LA GROTTE MAGIQUE
L'an clés spectacles représentés à la Cite donnée par MoKSiEua et Monseigneur comte d^ Artois , le aj février 1775.
La décoration extérieure du lieu destiné à ce spectacle représentait l'entrée d'une grotte , sous un amas de rochers. Au-dessus de l'entrée était cette inscription , tirée du troisième chant de VArioste :
Questa è Vaniica e memorabil gratta , Œedificb Merlino il savio mago.
Quand la cour est arrivée à cette grotte , une magicienne en est sortie, sa baguette à la main , et l'ouverture n'a laissé voir dans l'intérieur qu'une profonde obscurité. La magicienne s'est avancée de quelques pas , et a dit :
Vous , qui que vous soyez, qui comptez pour aïeux
Des héros , des femmes fidèles , £t des amants loyaux , et des beautés cruelles ;
EN VERS ET EN PROSE. 3g5
Et Yoas, sar^toiit, enCiats des dieux, Venes ea cette grotte antique et solitaire :
LoÎQ d'ici, pro£me vulgaire , Ces mystères sacrés ne sont point pour vos jeux.
La magicienne est rentrée dans sa grotte , et a été se placer dans le fond , sur une hauteur formée par des rochers qui s^ëlévaient en désordre, et représentaient rentrée d'une seconde caTerne. Une lampe était cachée dans cette cavité ; et cette faible lueur, rassemblée dans un réverbère, dirigeait tous ses rayons sur la magicienne qui était ainsi le seul objet éclairé au milieu de cette profonde obscurité. Une musique souterraine , et dont les sons annonçaient la magie , s'est fait entendre pendant que la cour s'est placée , et la magicienne a dit :
Cet antre est le dépositaire
De l'avenir et du passé.
Le souvenir ' presqu'ef&cé
De tout ce qui fut sur la terre.
Peut revivre en ces lieux sous de visibles traits*; £t sans doute le ciel vous y conduit exprès.
C'est ici la grotte magique , Oà du sage Merlin la tombe prophétique , Du dieu qui l'inspira révèle tes secrets.
Je suis l'antique Mellusine ,
Habitante des vieux châteaux ,
£t de ces donjons en ruine ,
Séjour des Rolands , des Renauds ,
3g6 L£TTB£S
Des Clorindei, dcsBndanwites, Preux chevaliers , brares amaaies !
Je conserve les vieilles tours Oà ces liéros tenûeol leurs cours; Et j'en écarte les outrages Des arts, des modes et des âges.
J*ai sauvé des profanes mains Les armures qu'ils ont portées ; J'ai caché dans les souterrains Des amas d'armes enchantées ; Et, pour défendre les débris De ces voûtes inhabitées , Par mes hurlements et mes cns , ^us d'une fois , dans l'ombre noire , A tous leurs voisins j'^iî fait croire Qu'il y revenait des esprits.
Dans le temps , l'heureux temps de la chevalerie^ Déployant ma puissance aux yeux de l'univers , Je remplissais la terre , et les cieux , et les mers , Des merveilles de la féerie. Tous les devins l'ont proQoncé « Les moeurs antiques vont re^ître.
Du beau jour quHls ont annoncé L'aurore commence k par^itre :
Déjà je vois de tous côiés Les plumes et la fraise , et les coUeJts-mojdté^. On raconte les jeux de l'antique VfûUauce , On essaiera bientôt et le casque et la Un^e ; Et déjà l'essaim des amours , Tout fier de ce nouveau costume.,.
En se jouant sous quelque plume , Prend le ton des anciennes cours.
I>ii toit d'un YÎeux donjon annë de $€s tourelles , J'ai Ta flotter dans Vm ces parures nouTelles. J'*ai dit : « Voilà les temps fixés par le destin. » A.uss&t6t deux dragons, menés par un lutin,
M^ont offert leur dos et leurs ailes.
Je viens comme autrefois, dans cet antre profond , Consulter la toIx souterraine Du fieux devin de Pharamond; Et le sort ici tous amène, A Tinstant qu'elle me répond.
Qu'aux accents de ma voix le temps passé s'éveille ; Qu'il vienue accélérer ces heureux changements : Vivants , ûiîtes silence ; ombres , prêtez l'oreille. O toi! que font pâlir les noirs enchantements ,
Douce lumière des amants , Lune , achève ton cours en régnant sur les nues ; Astres , ne cherchez point de sphères inconnues ;
Cieox , poursuives vos mouvements ; Terre , ne t'émeus point ; dormez sous vos rivages , Vastes mers ; feux du ciel , dormez dans vos nuages ;
Dans la profonde nuit des âges , Vous , siècles à venir , arrétez*vous long-temps : D'un règne fortuné que le ciel favorise , Ne pressez aucun des instants ; Suspendez la course èeê temps, £t que le présent s'éternise.
Mais vous , qu'en vos travaux je soutins autrefois , Vous, ombres des héros, reconnaissez ma voix : Chevaliers sans reproche , et miâtresses fidèles.
Ombres , hélas ! des temps passés , Venez à vos neveux vous offirir pour modèles : Ombres heureuses , paraissez.
En prononçant ces derniers vers, la fée, d^un coup de baguette , a fait paraître un tableau magique qui représentait une lice préparée pour des joutes : les ombres ont exécuté un tournoi au bruit d^une musique militaire. Après la première marche , un jeune homme a été armé chevalier par la dame qui présidait au tournoi. Il y a eu quatre joutes dans lesquelles ce jeune homme a été vainqueur. Au moment où la dame qui présidait, et dont il était chevalier , allait lui donner la couronne , la musique a cessé ; la dame-ombre^st restée le bras suspendu, la couronne à la main au-dessus de la tête du vainqueur, et la magicienne a dit:
Voilà les véritables fées , Qui de Tantique honneur élevaient les trophées ; Rivales en aimant ces illustres rivaux , Leurs regards devenaient Fàme des grands travaux. Ma voix , en ranimant ces muettes images , Princes , jeunes appuis du vieil honneur français. Des vœux que vous formez annonce le succès.
Mais si Ton veut ici revoir les anciens âges ,
Jeunes beautés , ces heureux changements Dépendent en efiiet de vos enchantements.
Si vous avez la douce fantaisie
De rappeler l'antique courtoisie , La foi dans les serments , dans les simples discours , £t la constance des amours ;
Si Yoos Yoalei qae , pour vous pbîre ,
Discret et célèbre à*la-fois ,
On paisse offrir à votre choix ,
La renomnëe , ou le mystère ; Jeanes beautés , ces heureux changements Dépendent en effet de vos enchantements, attendez les vainqueurs au bout de la carrière ; lËmbrasseZ'les , couverts de leur noble poussière : A de tels enchanteurs s'adressaient vos aïeux ; £t toute la féerie est encor dans vos yeux.
Ce mot embrassez-les , est fondé sur Tusage de ces temps-là. Voici ce que disent les mémoires sur la chevalerie : « A la fin du tournoi, y> les officiers d^ armes allaient prendre, au son » des instruments, celles qui devaient présenter » le prix au vainqueur. Il avait droit de leur » donner un baiser , en recevant le prix de sa » gloire. » Pendant que la magicienne prononçait ces quatre derniers vers , la dame-ombre a couronné le vainqueur ; il lui a donné le baiser qui était le prix de la victoire, et le spectacle a fini avec les derniers mots qu^a prononcés la magicienne .
FIN DES L£TTa£S EN VERS ET EN PROSE.