‹ Œuvres de Rulhière (volume 3)Chapitre 2 sur 56 · DIRECTEUR DE L ACADEMIE FRANÇAISE · texte numérisé non relu

DIRECTEUR DE L ACADEMIE FRANÇAISE

Au discours de M. de Nicolaj, premier président de la chambre des comptes , élu à la place da marquis de Chastelluz y et qui YÎnt prendre séance le jeudi la mars 178g.

Monsieur ,

Vous voyez un exemple remarquable de Tégalité qui fait la base de notre institution. Le temps n^est pas loin où )e fus adopte dans cette république littéraire ; et déjà le sort , qui dispose seul parmi nous des rangs et des dignités , me donne ici , pour quelques moments , les fonctions les plus honorables. Je devrais m*eH féliciter ; mais puis-je , sans la plus vive douleur , occuper cette même place où fut assis pour me répondre M. le marquis de Chastellux , auquel vous succédez ? Il élevait en ma faveur une voix plus éloquente que la mienne ; il employait une ingénieuse adresse à détourner

CEuyres diverse». /

5o REPONSE D£ M. DE RUL

vers moi quelques mouvements de cette bienveillance publique , que tout servait à lui concilier. Mes fonctions sont aujourd'hui moins difficiles*

A votre nom , monsieur, tous les esprits sont frappes de cette longue succession héréditaire d'une même dignité , une des plus belles de ce royaume , transmise de génération en génération , et sans aucun intervalle , de vos ancêtres jusqu'à vous ; toujours obtenue de la constante faveur de nos rois ; toujours sans concurrence; et dont les suffrages publics , unanimes pendant plusieurs siècles , semblent prédire la perpétuité dans votre famille.

Comment et par quel art , dans une nation si mobile , au milieu de tant de cours orageuses , et quelquefois au milieu des plus sanglantes dissensions » sous tant de règnes , tantôt défiants et sévères , tantôt fermes et superbes , tantôt faibles et agités , s'est maintenue dans ce calme toujours égal cette élévation toujours la même y que rien jamais n'a pu ébranler ? Dans quelles annales trouvera-t-on un second exemple de cette nombreuse dynastie de magistrats, du même sang, du même nom, se ressemblant tous entre eux par des vertus qui forment un caractère de famille, par leur attachement aux mœurs antiques , une simplicité digne des pre-»

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niers âges ,^une sorte de hauteur imposante qui amais n^avait rien d'offensant, parce qu^elle Lenait uniquement à la gravité de leur état et I la gravité de leurs mœurs ? La plupart d'entre eux, parvenus à la plus vénérable vieillesse, ont oiontré de siècle en siècle les vertus de Tâge précédent. La dignité d'une si belle magistrature était jointe à tout ce que les années impri-^ ment d'auguste et de sacré sur un front blanchi par de longs services. La considération dont jouissaient de plus en plus ces vieillards si justement respectés , servait tout-à-la-fois de protection et d'exemple à leurs descendants ; et c'est ainsi que , pour assurer la constante fortune de leur famille, la destinée favorisait leur sage ambition ; la vertu était leur unique intrigue ; le respect public leur première reconunandation.

£st41 plus avantageux au bien général des sociétés , que chaque homme se renferme dans les limites d'une seule profession , s'attache de préférence à des vertus d'état , développe dans une seule étude toutes les forces de son génie, et laisse encore à ses enfants l'héritage de sa longue expérience, que ceux-ci accroissent à leur tour dans des travaux semblables ? Est-il au contraire plus avantageux que chaque citoyen , cherchant à perfectionner en soi toutes

les facultés humaines, multipliant en quelqii(| sorte ses talents par ses devoirs et ses devoii par ses talents, serve tour-à-tour la patrie dans les temples, dans les tribunaux , dans li sénat, dans les cours étrangères, et sur leii flottes , et dans les armées? Si j^avais à balancer ces deux opinions , qui semblent avoir divisé les législateurs, me tromperais-je, messieurs, en assurant que Tune peut donner aux sociétés humaines plus de stabilité, et Tautre plus de splendeur? Regardez, dirais-je, ces peuples dont la civilisation remonte bien au delà de tous les temps connus; dont la sagesse, respectée encore aujourd'hui d€s Européens leurs oppresseurs , instruisit , il y a près de trois mille ans, les plus anciens sages dont FEurope se vante ; . renommés dans tous les âges par leur modération au milieu des richesses et des délices que la nature leur prodigue ^ et par leur mollesse au milieu même de cette tempérance ; n'jest-ce pas à l'invariable séparation de leurs diÉférentescastes qu'ils doivent cette espèce de perpétuité de leur religion , de leurs lois , de leurs usages et de leurs mœurs? Mais ces nations dont la durée plus passagère et plus brillante a laissé un souvenir et des monuments qui ne périront jamais, les Grecs nos modèles , les Romains nos vainqueurs , ne devaient-il^ pas

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leur supériorité sur les autres peuples à cette Èimbition ardente , à cette émulation générale ^ui portaient chacun d^eux à s^élever tous à-lafoîs par tous les sentiers de la gloire? Peut-être aurais -je montré ensuite que cette distinction établie parmi nous entre les différents devoirs des citoyens, n'y tient d'aucune manière aux principes ni aux vues d'une constitution uniforme et sagement méditée ; qu'à la vérité une religion sainte a exigé que ses ministres se dévouassent uniquement à son culte ; mais que la séparation des autres états a pour époque ce temps d'épaisses ténèbres où ceux qui portaient les armes étaient de veiius incapables de suivre, de lire même des lois écrites ; et que toutes nos maximes, à ce sujet formées au hasard et par le mélange d'institutions successives et d'usages toujours variables, sont un tissu d'inconséquences et de contradictions.

Mais , sans me jeter ici dans les difficultés, et i peut-être dans les périls de cette importante discussion, je dirai seulement que, depuis cette ancienne époque i votre maison, monsieur, est la seule en France qu^on ait vue, dans un même moment, paryenir aux plus grands honneurs de ces trois professions séparées , posséder ensemble les premières dignités du sanctuaire , celles des tribunaux , celles de la guei^re. C'est

la seule dont la sage ambition ait su constamment s'élever au-dessus des préjugés français , préférer ses honneurs héréditaires à de plu 3 éclatants, quand ils l'eussent détournée de la route aplanie par vos aïeux; déposer plus d'une fois les armes après les avoir portées avec gloire ; et, reprenant les paisibles fonctions de la magistrature , ramener parmi nous cette maxime du peuple -roi : « Que la robe de » paix doit être préférée à l'habit militaire , et » le règne des lois à l'empire de la force. »

Eptre tous les exemples que je pourrais choisir, on me saura gré de rappeler celui de votre aïeul. Il servait dans l'une de ces compagnies célèbres que la France a vu réformer avec vn si juste regret, composées pendant plus d'un siècle de toute la fleur de la jeune noblesse française, qui acquéraient un nom immortel dans les combats, et revenaient porter dans leur conduite à la ville quelque licence peutêtre, mais plus encore de généreuse émulation, de bravoure et de grâce. On commençait le siège de Valenciennes ; cette ville faisait prévoir une longue résistance ; les mousquetaires sollicitaient d'être envoyés seuls è Tattaque d'un ouvrage extérieur, où déjà l'élite des autres troupes avait été repoussée, Louis XIV apprit ^lors que le fils aîné du premier président de

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la chambre des comptes , destiné à cette même place , venait de mourir à Paris ; il fit appeler le jeune Nicolai\ Finstruisit du malheur de sa famille, lui ordonna de partir aussitôt pour aUer consoler la vieillesse de son père, et daigna , pour première consolation , lui en assurer la survivance. Le jeune homme tombe aux pieds du roi , et s^ëcrie : « Sire, dans quel- » que ëtat que je serve votre majesté, elle ne A peut pas vouloir que j^y entre déshonoré. » Le roi applaudit à ce sentiment ; et le jeune Nicolaï, déjà premier président, fut un de ceux qui attirèrent le plus les regards de toute Farmée, dans cet assaut à jamais mémorable où ce jeune essaim de héros se précipita de retran* chements en retranchements, et de périls en périls , avec une valeur si impétueuse , que la ville , vainement rassurée au milieu de ses innombrables remparts, se vit en. un instant assaillie jusque dans ses places publiques, et fut emportée encore tout entière.

Parmi vos nouveaux confrères , il en est , monsieur , qui Font connu dans sa vieillesse , cet homme d*un caractère véritablement antique , conservant sous la simarre ce ton ferme , cette franchise courageuse qu'il avait prise sous la cuirasse ; inaccessible à toute espèce de crainte , économe comme les Fabricius et lea

Caton , mais incorruptible comme eux, paraissant quelquefois avec un front sëvere au milieu de la cour licencieuse du régent, et , par quelques mots hardis et simples , faisant plus d'impression sur ce prince magnanime , que les autres magistrats par le pathétique ou la véhémence des harangues les mieux étudiées ; répondant à Toffre secrète d'une pension ; « Monseigneur, les pensions inutiles sont une » des profusions qu'on vous reproche. » Et lorsque parut la fameuse défense de garder chez soi aucune monnaie d'or ni d'argent , et que , pour l'exécution d'un arrêt si étrange , on faisait de rigoureuses recherches dans toutes les maisons , Nicolaï , après avoir publié que » si on osait venir chez lui , il ferait ( ce fut » son expression) un mauvais parti aux eu- » rieux, » dit au régent : « Je garde cent mille » écus , parce qu'au train que prennent les » affaires , le roi aura besoin des offrandes » de ses sujets ; et cette somme , j'irai la lui » offrir le jour qu'il sera majeur. »

J'ai dû prendre quelque plaisir à rappeler la mémoire de ce vieillard ; une circonstance particulière la fera éternellement chérir par tous les hommes de lettres : il fut le tuteur de Voltaire. On sait, monsieur , que Voltaire était né sous les auspices de votre maison. Son

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père , officier de la cour souveraine que vous présidez , voyait avec une égale inquiétude un de ses fils recherché des grands , emporté loin des routes de la fortune , par la passion des lettres et de la gloire , par le goât de la dissipation et des plaisirs ; Fautre , dévot , austère et chagrin , se dénuant de tout pour secourir les prosélytes obscurs d'une secte persécutée et proscrite. Il craignit que tous ses biens ne se perdissent par des prodigalités d'un genre si différent ; il pria , en mourant , M. de Nicolaï de se charger de la tutelle de tous les deux ; et pour les restreindre et les gêner plus sûrement , il alla même jusqu'à lui substituer leur héritage. Ce testament ne parut à M. de Nicolaï qu'un titre pour les adopter tous deux; et les jugeant avec plus d'équité que n'avait fait leur père , il ne tarda pas à leur rendre la libre disposition de leur fortune. Mais il continua de regarder Voltaire comme son fils ; il prit sur lui tous les droits d'un père économe , quoique facile et indulgent ; il l'avertissait , le grondait , l'embrassait, s'attendrissait avec lui ; et M. de Voltaire a toujours conservé pour ce nom la plus tendre reconnaissance et une sorte de piété filiale.

On s'étonnait cependant que l'éclat des ta-

lents littéraires^ et cette gloire même que donne quelquefois le seul amour des lettres , eussent manqué jusqu^à présent à une famille envi* ronnée de tous les autres honneurs. Elle vous devra, monsieur, ce lustre nouveau. Dans les premiers jours de ce règne, lorsque la France, rajeunie avec son souverain , s^enorgueillissait de voir sur le trône toutes les vertus , partage de son jeune roi , et toutes les grâces de sa jeune reine ; vous , monsieur , chargé de porter au pied de ce trône les hommages de la plus ancienne cour de cette monarchie , vous sûtes réunir à des louanges ingénieuses et dont tous les cœurs avouaient la vérité , non Vadroite insinuation des courtisans , mais cette franchise respectueuse et calme qui convenait à la dignité de vos fonctions. En combien d'autres occasions plus épineuses , votre éloquence , naturellement riche , élégante et sage , n'a-t-elle pas rempli dignement Fattente du public toujours si difficile , et tout ce que les circonstances mobiles d'une administration souvent incertaine ont exigé de vous ! et dans quel temps encore ? Lorsque la diversité des opinions, la chaleur des partis , le poids d'un grand nom et d^une éclatante magistrature fixaient tous les yeux sur la conduite que vous alliez tenir , et exposaient vos moindres

A M. DE NICOLAÏ. Sq

paroles au danger de toutes les interprétations.

Dans les fréquents changements de ces administrateurs des finances , qui tour- à- tour et si rapidement ont cédë aux difficultés , ont trompé nos espérances , ont succombé sous la grandeur de leurs entreprises , et dont chacun est venu tour-à-tour prêter entre vos mains un serment tant de fois inutile ; de quelle fécondité d'esprit n'avez - vous pas eu besoin pour varier toujours un fonds toujours semblable 9 renouveler sans cesse notre espoir, faire valoir dans chacun d'eux les qualités qui l'avaient fait choisir ; rappeler aux uns leurs devoirs , aux autres leurs vertus , à ceux - là leur réputation prématurée ; précautionner celui-ci contré son penchant à plaire , contre son amour de l'éclat et du bruit ! Votre franchise s'accroissait avec les malheurs publics ; les louanges adroites que vous leur donniez , prenaient peu-à-peu le ton des leçons et des conseils. Chacun de ces discours est un portrait fidèle, crayonné d'une main hardie, mais légère et circonspecte ; et d'habiles physionomistes auraient pu y reconnaître d'avance le destin de ces administrations passagères.

Il est , pour les tribunaux français, des fonctions plus augustes ; elles l'étaient alors d'au-

6o BÉPONSE DE M. DE RULHIEBE

tant plus que ces tribunaux étaient demeurés seuls interprètes d'une nation disperse'e dans ses vastes provinces : je veux parler des remontrances, précieux vestiges de cette liberté dont le sentiment ne s'est jamais éteint dans nos cœurs. Avec quelle tendre vénération pour un souverain justement adoré ; avec quel noble mélange de soumission et de franchise vous avez porté la' lumière dans les abîmes de la déprédation , vous avez déféré au roi les effrayantes faillites de cinquante comptables en moins de vingt ans , et les scandaleuses récompenses qu'avaient obtenues ces comptables infidèles!

Dans cet ébranlement général qui a menacé récemment en France tous les temples de la Justice , obligé d'élever la voix,' vous avez développé dans votre éloquence cette tristesse majestueuse , cette résignation forcée , pleine d'une douleur profonde , et dont les seuls accents auraient suffi pour donner à votre obéissance même toute la dignité, toute la fermeté de la plus courageuse réclamation. C'est alors qu'au nom de cette cour suprême dont vous HAvi>niez l'organe, vous avez ajouté une force irelle à la demande déjà faite des Etats gélux ; vous avez supplié le souverain de renà ses peuples le droit d'être consultés sur

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le choix et retendue de leurs sacrifices ; et vous vous êtes acquis le plus beau titre à la reconnaissance nationale.

Dois-je m'arrêter ici, et craindre de porter plus loin cette rapide analyse de vos discours publics? Dissimulerai - je que cette académie s'honorait d'avoir vu s'élever de son sein plusieurs voix éloquentes qui avaient défendu les droits , les intérêts , les réclamations du peuple ? L'un de nous , accoutumé à vaincre dans les débats judiciaires, s'est animé pour une cause qui valut tant de palmes aux orateurs romains. Un autre , fréquemment exercé à combattre l'hydre des préjugés avec les doubles armes du raisonnement et du ridicule , a em* ployé dans cette discussion nouvelle la sagacité d'un philosophe qui sait remonter aux principes des sociétés. Un autre a encore embelli les leçons de la plus belle littérature , par le pronostic et le développement des progrès que pr-épare à l'éloquence française un changement si favorable. Nous avons entendu dans ce lieu même le chantre des Saisons , le peintre ingénieux <les campagnes, défendre la cause de leurs habitants. Enfin j'oserai le dire, puisque les secrets d'une assemblée auguste ont été divulgnés : les réclamations du peuple ont été accueillies , soutenues , protégées par ceux

même qui, dans tout Fëclat d^une haute riais-' sance et à^es plus ^minentes dignités , viennent ici partager nos travaux et jouir assidûment de rëgalité littéraire.

Vous avez, monsieur, sous les yeux de la France attentive, cru devoir envisager d'un autre point de vue ces mêmes intérêts ; et par votre adoption dans un tel moment , Tacadémie a prouvé qu'elle ressemble à ces lycées antiques , à ces retraites des anciens sages , où les hommes d'état , réunis aux poëtes et aux orateurs , venaient discuter ensemble les grandes questions de la morale et du goût , en oubliant les différents partis qu'ils suivaient dans les affaires publiques.

L'académicien que vous remplacez peut vous offrir les plus singulières preuves du bonheur que ce goût des lettres répand sur toute la durée de la vie ; et, dans ce nouvel aspect, j'en-^ treprends , non sans crainte , d'ajouter quelques détails au portrait que vous en avez tracé avec tant d'élégance , de sentiment et de vérité. Environné de tous les avantages que procure une naissance illustre , il devait à la nature un génie étendu et facile ^ un caractère élevé , un cœur sensible ; il lui devait des traits séduisants , où la noblesse se mêlait à la vivacité, à la can* deur et à la grâce. De tels avantages doivent

être coiftptés quand ils servent à prêter de nouveaux charmes aux plus précieuses qualités de rame. Combien d^autres , dans les premières illusions de la jeunesse , et peut-être séduits encore par quelques exemples, auraient fondé sur ces dons naturels les soins de leur fortune, les espérances de leur ambition , le bonheur de toute leur vie ! Mais il cultiva son esprit par la réflexion, sa raison par le savoir, ses talents par le commerce intime et familier de tous les beaux-arts. Il joignit aux vertus de sentiment , guides quelquefois infidèles, toutes celles que peut donner Tétude de la morale. Vous avez observé , monsieur , qu^au moment où il sortit des mains qui avaient formé son enfance , lors* qu'il entrait dans cet âge où les études d'un jeune homme , affranchies de toute surveillance, ne sont plus dirigées par les soiiis d'un maître,, et peuvent se fixer par son propre choix ou errer au gré de ses caprices, parut cette immense collection de toutes les connaissances humaines, qui excita tant de mouvements dans le monde littéraire. L'aspect de ce grand édifice étonna moins ses regards qu'il ne charma son imagination. Il ne tarda pas à s'enfoncer , comme au hasard, et avec la plus infatigable audace , dans tous les détours de ce vaste labyrinthe ; il s'enflamma d'une même ardeur

64 REPONSE DE M. DE RUIiHIERE

pour tant d^objets d^étude et de médit&tion. Ce fut là qu^il prit ' d^abord cette curiosité inquiète , ces goûts vagues et indéterminés dont aucun ne devient une passion dominante , et que Toccasion seule attache pour un moment , et par une préférence passagère , à un objet plutôt qu^à un autre ; disposition dangereuse pour rhomme qui se dévoue uniquement aux sciences , mais favorable dans un jeune homme prêt à s'élancer dans la carrière de Fambition et de la gloire, et qui attend de conjonctures encore incertaines sa première résolution et ses succès.

Il est trop vrai que la réputation d'aimer les lettres et de fréquenter ceux qui les cultivent, n'était pas alors sans quelque péril : mais ne sera-ce pas les honorer et les venger, que de faire voir comment elles ont en effet contribué à ses succès dans tous les genres , embelli toutes les situations où il s'est trouvé , tous les événements de sa destinée, récompensé pendant toute sa vie le courage qu'il avait eu de se déclarer pour elles ? Et d'abord cette gloire que vous lui avez justement attribuée , monsieur, d'avoir donné à la France un grand exemple, d'avoir naturalisé parmi nous l'inoculation, cet art effrayant, mais salutaire, où le mal même devient le préservatif de l'excès

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du mal , il la dut uniquement , cette gloire , à la confiance qu^il accorda aux hommes de lettres, à li conviction quMl reçut par Tcvidence de leurs raisonnements et de leurs calculs. Cétait sur des criminels que rAngleterre avait fait rheureuse épreuve de cet art nouveau ; le marquis de Chastellux fit cet essai sur lui-même. Il se dérobe à sa mère dont il est adoré, dont la tendresse se serait alarmée , dont la dévotian plus craintive se serait plus effrayée encore ; et bientôt il reparaît devant elle avec tous les symptômes de ce mal redouté, mais qui n^ étaient plus alors que les indices de la guérison et les gages de la sécurité. Il court chez M. de Buffon et lui dit : « Je suis sauvé; » mon exemple en sauvera bien d'autres. » La Suède décernait , dans ce même moment , une couronne civique à une mère dont la piété véritablement maternelle avait enhardi ses concitoyens par rexemple qu'elle avait donné sur ses propres enfants. La première action publique du marquis de Qiastellux fut de mériter , par sa généreuse confiance et son propre dévouement, une pareille couronne.

Lorsque , semblable à Xénophon , il passa de récole des philosophes dans celle des héros, il recueillit, comme le disciple de Socrate, dans plus d'une guerre , et comme lui encore dans

Œuvres diyersef. 5

des contrées lointaines y sous des deux <^tran* gers, mais toujours sous les tentes de son pays, le fruit des paisibles études. •

Sans doute son nom, ses talents militaires, son courage , lui ont «euls assuré , dès son entrée dans cette carrière , un avancement rapide. A eux seuls il dut Tavantage d^étre choisi , jeune encore, pour apporter à Versailles les drapeau^ d^une ville conquise : mission brillante et d^un favorable augure, où il semble que ce soit la gloire elle-même qui présente à la nation un jeune guerrier dans la joie d^un triomphe et dans teut réclât de cette préférence que lui accorde un général victorieux. Mais il fut le premier qui , de la tranquillité des travaux littéraires , porta jusque dans le bruit et le tumulte des camps , cet usage si consolant pour Famitié , si encourageant pour la vertu , cet usage qui ne s^était alors introduit que dans lea so* ciétés savantes , de consacrer par des éloges funèbres Iç souvenir récent de ceux qui ont été utiles, et dont une longue mémoire peut être utile encore* Combien de grandes actions nous ont été transmises par ces premiers es£iais de sa plume ! Cette guerre qui , dans le court espace de sept années , a coûté plus de saog au monde que n'en fit verser, pendant l'espace de trente ans , cette autre guerre dont retentissent

A M, DE NICOLAl. 6j

toutes les histoires du siècle passé, malheureuse pour la France , si on considère l'ensemble des événements , fut cependant remplie de brillantes victoires , de faits mémorables qui , au milieu de nos désastres, ont honoré le nom français. Souvent même la valeur particulière trouve plus d^occasions de se signaler dans le malheur général : c^est en s^exerçant contre les difficultés que se développent les grands ta* lents et les grandes âmes. Nos revers, souvent balancés par d^heureux succès > ont été Fécole où se sont formés ceux qui, depuis, ont vengé la nation, et sont encore aujourd'hui son espoir. Mais deux des héros qui s'y étaient le plus distingués , Closen et Belsunce , succombèrent aux funestes suites des dangers qu'ils avaient courus , des longues fatigues qu'ils avaient éprouvées. L'enthousiasme de la vertu, de la gloire et de l'amitié dicta au marquis de Chastellux leurs éloges funèbres. Il eut ta consolation d'immortaliser ses maîtres , ses amis , ses émujes : tel fut son début dans la carrière des lettres.

Ce qu'il a fait dans un autre hémisphère (car il m'est plus aucune partie du monde où l'officier français ne doive s'attendre à porter ^on courage et à retrouver sa renommée), vous l'avez retracé, monsieur; mais je rappellerai

avec quel sentiment de joie les uouvellies républiques américaines, formées par des hommes instruits dans toutes les sciences de TEurope , virent arriver parmi nos généraux un homme instruit dans toutes les sciences de T Amérique, petit-fils de d^Aguesseau, et qui avait pour aide-de-camp le petit-fils de Monte^uieu ! De tels noms réunis , de tels noms révérés de tous les peuples , annonçaient à ces sages et hardis défenseurs de leur patrie et de la liberté , des protecteurs dignes d'une si belle cause ; c^était, parmi leurs alliés , retrouver leurs propres vertus. Vous avez indiqué qu'au milieu de tant de projets différents, inspirés par un même zèle , il contribua le plus à former cet heureux accord qui produisit bientôt des victoires si décisives; et moi je rappellerai que, dans ces vastes contrées où les sociétés savantes se formaient avec les premières assemblées des citoyens, où les académies naissaient avec les villes , où la philosophie , uniforme dans ses desseins, posait les bases de treize gouvernements divers , tout citoyen éclairé et vertueux le regardait comme un concitoyen. Vous avez redit le nom de ces hommes célèbres dont Tamitié suffirait seule à sa gloire ; et moi je dirai que , des extrémités de ce nouveau monde , une lettre qu'il reçut après son retour en France ,

A M. DE mcohJÎi. 69

et dans laquelle on le consultait sur les plus grands intérêts de ces naissantes républiques , commetiçait par ces mots : « Mon cani, je ne vous connais pas; » tant sa seule renommée avait inspiré pour lui de tendres affections !

Ses délassements , au milieu de ses travaux

de tous les genres^ il les cherchait parmi ces

amateurs éclairés des lettres que nous voyons

encore les cultiver avec succès, les protéger

sans faste , les encourager sans engouement et

sans erreur. G^est là que , mêlant à son gré le

raisonnement et la plaisanterie , Férudition et

le badinage, les plus graves, entretiens et les

jeux d^esprit les plus inattendus, toujours prêt

' à porter Tagrément dans les choses sérieuses ,

et jamais la fausse importance dans les choses

frivoles , il conserva ce charme d'esprit et de

caractère jusque dans ces agitations , et, pour

ainsi dire, ces troubles que je vais maintenant

décrire.

Depuis long-temps , en France, une grande division avait commencé de régner dans les esprits. Chaque jour voyait remettre en question quelques-unes des opinions qui avaient paru les plus incontestables ; celles que le suffrage de tous les siècles semblait avoir consacrées ; les principes que les anciens nous avaient transmis sur les beaux-arts ; les prin-

70 riëponse de m. de rulhieee

cipes même de la société , ceux de la morale y ceux du goût , ceux des sciences militaires ; tout devenait malière à la diversité des sentiments , à la violence des disputes , à Fanimosité des partis. Et , par un malheur attaché au caractère impétueux et léger de notre nation^ la neutralité 9 que dis-je ? Timpartialité ne nous est jamais permise ; la modération même est bannie et proscrite. L'exagération qu'on reprochait autrefois à notre langage ^ se fait maintenant sentir jusque dans nos opinions les plus indifférentes. La louange la plus sincère ^ si elle n'était que juste et vraie , nous paraîtrait le plus souvent utie critique adroite et dissimulée : qui n'est pas enthousiaste , passe aussitôt pour détracteur. Ce qu'on blâme , il ne suffit pas de le trouver défectueux : qui n'est pas détracteur passe aussitôt pour enthousiaste; en cela , semblables encore à ce peuple ingénieux , passionné et frivole , avec qui nous avons tant d'autres ressemblances , et à qui les lois mêmes de Solon avaient fait un devoir de la partialité. Dans Paris comme dans Athènes, Diogène , au milieu de ce mouvement général, se croirait forcé à ne pas demeurer oisif , et à paraître du nïoins agiter son tonneau. Non , ce n'est dans aucune de ces deux villes qu'au* rait pu jouir d'une considération toujours égale ,

A M. DE NICOL\l. 71

ce modèle de modération et de sagesse , cet ami célèbre de tous les fameux rivaux qui, de son temps , se disputèrent la palme de Téloquence et le gouvernement du monde. Atticus ne pouvait soutenir qu*à Rome cette neutralité épicurienne qu^il embrassa par un choix libre , qu'il conserva toute sa vie , toujours fidèle à Tamitié , toujours neutre dans les dissensions , attaché à tous les grands hommes de quelque parti quHls fussent , les servant avec un zèle infatigable dans leur fortune privée , dans leurs intérêts personnels , et refusant avec une constance que Tamitié même la plus tendre ne pouvait ébranler , de prendre jamais aucune part à leurs intérêts de faction.

Mais si ce modèle est trop étranger pour nos mœurs , il est un autre exemple à proposer et à suivre ; et j'ai maintenant h peindre un homme modiéré , entraîné dans toutes nos agitations , prenant paît à nos disputes les plus animées , non pas sans une vive chaleur , sans une persuasion forte , mais sans se laisser dominer par l'esprit de parti , isans emportement, sans animosité ; ardent ami de ceux qui avaient les mêmes goûts , les mêmes opinions , jamais ennemi de leurs ad^versaires ; c'est là peut-être l'Âtticas français.

Ce mouvement universel commença par l'in-

troduction d^une musique étrangère ; et comme si ia destinée prenait quelque plaisir à renouveler dans deux villes semblables les mêmes événements, on vit en effet se renouveler parmi nous ce que l'arrivée des chanteurs ioniens avait autrefois produit dans Athènes , où lés uns trouvaient cette musique d'ionie plus vive y plus mélodieuse que Tancienne mélopée ; les autres, plus molle et plus efféminée: où ceuxci se plaignaient que le charme des sons y dominait sur le sens des paroles; et les autres admiraient avec transport une expression plus juste , plus énergique, plus passionnée. A cette première dissension , qui , dans toute la France^ alluma des haines que le temps n'a pas encore calmées , qui rompit d'intimes liaisons que le temps avait respectées , qui divisa les sociétés les plus unies , les corps littéraires , les familles même , peu s'en fallut que le gouvernement ne fît, comme autrefois dans la Grèce, couper les cordes de ces lyres étrangères.

Nous ne disions pas , comme les plus sages des Athéniens , que cette révolution dans la musique nous menaçait d'une révolution dans les mœurs , d'un changement total dans l'état. La sagacité de nos conjectures n'atteignit pas si loin dans l'avenir. Observons cependant que , dans ces révolutions du goût général , il est

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inévitable que les vieillards, attaches à tout ce qui leur rappelle d'anciens plaisirs , ne nous paraissent trop aisément ridicules ; et c'est ainsi que^ dans les mœurs publiques, tout s'enchaîne , tout se tient par des nœuds souvent imperceptibles. Ceât ainsi que , dans le cours d'un fleuve immense , quelques herbes , quelques grains de sable s'accumulent , les îles se forment , le cours des eaux se détourne , et tout l'aspect d'un pays est changé.

Le marquis de Chastellux , passionné pour tous les arts qui embellissent la société , ne tarda pas à se montrer dans cette arène en amateur éclairé de deux arts charmants ; mais en homme qui avait cultivé l'urbanité de ses mœurs autant que celle de son esprit. Il composa un ouvrage plein de goût , de (inesse et d'agrément, accueilli en France ,^ non sans contradictions , généralement accueilli des étrail-< gers, qui virent avec plaisir un Français justifier la préférence qu'ils accordent à cette musique sur la nôtre ; et continuant de servir avec zèle le parti qu'il favorisait , il ne mêla dans ce premier combat , dans cette victoire si disputée , aucun sentiment qui pût jamais altérer le bonheur dont cet amour des beauxarts l'a fait jouir.

Ce fîit encore vers ce temps que nous vîmes

;4 RÉPONSE DE H. DE RULHlÈBE

s'accréditer dans la littérature , dans la phi- j losophie , dans Tadministration même do ] royaume , une opinion nouvelle qui se fonde | sur les progrès nécessaires et irrésistibles de l'esprit humain ; opinion qui a conduit ses plus intrépides défenseurs jusqu^à soutenir que tous les siècles précédents , les plus câèbres même , ne nous offrent véritablement aucun modèle.

Tous les principes et toutes les conséquences de ce nouveau système , s'ils ont trouvé de sages partisans et de nombreux zélateurs , ont également trouvé de nombreux et de sages antagonistes ; et , à ce sujet , je développerai une anecdote littéraire que vous aVez rapidement indiquée , monsieur , et dont je fus le confident.

Le marquis de ChasteUux, attaché à cette opinion séduisante , qui s'est reproduite dans tous ses ouvrages, en s'y appropnùtnt à chaque .sujet qu'il voulut traiter, rencontj^i dans les sociétés spirituelles et savantes , o^ ses plus tendres liaisons s'étaient toi^ours fom^es, un homme qui Bxa aussitôt toute son attention , le sévère abbé de Mably , partisan des vertus antiques , aussi passionné pour la liberté et pour la morale qu'indifférent à la fortune , dont la caractère , et dont le ca- :-aison; ine'branlable dans

ses principes austères , fruits de ses longues études et de ses sages méditations ; qui a quel* quefois déplu au gouvernement , indisposé les premiers magistrats, inquiété jusqu'à la Sorbonne , sans jamais se rétracter , et cependant sans j amais attirer sur lui aucune animad version ; tant Finflexibilité de ses vertus faisait respecter celle de ses opinions ! J'ajouterai encore , pour achever un hommage que j'aiine à rendre publiquement à sa mémoire , qu^ n'ayant été, pendant sa vie, d'aucune Société littéraire, de zélés citoyens lui décernèrent à sa mort un honneur réservé aux hommes les plus illustres , un éloge proposé au concours des jeunes orateurs, et soumis au jugement d'une célèbre académie , celle des belles-lettres. Quels juges, en effet, eussent été mieux choisis pour couronner cet éloge d'un homme dont les mœurs furent dignes des anciennes républiques, d'un homme qui ressuscitait parmi nous les Phocions et les Aristides , que ceux à qui leur langue « leurs livres, leurs usages , leurs mœurs sont si familiers , et dont Télégante érudition vient de ressusciter, pour ainsi dire, sous nos yeux, la Grèce entière ?

Le marquis de Chiastellux , jeune encore , et Mably dans la maturité de l'esprit et de l'âge , s entretinrent long-temps de leurs opinions

^ti REPONSE DE H. DE RULHIEBE

contradictoires; et chacun d'eux, comme il arrive souvent, ne médita sur la sienne que pour s^y affermir davantage. Tous deux écrivirent sur le bonheur auquel doivent prétendre les sociétés. Ce fut un modèle singulier et peutêtre unique d^une querelle littéraire. Ces deux ouvrages polémiques , publiés en opposition Tun de l'autre , ne laissent rien pénétrer de cette intention particulière.

Mably développe toutes les maximes d^une politique qui ne se fonde que sur la morale. H entreprend de démontrer que la prospérité des états n'a d'autre base que la bonté des mœurs publiques. Pour donner plus d'autorité à ses principes , il les met dans la bouche du plus sage des Grecs. 11 saisit le moment où Athènes commençait à préférer le faste à l'antique simplicité, la richesse à la vertu, les talents agréables aux mœurs austères. Il oppose à Phocion un jeune homme épris de tous ces goûts nouveaux ; et le sens général de ce dialogue est que la raison humaine n'est point en contradiction avec elle-même, et qu'elle ne peut conseiller sous le nom de politique , ce qu'elle défend sous, le nom de morale. On entrevoit à peine , et c'est un secret qu'il a révélé à peu de personnes^ que, sous le nom du jeune Aristias, plein d'esprit, de patriotisme, d'ardeur pour la

A M. DE NICOLAl. 77

vertu , qui n'est encore philosophe que par passion , mais qui cherche à sVclairer dans le commerce des sages , il veut peindre le marquis de Chastellux tel qu'il lui paraissait à cet âge : jeune homme dont il estime les sentiments, dont il prédit le retour à de plussaines maximes, et sur lequel Phocion s'écrie : « Plût aux dieux » que tous nos Athéniens lui ressemblassent ! » Celui-ci développa son système dans un ouvrage plus étendu. Un seul et grand objet, dans un long cours d'études historiques , occupe son attention , « quel a été dans tous les siècles le » degré de félicité dont a joui le genre hu- » main. » Il rapporte avec beaucoup de subtilité tout ce qu'on peut trouver de défectueux dans les moeurs anciennes , et il expose sous un aspect plus favorable tout ce qu'on peut louer dans^ les mœurs modernes. Il ne voit pas dans les vices des peuples qui se corrompent , les inévitables dangers du luxe et de la mollesse , mais ceux de l'ignorance , ceux d'une civilisation qui n'était pas assez perfectionnée. Il soutient que cinquante générations successives suffisent à peine pour parvenir à la connaissance parfaite de l'homme physique et de l'homme moral , et former des génies capables de gouverner. Mais dans cet écrit , le premier où l'on ait d[onné à ce système des progrès

nécessaires de Tesprit humain tout Tappui que peut lui prêter Thistoire , avec quel "respect pour la mémoire des grands honmies qui ont honoré les siècles précédents le marquis de Chastellux suivit une discussion où il était si facile de s^égarer ! Avec quelle sagesse dans la dispute il évita d^mployer des armes qui eussent blessé son vertueux adversaii^e ! On entrevoit à peine qu^il répond à Tabbé de Mabl j ^ par ]e peu de mots qu^il se permet contre les contemplateurs , contre ceux qui doutent que Tordre social puisse se perfectionner. Tous deux eurent un succès dont ils furent également flattés. L'apologiste des nouvelles mœurs et de toutes les jouissances des arts , à qui on reprochait même d'avoir porté daitô son ouvrage l'ostentation et le luxe dont il embrassait la défense , vit cet ouvrage accueilli dans tous les pays où de pareilles mœurs dominent, et traduit dans presque toutes les langues de l'Europe. Mably , sans avoir anabitlonné d*autre prix que Futilité générale , et malgré te reproche qu'on lui fais/ait aussi d'avoir porté dans son style eejtie sévérité dont iJ était le défenseur, fut hcmoré d^une eotWQnne dai^is cette république si siage , et le modèle de toutes les vertus qui peuvent justifier les aristocraties. L'un et l'autre n'ont fait consister le bon-

A M. DE NICOLAl. 79

ieur des ,nations que dans les seuls effets de a raison diversement perfectionnée. Permettez , messieurs » qu^avant de finir je rappelle encore, mais en peu de mots, qu^un autre athlète , que tous deux avaient connu , que tous deux avaient fréquente , qui avait fui dans les solitydes , soutenait alors une troisième opinion avec toute la force de Fëloquence , toute Fadresse de la plus subtile dialectique , et en maniant à son gré le raisonnement et les passions. Celui-ci, admirant partout Touvrage de la simple nature , et détestant par*tout l'ouvrage des hommes , ne voyait dans nos institutions sociales que la corruption des sentiments naturels ; dans nos arts les plus nécessaires , que Faltération de nos fa- ; cultes physiqi]^es ; toujours la nature parfaite et innocente , toujours Thomme dépravé ou coupable.

Tous trois ont fixé leurs regards sur la situation générale de TEurope, sur celle delà France, et ils ont essayé de porter retendue et la sagacité des vues philosophiques jusqu'à une sorte 4e divination.

L'un , détracteur de la société , misanthrope' par l'e^^cès même de son amour pour le bonheur des hommes , dont le génie semblait effarouché par les infortunes que lui avait

8o REPONSE DE M. DE RULHIERE

causées son excessive défiance , annonce Tint vitable ruine , la subversion instante et p] chaine de tous Jes royaumes , républiques empires. Il va chercher de nouveaux essaii de conquérants , non dans les pays civilisés , ou dans ceux qui ont le plus perfectionné VaTt\ de la guerre , mais dans ces ynmen^es contrées où errent encore des peuples nomades qui regardent les villes comme des prisons et des tombeaux. Il prétend que nos arts si parfaits céderont à leurs forces naturelles , nos •foudres à leurs flèches , et que la terre verra pour la seconde fois la civilisation vaincue par sa propre mollesse j et laissant par- tout Tempir e à la barbarie .

Uautre , plaçant le bonheur dansFétat d^une société simple et bien ordonnée, croit que d'utiles réformes peuvent encore renouveler le destin des empires ; il cherche la méthode de procéder à ces réformes ; les mœurs lui paraissent si importantes, que selon lui les cabales et les factions ne sont pas ce qu'il y a de plus dangereux. Il semblerait , àFentendre , que les talents séducteurs et les mœurs dépravées de cette Romaine , complice célèbre de Catilina , étaient plus à craindre pour Rome que Catilina lui-même : plus effrayé^ ditAl y de voir prendre aux femmes de nouvelles parures , que dune

A M. DE filCOLA*!. 8l

commotion dans la place publique . Il veut qu^on sache .quelquefois attendre, n^ pas risquer d'imprudeotes tentatii^es , ne pas achever de tout pêfdre par des entreprises prématurées. Et Lorsque de ces maximes générales , il reporte ses regards sur la France , il prévoit que le gouvernement sera forcé de recourir à la pratique oubliée des États généraux; mais il redoute nos méprises sur nos plus chers intérêts ; il redoutç ce seutimexit , né dans les désordres de la féodalité , par lequel on se piersuade qu'cm peut être grand dans une nation esclave ; il compte peu sur Le progrès des lumières y parce que , ditril , Its lumières viennent trop tard .quand les âmes sont amollies*. Enfin , ^'il avait quelquefois ^péré y peut * jètre que les occasions manquées avaient abattu ses esperactqes ; et ses denaières prédictions .étaient celles d'un citayeif découragé.

Il semble aujjourd'hui que le marquis de GtiasteUux aura porté sur Tavenir .un regard plu& perçant , et qu'en cette occasion du moins , .H aura ieu sur ces deux sages célèbres Iç donabb wavantage d'avoir mieux présagé Xesevénemepts, fit d'avoir >oui d'avance , par ce présage même, d'une félicité qu'ils n^.osaient pressentir. Ami de tous les arts^ ne doutant pas que Fesprit humain ne parviexuie au plus iiàut degré où la

Œuyres diyersest 5

83 BÉPONSE DE M. DE RULBIEBE

perfectibilitë puisse atteindre , accootumë à chercher le bien jusque dans les erreurs do siècle présent , il annonce en France , et dans toute TEurope , le retour de la liberté par Texcès même de la dette publique ; il dit que les besoins du fisc sont les vrais précepteurs des rois , et qu'envisagés d^un œil juste , ils deviendront un jour les protecteurs de la fortune des peuples.

Nous touchons au moment oà la destinée va juger entre trois prédictions si diverses. La ruine générale de TEurope se fait craindre : de tous côtés les réformes se tentent ; de tous côtés la liberté publique paraît près de renaître.

Nation brave , généreuse et sensible, gouvernée par rhonneur, qui seul équivaut pour vous à de bonnes lois quand elles vous ont manqué ; plus d^une fois vous avez repris vos antiques prérogatives, et réparé par quelques institutions passagères les maux qu^avaient causés les longs abus d^une autorité sans règles ; mais rappelez-vous aussi que cette constitution si réclamée, la meilleure que vos ancêtres eussent le pouvoir d^ établir, est cependant celle même qui nous a si mal défendus, si mal protégés, celle même qui tant de fois a permis au despotisme de se rétablir. Sans doute la diversité dès intérêts, les disputes , les dissensions sont de

l** essence de la liberté; mais si elles la favorisent , c^cst uniquement quand des formes égales, généralement admises, généralement respectées, peuvent suspendre et dompter toutes les contradictions. Songeons dans quels profonds abîmes nous replongerait une nouvelle tentative que la discorde rendrait inutile ; et qu^entre Tanarchie qui nous menace , et le despotisme que le prince repousse, c'est la vraie liberté qu^il faut saisir. Rappelons-nous enfin , avec un généreux ef i'roi , que Trajan ne put retrouver dans Rome assez de vertu pour affranchir cette république que ses anciennes vertus avaient rendue maîtresse du monde ; et plus magnanimes que ces Romains dégénérés , quoique dans le plus beau temps de leur empire , montrons à Tunivers la France digne que le vœu 4e Trajan puisse se réaliser.

MoNSiEtJK de Richelieu est un de ces hommes rares ^ dont la liature donne peu de modèles. Sa figure n'était que jolie , mais ses grâces et son esprit la rendaient supérieure à tout. Ne pour plaire 6ux femmes , ne paraissant occupé que d'elles, il a connu tous les mouvements de l'ambition : le même esprit qui Fa rendu si séduisant auprès des femmes , l'a rendu favori de soh m^tre. Habile général et bon négociateur, il parut à quinze ans à la cour de Louis XIY; et à quinze ans il charma tous les cœurs. Madame la duchesse de Bourgogne en fut enchantée ; elle badinait avec lui , croyant n'avoir rien à craindre d'un enfant : c'est ainsi qu'on juge de l'amour quand on n'a pas ressenti ses traits. Un jour qu'il était à la toilette de cette princesse , on fit sortir tous les hommes pour qu'elle prît sa chemise; il se tacha derrière un écran , vit tout ce qu'on voulait dérober à ses regards^ et leva la tête pour faire voir à la princesse l'excès de son amour par celui de sa témérité. La dauphine cria par un premier mouvement : Riche-

lieu fut aperçu de toutes les femmes; elles jurèrent toutes de lui garder le secret ^ et elles le dirent^ non qu^elles eussent envie de lui nuire, mais craignant d'être prévenues , et chacune d'elles voulant être lapremière à apprendre ce petit ëvënement. Le roi le sut et crut devoir punir cette hardiesse par les suites qu'elle pouvait avoir ; il l'envoya à la Bastille. Richelieu puni, ne fut pas corrige ;ril regarda sa punition comme une chose glorieuse qui lui promettait bien des triomphes. On ne le laissa pas longr temps en prison ; mais il fut quelque temps sans paraître à la cour* Madame la dauphine mou*rut, et Louis XIV la suivit de près : Louis XV lui succéda , et M. le duc d'Orléans fut déclaré régent du royaume. Il avait pour filles^ la duchesse de Berry , qui , par le nombre de ses amants , diminuait tous les jours la gloire de l'être ; et mademoiselle de Yalois, dont la beauté était dans tout son éclat, et dont le cœur avait encore sa première innocence. Madame la duchesse, sœur de madame d'Orléans, et comme elle, fille du feu roi , aurait passé pour belle encore, si elle n'avait eu auprès d'elle mademoiselle de Charolais, dont la figure sur^ passait tout ce que les peintres ont imaginé de plus agréable. Rien n'était si beau que ses yeux, rien de si séduisant que son esprit : ' connue

elle était le modèle de la beauté, elle était celui de rajustement. Toutes les femmes qui avaient des prétentions voulaient être coiffées et habillées comme elle ; mais plus on cherchait à Timiter, moins on pouvait lui être comparé.

Au spectacle, mademoiselle de Valois et elle fixaient tous les regards ; mais la dernière réur nissaittous les suffrages. M. de Richelieu connut le prix de ces conquêtes, et résolut de les faire toutes deux en même temps ; il allait à F Opéra d^un côté du théâtre à Tautre pour lorgner les princesses ; il n^épargna ni soins, ni argent^ pour gagner tout ce qui les environnait. Mademoiselle de Charolais reçut ses premiers hommages, parce qu^il trouva plus de facilité à Thôtel de Condé qu^au Palais-Royal. Malgré les soins d^une mère d'autant plus sévère qu'elle était coquette et jalouse de la beauté de sa fille, il pénétra tout, il séduisit tout r il paraît, il parle; on le voit, on Fécoute, il est adoré; L'amour même se serait cru heureux et eût été satisfait d'une pareille conquête ; son triomphe était brillant et n'était point caché; cependant il désirait encore : les hommes ne se contentent pas d'être aimés, ils veulent jouir. La princesse aimait trop pcwir refuser, mais il fallait trouver une occasion. Richelieu en l'attendant ne demeurait pas oisif : mademoiselle de Valois^

Toccupait ; plus il trouvait de difficultés k approcher d'elle, et plus il sentait d'ardeur à y ariiver. Ayant imaginé inutilement tontes sortes de stratagèmes, il s'avisa d'un qui lui réussit. Il s'habilla en esclave , et attendît sur l'escalier du Palais-Royal que la princesse sortît pour la promenade. Le moment arrive ,' il approche d'elle, et il lui remet un placet dans lequel était un billet qui cohtenait la déclaration de son amour. La princesse rougit en le prenant, qtjoîqtl'elle ne le reconnût (tas , et elle à dit depuis qu'elle avait senti dans ce moment-là une agitation extraordinaire. En rentrant de la promenade , elle lot le billet , et ayant fait venir madame Legendrc , qui était sa première femme de chambre : Voyez , lui dit - elle , l'ihsoletice du duc de Richelieu ; tout Paris sait qu'il adore mademoiselle de Charolais et qu'il en est aimé ; il m'écrit une déclaration; c'est sûrement une ihéchanceté de ma cousine , qui se flatte que je donnerai dans le panneau. Que ne puis-je me venger d'elle ! — ■ Vous le pouvez aisément, lui dit madame Legendre : recevez les homrtia&es qu'on TOUS offre , fidèle. — Mais ci cèrès , reprit la qu'on quitte ma . ie connaisse peu

dant plus tendre que le ' sien ; mais ma figure est bien différente, et je sens tout Favantage qu*elle a sur moi. — Vous êtes trop modeste , répliqua la Legendre ; je ne suis pas d^ accord de cet avantage-là , et j^ai des connaissances qui vous mettraient fort au-dessus d^elie, si on le savait. — Que vous êtes folie ! dit la princesse ', j^ai besoin de vos conseils et non de vos plaisanteries : quel parti prendre ? — Celui que votre cœur vous dictera , répondit la confidente. Les conseils qui combattent les passions ne sont guère suivis ; on n^en demande que pour être autorisée et servie. Si vous ne me croyiez pas du penchant à Famour , vous ne me consulteriez pas sur le vôtre. — Mais , lui dit la princesse , puis- je aimer un homme d^un rang si différent du mienf — Ohl je vous conseille» répondit la confidente , d^attendre qu^il vienne quelque roi vous faire Tamour. — J'en serais bien fâchée , reprit mademoiselle de Valois , il faudrait Tépouser et quitter mon pays , et je n'ai aucun goût pour aller régner ailleurs. — Aimez donc en France , répondit la Legendre , si vous y fixez votre fortune et votre séjour , et aimez le i^eul homme qui soit digne de Tétre par sa figure et ses agréments. — Cela est peutêtre plus avancé que je ne le voudrais , répliqua Mademoiselle ; j'ai un plaisir au spectacle de-

go ANECDOTES

puis que je Vj vois, que je ne connaissais pas auparavant : si vous saviez celui que j^eus hier à voir Angélique préférer Médor à Roland , le chagrin où j^étais quand elle donnait à ce dernier quelque espérance ! il y a trop de coquetterie à cela. — Eh ! ne voyez-vous pas , ma princesse , que c^est pour la sûreté de son amant qu'elle en use ainsi ? — N'importe , dit Mademoiselle , je n'aime la mauvaise foi en rien, et si je croyais que le duc de Richelieu fît l'amoureux de moi, pour s'en moquer avec ma cousine , je serais outrée. — Bon 1 quelle apparence ! reprit Ja confidente ; je croîs que mademoiselle de Gharolais serait bien inquiète si elle savait la démarche de son amant. — Envoie-le donc chercher, dit Mademoiselle ; parlelui, pénètre bien son cœur, et ne me déguise rien ; je verrai à me déterminer sur le compte que tu m'auras rendu.

Pendant que Mademoiselle s'occupait de Son amour naissant , Richelieu cherchait à en faire naître d'autres; la maréchale de... ressentait pour lui la passion la plus vive , et elle avait conçu l'espoir de lui plaire, sur quelques propos flatteurs qu'il lui avait tenus. Vous êtes charmant, lui dit-elle un jour qu'elle se trouva seule avec lui; il est impossible de vous voir sans vous aimer , et encore plus impossible de

St7tt M. DE RICHELIEU. 9I

résister à vos coquetteries. Quoiqu^on ait peu de foi à vos paroles, elles font impression; Tamitië que M. le maréchal a pour vous, causera le malheur de ma vie en me mettant à portée de vous voir souvent. — Madame , lui dit le duc, vous méritez mon cœur et mon hommage ; mais je suis vrai , et ne veux point vous tromper ; j'ai offert mes vœux à mademoiselle de Charolais; je suis peut-être assez heureux pour ravoir rendue sensible : Paris est instruit de mon goût et de mes projets sur elle, il serait honteux pour moi d^échouer. Si je vous rends des soins aujourd'hui, on ne manquerait pas de dire que c'est parce que je n'ai pu réussir auprès d'elle ; non, madame , votre gloire m'est chère autant que la mienne , laissez-moi faire sa conquête pour avoir un sacrifice à vous faire digne de vous. La maréchale chercha à le détourner de son projet; mais, voyant combien il l'avait à cœur , non-seulement elle cessa de s'y opposer, mais elle finit par lui promettre de le servir dans ses amours. Ce qui la rendit si facile , c'est que Surgis^ui avait plu; elle l'avait trouvé très-digne de ses faveurs , mais pas d'assez bon air pour l'avouer pour amant : elle l'avait pris à condition qu'il ne paraîtrait jamais chez elle à l'heure de la compagnie ; qu'il* ne lui parlerait point en public; et qu'il aurait son

congé dès qu'on viendrait à savoir leur aventure. Surgis, flatté d'avoir la maréchale, ne chicana point sur les conditions, et la maréchale était enchantée d'avoir un amant si digne d'être aimé en secret ; mais pour ne pas paraître oisive , ce qui est toujours humiliant pour une jolie femme, elle eût bien voulu avoir un adorateur qu'elle eût pu donner au public.

M. de Richelieu était celui dont sa vanité eût été le plus satisfaite ; elle se flatta qu'il reviendrait à elle quand il aurait triomphé de la princesse : selon elle le terme devait être court. Elle lui avait promis de le servir ; c'était son intérêt : elle lui tint parole. Elle était lié€ avec madame la duchesse ; elle chercha à plaire à mademoiselle de Charolais, et elle y réussit. La princesse , qui savait l'amitié qu'avait le maréchal pour son amant , lui en savait gré , et en traitait mieux sa femme , qui d'ailleurs ne perdait aucune occasion de louer M. de Ricfaelieu, ce qui était une façon sûre de lui plaire : les personnes contraintes croient avoir be^n de tout le monde, et elles aiment si tendrement ceux qui les servent ou qu'elles imaginent pouvoir les servir! Enfin, mademoiseUe de Charolais parvint à cet âge heureux où les personnes de^rang croient pouvoir faire impunément tout ce qu'elles désirent. M. de Richelieu crut devoir

SUR M. DE RICHELIEU. qS

célébrer ce jour, qui devait être Tépoquedè son bonheur ; il imagina de lui donner une fête dans le bois de Yincennes, dont son beau-frère fêtait gouyemeor, et dont le parc touchait à celui de Saint-Maur, maison où madame la duchesse passait les itéA , et où elle ëtait avec sa fille, lilademoisellede Charolais ayant proposé après son souper une promenade en calèche , pour jouir de la beauté de la nuit, elle prit avec elle i»esdames de Meuse, dé Sezanne, de Saint- Germaia, et elle vint à Paris prendre la maréchale. On vint lui dire qu^on la demandait à sa porte ; elle y va, elle y trouve la princesse , qui lui propose de la suivre sans lui dire où : la maréchale monte dans la calèche sans se faire prier. Mademoiselle de Charolais lui confie son secret, en rassurant que la fête qu*oH lui donne ii*en serait point une pour elle , si elle n^y était pas : la maréchale parut sensible au compliment, jet le fut encore plus au plaiâir d'aller à «ne fête. On vole à Viocennes ; «nie tente dans Tendroit du bois le plus agréable et le pies caché , était destinée à recevoir la compagnie ; cent bougies Féclaîraieiit ; une musique d^uce invitait au plaisir, Famionçait;, et dé)à se faisait sentir ; des guùrlaudes dé rc^es et de jasmins, en décorant la tente , y répandaient un parfum délicieux ; au milieu était une table ,

senrie avec autant de goût que de magnificence. Dans les temps heureux on goûtait , quoiqu^on eût ^îné ; on faisait réveillon , quoiqu'on eût soupe ; les hommes n'avaient point besoin d'afficher des maladies pour autoriser leur faiblesse, ou de prendre des élixirs pour se ranimer ; la jeunesse était vive et gaie , elle aimait le plaisir par goût et elle en trouvait à tout. Les amants qui aujourd'hui rendent les soupers si tristes, les sociétés si ennuyeuses, qui paraissent toujours si las d'être heureux, faisaient alors l'objet de l'envie parce qu'ils avaient l'air content ; ils répandaient la satisfaction sur tout ce qui les environnait, et le spectacle de leur bonheur faisait un tableau agréable pour les plus différents. Richelieu, l'amour et le vin, tout rendait le repas charmant : les dames de la suite de la princesse avaient trouvé dans la tente l'homme qu'elles aimaient, ou qu'elles avaient envie d'aimer. Le duc imagina de faire masquer tout le monde après souper ; les fem-» mes sortirent et se répandirent dans les allées , qui parurent d'autant plus sombres, qu'on sor« tait d'un lieu fort éclairé ; les amantsfurent obli* gés d'y aller chercher leurs maîtresses : le duc, pour multiplier les hommages , avait fait mas^ quer tous les musiciens qui étaient jeunes et bien faits ; il voulait par-là donner plus d'em-

SUR M. DE RICHELIEU. g5

barras aux femmes , et augmenter leur plaisir en le leur faisant chercher. On prétend qu'une d'elles crut avoir trouvé dix fois son amant sans Fa voir joint encore.

On n'a jamais bien su le détail de ce qui se passa ; ce qu'il y a de sûr , c'est que Richelieu et la princesse se trouvèrent pendant que les autres se cherchaient ; la maréchale prit soin de mener mademoiselle de Charolais dans une tente qui était éloignée de celle où on avait soupe ; elle y trouva son amant : c'est là qu'il triompha de la beauté et de l'innocence ; c'est là que la princesse reçutplusieurs présents d'un dieu qui , voulant lui rendre ses «chsdnes agréables , augmenta encore l'ardeur de son amant , et diminua la douleur que causent ses premiers traits. On prétend que la maréchale reçut aussi , dans la même nuit, la récompense des bons services qu'elle avait rendus. Le jour finit la fête en l'éclairant; la princesse amena la mare* chale à Paris , et retourna à Saint-Maur. Ce qui s'était passé à Yineennes fut su dès le lendemain : des personnes intéressées ont cru que la princesse avait profité de sa majorité pour épouser son amant ; la maison de Condé fut alarmée des discours qui couraient. Madame la duchesse et M. le duc, son fils, se brouillèrent avec les femmes qu'ils crurent avoir assisté à la céré-

monie des noces ; mademoiselle de Valois eu pensa mourir de douleur. Le duc de Richelieu, toujours occupé de lui plaire dans les moments même ou il en paraissait le moins occupé , avait eu plusieurs entrevues avec la Legendre ; cette femme n^avait pu le voir sans Faimer ; mais malgré son amour elle le servait de très-bonne foi. Madame , lui dit un jour le duc , pour savoir tout le bien qu^on peut dire de moi il faut me connaître. — Oh ! M. le duc , lui dit cette femme en le repoussant , je ne suis pas digne des biens que vous m^ offrez ; votre encens n^est pas fait pour moi. £lle le reçut pourtant en le refusant toujours, et elle rendit un compte trèsfidèle des bonnes qualités deTamant qu^elIe servait. La princesse, toujours combattue par son amour ou par sa vertu, écoutait avec plaisir les détails qui étaient favorables à son amant. Ri* chelieu , croyant qu'un moyen sûr d^avancer son affaire était de faire éclater son bonheur , ne fit plus de mystères de la nuit de Yincennes ; tout Paris sut son histoire ; on la célébra par mille chansons. Mademoiselle de Valois fut pénétrée dérouleur d'avoir été prévenue par mar demoiselle de dharolais ; elle se piquait d'aimer encore plus tendrement , et elle était très- déterminée à sacrifier tout à l'amant qu'elle adorait : elle n'était retenue que par les obstacles.

Hnfin le régent , instruit de sa passion , et craignant, par Texemple de madame de Berry , les suites qu'elle pourrait avoir, chercha à la marier si loin , qu'elle ne pût jamais revoir son amant. Le duc de Modènese présenta; on profita de la conjoncture, le mariage fut conclu : la princesse le refusa avec courage. Cependant Richelieu, indigné des discours qu'on avait tenus après la fête de Yincennes, sur son mariage avec mademoiselle de Cfaarolais , et sur la disproportion des époux, chercha à réaliser l'idée du public. Il était des amis du prince de Celamare , ambassadeur d'Espagne , qui était fort occupé à révolter les grands seigneurs du royaume contre le régent : il s'ouvrit à lui. Son régiment était à Perpignan; il promit à l'ambassadeur de remettre cette ville entre les mains des Espagnols, si le roi d'Espagne vour lait lui donner une souveraineté eh Espagne , qui le mît à portée d'épouser mademoiselle de Valois dont il était aimé. Il croyait avancer mieux ses affaires en mettant mademoiselle de Valois en jeu que mademoiselle de Charolais , par la connaissance qu'il avait des sentiments du roi d'Espagne pour le duc d'Orléans ; il se flattait que ce monarque saisirait avidement une occasion de mortifier un prince qu'il n'aimait pas. L'ambassadeur promit tout, et Richelieu

Œuvres diverses. n

gR ANECDOTES

signa un traite ahrec lui qu'il envoya en Espa* gne ; k courrier fut arrêté , (bnillë , et on dé* couvrit tout le mystère. M. le duc d'Orléans fut ravi de trouver Richelieu coupable ; il renvoya à la Bastille et fit travailler à son procès ; on trouva de quoi le perdre : et quoique M. d'Orléans ne fût pas cruel, il eât peut-être été perdu. Son goât pour Mademoiselle , l'amour de cette princesse pour lui , qui le faisait paraître plus coupable aux yeux du régent, fut ce qui le sauva. Mademoiselle osa aller demander âa grâce au duc d'Orléans, qui la promit à condition qu'elle épouserait le duc de Modène. Elle fit tout ce qu'elle put pour attendrir soti père et pour qu'il n'exigeât pas une condition si dure : le i-égent , Naturellement faible , n'eut de fermeté <jue pour faire le malheur d'une fille qu'il aittiait ; ce qui fit croire qu'il la punissait en amant jaloux plutôt qu'en père sévère. La princesse promit tout pour sauver son amant ; tout ce qu'elle demanda fut qu'il sortirait de prison le jour qu'elle signerait son contrat de mariage. Le régent liii promit et tint parole ; le mariage se conclut. Lé jour pris pour la cérémonie, on pare la princesse , on la conduit au Louvre , où les fiançailles se font , et où elle signe un engagement qui va la rendre éternellement malheureuse. Mademoiselle de Charolais était à la ce-

SUR M. DE RICHiXI£U. 99

rémonîe , embellie encore par la joie de roîr partir sa riv^dc et sartir son aroant de prison. Richelieu y parut , et mademoiselle de Valois oublia son malheur un moment pour le ressentir plus cruellement encore. Richelieu la regarda ; elle av»t Tair d'une victime qu^on allait immoler : il fut attendri de son état. Affligé de perdre une conquête si brillante , il lorgna sa rivale pour se consoler promptement. Il re- • marqua dans ses beaux yeux tout ce que Tamour et le contentement peuvent peindre; ce qui formait deux tableaux bien différents et tous deux à son avantage. La princesse partit pour ritalie : on prétend que Richelieu eut le plaisir de Tentretenir la veille de son départ , et de recevoir d'elle un bien qui devait être le partage du duc de Modène. La princesse eut quelque satisfaction de sentir qu^une fleur si ^hère ne serait point cueillie par un mari qu'elle allait détester : on jouait dans ce temps-là Momus fabuliste, et on fit deux couplets sur Tair du vaudeville de la pièce , qui avaient trait à cette anecdote.

Richelieu , devenu plus amoureux pai* les faveurs qu'il avait reçues , ne voulut pas perdre sitôt de vue l'objet qu'il adorait , il suivit la

princesse jusqu'à ; enfin ils furent obligés de

se séparer. La princesse allait dans un pays où

rien ne devait la consoler de ce qu^elle perdait» Richelieu revint à Paris avec le projet d'augmenter ses triomphes. Mademoiselle de Charolais , après avoir perdu une rivale , n^en fut pas plus heureuse. Le duc suivit le système qu'il s'était fait de plaire à toutes les femmes ; les plaintes les plus tendres, la jalousie la plus forte, les menaces les plus terribles , rien ne fut capable de Tarréter. Madame de Guëbriant , qui ëtait mademoiselle de Chatillon , sans être jolie, • avait une figure agréable et qui plaisait ; mais elle paraissait avoir pour son mari une passion vive et difficile à détruire.

Crèvecœur , ami de Richelieu , . était fort lié avec madame de Chatillon , et jugeant de sa fille avec cet enthousiasme qui anime la plupart des gens , il ne voyait rien de si beau que la jeuae Guébriant, et il n'imaginait rien de si sage qu'elle : il en parlait sans cesse sur ce tonlà. M. de Richelieu ennuyé de ses louanges, et aimant d'ailleurs à le contrarier , paria qu'il obtiendrait ses faveurs avant quinze jours. Crèvecœur paria ; le duc n'exigea que le secret sur le pari : il vit la dame , chercha à lui plaire , et gagna la gageure dès la première semaine.

Il ne s'en tint pas là ; il obtint de sa maîtresse qu'elle avouerait sa faiblesse à son ami : madame de Guébriant trouva la proposition in-

SUR M. DE RICHELIEU. lOI

îuste , malhonnête. Aux menaces qu'on fît de la quitter , elle se rendit ; elle parla à M. de Crèvecœur; elle crut même qu en prenant pour confident Pami de son mari, de sa mère et de son amant , son secret serait en sûretë : effectivement il n'en fit usage que pour lui. M. de Richelieu, qui n'avait voulu que convaincre son ami de la faiblesse des femmes et* de son pouvoir sur ce sexe , ne voulut pas se fixer à une maîtresse d'autant plus ^ive , qu'elle aimait de bonne foi ; il la céda à Crèvecœur , qui , en lui portant le congé de Richelieu , s'offrit pour le remplacer. Une première faiblesse en entraîne toujours une autre ; Crèvecœur pouvait la perdre , il fallait le ménager : une femme trouve toujours des raisons pour diminuer à ses yeux la honte de sa défaite. Si Richelieu n'avait pas cherché à rendre madame de Guébriant infidèle à son mari , peut-être qu'elle l'eût toujours aimé ; si Richelieu avait toujours été son amant , elle n'aurait jamais eu qu'une faiblesse ; mais Richelieu l'avait séduite , l'avait quittée , et Crèvecœur ne pouvait remplir son cœur : elle le conserva parce qu'elle était née constante ; elle le trompa souvent parce qu'elle était née faible. Richelieu , après madame de Guébriant, chercha à plaire à madame de Villeroy : c'était ce qu'il y avait de plus joli à la

cour ; sa figure inspirait le désir , et il a^avait pu la voir sans en ressentir. Elle était itée douce et tendre ; eUe aimait son mari , parce qu'il était le premier hoïnn^ qu'elle e4t coafin. £Ue n'eèt peut-^e aimé que kii s'il ne kri avait donné l'^'xemple de l'infidéiité ; mais M. de Villeroy avait des maîtresses, «t^ pom: se débarrasser des caresses importunes de sa î^mmej il lui menait la jeunesse la plus brillante avec laquelle il la laissait faire les honneurs d'w fort bon souper pendant qu'il allait manger un gigot avec quelques filles de la comédie. M. de Hichelieu eut la préférence sur tout ee qui pa^ raissait chez elle ; il l'eut bientôt per^iadée qu'elle devait »e venger de son mari : il lui donnait souvent à souper dans sa petite maison.

C'est lui qui ^ fait venir la mode de ces lieux , destinés d'abord à cacher 'une intrigue , et faits depuis pour les rendre éclatantes , ou pour feure croire qu'on en a. On trouvait dans la sienne tout ce que la mollesse et la sensualité , le faste et la profusion peuvent faire inventer. Gomme l'esprit de madame de Villeroy n'était pas aussi agréable que sa figure , Richelieu chercha à égayer les soupers et à augmenter le nombre des convives. Il offrit à madame de©uras, qui venait de prendre Charlu , de venir avec son amant souper en partie ^carrée. Madame

Sira M. i)£ BICHKLIEU. io3

de Duras ne regardait pas Famour comme un sentiment , mais comme un plaisir ; elle avait soin d'éviter la contrainte , le mystère , et tout ce qui pouvait rendre cette passion triste : elle accepta la partie du souper, et elle y porta la joie et le libertinage. Madame de Yilleroy n'imag;ijQait rien, mais se prétait à tout. La chaleur du Jour avait ëté excessive , les quatre amants Tavaient sentie ; Richelieu proposa de souper nu : la proposition fut acceptée aussitôt que faite. Les mets les plus exquis, les vins les plus rares animaient les convives. Richelieu voyant avec quelle facilité sa première proposition avait réussi , en fit ^I|e autre qui prouvait quHl était plus libertin que tendre : ce fut de chaxiger de maîtresse. Charlu qui aimait de bonne foi , fut d'abord révolté de la proposition. Quoi ! vous vous piquez.de constance , luiditRidielieu? vous êtes fou. ^constance met Fâme dans une espèce d^esclavage ; il n'y a rien 4e si insipide que d'attendre toujours son bonheur du même objet ; chaque figure mérite un tribut qu'on ne peut lui payer que par l'inconstance ; nous tenons d'elle la meilleure mamère de jouir du bonheur , qui est de le chercher. Il prit ensuite Charlu du côté de la vanité ; il lui fit entçndre que les hommes supérieurs devaient être exempts de préjugés en

principes de galanterie. M. de Richelieu étaii Foracle de la jeunesse brillante ; on avait beau être ne constant , on avait beau être satisfait de sa maîtresse , on avait envie d'imiter celui qu^on regardait comme le héros de la galanterie. Charlu regarda madame de Duras, elle riait de son embarras ; et Charlu ne voyant dans ses regards nulle inquiétude , se rendit. * On n^eut aucune peine à faire comprendre aux femmes L'avantage d'un pareil troc ; il se fit au contentement des parties : les hommes crurent devoir la complaisance de leurs maîtresses à Fexcès de leur amour ; les femmes furent flattées de voir leurs amants revenir à elles après une épreuve si dangereuse à la passion. L'histoire fut sue , approuvée , et a eu depuis des imitateurs. Richelieu ne fut pas plus fidèle à madame de Villeroy qu'aux autres.

Elle avait pour belle-sœur la marquise d^Alincôur , jeune , jolie , tendre et dévote , qui aimait son mari par goût et par devoir, qui vivait avec une mère sévère et difficile : que de difficultés à vaincre ! que d'attraits pour Richelieu ! Il demanda en grâce à madame de Villeroy de lui donner à souper avec elle ; madame de Villeroy ne pouvait se fixer à un amant aussi volage et qu'elle voyait aussi peu. M. de Riom avait une réputation qui donnait le désir de

SUR M. DE RICHELIEU. Io5

s^enchaîner ; madame de Villeroy avait fait sa conquête» et il avait fait la sienne. Obligée à A-ivre souvent avec sa belle-sœur , sa vertu la gênait , lui en imposait ; elle était obligée de lui cacher ses goûts , et par conséquent de se contraindre devant elle ; elle eût fort désiré pouvoir lui donner un amant ; elle avait fait quelques tentatives qui n^avaient eu aucun succès. La marquise de Villeroy savait par expérience qu'on ne résistait point à Richelieu ; elle fut ravie du désir qu'il avait de voir madame d'Alincour, et elle les fit souper ensemble. M. de Richelieu employa tout ce que Fart de la coquetterie peut mettre en usage : ses attentions flattaient d'autant plus madame d'Alincour, qu'elle le croyait l'amant de sa belle-sœur : les préférences qu'on obtient sur ses proches , touchent plus sensiblement encore. Madame d'Alincour était sou*vent négligée quand elle était avec madame de Villeroy : quand deux jolies femmes sont ensemble , les hommages ne sont point pour celle qui est vertueuse. Toutes ces choses réunies firent paraître M. de Richelieu plus aimable ; mais il n'en put tirer aucun avantage , parce que madame d'Alincour parla peu, s'observa beaucoup., et conserva toujours l'air imposant de la sévérité : mais il connaissait la faiblesse des femmes , il savait prendre toutes sortes de

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formes , et ses succès lui donnaient une confiance qui les augmentait encore. Il vit plusieurs fois madame d^Alincour ; elle Tavait craint, elle Tavait fui ; elle se rassura, croyant n^avoir rien à craindre de lui : elle s^amusait de son esprit, et elle entreprit de réformer son cœur quand il entréprenait de séduire le sien. Richelieu peignait d'un côté à madame d'Âlincour le plaisir d'aimer, avec toutes les couleurs les plus séduisantes, et d'un autre , la vie triste qu'elle menait par respect pour une mère sévère qui ne l'avait pas toujours été , disait-il ; il lui fit envisager la conduite de son mari , négligeant la plus jolie fcnune de Paris pour une maîtresse dont la beauté était très-fanée. Il lui vanta les plaisirs dont jouissaient ses belles-sœurs, plaisirs qu'elles iie devaient qu'à l'amour. Madame d'Alincour voulut à son tour lui faire bonté du métier qu'il faisait. Un homme galant, lui disait-elle , est communément un homme faux , perfide , destiné par «on état h porter la désolation d^ns les famUIes , et , pour justifier ces excès de séduction , vous attachez une sorte de mérite au désespoir que vous causer à des personnes que vous avez arrachées à leurs devoirs. Ah ! laissez-moi , ajoutait-elle , jouir du calme que je goûte ; l'état d'une femme sensible est un cercle de peines et de faux pi

iaisirs

SUR I^. m; RICHELIEU. I07

qui sont toujo4]rs punis par les remords et les dégoûts qui les suivent ; cessez de me vanter une passion dont le charme est d^autant plus dangereux qu^elle a pour objet Tivresse de no^ seiis« Vous avez beau me dire que chacun doit payer à Famour un tribut de faiblesse , que le nombre des coupables non-seulement en <Kmi*nue le danger et la honte , mais encore nous autorise à nous y exposer ; je ne vous croirai point , et je ne sais que trop , quojque sans expérience , que les inlidëlités et les perfidies sont les jeux cruels de cette passion : les moyens même que vous, employez pour tne séduire me font horreur ; les exemples que vous me citez pour m'autoriser ( exemples tirés de ma propre famille, pour laquelle vous me donneriez du mépris si je vous en croyais ) , me font voir votre méchanceté ; mais ce qui y met le comble, c^est la façon dont vous me peignez Tinconstance de mon mari ; quel poison affreux vous portez dans mon cœur! quel malheur pour une femme sensible et occ^pée de ses devoirs, de savoir un mari qu'elle aime dans les bras d'une autre ! Quand sa conduite me fait horreur, vous me prêchez 4e l'imiter! — C'est le seul, parti que vous ayez à prendre , lui dit Richelieu, et un autre dût-il en profiter, je vous répéterai sans cesse ce qui peut vous rendre heu-

reuse. Je ne cherche pointa vous animer co»*^* un mari qui connaît si peu le prix de ce ^ »

possède ; au contraire , en vous prêchant d aimer ailleurs , je veux bannir la jalousie de votre cœur , elle le déchire ; l'amour est une passion douce , bien plus faite pour vous ; tout lui est soumis, elle embrase tous les e'tals et tous les âges ; c'est à cette passion que votre sexe doit l'empire qu'il exerce sur le nôtre : empire qm fait votre bonheur et votre gloire , qui vom soumet les sages, les philosophes et les rois. — Achevez, lui dit madame d'Alincour , nommez-moi ma rivale ? — Quoi ! vous ne la connaissez pas ? C'est la vieille duchesse de Brissac , qui serait votre grand'mère ; c'est à elle que vous devez Findiffërence que vous témoigne M. d Alincour. Je ne saurais y penser sans indignation, ajouta le duc, et à votre place — Arrêtez, lui dit la marquise , et laissez-moi me livrer à la douleur que vous avez fait naître,

La conversation de la marquise et de Riche - ^ lieu paraissait si vive, que madame de Villeroy et Riom commençaient à en bien augurer, quand madame d'Alincour quitta la place ou elle était pour passer dans un cabinet. Madame de Villeroy l'y suivit et fut fres-étonnée de la trouver en larmes; elle demanda à s'en aller; sa belle-sœur lui fit en vain les plus vives ins-

SUR M. DE RICHELIEU. lOg

t^tnces pour la faire rester, tout fut inutile ; elle voulut sortir , et sortit en effet. Richelieu leur conta la conversation quHls avaient eue, et paria qu^il en viendrait à bout malgré sa fuite et ses larmes. Le lendemain , madame d' Alincour fit prier Richelieu de venir la voir; il ne fut point surpris du message , et il se flatta que les réflexions de la nuit avaient été favorables à son amour.

Je sais que mon mari ne m^aime plus , lui dit madame d'Alincour sans lui donner le temps de s^asseoir; mais je ne puis croire qu^il me préfère une si indigne rivale. Procurez -moi Toccasion de les voir ensemble , si vous m^aimez , comme vous m^en assurez. — Je vais vous servir de ce pas , lui dit le duc ; je veux vous montrer mon amour par mon zèle. 11 alla surle-champ chez le marquis d^Alincour. Je venais pour vous t lui dit le duc ; vos gens m^ont conduit dans Tappartement de votre femme , au lieu de me mener dans le vôtre ; j^en ai été très-embarrassé et elle très-étonnée ; je lui ai avoué que c^était une méprise , elle a ordonné qu'on me menât chez vous ; je viens vous proposer un souper pour demain , dans ma petite maison. Il y aura une femme charmante dont je suis amoureux ; j'espère que vous engagerez la duchesse de Rrissac à y venir ; il y a long-temps

IIO ANECDOTES

qu^elle est de mes amies et qu^elle me demande à souper, nous aurons la Petitpas et Muraire. Le marquis accepta la partie arec plaisir, se chargea d^y mener la duchesse. Richelieu alla apprendre à madame de Yilleroy de quoi il était question ; elle promit de mener sa belle-sœur, et le duc alla donner des ordres chez lui pour ménager un lieu commode , d^où les deux sœurs pussent voir tout ce qui se passerait sans être aperçues. Madame de Villeroy alla chez madame d'Alincourt; elle lui apprit ce que Richelieu avait fait pour lui procurer la satisfaction qu'elle avait demandée. Comme la démarche qne madame d'Alincour allait faire , ne prouvait qiiè son amour et sa jalousie pour son mari, elle n'en prévit pas les conséquences. On la fit monter dans un entre-sol qu'on avait fait ajuster; on y avait ménagé un petit jour d'où on apercevait tout ce qui se passait dans le salon du rez-de-chaussée. Sans être vue , madame d'Alincour vit arriver la compagnie.

Madame deNesle était celle que Richelieu avait choisie pour la partie carrée ; sa beauté rendait la figure de madame de Brissac encore plus délabrée. Richelieu , après quelques moments de conversation, proposa la promenade; madame de Brissac craignait l'air et le serein , elle resta dans le salon : c'est ce que désirait le duc ;

d'Alincour y demeara ayec elle. Madame de Nesle et Richelieu allèrent se promener, et il né tint qu^aux deux sœurs d'être témoins d'une conversation fort vive. Madame de Villeroy acheva d'aigrir sa belle-sœur ; on fit venir Ricbelieti. Mon désespoir est au comble, lui dit madame d'Alincour, profitez-en, et vengezmoi d'un mari qui me trahit pour un monstre.

Madame de Villeroy les laissa seuls ((|uoiqu'on ait dit qu'elle. avait tenu sa belle-sœàr), et Richelieu profita de la circonstance en homme habile ; il alla rejoindre la compagnie , et d'Alincour ne se douta jamais de ce qui venait de se passer. Le souper fut gai et bon ; madame de Nesle fut aussi satisfaite de son amant que si madame d'Alincour ne l'avait pas précédée ; les quatre amants se retirèrent fort contenta les uns des autres ; mais madame d'Alincour sortit pleine de trouble , de jalousie et de remords. Madame de Villeroy ne put jamais remettre le calme dans son âme ; elle lui chanta pouille de l'avoir menée dans un lieu où elle avait perdu son innocence et le tepos de sa vie ; elle lui jura qu'elle ne la verrait jamais, non plus que Richelieu , et elle leur tint parole ; mais l'aventure fit du bruit , c'en était assez pour Richelieu. Madame d'Alincour porta ses remords, ses douleurs et sa jalousie aux pieds

d'un confesseur, et Richelieu vola à de noU' Telles conquêtes.

Il n^avait point pardonne au duc d'Orléans d'avoir sacrifié sa fille pour la punir de Tavoir aime ; il chercha à s'en venger. Madame d^Averne était sa maîtresse,; il forma le projet de lui enlever son cœur ; il y réussit , et obtint ses faveurs assez promptement. Il ne s'en tint pas là ; un jour qu'elle devait souper avec le régent, il l'engagea à lui donner la préférence ; il Fcbtint : l'intérêt est toujours sacrifié à l'amour. Madame d'Avei*ne manda au duc d'Orléans ^ qu'une migraine affreuse la privait du plaisir de le voir, et qu'eUe allait se coucher. Elle fit fermer sa porte , reçut Richelieu avec lequel elle soupa et passa une grande partie de la nuit , ayant plus de plaisir à tromper le maître du monde , qu'à jouir des biens les plus délicieux de l'amour. Le régent qui se douta que sa migraine pouvait être un prétexte à une infidélité , mit des espions en campagne qui lui rapportèrent qu'ils avaient vu sortir M. de Richer lieu sur les cinq heures du matin de chez sa maîtresse. Quoi ! s'écria le régent , je le trouverai donc toujours sur mon chemin? il m'enlève une maîtresse après avoir séduit ma fille. Richelieu satisfait , s'en tint là, et alla courir de nouvelles aventures.

SUR M. DE RICHELIEU. • Il7

Madame de Clagny faisait l'admiration de tout le monde, et, malgré Tenvie si naturelle au beau sexe, sa douceur la faisait aimer de celles même dont elle effaçait la beauté ; plusieurs hommes Tavaient trouvée charmante ; plusieurs avaient tenté de la séduire, et toujours inutile^ ment. La duchesse d'Albret, qui était son amie, lui faisait un crime de sa vertu. Vous avez envie , lui disait-elle un jour , d'avoir une bonne maison; la vôtre sera toujours triste tant que vous serez insensible; une femme raisonnable n'attire personne ; les femmes la craignent , les hommes la fuient : une femme galante attire Tamant qui la possède et tous ceux qui la désirent. Une femme qui a un amant sait gré à une autre d'ayoir la inéme faiblesse ; elle est à son aise avec elle ; elle y vit avec plaisir : la femme raisonnable lui en impose et Fhumilie. — Hélas! madame , lui dit madame de Clagny , c'est à moi d'être humiliée d'avoir une vertu si faible ; les autres femmes se rendent à l'amour qu'on leur témoigne; j'aime le seul homme que je ne dois pas aimer , et le seul de tout ce que je connais qui ne m'ait pas dit la plus légère galanterie. C'est Richelieu que j'adore, puisqu'il faut vous le dire , et je dois ma réputation de sagesse au goût que j'ai pour un homme qui ne m'aime pas; en vain j^ai voulu arracher de mon cœur un

CEoTres dWerses. g

\l4 ANECDOTES

amour malheureux ; les efforts qu'on fait pour guërir une passion lui prêtent de nouvelles forces ; la raisoii éclaire nos maux et ne les guérit point. Je suis la plus infortunée des femmes; je fuis le monde par vertu ; ]e le cherche parce que f al besoin de dissipation. — Âh ! mon Dieu, qtie vous m'obligez par la confidence que vous me faites , dit madame d' Albret ! ne résistez point au penchant qui vous ^ntraihe ; Richelieu est charmant ; il est digne de Votre amour; dès qu'il sera aveï*ti du çoAt que vous ave z pour lui, il viendra à vos pieds vous offrir son cœur et son hommage. — Oui , lui dit madame de Clagny , il viendra me juret tm amour qu'il ne sentira pas. La gloire des ^hommes est dé tromper un sexe plus crédule ^foe le lecrr , parce qu'il ^st de^meilléure foi. — QuHmporte, dit madame d'Albret, qu'on nous trompe, pourvu qu'on nous trompe bien : tHie femme n'est-elle pas trop heureuse qu'un licnnfme se donne la pékie de ^ouer pour «Hé une passion cpi^îl ne sent pas ? Lui saurions-nous pins de gré de lui pâfraître ins^éhsîble par probité ; d'àifleurs , je crois que vous pouvez vous flatter ée lui inspirer une véritable passion : quand on aime -bicfn , on es^t si digne d'être aimé ! Mais si vous n'êtes pas assez heureuse pour le fixer , la jduîssan<!e vous guérira petît-être. LTnïmiliatidn de

céder semble éclairer sur les défauts de ce qu'on aime ; la résistance , au cootraire , augmente la passion et les agréments de Tabjet aimé. Yenes» souper demain ches moi : Richelieu y soupe ; il ne ¥o«is a vun qa'en passant , il est impossible qull ne soit pas frappé de votre ligure : fe me chargé de tout. —Non. lui ditm^me if dagny , je n'irai pas; laisses(-xooi encorç combattre un penchant malheureux ; peut-être viendraii^ à bout de le raincre. Madame d'Albr^t pressa encore madame de Clagny, qui ne sf rendit pas. Elle vit M. de Richelieu , Iw apprit la pas* sion qu'il avait inspirée à )a plus jolie fiemme de Paris, et r€i:igagea à vQuîr souper Je lendemain à rhôtel Soubise , où eUe l'amei^erat.

Effectivement «nadame de Çlagpy , qui avait refusé de souper à rh6tel de Rpuillçin dafi3 \a, crainte de Je voir » consentit à smivr^ isp^dame d'Albret chess madame de Rohan * ^'iips^if^aiït pas qu'il dût y être ; eJle l'y vit arriver avec tro:uble, mais avec aitisfacUop. Rict^li^u, prévenu, m parut occupé que d'elle , il fut embelli par tout ce que le désir de plaira pouvait a^joa-^ ter à ses agrém^ts naturels. JL^ comtesse ne put résister ni cacher s^a défaite ; ie duc lui demanda la permission dVUer la voir le le|i4e^ main ; elle eut la volonté de le refuser,, elle j;i'en eut pas la force. Il avait trois petites maisons

Il6 ANECDOTES '

et trois rendez-vous ce jour-là ; il quitta tout pour la comtesse : c'était une personne nouvelle , furieux mérite auprès de lui. Il arrive avec Tempressement de Tamour ; il la trouve dans une parure qui était un garant de ce qu- elle voulait faire pour lui , il Fassure avec cette éloquence trompeuse, mais toujours triomphante, qu'il Tadore , qu'il la préfère à tout , qu'il n'aimera jamais qu'elle , et tout ce qui se dit en pareil cas. Arrêtez , lui dit la comtesse , cessez de me persuader de votre constance , je ne l'exige pas; je ne me flatte ni de vous fixer, ni de vous résister ; vous avez triomphé de la petite-fille de nos rois ; vous avez eu à surmonter l'orgueil que lui inspirait sa naissance , l'espoir qu'elle pouvait avoir d'un établissement glorieux , et les combats que lui livrait sa vertu ; vous avez plu à mademoiselle de Charolais, qui, en recevant les hommages de la jeunesse la plus brillante , n'a trouvé que les vôtres, qui fussent dignes d'elle ; elle n'a point cherché à cacher un goût qui la flattait. C'est le dieu qu'on aime; en vous aimant on ne fuit pas l'amour, on croit le posséder. La marquise d'Alincour était convaincue qu'elle n'aimerait jamais que son mari ; son cœur tendre , mais faible , ne voyait de l'amour que les suites , que les dangers , que les éeueils. Une dévotion craintive augmentait ses

MM

terreurs et faisait sa vertu : vous la vîtes ; ses idées changèrent ; elle ne connut de dieu que vous. J^en pouirais citer mille autres, je vous ai suivi dans tous vos triomphes , et j^al gémi en secret du désir que j'avais de les augmenter sans en avoir Tespérance ; et comment se flatter de vous plaire au milieu de toutes ces conque*tes? Yous me persuadez aujourd'hui que je vous ai plu; je me livre à cette idée flatteuse; mais ne cherchez point à me promettre ce que vous ne tiendrez pas, et ce que je ne désire points Cest Richelieu volage et inconstant que j'aime ; je veux augmenter votre gloire et ne pas l'arrêter ; courez , volez de belle en belle , et venez, quelquefois m.'apprendre vos succès ; ils m'empêcheront de rougir de ce que je fais pour vous. La comtesse ,. en finissant ces paroles , se jeta dans les bras de son amant ; elle était vraie et sensible, elle brûlait du plus ardent amour, elle ne mit point en usage cette fausse résistance qui vient de la coquetterie plus que de la vertu. Richelieu enchanté croyait ne pouvoir trop lui donner de preuves de sa tendresse ; elle reçut ses transports, et quoiqu'elle n'en, soit pas convenue, je crois qu'au miheude ses plaisirs elle sentit quelque douleur d'imaginer qu'elle ne pouvait pas se flatter de jouir seule d'un, amant aussi aimable. Richelieu^ satisfait ^

Il8 AKECDOTES

se rappelle ses rendez-yous; il voit que Theure n'est pas passée i il y court ; il quitta la comtesse, la vit rarement ^ Fainia toujours et en fat toujours aime. Les deux premières femmes qu^il eut ensuite ne fournissent rien d^ntéressant à apprendre ; la troisième mérite quelques détails. Elle était jeune , jolie ; elle avait une voix charmante et beaucoup de talents ; elle était femme de robe et tres4iumiliée de Tétre ; elle ne roulait voir que des ^ns de la cour, ne parlait que de Versailles , des princesses , ce qur lui avait donné des ridicules parmi les femme» de son état; Elle avait eu envie d'un homme fprt aimable , lui avait fait des avances , le croyant colonel , et avait rompu avec loi en apprenant qu'il n'était que capitaine. Elle mourait d'envie de rencontrer M. de Richelieu ; elle le courait à tous les spectacles ; enfin elle le vit à un b^ que la duchesse de Benry donnait au Luxembourg, il se tro«vaà portée d'elle; il lui échappa quelques galanteries qu'elle saisit avidement. M. de Richelieu lui demanda la permission d'aller chez elle ; elle lui dit ifue son mari était jaloux : peste l un mari jaloux , dît Richelieu en lui-même, ceci est bon. Cette femmse, déjà jolie, embellit à «es yeux; il la presse de vemr danssa petite maÎMn , elle s'en défend , mais faiblement ; Richelieu presse ,

SUR M. DE RICHELIEU. Il 9

on se rend , et on promet d^ être le lendemain à six heures. La présidente fut exacte ; le due se fit attendre : enfip il arriva. M. le duc ^ lui dit-elle en le voyant entrer ^ la démarche que je fais doit vous paraître bien ridicule. — ^ Poiat du tout , lui dit le duc , elle me paraît très-sei)sée. Y a-t-il rien qui le soit tant que de chercher le plaisir , que de venir faire le bonheur de quelqu^un qui nous aime ? votre miroir vous dit en vain que vous êtes >oli^ ;. nos hommages seub ont droit de vous convaincre de cette vérité dont vous devez douter sans cela > et les miens , plus qu aucuns , doivent vous persuader. Je me pique d'être connaisseur et pu ne me le dispute pas. — Il est vrai ^ dit la présidente , que j'avais besoin de votre aveu poyr flatter mon amour-propre v ce n'est point Tambour qui m'amène ici ; j'ai eu des fantaisies pour suivre la mode ; mais je n'ai point eu de passions ; vous dev» à ma vanité la démarche imprudente que je fais ; on m'a flattée de ressembler à mademoiselle de Cbapolais ; on croit aisément ee qui flatte ; vos sentiments peuvent seuls m^e convaincre ou m^ tirer d'erreur ; parlez , qu'en est-il? — t^e vous trpnye aussi beUe , lui dit le duc , mais )a princesse a quelque chose qui l'embellit singuUèreinent à mes yeux ; elle m'adore , et vous ne

n^aimez pas. — Hélas ! lui dit la présidente , je m'en flatte peut-être en vain. Si je vous plais ^ vous êtes bien sûr de me plaire ; mais si vous voulez que je vous aime , sacrifiez-moi votre princesse , dont je suis déjà jalouse avant que de vous aimer. — Voyons si vous méritez des sacrifices , reprit le duc ; le visage annonce la perfection et ne la tient pas toujours , voyons. Il attaque, on se défend ; quoi ! vous faites Ferï-^ fant , lui dit le duc , est-ce pour me prouver votre vertu que vous êtes venue ici ? si vous ne voulez pas , vous êtes la maîtresse , je n'ai point envie de vous prendre de force. — Finissez , lui dit la présidente , et écoutez-moi : mon dessein n'est pas de vous rien refuser ; mais je veux du moins que ma défaite humilie une rivale que je déteste , et dont je vois bien que je vous demande le sacrifice en vain; je ^ sais que tous les mercredis vous allez ' passer la nuit avec elle ; que vous entrez par la maison du jardinier ; ma femme de chambre est sa fille , c'est elle qui m'a instruite ; si vous avez envie de m'avoir , je me trouverai mercredi chez le jardinier ; venez-y deux heures avant celle où vous devez vous rendre chez la princesse , c'est là où je me livrerai toute entière à vos désirs , et où je chercherai à les faire renaître. Puissé-je en tarir la source dans

SUR M. DE BICflELIEU. 121

mes bras , et pouvoir vous faire convenir que je vauiL une princesse. Tout ce qui était bizarre et nouveau échauffait la tête de notre héros. Cette aventure le piqua par sa singularité ; il fit pourtant encore quelques tentatives ; mais elles furent repoussées avec une vivacité qui ôta à Richelieu toute espérance , et qui Tobligea à attendre le mercredi pour se rendre heureux. Le jardinier avait une chambre assez propre : il la leur prêta ; Richelieu se crut heureux , et avoua qu^il ne Tavait jamais été davantage. La président.e , qui n^avait pris Richelieu que par vanité , sentit alors qu^on ne pouvait pas ne pas Taimer à la folie après l'avoir eu ; elle fit tout ce qu'elle put pour lui paraître encore plus aimable ; elle employa les caresses et les paroles les plus séduisantes pour arrêter son amant , et Fempêcher d'aller trouver la princesse ; elle offrit même , quelle humiliation pour une femme ! de jouer avec lui I un personnage différent , pour lui offrir des plaisirs nouveaux , et qu'on disait ne lui pas être j inconnus. Quelle preuve plus forte pouvait-elle I donner de son amour? Richelieu trompait la i princesse , mais c'était en l'adorant ; il ne résistait point à une nouvelle conquête , mais il revenait toujours à elle avec l'empressement du plus tendre amour. Les transports de la prési-

dente ne Farrétèrent pas ; Fbeure pressait : i| vola chez sa princesse. La présidente eut di vapeurs horribles ; Richelieu appela en sortant sa femme de chambre, qui vint, avec sa mëre^ offrir à sa maîtresse tous les secours dont elli pouvait avoir besoin ; mais Richelieu seul pouvait la guérir , et il était déjà dans les bras d< mademoiselle de Charolais. Cette idée la fit évanouir ; enfin elle revint à la vie ^ et , pressée à^i sortir de cette maison où elle venait d'avoir taal de plaisir , et qui était devenue pour elle une horreur , elle remonta dans son carrosse , et elle arriva chez elle dans un état à faire pitié. Le lendemain , le duc de Richelieu envoya savoir de ses nouvelles y ce qui irenoiivela ses J\ maux en rappelant ses^ plaisirs et $a jalousie. L'espérance de le vpir la fit sortir de son lit ; elle alla à TOpéra , QÙ effectivement elle vit Richelieu, mais lorgnant mademoiselle de Charolais , qui joignait à sa beauté naturelle Pair an contentement. £n sortant du spectade ^ il se présenta pour lui donner la main; elle Taccep ta en personne piquée, mais qui craint de le paraître. £Ue reçut le lendemain un billet de s^ part, par lequel il Ji'invitait à venir soiiper d^n5 sa petHe maison ; elle en mourait d'envie ; mais sa vanité s'y opposait , elle refusa ; on lui fit de nouvelles propositions : le duc avait déjà gagné

les femmes de^ chambre ; elles pressèrent leur maîtresse de se rendre à Tempressement qu'on lui témoignait ; enfin , la présidente y consentit à condition que ce fût un mercredi. Les offres qu'elle avait faites au duc , chez le jardinier , lui avaient donné un désir ardent de la revoir ; elle était devenue par-là une personne nouvelle \ il n'y tint pas : il fit dire à Mademoiselle qu'il allait être saigné^ elle le crut; et il se rendit à sa petite maison où il reçut les marques les plus vives de rameur de la présidente. Mademoiselle de Charolais/en peine de la maladie de son amant ^ envoya dire à madame de Sezanne de la venir .prendre ; elle monta dans son carrosse et se rendit à la Place - Royale ^ où elle apprit que Richelieu était sorti ; elle se douta que c'était une tromperie nouvelle , elle s'en affligea avec son amie et n'en murmura pas. La présidente toujours plus satisfaite de son amant, voulait absolument le posséder seule ; elle chercha à le brouiller avec la princesse, et Toici l'exp^ient qu'elle imagina. Elle écrivit une lettre fort tendre , qui parlait des plaisirs qu'elle avait goûtés : Quel triomphe pour moi, disait-elle daos sa lettre , d'imaginer que vous Bvez quitté la princesse pour moi , et que je vous ai possédé ^n jour destiné pour elle : rien n'égale mon bonheur que mon amour. Elle char-

gea sa femme de chambre d'aller voir son pi et de glisser cette lettre dans le jardin, qu; M. de Richelieu en serait sorti : la rose réi La princesse, après avoir passé une partie de nuit avec son amant , alla dans le jardin p< y voir lever le soleil : on aime tant Tauro^ quand on a un amant ! Elle aperçut la lettn la ramassa, et la voyant ouverte et adressée M. de Richelieu, elle la lut, et fut extrémem< affligée d'y voir la certitude de sa perf< qu^elle n'avait fait qu'imaginer. Suis-je fai^ pour être trompée, disait-elle, avec douleui on vante ma figure , mais mon cœur seul di vrait me faire aimer de l'ingrat qui me trabiU Quand elle vit son amant, elle lui dit qu'il él peut-être en peine d'une lettre qu'il avait per-j due, et elle la lui donna en lui disant qu'elle l'avait trouvée et lue. Le duc protesta que c'était une méchanceté, qu'il n'avait point reçu cette lettre : l'apparence était contre lui ; mais Ta- ; mour prenait sa défense. Le duc sentit d'où partait la méchanceté, et il eut envie de se venger. Le président était jaloux ; il imagina de donner une sérénade à la présidente, éclairée par vingt flambeaux que portaient des gens de sa livrée. Le président fut furieux, fit un train horrible, menaça sa femme de la mener dans son château, et lui défendit de voir M. de Ri- .

chelieu, ce qui lui en donna plus d^ envie. Elle alla le trouver à sa petite maison sans y être attendue ; elle entra par la porte du jardinier, et se promena dans le jardin en attendant qu^il arrivât. Le duc apprit en entrant qu^il y avait une femme dans son jardin, et ne soupçonnant pas qui ce pouvait être , il courut la chercher pour la faire sortir promptement dans la crainte qu on ne vît celle qui devait y venir ce jour-là ; il entre dans un bosquet , et trouve la présidente. Il était encore furieux contre elle ; elle était venue pour le gronder de la scène qu^il avait occasionée : elle le vit en colère , et ne songea qu'à Tapaiser. Âh! madame, lui dit le duc toujours furieux, sachons gré au voile d'obscurité qui nous a unis ; craignons de le lever l'un et l'autre : la vanité a eu plus de part que le sentiment à ce que vous avez fait pour moi , et vous devez à la nouveauté , au libertinage , le goût que j'ai paru avoir pour vous. Votre figure m'a séduit , et j'ai été la dupe de votre caractère ; je vous ai cru vraie , et vous êtes fausse ; je vous ai cru une belle âme , et vous en avez une affreuse ; je vous croyais un cœur tendre , sensible: et je vois que votre tempérament est votre seul guide. — Ab ! ingrat , lui dit la présidente, si je n'avais pas vin cœur tendre, t'au- • rais-je aimé? Tu as raison de me croire fausse ;

j^avais Tairde t^estimer, parce que je vouh l'aimer. Quand le discernement m'éclairait tes vices , Tamour y jetait un voile qui les faisj disparaître. Honteuse également et de les v( et de ne les voir pas , ye louais quelquefois 1^ vertus opposées à tes défauts : étonnée de tm aveuglement , tu m'as crue fausse plutôt qu'a^ veugle. Tu doutes de la bonté de mon âme mes yeux sont ouverts ; je vois tous les jouj que tu m'as jouée , et tu respires encore ! Fuis, ingrat y fuis , malheureux, tu n'es qu'un monstre ; mais je dois respecter le goût que j'eus pour toi. La colère de la présidente apaisa le duc : Il est très-plaisant y dit-il , en riant , que vous me chantiez pouille après m'avoir fait une méchanceté affreuse ; car enfin votre intention a été de me brouiller avec une princesse que j'adore : quel tour puîssiez-vous avoir joué qui soit équivalent h celm-là ? — Comment! dit la présidente , n'avez-vous pas édairé mon mari sur ma conduite , par la belle sérénade que vous m'avez donnée? — Moi, éclairer votre mari ! mais , non ; j'ai voulu apprendre à votre quartier que je vous aimais , et j'ai cru par- là vous donner un air, dont vous devieiz être plus flarttée que piquée : carenfin , ajouta-t«il , voyez sur quelle liste vous êtes. 11 tira de sa poche un papier, et montra une douzaine de noms à

sua M. DE RICHELIEU. I27

^ présidente qui était enchantée de se trouver ^ si bonne compagnie. Elle cessa de redouter ia colère de son mari : M. k président va me ptiener dans son vieux château^ dit-elle ; mais j'y emporterai le plaisir de vous avoir plu, et la satisfaction de vous aimer toujours. £n même temps elle regarda le duC avec des yeux si tendres, ^ue, quoiqu'il eât juré de ne la revoir ja- -mais , il se sentit ému et la jeta sur un lit de gazon , où la présidente se laissa entraîner sans ^ine. Ils allaient goûter les plus do^x plaisirs, quand ils entendirent quelqu'un qui s'écriait : Ah ! monstre , que vas-tu faire ? Est-ce pour me rendre témoin de tes plaisirs que tu m'as fait venir ici ? — Vous avez raison , dit le duc en ' se relevant, je n'^y pensais pas, c'est une méprise. La femme qui avait parlé sortit de derrière la paiissade , et fit voir à la présidente madame de PoHgnac, dont la beauté était éblôuissaiite. Madame , lui dit le diic de Richeliée , vous savez bien <j«e la journée n'est pas çourvous; ne vous formalisez pas si je vous quitte pour madame de Polignac. £lle est la divinité du jour , et elle mérite bien mon encens; mais à propos , madame , dit-il en s'adressant à la vicomtesse , Bistoquet ne serait-il pas dans votre carrosse? — Oui, dit madame de Polignac , mais je crains qu'il ne soit parti. — Qu'on

aille le rappeler , cria-t-il à un coureur qa^il vill! venir dans Fallée ; vraiment cela sera charmant^pi nous souperons tous quatre. — Cela vous plaîl à dire, lui dit la présidente ; mais j^ai un enga-j gement. — Oh ! vous n'en avez point , lui dit le duc, j'en suis sâr. — Mais, 'quand cela serait t, reprit-elle, croyez-vous que je puisse souper chez vous après la scène que m'a faite M. le président : qui sait si je n'ai pas un espion ? — Mais , dps que vous y êtes venue , le mal est fait. — Oui, dit-elle ,f mais c'était la passion qui m'y conduisait. — Eh bien ^ dit le duc, que le plaisir vous y arrête : Bistoquet est trèsbon ; il est jeune et brillant, et je vous promets que nous nous amuserons. — Mais voilà une proposition qu'on ne ferait pas à une fille, dit la présidente, et il faut que vous me

croyiez — Quoi! qu'allez - vous dire?

voyons , dit le duc ; mais , mon dieu , ne voyezvous pas que c'est pour votre intérêt que je vous parle ? Dans quelle situation vous a trouvée madame de Polignac ? Si vous refusez de rester, demain vous serez l'histoire de Paris ; j'aurais beau lui demander le secret , elle parlera.

Viens , Bistoquet , ajouta-t-il en le voyant arriver, je plaide pour toi; viens souper avec nous, voilà qui vaut mieux que ta fille. Bistoquet fut comblé; il pressa la présidente de res-

ter : on.ne sait ce qui la détermina ; peut-être se flatta-t-elle de faire pencher le duc en sa faveur ; mais elle se trompa ; il s^en tint à madame de Poliguac, et elle fut obligée d^amuser son frère pour n^étre pas déplacée dans cette compagnie-là. £h bien , lui dit le duc , avais-je tort ? vous êtes-vous amusée? vous avez fait bien des fiaçons; je savais bien que vous vous renr driez. — Mais vraiment , dit-elle , il fallait bien : que pouvais-je faire avec lui? Cest un homme qui n^a nulle sorte de conversation. — ^Sans doute en compagnie , lui dit le duc , mais tête à tête il est très-éloquent. — Je ne me soucie guère de cette éloquence-là 9 dit la présidente, et f aimerais mieux vous avoir un jour dans ma loge à l'Opéra, que de recevoir vingt caresses de Thomme le plus aimable. Le duc lui dit quelques douceurs pour Tapaiser, lui promit de la revoir , et la présidente sortit contente. Le président ignora ce souper; il était amoureux, et il se serait puni lui-même en menant sa femme dans son château.

Richelieu fut huit ou dix jours à faire le tour de ses conquêtes ; n'ayant rien rencontré dans son chemin qui eût piqué sa curiosité, il entendit parler d'une femme de finance extrêmement jolie , arrivée depuis peu de jours ; il eut envie de la voir, et , sachant qji'elle était connue du

Œuvres divers». q

l3o ANECDOTES

duc de Brancas , qui était son ami , il lui démanda en grâce de lui donnei* à souper avec elle : le duc y consentit avec plaisir. Madame de la Martinière , cVtait son nom , arriva chez le duc de Brancas ; sa {larure était excessive ; mais les grâces de S2( figdrè étaient bien au-dessus. Le duc, contre Son ordinaire, était déjà arrivé; madame de la Martinière avait naturellement cette coquetterie, cette envie de plaire en général, qui doniie tant de priii: à la beauté : la présence de Bichelieu Taugnienta encore. A soupei*, elle parut thârttiante ; elle chanta^ elle ravit; le duc de Brancas , tnalgré soii indifférence pour les femmes, était en extase ; A.icheliëu convînt qu'il n'avait jatnais rien connu de plus aimable : lies inconstants pensent toujours dé même pout k derhière qu'ils voient. Richelieu parut fort emptessé , et on lui eh sut gré ; i] lui demanda la permission de la voir chez elle ; ce qui lui fut accordé de très-bonne grâce. 11 y alla dès le hndemain ; utt homme afccoiitumé à trouver peu de résistance , eh est plus entreprenant; l'bcçasioh était favorable : il voulut en profiter. Le$ hohimes ne jugent des cho- •ses, lui dit madathé de la Martinière, en le voyant , qufe par lé prix qu'elles leur orit coûté : je devrais donc vous faire achetei* iha conquête; mais je ne connais pas la dissimulation ; vous

sua M. B£ BICH£L1£U. l3l

sa^avex plu méuie afvaRt que jjs voua eusse vu. J^avais juge qu^un homme à qui rien ne résiste, devait être supérieur aux autres , et vous me fîtes voir hier que je ne me trompais pas : quelle grâce dans toute votre figure î quel charme dans votre esprit! quel talent pour persuader ce que vous n^ pensez pas ! Une femme serait trop heureuse ai elle pouvait être uniquement aimée de quelqu^im comme vous ; elle n'a Tair de s en flatter que pour avoir un prétexte honnête de se rendre. Pour moi je n'en cherche point; depuis que vous êtes dans mon cœur, vous en avez banni tous les préjugés qui pouvalent vous être cofitraires. Je suis engagée à une partie d'Opéra que je ne puis rompre ; trouvez-vous chez jnoi à neuf heures : si je ne suis pas une de vos plus jolies conquêtes , je suis une des plus sensibles. Le duc , charmé du discours de madame de la Martmièrc , sûr que son bonheur n'était que différé , n'insista pas davantage ; il la suivit à l'Opéra , la lorgna quelque temps ; mais plein d'impatience de se trouver chez . elle , il sortit au troisième acte , croyant être au dernier ; il vint attendre madame de la Martinière chez elle : toutes les portes lui furent ouvertes ; il entra dans . le cabinet, et, après avoir resté quelque temps à réfléchir au plaisir qu'il attendait , ayant

l32 ANECDOTES SUR M. DE RICHELIEU*

trouvé une écritoire , il s^amusa à composer ces vers.

Que votre course est Incertaine ^ Moments qui partagez nos jours !

Si j'attends l'aimable Climène , Vous ralentissez votre cours ; Si je g^Ate en ses bras le fruit de mes amours ^ Vous courez à perte d'haleine.

Loin de régler sur nos désirs Le temps dont vous êtes le maître , Vous fisiites finir nos plabirs Lorsqu'à peine on les a vu nattre.

Je touche au plus grand des bonheurs :

Instant, sojez-moi &vorab1e, £t, s'il se peut y soyez aussi durable Que le seront mes fidèles ardeurs.

Madame de la Martinière, impatiente de jouir de sa conquête , ne se fit pas attendre. M. de Richelieu fut charmant , et ne laissa à cette dame que des regrets sur son inconstance.

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