , messieurs, vous y avez eu égard dans votre choix ) ont été le prix de mes veilles ; vous n'avez pas dédaigné d'en être confidents. Peut-être avez-vous reconnu^ dans cette longue réserve, un mérite particulier à ce genre de littérature que j'ai embrassé. Lié, dès mon enfance, avec l'un de vous, messieurs , qui joint les plus sérieuses études de l'érudition aux talents de presque tous les arts agréables (i), et dont la constante amitié justifierait , s'il en était besoin , toute la durée de ma vie, il m'a laissé entrevoir que vos suffrages, incertains encore , pouvaient se rassembler sur
(i) Chabanon.
moi. Le premier tayon d'espërancc a ranimé des vœux mal éteints ; et vous avez accordé le plus noble des encouragements à celui qui long-temps s'était senti capable du plus pénible des sacrifices.
Les talents dont vous regrettez la perte étaient, d'avance, remplacés dans cette compagnie ; et mon ambition avait encore cette nouvelle excuse : la mort de M. Tabbé de Boismont vous enlevait un orateur justement célèbre; mais vous possédiez parmi vous son émule en éloquence , le rival de ses succès , que cette rivalité même lui a fait chérir et véritablement adopter (i) : sentiment rare, et qu'on croirait presque étranger au cœur humain ; dernière action de sa vie , mais qui l'honore toute entière.
J'ai cru , messieurs , trouver dans l'éloge que je dois à sa mémoire, le sujet d^unedes plus importantes discussions littéraires qui puisse être mise sous vos yeux : elle tient à tout ce que j'ai à dire de cet orateur; et elle aura pour objet de comparer ses ouvrages avec les circonstances publiques qui ont contribué à former son goût et ses talents.
Destiné à une fortune agréable, qu'il devait acquérir et mériter, il n'avait pas eu le malheur d'être riche en naissa^t : j'avouerai , sans
(i) Uabbé Maury.
DE ftîBCEPTION. l3
détour, que cet écoeil aurait eu pour lui tous ses dangers. Ne près de Rouen, d^une famille noble et ancienne , cette ville féconde en grands hommes, qui a donné Corneille au théâtre, et Fontenelle aux trois académies , s^affligeait de le voir perdre , dans une yaine dissipation, les plus florissantes années de sa jeunesse. Une modeste prébende y suffisait à son ambition, et alors Taccueil général lui tenait lieu de fortune. 11 était loin d^appliquer son génie à ces profondes études de l'antiquité sacrée et profane , qui ont formé pour TÉglise les Chrysostome et les Bossue t. Tous les agréments qui plaisent dans la société, un seul essai qui fit admirer en lui ce don de Téloquence que luimême n^ soupçonnait pas encore; de jolis vers , talent qu'il tenait de la nature , et qu^il se garda bien de négliger dans aucun temps de sa vie ; des lettres ingénieuses, dans lesquelles il exerçait sans cesse son coup-d'œil à Tobservation des mœurs ; voilà , pendant ses plus belles années , ses uniques occupations.
On pourra s'étonner que ce talent des vers agréables et celui des observations malignes sur les ridicules du jour, tous deux si accueillis parmi nous , tous deux également avides de succès et d^applaudissements , soient demeurés peu connus dans un homme célèbre , dont ils
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ont toujours amusé les loisirs. Mais aucune cëlébrité ne lui était nécessaire ; les seuls ouvrages qu^il ait rendus publics ne Font été que par le vœu de Facadémie , quand il en fut devenu Torateur. La reconnaissance et le goût, occupés à recueillir toutes ses œuvres , et qui en préparent une édition complète , le feront bientôt connaître sous ces nouveaux aspects.
Ce n^est point à de tels éditeurs quMl faut rappeler cet ancien tableau, ou plutôt, cet ancien emblème dans lequel on voyait Minerve , faisant battre de verges le satyre Marsjas , pour avoir ramassé une flûte que la déesse avait jetée.
Le jeune orateur vivait ainsi dans T oubli de ses plus beaux talents , dans Tinsouciance de toute gloire ; il vivait heureux cependant : et que faut-il pour le bonheur ? L'accord de nos facultés avec nos besoins , et de nos opinions avec nos mœurs. Si on médite cette pensée , on doit en inférer que le plus sûr parti serait d'unir à la modération dans les besoins la sévérité dans les principes ; mais on doit eh inférer aussi qu'il n'est pas impossible de trouver un bonheur passager dans une grande indulgence pour soi-même.
Enfin , la sagesse de quelques amis le détermina à quitter là province , lui promettant à
DE RECEPTION. l5
Paris tous les succès qu^un âge plus mûr , et sur-tout leurs conseils , étaient parvenus à lui faire ambitionner.
Ce fut Tannée même où commençait une révolution générale dans les lettres et dans les mœurs ; et jamais , par le concours des circonstances , la littérature et la société n^ont eu dans cette capitale une époque plus singulière. L'esprit du siècle de Louis XIV allait céder à un nouvel esprit ; ses dernières nuances n'étaient pas entièrement effacées ; elles se mêlaient alors et se confondaient avec d'autres* nuances qui , devenant chaque jour plus sensibles , n'ont pas tardé à les faire disparaître.
Il faut tracer d'abord une esquisse de cette révolution , et ensuite il me sera plus aisé de faire sentir comment un habile orateur, maître du ton qu'il voulait prendre , et dont ]e talent souple et flexible s'est toujours plu à céder et à obéir aux différentes impressions de son siècle , nous offre dans ses ouvrages ce contraste d'esprits divers et de goûts opposés quMl a vu régner pendant sa vie. Vous approuverez, sans doute , messieurs , que je présente cette esquisse dans sa juste étendue. Les événements qui ont le plus d'éclat dans l'histoire ont eu souvent moins d'influence que ce changement général dont je vais retracer
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le souvenir. On a vu quelques-uns de vous y prendre part ; et en lisant en votre présence , et devant une pareille «assemblée , l'histoire de cette révolution dans les lettres françaises , j'oserai , pour un moment , me comparer à He'rodote , lisant dans les jeux olympiques les événements célèbres de la Grèce.
La première époque dont je parle , et qu'il faut indiquer avec précision, est Tannée 1749-
Fontenelle, près de finir sa longue carrière , faisait encore les délices des plus spirituelles sociétés , Tomement de tous les corps littéraires, et semblait rapprocher et unir les deux siècles. Je ne dois pas rappeler ici qu'associé ^ dès son plus jeune âge , aux travaux des Corneille , il avait pris , dans la culture des lettres, le charme qu'il avait répandu sur les plus hautes sciences ; qu'il avait fait tomber les voiles mystérieux dont elles s'étaient si longtemps enveloppées, et les avait familiarisées avec les femmes , en écartant tout l'appareil du pédantisme; mais je rappellerai qu'il jouissait , dans son extrême vieillesse , de cette première révolution due à lui seul , qu'il voyait les savants , ses disciples , par-tout recherchés ou accueillis , à son exemple et à sa suite.
On dit que ce n'était pas dans les sciences un génie créateur : disons du moins qu'il em-
pruntale feu du génie, comme Prométhée avait dérobe le feu du ciel pour en faire présent aux hommes , et qu^il s^en servit , comme lui , pour donner une nouvelle âme au sexe aimable qu^il éclaira , et dont la beauté c^st le symbole.
Voltaire n^avait pas encore pris sur son siècle cet empire suprême dont nous Pavons vu s^emparer lorsque , dans sa vieillesse , les suffrages unanimes de l'Europe lui eurent déféré le sceptre littéraire ; mais , du fond de sa retraite de Cirey , revenant à Paris nous instruire y nous émouvoir et nous charmer :
heureux rival de tous les génies de son temps et de tous les génies des siècles passés ; toujours avide de succès, de gloire et de conquêtes, il régnait sur la scène , sans régner sur nos opinions. Déjà cependant, il avertissait les Français de tous leurs travers , en même temps qu'il chantait encore tous leurs triomphes ; il nous inspirait l'horreur du fanatisme , naturalisait parmi nous les découvertes et les beautés hardies des philosophes et des poëtes anglais ; composait, pour la compagne de sa retraite, un essai sur le caractère et le génie des nations; poursuivait les détracteurs des lettres et les critiques infidèles ; suffisait presque seul aux lecteurs les plus assidus , et était Téternel sujet de tous nos entretiens.
l8 DISCOURS
' Mdiitës^Uifeu , déjà sûr de sa gloire par ses prèiiiiei-s travaux , pdrtàgedrit ses jotlrs ëhtirc lés délices de Pàriè et le saùtagè désert de la Bi-èdë , bu , \é |)rëtnîer eh îi-slhfce et seul encore , îi âVâit rat)poi-té d* Angleterre lé ioU des jâMinà agi-èsîeè , Mohtfesqtiieil achevait l'ouvragé d^s méditatioHs de àà Vie entière. îl publiait i'tlspHi dfes Ibis : là î)rofohaéùr dfe sdn gehie el la rithfeèse de soli littagiflatibn ^ktsaiè'nt fedr céé ttiàtièrei s\ibÙhiëfe àîitânt et plilè de chai-ihés ijUé Pbhténellé h'én JàVàit Wpàndu sur lés Kauléfe sciènbes ; fel désbriiiais Véh pliis seci-lleS iiltëtitionS dfes régiklàléltM, Ifebf^ fâiitës et leurs déVbli-k tUréttè , pout jâriiaîfe , réfélô au ^ëhrë hlimiailn.
tfh ouVtâgè noh moins vdste ; èï dont Ariitbté fet flirté h'àvaieht îàisfeé que d'IrtiiiaïKiti nib'dïléfe, l'Histoirt de Tbohiftiè et de k m^ ture, t^itut cétfcè yénife ànhêé. (Oettè IgriÉriflè pàrlife dé îâ |>lllltiSophie ftkl éi^bfe^é dâttè tbùtfe sa iil'à*èbîfifcéii(ié. Kottè îattgué ftyélfle Jiàrirt é'êtnbelU^ d'ahi-liH étyle dbrtl là inàt^stg U VàïSltient bbjb'urs èahè br^ileil et sdttà ïastlé. 11 aVàSl failli âû tftViil d^Àrisbté feè 'ctmljirêlfeS d'A^ ÏÉxàildi-é; il âVàlt ÎFAllu , ^ib^f le fcràSràll fié PWnk , qû'é ftortife fôt rtdttréssié tfà fnbtldfe : et dé hbs jourt, t'est au èm\ gàiib ffu îlatdl'àfelè français que tous les i^oUVèl'âtàs bt tètii$ \é^ ^éû-
pics s'ettiptéssertt d'offrir , en tribut» Volontaire^ 3 tout ce (|uè la nature ^ sur la éwrface edtièfe dû gldbé^ produit encore de notiveail^ de rare , dti d'iticoimu.
 cette même ëpoque , Rousseau, encourage t>ar sa rëpulation nais^nté , allait essayer de tiouVeâu^ et fdttifîer dans k$ solitudes^ cette voiit ëldquetite i|ai devait bifeiitôt faire revivre tous les d^oir$ tiiateriiels y et l-atiiener le bon*heur iùt le préttiier âge de la ne. Cest ebcore à cette métnë épdquè qu'une nombreux ^Cîété sè rassemblait sou» deut duefe renommés , et Véritablement dignes d'elle , pour foriiiet l'immense collection de toutes le» connaissances acquises par les travauit des siècles.
Un mouvement général ae fit alors dans l'e^^^^ prit humain. Ces profondes étude», sortant toutes à-la-foi$ , dés retraites solitaires où elles s'étaient mûrie» , répandirent tout-à-coup de nouvelles Idée» , de nouvelles lumière» , de» espérance» nouvelle». La vigilance du gouvernemetit , toujours attentiv^e parmi nous au choh: de» cdniiaii»»ancé» qu'il laisse s^étendre dani la natioA ^ li' était point , dan» ce temps , inquiète , soupçonneuse et craintive. €è »oîn était confié à un magistrat illustre , d'un nom cher ^nx Muses, capable lui-même d^éclairer son siècle , et dont lé» vertu» noble» , ëimple»
et familières , s^ accordent avec Tëtonnante facilité de son génie , assis maintenant au milieu de vous , messieurs , et surpris d^entendre un éloge qui ne peut étonner que lui seul.
Cependant y presque tous les genres de littérature étaient cultivés avec un égal applaudissement; et cette autre impulsion donnée sous le précédent règne ne paraissait pas s'être ralentie. Le terrible Crébillon qui exprima si bien le délire des passions les plus atroces i la joie de la haîn^;, et les pleurs de la rage, s'était seul approprié cette partie du domaine tragique, et, dans un long silence, méditait un dernier succès. La scène se soutenait dans ce point de perfection qui a rendu ses jeux les plus comiques un des plus nobles plaisirs de l'esprit. On allait chaque jour applaudir au théâtre la vraie peinture des ridicules de ce temps-là, si vivement tracée dans le Méchant, le Glorieux , le Méimmane; dans la Coquette corrigée et les Dehors trompeurs y ouvrages de plusieurs hommes célèbres , qui , sur les traces de Molière , achevaient d« rendre la comédie une école de mœurs. Que si d!autres abandonnaîeAt xes traces trop difficiles à suivre; s'ils commençaient à quitter la touche' du ridicule pour celle du pathétique, c'était pour nous prér senter le tablieau simple et touchant , mais tou-
BE RECEPTION. Ql
jours ëlëgant et embelli , de nos erreurs et de nos fautes, yëloquencedela chaire consenrait, non toute la supériorité qu'elle avait acquise, mais, si j'ose m'exprimer ainsi, toute la vogue qu'elle avait précédemment obtenue. Souvent la multitude venait attendre , dès le point du jour, Torateur qui ne devait paraître qu'à ta chute du soleil. Cette fameuse société qui, alors répandue sur toute la surface de la terre, prenait de nation à nation, comme parmi nous d'homme à homme, le caractère qui convenait le mieux aux conjectures , qui enseignait les sciences aux Chinois, les arts aux Sauvages, les belles-lettres aux Européens ; cette société remplissait avec éclat presque toutes les chaires. Ce fut elle qui, la première, perfectionna parmi nous l'art de la prédication; et, dans un temjps moins favorable , elle en soutenait* encore la gloire. Le talent de ses orateurs, mûri par de longues études et long - temps exercé dans les provinces , sous la censure de leurs vieillards , revenait étonner la capitale, et quelquefois faire trembler la cour. Si, dans la foule des auditeurs, quelques-uns étaient plus attirés par la curiosité que par la persuasion; s'ils venaient uniquement chercher dans ce concours te spectacle qu'offrait ce concours même; du moins, le goût d'une solide occupation , le plaisir de
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juger un talent nouveau, de comparer e^tse eux ceux qui fais^ieat hésiter 1^ reaop^m^ , tput entretenait ^ms cette capitale T^if^piu* 4e Tesprit, Toccupation de$ b£)j[(es - lettres , le charme de$ (conversations iugepîeiis^s.
Il semble d^ns la destinée de Tespr^t humain , 0t Texpériepce de tous les sièi:l^s pe# poi^ le faire croire, que U philosopl^e dpire tpiijoMns succéder au¥i>eUe.s-lcttre$, les Aristote ^px Euripide , les Sénèque ^ux Térenc^ , le$ Qaliliée ^UK Td^e , les luQcke 3ux Milton. M^ \^ tei^ip^ QÙ upe nation ^e^t ^claîré« par cette hrill^nte aurore 4^ sciences , avant qu^ l(ç^ lettres soiept peii^hées vers leur décliii , # e^t-il p^ w 4<e ses plus beau?: âges ? ïlst-il.dai^ Tiiijiiyers un. Sfiectacle plw 4pgae 4'ad^iri*iw » qwa e^tte r^vis- ^^e s^oa des pays f eple^trioffa^x ft^i , p«n- 4aRt ^ lQng^e4w4e , lai^Sf? voir t^wt ej|semble, et 1^^ fpHX du «Kvh^^^t çouftefv^rit l>piîg-î*rep6 eiicprç te*jr éclatante kmaier^ , f t ks r^^(^^ u.li^l^t$dp jpjifr éclAÎrAnt déjia toyJt IVpî^ç^ du inL094<e ?
La prpspéri^^du goijiverjn^inefit p^^is^ant ^rs ^%wp .9 ^*w:un^ inapr^ssio» ^ha^iflp jaç ^ £aii&j^t i^entif 4^0^ le^ esprits ; et çejLji^ ^^e^ rmp^ fis^it^k^ 9 'Pà 1^ diélices de 1^ société çoajt vm^^ cpnniiesq#'^ mc^u lieu du mopde, np par^, 4a^s aupw ¥ï9p$» Icç con^attre paie^j
elle-ïnême. Pçs vieillards y formés dans la polites^se du précèdent règne, poss/edaiei]t l*art, deyenw si rare , djB conyprser avec agrément et avec égalité» I^a fatuité méijfie , ce fiéfai|t franç^js j qqi prend toujours la coulp ur de son sièc}ft y ofiy pour mieux dire , la couleur du montent y c|^it polie , ingénieuse et brillante. Les hoipmes d^ lettres , par-tout accueillis , chercbateot pa^-tout ài plaire.
Mais, con)j^e ^ans lesspcii^tés politiques, les avai^tages d'une pxtreme ppulepce sont toujoiirs .9Cconipjag|iés de tous les maux , ou du xaPfXl^ d,e iffns ^^e.s dangers du luxe , on dirait ^yasji flu'il Y a des dangers ipséparables d\upe
^^ifêxf^e ri.cb/esse litlérair? • }^ J}^^f}}?^9^y l^^ ra0in^li^j£lits , le faux écla^ , le désir de briller , Tampur dç la nouveauté, en un mot , un vain
\xki^ <J['e$jp^it jCQipmençaiei^t à se faire craindre, l.^ frivole yanité du bel esprit était devenue , dj»n^ f^ps , upe yanité dopiînante , ,un.e J>ré,tention générale , une .SQrjte d'ép^^mie of:casipjç^^p ppLT )a durée in^m;e d'une saison si belle. I^es çaoiij(li;f;§ ^ma1;e\ire des lett^^.s ^ suivant la ajip^fo,çfijté ,9;^ir«ù,s}»^icçUp leurfQrti^p^, s'éri-
gfr^ Jp çout p^r k^ qo.'Vsei^s; 1^§ autres eij
Le mal et le bien , tout changea dans le court espace de quelques années ; mais les causes qui influent sur le génie des peuples et sur Tétat général de la société ne sont pas aussi simples que souvent elles le paraissent, et elles se compliquent de beaucoup de manières. Cette année même, où se produisirent , tous ensemble, ces grands ouvrages philosophiques, nous vîmes commencer une suite d'événements malheureux qui, peu-à-peu , et de Jour en jour, ôtèrent au gouvernement cette approbation , cette estime publique dont il avait joui jusque-là; et, pendant que nous passions de Tamour des belles-lettres à Tamour de la philosophie , la nation , par un autre changement qui tenait à des causes bien différentes, passa de Tapplaudissement aux plaintes , des chants de triomphe au bruit des perpétuelles remontrances, de la prospérité aux craintes d'une ruine générale, et d'un respectueux silence sur la religion, à des querelles importunes et déplorables.
Ne craignez pas, messieurs, que je veuille imprudemment franchir les limites d'une discussion littéraire; mais enfin un nouvel horizon, et souvent obscurci de nuages , se formait autour de nous. Il était difficile que les hommes de lettres conservassent le ton de la louange , sans se dégrader ; que des esprits qui se tour*
nèrent rapidement vers les grands objets de Fadministration publique , de la morale , des lois, de réducation, de Tëtude générale de la nature^ eussent encore cette souplesse, cette adresse ingénieuse qui se plaît à cacher une partie de ses pensées, pour faire mieux ressortir celles des autres ; et , comme dans nos prospérités, ils avaient été tes plus flatteurs, ou du moins, comme leurs flatteries avaient eu plus d^éclat , dans cette espèce de chagrin général leurs plaintes acquirent aussi plus de célébrité. On craignit leurs opinions ; on craignit leur société ; on calomnia les lettres auprès du gouvernement ; on chei;cha à les rendre odieuses et suspectes. Ces deux époques si diverses se trouvent marquées dans deux ouvrages bien différents en effets, et composés, à peu d'années de distance, par deux académiciens célèbres, et tous deux secrétaires de cette académie. Duclos s'écrie : « Les gens de la cour » sont ceux dont les lettres ont le plus à se louer. » Formez des liaisons à )a cour ; un homme de » lettres estimable n'y essuiera point de faste » offensant. » Et quelques années s'étaient à peine écoulées , que d' Alembert se plaint qu'ils soient persécutés par ceux même qui ont le plus d'intérêt à les défendre ; il les exhorte à la noble pauvreté , et il s'écrie : « Le moyen le
a6 DISCOURS
» plus sûr pour vous faire respecter, est de » vivre unis, s'il vous est ppsfiiblie, et ppe^ue » renfermés entre vqus. » Qp crpjrait voir la plus étonnante confrarùét^ eptre ces ^e^f auleurs cqnteTnpor»ins, et vainefn^qt vp^drait-on l'expliquer par la différenfie fk leur^ caractères : ce n'est pojnt unp opiijiou différente qu'ils énonceut, c'çst up fafjt coi^trairç doftt ils déposent; et leur appareille ^Qp^racli4:tion ne tient qu'au ^changement gépéral ^\. rppide , survenu d^s un si cûuft iut^rv^lfe-
Cependant la capitale, si long-t^)oqps prompte et docile imitatrice des sepUmi^nts , des goûts , dfi^ opinions de la cour, ces^a , d^ns 1^ ^éme teipps, d'îivoiiT po.i|if elle cpAe ^ptfque déférjcftce. .Ce fut aj^rpque s'éleva p^roft p-pus ce que nous avp^^ npmtné l'empire tfe l'ftpinion publique- Les hpm™es ^e lettres epr,ent au^jtôt l'ambition d'ep èllre les oj^g^çç ^jt pre^q^je les ajbi,tr£s. Un g^ûl pUis sérieux se r,ép4^dit dans les ouvrages jd'e^pnt ; Jp .désif ,4'wstFWe s'y montr? plus quç île ,<^ir déplaire. Là ^ignité â^hap\fff.es^Utpf^, expr^^içp jij^te i^ nppvelle, ne tard? pas ,à ^^y^T^ jft^ pxpress^oii av^çuée, .et d'piji iisage rççu.
M»\^ si , daijLs |e périq^p pi;éc<d.enf , ,V.4>us inévitfi^ du bjcl esprit avait étéce^xe s|t,érilç, cette,v.^ijfl^ siibltilité dg pei^sées etjd'^^pres^^ons,
DIS R«CWTION. 27
quelquefois uee 3ervila complaisance et d'avi- }is^^ptes flatterie ; rpbMS , 4aiis ce nouveau pérÎQ4e,fMt une espèce dVmpbftse inagistrale, U9# OT4a€^ i|9»priidfîiitie , mae aorte de fanatisme 4an9 îfts ppinix^n^ , et siir-tQut ^n ton affirmatif et 4ogin4ti4ii<e , ^i fai^it dire à FwteneUe , ^Jwi^ (tî#W sa ceptièipe ann.^» et témoin ejocore de ç^tfe r^vplujLion : v Je mi^ effraye de l'bor- » rifcle ^Prtitttd* que je rencontr^ç à présent » p9r-tout. i^
Quxm mf^y^l Qr,ateur, dpué d'un génie élevé,
mai# d'ftn #^prit façi)^ , sans études profondes , donp^ par la pa^^i^n de réussir et de plaire , paraîï^ant 4»n$ la chaim k Tijistaat où eominença cet^ révolution , $oit parvenu aMssitôjt à se £aiire uii nom eciatapt; et, pendant près de qi^a^'antf a»née$, y reparaissait à de longs kM^fv^e^, ait eu U mime succès à 4«3 .époques si djtvy^i^es : ne doit-on pas relrou^r^i^r da^as si$s oiwrages ce «mélange de goûls of^o^'s, et en appcsyrphc^ incompatijbles > qui ont caractérisé If^ieiîipsw il a vécu ? L'éloquence est le pj$is {Hàtp«)laitne.de tom les arts ; et dès qu'un orateur a ^onatanusisnt attinç la foule > regardons ^^ dî^eo^rs icomme ««pie image de son sièiele.
li'acadién^içien q»<e ffom r:egrette%« messie^ira, cf^od^it 4a«s sa jeunesse piar h mfA isiftstinct d'up b.etfiu n^jbirel , avait annonce up -^QÙi pu?
28 DISCOUBS
et sage , peut-être même sérieux et austère. Le dessein de le comparer à lui-même, d^opposer ce qu'il était naturellement et ce qu'A ëtait volontairement devenu, le jeune orateur de Rouen, et Torateur à la mode dans Paris, m^a fait différer d'arrêter un moment vos regards sur ce premier essai , qui , dans sa patrie , avait commence sa réputation : Toccasion en était noble et touchante. Un infortuné gentilhomme, après avoir été irréprochable toute sa vie , cédant à j l'impétuosité d'une colère, et qui du moins ne fut pas accusé d'être injuste , s'était battu en duel contre son propre frère , et en avait été le meurtrier. Le chapitre de Kouen , par une prérogative dont la cause se perd dans l'origine de la monarchie, avait enfin, après dix ans d'expatriation , de ruine entière et de remords, accordé grâc^ à cet infortuné. L'abbé de Boismont, choisi pour la lui annoncer publiquement dans la plus solennelle assemblée de la province , sut mêler dans ce discours les plus sévères leçons à la plus touchante indulgence : tout y respirait une sainte austérité , tempérée par une joie sainte ; chaque mot était dicté par l'effroi d'un tel crime et par une religieuse sensibilité à de si longs malheurs ; c'était, dans chaque expression , la dignité , le caractère vénérable d'un ministre de la religion , exer-
çant, au nom d^un corps illustre , Fun des plus Ir beaux droits de la souveraineté , celui de la ^ clëmence.
il Quel eût donc été cet orateur , s'il fût venu In dans le siècle des Bossuet et des Bourdaloue , U dans un siècle' où le goût général exigeait que le M- talent dominât toujours sur Tesprit; et non n dans un moment où les suffrages étaient près- ^^ que unanimes, quand c'était au contraire Tespif prit qui dominait sur le talent ?
0; Inconnu dans cette capitale , il parait d'abprd
({ dans nos temples les moins fréquentés ;. mais F bientôt ces temples , qu'on avait vus presque fi déserts, ne suffisent plus à contenir les flots des auditeurs. Une imagination brillante , une con* naissance fine et réfléchie des caractères , des passions et des mœurs, Téclat des pensées, Télégance , et quelquefois le jeu des expressions ; un soin perpétuel de plaire , qui lui permet rarement le pathétique et l'abandon, lui acquièrent la célébrité qu'alors il ambitionnait. Les chaires rivales de la sienne sont presque abandonnées. Jamais personne n'éprouva plus que lui cette faveur publique , qui se plaît à secon-^ der parmi nous le premier essor des talents ^ et qui souvent . accorde plus de louanges aux seules, espérances qu'ils donnent, que n'en ob-, tiendront un jour leurs productions les plus
3o i)iscotjRs
achevées et Uuts fruits les plus trtûrs. Oii distihguait suT'tdut ^ dans làt foule assidue autouf dé lui , ces arbitres des réputations aposfbiî^tles , ces petisonnes renoriimées éllès^-md^tèé^ <)ui, échdt>pées eîifiti ^ et peM-^^tre ttti ^^u ïktA , àHx pàs^oiié tuifiuUneiisés de leur jeîltiëdse ,* ayant jdui , dan^ les délites dtl tiidtide -, de tous Icis plâi^iréde Tespi^it, veulent les retrouver )U9<{Ue dâné k dévotidti , et j cherchent , au lieu du calme qu'elle ptôfnèt, lé& éiti(>tions ViVès et presque le trouble de^ âtltrés {i^as&iôtiS. L'àiistérilé de la péniteiiee ft^attiédit point Târdéut de leurs séutimerits^ et nVn émou&^se point la délit^atèssë. Accoututnéefe à céder au^ plus douces persuasions^ Faùtôrité de la parole dîviiie ajouté nh pouvoir incofinti à ces àâgës discours <}ùe désoriUâis elles préfèreht ; et la religion épure , Sanctifié riâtérét vif, le goût |]^éf'scmtlel qui les attache à rhdmrfle habile qu'elles dfut choiéi pour guidé et pour apptti.
Et qu'on ne m'accuse point d'uflè Vaine subtilité datis lô recherche 4fes motifs qui l'engageaient alors à préféf er ce genre d'éloqùeute sî ingétiieiise et si brillante. Je pourrais ^ en quelque sorte ^ l'évoquer ici sous vos y eût, et le faire émeiidré datis cette assemblée. L'acadéi»rie dyaiit été ouverte à ses ptemiers swcès » assis à celte plaide même : « J'ai cru ^ tôu^ diSàit-il , tues?-
DE BEOEPTtON. 3l
» 6iëâi*s , qh'il fallait étudier les goûts des » hommes t)ôur les ramenét* plus sûrenieht k >» leurs dëYOÎrî; (JUë lés grâtéjsdë l^lftiagiiiation, » les ritheâ^ès dtl cblbHs , la délicatesse et la » yf&tiiié dtk pbHi*aità, béàûtéfe du domâîiftè dès » lettres i pôut^iéût êité trahs|)bt-tëës dans Të- » cdlè dés ttlcËùrs. J'àl f ru cfd'bne retigioh , » faite sur-tout pour le cœur , deVàit Wmuer » pair \H imâgé.^^, p^^^Q^^^ jalousé du hiérite » de là foi , elle hë bë ^ettiï^ï pas d'énti'alfiër » pâfr dé rîgôdreùies 3\jhlDtistrdtibtis. Pour- • » quoi , Iteïèpqu'il b'àgit dfe commander âut pas- » siori^ dieà hbiiithë^ , d^dàigher lé charmé le yf plus j^iiiséâttt qbî le^ fca]jÛVè, riihagihatiôil ? » tel ne chëtchaît qiië lès flebrs et lès grâces , » q^î dèviëht, pkt cet ihnbcënt artiste , la fcôn- » quêté lie là Write. Nôùi$ regrettons , à tort , » làihàjèsiuëUèe sikhpliéité des pt^mîei^ défeh- » séuH dé la religion', ilb àVàiéhl prt^ la tein- » lutte de Veij^rit donlinàht tife IfeUt siècle / de » riifapttlsîoh géttte't-alé déà ïhcéùrs. Le vîée étant » defëhU plfas ifagéàiéilt , il a Mlu ïe diE^Vehir » «¥éc Itti', pour îc Wmbàtttè. >»
Aii&i , ito^qUè ûsixii koh ttiottl]^hë , il ^èhtàit lé béstiin ^'teAe à^blô^rË ; et ààtis c« ttiUnlëiit thcât^ , ttù dfe ^e« f ôbiîMlratibrlà né itté pérnïétfàièWt irtà ià ciilï<lufe , ni feà U^fertSè ; c'eàt de Si yû&éhé qW v6tis à*f éz ettlb'hdu l'ùhè )Ët l'àùtf e .
32 DISCOUBS
Une seule 'anecdote relative à son adoption parmi vous , messieurs , achèvera de le faire bien connaître dans ce premier période de sa célébrité; elle peint des plus vives couleurs^ non-seulement tout ce qu'il était alors , mais ce mouvement universel que la littérature donnait à la société; et j'aurais trop de regret à la passer sous silence.
Le temps de vos élections offre une image fidèle de ce qui arrive quelquefois daris les plus florissantes républiques : les brigues que les puissances étrangères entreprennent d'y former servent elles-mêmes de preuves à la liberté dont jouit la constitution. Le hasard avait donné pour concurrent au nouvel orateur, un vieillard , connu 'alors* par le succès de quelques pièces de théâtre , $uccès récent , quelle que fût la vieillesse de Fauteur, parce que long- temps il en avait fait le sacrifice à la piété d'un prince auquel il était attaché. Ainsi , pour dispiiter la place vacante , on voyait, d'un côté , un prédicateur que Ton accusait d'être mondain ; de l'autre côté, un poète de théâtre , à qui l'on reprochait trop de scrupules dans sa; dévotion. Les plus brillantes sociétés de Paris s'étaient divisées pour Tune ou pour l'autre brigue ; les dévotes , mécontentes de cette espèce de désertion du poète tragique , allèrent au théâtre pour
DE BECEPTION. 33
l'y juger avec sévérité ; et ses nouvelles protectrices, célèbres par Féclat de leur rang, de leur jeunesse et de leur beauté , vinrent à Téglise pour juger , non moins sévèrement , le prédicateur.
Uabbé de Boismont, précipitamment averti du jugement quHl allait subir , change le sermon qu'il avait préparé, et, par un soudain effort de mémoire , appropriant son discours à de tels juges, et voulant qu'il leur devînt personnel, leur prêche la conversion de Madeleine.
Pourquoi craindrais-je d'ajouter ce dont on se souvient encore ? Madeleine , peinte dans toutes les illusions de sa beauté , dans toutes les séductions de la jeunesse, parut digne du plus grand orateur, et lui conquit son auditoire.
Mais, lorsqu'à la vue d'une pareille assemblée, il eut à peindre le remords , la renonciation au monde, la fuite de soi-même , en un mot, Madeleine pénitente, la mémoire, la voix, peut-être le courage, lui manquèrent ; et ses adversaires si dangereuses, satisfaites, à leur tour, du triomphe qu'elles avaient obtenu, également vaincues par son succès et flattées par son malheur, devinrent ses plus ardentes protectrices.
Sonadoption parmi vous, messieurs , ouvrit à ses talents une carrière plus vaste ; et il fut
Œuvres diyerses. 3
aisé de reconnaître en lui les progrès dé son génie et le changement de son siècle.
Dès le premier âge de Tcloquence chez les anciens peuples , le discours funèbre eut aussi ses grands orateurs. Cette éloquence de la douleur est en même temps celle de Tadmiration.
Trop souvent , il est vrai, le héros ne sera pins aux yeux de Thislorien ce qu41 fut anxyeux du panéjgyriste ; mais, dans les exagérations d^une perte récente , il est un vrai langage de la na* ture , une vérité de passion. Là joie embellit tout ce qu'on possède ; Tespérance , tout ce qu'on attend , le regret exagère tout ce qu'on a perdu. Ce genre d'éloquence s'est par*tout diversifié , suivant la variété des gouvernements. Chez les anciens, il eut pour objet d'enflammer l'amour de la patrie et la passion de la gloire ; chez les chrétiens, il a plus de difficultés. 11 faut y mêler la louange , au mépris de la louange ; faire sentir le néant de la gloire, sans ôter aux âmes élevées le noble enthousiasme qu'elle leur inspire ; humilier les grandeurs , sans éteindre rémulation pour les grandes actions : et , tandis que l'orateur renverse et anéantit tout ce qui est beau au regard des hommes, une sorte de con* venance locale le force d'employer une magnificence de paroles , un style voisin de la poésie , . et qui s'accorde avec un pompeux appareil de
DE BÉCEPTION. 35
trophées , d'emblèmes, de statues symboliques , et de chants higubres. Toutefois aucune des oraisons funèbres prononcées par mon prédé* cessenr ne le fut dans ces antiques cathédrales, où Forateùr, environné du deuil public, au milieu des différents ordres de la nation , qui rendent ce triste et dernier hommage à un prince qui n'est plus, à une tombe qui ellemême va disparaître , parle , pour ainsi dire , en présence de la mort et sur les bords de Téternel abîme. Il les prononça toutes dans un lieu plus tranquille, dans la chapelle du Louvre, dans ce palais des arts , des sciences et de Fimmortalité, en votre liom, messieurs , et en votre présence : institution qui honore les lettres françaises , et qui n'est imitée en aucun lieu du monde. C'était prononcer le jugementdessages; et en effet , quand votre choix lui confia ces honorables fonctions , déjà le temps était passé où la louange qui n'était point méritée ne paraissait qu'une adresse ingénieuse et l'heureux effort du talent : le temps était venu où l'esprit général repoussait la flatterie comme une coupable lâcheté , et la dénonçait au nouveau tribunal de l'opinion publique ; l'ombre d'une adulation , dans le panégyrique même , eût avili l'orateur, révolté l'auditoire , offensé la mémoire du héros.
36 DISCOVBS
Mon sujet me conduit à des souvenirs don-" loureux ; il me force à rappeler la perte d^un prince dont les vertus , acquises dans le silence et au pied du trône, revivent aujourd'hui dans toute la gloire qui leur était due, et sur le trône même : mais quand nous perdîmes le dauphin , père du prince qui nous gouverne, nous tremblions pour un avenir incertain, et tout semblait aggraver ce malheur. La nation, aigrie par de longues infortunes, imputait les désastres aux fautes : Tespérance et la crainte fixaient également tous les regards sur le jeune héritier du pouvoir suprême. Ses vertus , long-temps enveloppées d^une sage réserve , sortaient enfin de cette espèce de nuage , et commençaient à se montrer dans tout leur éclat. On se flattait que , parvenu à l'âge de tout voir, de tout observer, de tout retenir , la cour aurait du moins à redouter en lui un censeur muet , mais dont les secrètes observations deviendraient , pour l'avenir , des arrêts de faveur ou de disgrâce ; et la perte d'un prince qui ne régnait "pas encore , parut presque un changement de règne.
J'espère, messieurs , que vous me saurez gré de publier ici une anecdote que n'ont encore révélée ni les panégyristes, ni l'histoire. On a su, de la bouche même de ce prince, qu'il
avait reconnu le vice de son éducation, en lisant dans un nouvel historien, et pour la première fois, un fait rapporté dans toutes nos annales , que la maison de Charlemagne n'était pas encore éteinte quand la maison de Hugues Capet monta sur le trône. Étonné que ce fait historique lui eût été dissimulé, même après huit cents ans , une triste réflexion le conduisit à regarder comme suspecte de flatterie réducation qu^on lui avait donnée. 11 ré-* solut dès ce moment de soumettre toutes ses idées à son propre examen, et à celui des hommes les plus instruits. Ce fut alors quHl commença de rapprendre seul ce qu'on lui avait enseigné, de se créer une seconde fois tout entier. Ce fut alors que sa vertueuse modestie et sa généreuse émulation s'accrurent par le progrès même de ses lumières, et qu'un fameux artiste dont le ciseau a immortalisé les traits de plusieurs grands hommes, lui ayant demandé de faire son buste, il répondit : « Un jour, peut-être ! »
L'orateur que vous aviez choisi , messieurs , pour exprimer la douleur publique , eut la gloire de l'éterniser. Il fera passer d'âge en âge le souvenir et l'exemple de cette seconde éducation que se donnait volontairement le jeune héritier d'un trône. Mais sur-tout quand il re-
présente , au milieu des lentes horreurs, d^une moi:t depuis long-temps prévue, le dauphin développant avec simplicité toujte la granideur de son âme, il â^élève lui-mmne à toute la grandeur de son sujet. U tire d€s lugubres spectacles, que la lenteur de cette mort venait d'offrir à la désolation universelle , des effets aussi pathétiques que le génie de Bossuet en avait produit, en renouvelant d'un seul trait et par un. mouvement inattendu^ l'impression récente et terrible d'une mort soudaine. C'est là qu'enfin il abandonne ce luxe de parure , cette recherche d'ornements qui avaient gêné jusque-là l'usage de ses forces. C'est un tableau tracé de la main. d'un grand maître, dont le coloris est vrai, l'expression touchante et simple, et ou la hardiesse du pinceau n'altérant jamais la correction et la. pureté du dessin.^ annonce l'heureux accord du génie toujours libre, et de l'étude toujours attentive , ce qui est dans tous les arts le point de la perfection.
Hâtons-nous, messieurs, d'abandonner le séjour des tombeaux, dussionsrpous négliger quelque beau monument de sa gloire. Il en est ufl: cependant qui appelle encore vos regard)» ; ^ni'exposerais à vos justes reproches, si je n'y arrêtais un moment votre attention.
Depuis près, d un siècle et demi que l'élo-
quence française fit toiit-à-coup les plus rapides progrès , deux fois , dans un si long interralle , elle eut à déplorer la mort de nos rois ; et , il faut le dire à la gloire de nos orateurs , elle a osé y chaque fo» , exercer le droit redoutable de la postérité. Masaillon , à la mort de Louis XrV, ne craignit pas de balancer, avec un mélange d'admiration et de sérérité, les succès et les revers de ce règne , Féclat de ses triomphes et leur danger, la prospérité apparente et la misère publique. A ta mort de Louis XV , Tabbé de Boismont imita ce noble exemple ; et peut-être eut-il besoin d^une main plus prudente et plus sûre pour tenir cette même balance. IL s'écriait : <c Heureuse la France, s'il eût osé se juger, s'il eût appris de son expé-* rience à se défier moins de sa raison ! » Ainsi , saas jamais altérer 1^ vérité des faits histori-* qaes , il laissa toujours dominer le' caractère ainuibie du prince, sa modération, son âme juste et bienfaisante ; et la nation applaudit à l'orateur qui , dans une peinture fidèle , lui faisait retrouver les qualités d'un roi qu'elle avait si long temps adoré.
Mais je crois entendre la voix des censeurs ; leur sévérité m'avertit que , dans les plus parfaites même de ses oraisons funèbres, on aperçoit encore quelques traces de ces défauts se-
4o DISGOUBS
duisants qui avaient charmé ses premiers au-^ diteurs. Il semble y diront les critiques inflexibles , que l'orateur , trop souvent occupé de plaire , ne sache pas disparaître pour ne laisser voir que ses héros , et attendre son succès , moins de chaque pensée en elle-même , que du succès entier de son discours. S'il doit peindre les vertus douces et modestes, il s'étudie à les couvrir de fleurs. A-t-il pour objet de ses tableaux TÂllemagne envahie , l'aigle des Césars incertaine , égarée, et cherchant sur quel trône elle doit arrêter son vol ? 11 ne sait pas , comme Bossuet , se jeter sans précaution , mais sans embarras , au milieu du choc des empires ; et s'il a excellé souvent a représenter un beau personnage , il n'avait pas, au même degré , le talent des vastes compositions. Critiques sévères, pour désarmer votfe censure, regardez eh effet de quels traits il a su peindre Marie- Thérèse : « Simple à-la/ois et magnanime , sen-- » sible et juste , éleçée et populaire , éteignant » r éclat de son rang pour en augmenter le pou- » çoir. » La beauté de ce caractère vous étonne et vous fait craindre d'ajouter foi à l'orateur ; mais regardez sur le trône de France, et la vivante image de Marie-Thérèse vous garantira la fidélité du peintre et la ressemblance du modèle. Ce qui doit également désarmer la plus se-
vère critique , c'est la dernière palme qu'il obtint près de finir sa carrière oratoire. On crut voir réloquence ramenée aux beaux jours des anciennes républiques , quand elle déterminait les résolutions des peuples , quand elle méritait ce nom de reine du monde ^ que lui donnèrent ces villes fameuses , si long-temps gouvernées par leurs orateurs. Une de ces fondations qui hoQprent la génération présente , fut l'occasion de ce dernier triomphe. Ici, messieurs, nous pourrons admirer avec quelle habileté il s'empara des opinions qui dominent aujourd'hui parmi nous, et sut les animer, les diriger, leur donner d'heureux appuis, et les attacher aux principes les plus analogues à nos mœurs. On établissait dans Paris un hospice pour les militaires et les prêtres délaissés dans leurs m aladies, au milieu de ce désert d'une ville immense où tout leur est étranger et inconnu. L'orateur sentit, avec une juste délicatesse,combienilavait à ménager ce même sentiment dans ceux pour qui il invoquait la bienfaisance générale ; il évita de les confondre avec cette classe de citoyens indigents , qui n'ont de recommandation que leur misère , et n'attendent que de Thumanité ou de la religion les secours qu'ils implorent. Il osa donc invoquer, non la charité chrétienne, mais ce qu'il nomme la charité politique. Ce
n'est plus dans la chaire, c'est dans la tribune qu'il parle : ce n'est point la piété qui le toucbe , c'est le patriotisme qui l'inspire. Il s'adresse à une nation guerrière ; il respecte le courage, enflamme la gloire ^ ménage l'honneur le plas susceptible. Il exalte toutes les. passions nobles, et presse l'orgueil même de s'ennoblir par la bienfaisance. Quand il sollicite ensuite les mêmes faveurs pour les ministres de la religion^ ce n'est point encore la charité chrétienne qu'il invoque, c'est toujours la reconnaissance nationale. Il représente la religion, comme utile au monde ; ses ministres , comme les vrais consolateurs des infortunés ; ses pasteinrs , comme les seuls pères du malheureux peuple des campagnes. Il prouve aux philosophes incrédules la prééminence de la religion sur leur doctrine , par son influence sur le bonheur public ;, et si , dans ses derniers mouvements , il n'avait pas sanctifié par la piété cette bienfaisance politique et purement humaine, on. aurait cru entendre et voir un orateur athénien ouvrant le Prytanée a tous les vieillards qui ont bien mérité de la patrie.
Ainsi , les grands talents que la nature lui avait prodigués, long-temps négligés dans sa jeunesse, s'étaient chaque joue enrichis, embellis, perfectionnés, en adoptant avec choix
ces idées toujours pins sérieuses , et ce goût d^utilité publique que nous devons à des lumières nouvelles.
Laissons donc murmurer contre les progrès de notre siècle ces étemels détracteurs que tout succès offeqse , que toute lumière blesse , dont les cris sinistres et décourageants commencèrent dès les premiers beaux jours de notre littérature, et qui se sont transmis, depuis la renaissance des lettres, la manie héréditaire dVn présager toujours également la prochaine décadence.
Loin de nous cependant , messieurs , le fol enthousiasme non moins que la détraction injurieuse. Loin de nous les dangereuses illusions des fanatiques admirateurs de nos progrès :
leurs yeux éblouis ne savent plus discerner nos pertes. On. croirait , à les entendre , que tout s^est perfectionné sur la terre, que le jour vknt d'être séparé des ténèbres, que les vertus sociales sont de modernes découvertes.
Mais quelles mains assez sûres oseront balancer nos acquisitions et nos pertes , nos espérances et nos craintes î^ Cherchons plutôt et plus utitement sans doute, dans l(^s exemptes fameux du progrès et de la décadence des nations , quelles sont les véritables causes qui peuvent accélérer ou ralentir ces favorables ou
funestes alternatives. Reconnaissons par. quelle heureuse liberté, sagement conservée sous Tautorité même de ses vainqueurs , Athènes demeura , pendant six cents ans , le séjour des lettres et l'école du monde : voyons api-ès les beaux jours de ses triomphes, Rome qui déjà commençait à pressentir sa chute, recouvrant les sciences, les arts et les mœurs, sous les Titus, les Trajan et les Antonin.
Animé par de si grands exemples et par une comparaison si favorable, dois-je rappeler ici, messieurs, tous ces immortels événements du règne que nous bénissons, la liberté vengée ou protégée dans les deux hémisphères ; nos flottes créées parun prodige de lapuissance souveraine, et sortant, tout-à-coup, du sein des mers ; les écueils autrefois fameux par nos désastres , changés en abris salutaires ou en arsenaux formidables. Laissons des merveilles tant de fois célébrées. Il est plus doux de contempler les vertus protectrices assises sur le trône, donnant une nouvelle direction aux sciences, aux lettres, à l'émulation nationale ; l'agriculture perfectionnée ; notre sol enrichi de productions étrangères ; le commerce réunissant les peuples rivaux ; la navigation cherchant des routes inconnues ; tous les trésors de l'érudition ouverts au travail; les sages consultés par-tout où la
D£ HéCEPTiON. 4^
science est nécessaire ; tous les beaux-arts employés à Feucouragement de toutes les vertus; et la sculpture même, qui se jouait dans nos palais et dans nos jardins sur des dieux imaginaires , ennoblissant son ciseau, et l'employant à déifier la véritable gloire ; Findustrie suppléant la nature , faisant revivre pour la société ceux que de parfaits organes en tenaient séparés , et par ces étonnants prodiges, les sourds appelés à Fusage familier des langues ; les aveugles à la pratique de presque tous les arts.
Il est plus beau de contempler un souverain consultant le vœu des peuples sur les besoins de la monarchie , appelant , de toutes les provinces, autour de son trône, une nombreuse élite de ses sujets : événement que la France n'avait point reçu depuis que la culture des lettres commença de polir les esprits, d'adoucir les mœurs , et de favoriser le progrès des utiles connaissances. Aussi , dans quel autre siècle la nation française , convoquée pour ces importants conseils, a-t-elle montré, tout ensemble , plus de lumières et plus de dignité, un désir plus unanime du bonheur général , et plus d'égards pour les vraies prérogatives des différents ordres ; un sentiment plus juste de Fhonneur personnel, et une déférence plus attentive à Fopinion publique ; un respect plus soumis
pour Fautorité souveraine, joint à une con^ naissance plus réfléchie des droits de Thomme et du citoyen? Heureuse et sixigulière époque, on Taspect d^un désastre imprévu a produit cet avantage inappréciable de resserrer les liens d^ulie estime mutuelle entre les différents ordres de Tétat; époque honorable pour la France qui retrouve dans son sein , et depuis le chef de sa noblesse , le prince auguste qui présida cette assemblée, et y donna de si beaux exemples, jusqu^aux citoyens représentants du peuple , tant d^hommes éclairés , vertueux , et qui , appelés par le choix du roi , ont paru Tétre par les suffrages de la nation !
Vous , messieurs , qui revenez au sein des lettres, après avoir acquis de si justes droits à la reconnaissance publique, recevez-en*ce premier hommage par ma faible voix ; c'est sur Tun de vous que va reposer l'exécution de ces grandes promesses, et la nation s'y confie avec sécurité. Est-il rien qu'elle ne doive attendre d'un nom que chérissait Henri IV, des vastes connaissances qui ont contribué à l'éclairer elle-même , et de vertus héréditaires, souvent éprouvées dans les temps les plus difficiles de la monarchie ?
Et vous, sages interprètes des provinces, dont la présence est aujourd'hui, dans cette as-
semblée, un ornement nouveau, retournez dans Tos villes y au milieu des bénédictions des peuples. L^histoire conservera vos noms chers à la France , et vous offrira pour modèles aux générations suivantes. Redites à vos concitoyens que vous avez vu sur le trône un roi magnanime dans ses desseins , et simple dans ses mœurs , s'occupant, avec une vigilance paternelle, de toutes les parties de ce bel empire ; embrassant dans ses soins cette portion de son peuple si intelligente, si délaissée dans les souffrances, le premier monarque français qui ait mérité cet éloge, un roi qui n^a montré du jeune âge que Tardeur pour le bien , qui ne cherche dans le pouvoir suprême que le bonheur public, et qui n^envisage dans ces nouvelles institutions accordées à nos vœux pour régénérer nos provinces , que la perpétuité même de sa bienfaisance.
REPONSE