‹ Œuvres de Rulhière (volume 3)Chapitre 15 sur 56 · SUR LE RENVERSEMENT DE MA FORTUNE · texte numérisé non relu

SUR LE RENVERSEMENT DE MA FORTUNE

Eh quoi ! dans mon malheur 9 c'est moî qui vous consola! Qu'a donc de si cruel rhonnéte pauvreté ?

La fortune me quitte et ne m'a rien 6té :

Qu'elle vienne, qu'elle s'envole»

Mon sort ne dépend point de sa légèreté-

Tant qu'a duré sa £iveur passagère ,

J'en ai joui : j'ai vécu très-heureux ; Je la perds , sans trouver mon destin rigoureux ; Et comme on voit partir une aimahle étrangère 9 Qui nous a plu beaucoup , sans nous rendre amoureux.

N'essayez point d'affermir mon courage Par ces illusions , le trésor du bel âge.

J'ai vu, de près , la suprême grandeur.

Et le crédit , enfant de la faveur ,

Et la richesse , idole du vulgaire ,

Et Tespérance, agréable chimère,

Qui va, cherchant un bien imaginaire ,

De rêve en rêve, et d'erreur en erreur^

En plein midi , dans un vaste parterre ,

De tous côtés au soleil exposé ,

Si vous voyez un taillis solitaire

Où les zéphyrs ont fui Taîr embrasé,

Vous y courez, vous jouissez d'avance

D'un air plus pur , de l'ombre , du silence ,

£PITR£S 34 ï

Et da plaisir de respirer en pab ;

Vous arrivez sous ce feuillage épais ;

Vous admirez ces ombrages traocfuilles ; Mais d'humides vapeurs et d'odiem reptâes Vous forcent aussit^ à vous en arracher ; v

Les dieuK des hois craignent dW approcher.

C'est un tableau ^esitlu^oirs vaines;

On dît de loin : a Ah ! qu'im-est heuvenz Ik 1^

Nous y courons , et ce n'est plus cela :

Notre plus beau snccès^raut rarenient nos peines*. Ce n'est ni par orgueil, ni par austérité »

Qu'au sein de la ricbesse et des^ plaisirs d'Athènes > Socrate chérissait sa noble pauvreté :

Toujours environné d'une foule choisie > Dînant chez Périclès , soupant ûk^z Aspasie , Employant, il est vrai ^ mais- sans fiel, sans aigreur, Sa piquante ironie k confondre l'erreur ; Pardonnant presque tout aux grâçe« du jeune Ége, Lui-même s'étonna qu'un dieu l'eût noinmé sage. Je croirais en aveugle à son autorité<L « Remarquez, disait-il, l'alliaBce éternelle

» De la douleur et de la volupté f

A Ce sont deux sœurs : l'une à l'autre fidèle ;

» Quand l'une vient , l'autre suit ; et nos maux '^ Naissent de nos plsôsirs , nos biens de nos^travaux* »

Demandez^- vous un sage plus austère P

Voyez Caton,; ce fier républicain ,

Il s'enîvraît^ le fitit est très^certain,

Mais en causant de quelque grande a^re :

Car, à sa soif, il buvait de l'eau claire ,

A ses repas , il m'ordaii dans son- pain ,

Son appétit cessait avec sa faim (i).

(i) Htâc epulàvicissejàmerif etc. (LucAiN.):.

Le yîl abri d'un mur où croissait rherbe> Un simple toit allongé d'an auvent ,.

S'il défendait de la neige ou du vent.

Lui paraissait une mabon superbe ; Un vieux manteau dont il se pût yétir y Etait pour lui de la pourpre de Tjr« Inébranlable en ce mâle système > De la vertu retranchant Thonneiv méme^ Faisant le bien sans Tattrait du plauir , La volupté n'effleura point son amc , £t de Vénus , quand Fappas triomphant L'aigpillonnait à caresser, sa femme , C'était un citoyen qui créait un en&nt..

Le beau modèle ! le grand homme l Hélas ! ce n'est pas lui que j'aurais imité ;

Il le fut peu y même dans Rome :

C'est beaucoup dans Paris que de l'avoir cité , Quiconque n'est pas ùible j passe pour extrême». Cherchons ailleurs : j'ai consulté Ceux qui cherchent, la vérité Sous les. ombrages d'Acadème (i) ; Ceux qui , dans la mollesse et dans l'oisiveté , Couchés sous les berceaux où rêvait Ëpicure ^ Prévenaient , irritaient l'instinct de la nature;. Les enfants plus chéris de ce maître vanté , Qui possédaient l'art de la jouissance , Ménageaient leurs plaisirs j. et dans la tempérance y

Ne cherchaient que la volupté ; Ceux même qui suivaient les leçons d'Aristippe^. Ne laissant aux humains de règle , de principe ^ Que Tîntérêt. J'ai fréquenté

(i) Inter silvas Acaiemi quarere verum, (HoR. ép. », li^. a. )

stoTiqae pareil au marbre do Portique; J^ai vu, dans son tonoean, le cjrnique effironté;-. dt mon opinion a souvent hésité

Dans les balances du sceptique.

lis ont sur le bonheur, tout dit, tout réfuté; Ils ont , par cent chemins , conduit à la sagesse : Mab dans leur contrariété Quelques-uns ont craint la richesse ^ Autun n^a craint la pauvreté- Votts-méme que mon cœur choisirait pour modèle , "La fortune pour vous ne peut être cruelle ;. Heureux par vos vertus , quel que soit votre sort,. On vous verra descendre, ou monter sans effort; Toujours quelque raison vqus rendra content.d'elle :-. Le repos est si doux et la gloire est. si belle! O combien la nature est féconde en. plaisirs!, L'hiver a ses beaux jours , et Tété ses i éphyrs. • Dans ces aiïreux climats où régnent les deux ourses , Où rOcéan glacé par de tristes hivers.

Est immobile et sourd aux sifflements des airs; Où les fleuves, six mois , s'enferment dans leurs sources i Où la nuit, d'un seul voile, embrasse deux saisons; Quand les Lapons sous terre ont creusé leurs mabons ,. Us vivent , sont heureux , et chantent sous la glace; Ils savent affronter les climats , et souvent. Un. fragile traîneau, plus léger que le vent^ Fuit, vole.,. et de la neigie effleure la surface ,. Sans laisser en fuyant une invisible trace»

Ces effroyables. lieux, ont même leur beauté ; Souvent, dans les. horreurs de cette obscurité,. Des rayons du matin. la nuit semble parée; L'aurore, de feux entourée.

LoÎQ de son bamîde séjour , Se montre sans ouvrir h barrière du jour,

Et, dans les deux, quelque temps égarée.

Couvre de ses rubis les antres de Borée.

Cependant , les tépbyrs sortent d^ûn long sommeil , Et Tonde Uancbissante annonce leur réveil ; Le jour , pendant six mois , ne descend plus sous Fonde ;■ L'horizon tout entier sert de route au soleil ; 11 semble , sur les flots , voguer autour du monde, L'automne et le printemps confondent leurs trésors , Tant les cieux ont versé de bienfaits sur ces bords ! Tant d^un soin maternel la nature partage Entre tous ses en&nts son immense béfrtage!

Dans ces climats si durs, si rigoureux, Je m^instruisais par cette grande image ; Je méditais le grand art d^étre heureux.

Quand mon destin , d'accord avec mes vœux ,.

Me conduisait non loin de ce rivage :

L'astre inconstant sous lequel je suis né, Des biens aux maux m'a souvent promené :

Mais , aux événements ployant mon caractère, En jouissant de tout, rien ne m'est nécessaire. Dès que j'ai vu l'espérance me fuir , J'ai suspendu ma course volontaire ; J'ai dans un sort nouveau pris un nouveau plaisir , Et mon repos forcé devient un doux loisir.

Heureux par cette humeur sagement inconstante. C'est la facilité qui m'invite et me tente.

Quand de jeunes beautés m'ont pris dans leiirs filets ,^ Epm'ofGrant chaque jour une vaine espérance, De leur facilité la trompeuse apparence Etait le piège où jt couraîsv

iPITRES. 34s

%Jtk enfant se jouak de ma philosophie ; Eli ma sagesse alors deTenaît ma folie.

Xlélas ! vous le savez , échappé de mes fers , J^aime le souvenir des manx que j'ai soniferts ; Ce que je craias, c'est rennm du rivage; Plus d'une fois j'ai regretté Torage, I^es caprices , les jeux du perfide élément 9

Et le plaisir d'éviter an naufrage :

Kst'il vrai que nos cœurs ont besoin d'an tourment P

Un jour une actrice fameuse (i) Bde contait les fiireurs de son premier amant ; Moitié riant , moitié rêveuse , Elle ajouta ce mot charmant :

« Oh ! c'était le bon temps , fêtais bien malheureuse ! » Mais revenons à mon adversité Que j'oubliais. Quand la Êible ou l'histoire Vous ouvre , tour-à-tour ^ le temple de mémoire ,

Vojei-vous que la pauvreté Fût jamais un obstacle à l'immortalité ?

Ulysse nUf dépouillé par Neptune^ Est immortel : un pauvre l'a chanté.

Et dans ce siècle même où le luxe effronté Rend l'avarice si commune , En craignant d'injustes mépris , La pauvreté se cache et méconnaît son prix.

Tu devins immortel , sans appui, sans fortune , Toi, mon premier ami ; toi, qui cherchas Vénus (2) Sur des rivages inconnus ,

(1) Mademoiselle Arnould.

(3) L'abbé Ghappe d'Auterocbe , de racadémie des sciences de Paris, mort en Californie, où il ayait été pour observer le^ passage de Yénos sar le disqae du soleil.

Et par delà les monts Caacases, L'inconstante Vénus, dont Forbite et les phase» Se dérobaient à nous dans le vague des cîeux, Et nous semblaient errer, par Terreur de nos yeux.. Non, Tor de la toison n^eût point causé tes peines ;

Jamais on n'a vu ton vaisseau , Ni reployer sa voile aux bords de Calypso , Ni ralentir sa course à la voix des sirènes.. Enflammé pour la gloire et pour la vérité , Dans ces nobles travaux ton cœur n'a redouté Ni les déserts glacés , ni ces forêts profondes D'où l'aigle de Moscou fait fuir la liberté.

Ni le tropique en feu sous un ciel irrité :

Ton courage étonna tour- à-tour les deux mondes.

Mais, hélas ! où t'ofGrir mes pleurs?

Où parer ton cercueil de cyprès et de fleurs ?

Sur quelle rive désolée Trouverais-je le bois où, sans soins , sans honneurs S'élève dans l'oubli ton humble mausolée T Du moins, en expirant sur ce funeste bord ,.

Tu jouis d'un succès acheté par ta mort ; Tes yeux éteints cherchaient un reste de lumière,. Pour ravir au trépas le plus beau de tes jours , Et tes mourantes mains nous ont tracé le courts De Vénus éclipsée à ton heure dernière.

Tel est de vos concerts le pouvoir enchanteur ;. Muses, filles du ciel ! recevez mon hommage :

En éternisant ma douleur , Vous m'en ferez chérir l'image.

Muses ! je vous dois tout. Si j'obtiens le suffrage De ce ministre heureux et regretté (i) ,

(i) M* le duc de Ghoiseal.

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Honneur da ministère y et qoe l'exil honore , Que 9 pendant sa faveur ^ je n'ai jamais chanté , Ce fut un de vos dons. Si quelquefois encore Dans mon obscurité me croyant inconnu , A mon seul nom y je me vis prévenu , Je dus à vos bienfaits cette heureuse surprise. On prétend aujourd'hui que le sage méprise

Ce mouvement de vanité :

Je ne sais, mais Horace a lui-même conté Que lorsqu'il traversait la place , S'il entendait quelqu'un disant à son côté :

« Voyez'vous cet homme qui passe P M Regardes vite , c'est Horace ! »

Aussitôt , dans une hymne , à vos autels chanté ,

O Muses ! il vous rendait grâce (1).

Laissons aux favoris leur puissance et leur or : Cette once de fumée est pour nous un trésor.

J'avais fini , non sans quelque paresse , Cette épttre où mes vers coulent en liberté ; Horace , au sein de la mollesse , £n respiraut la volupté, Par sa morale enchanteresse , Affermissait mon cœur contre l'adversité.

Mais un jeune immortel m*a pris sous son égide ; Un prince (a) , ami des arts et de la vérité , Accorde à ma muse timide Un bienfait non sollicité.

La fortune revient à sa voix souveraine

(t) Totum muneriê hoc tui est,

Quod monstror digito pratereuntium.

( HOR. Ode 3,1.4.) (2) Monsieur , aujourd'hui Louis XVIII.

348 EPITBES.

Fixer de mes desdos la balance îocertaine ; Les vents ne Tagiieront ptas , Et, lorsque fai perdu Mécène, J'ai retrouvé Germanicns.

A MADAME

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