‹ Œuvres de RulhièreChapitre 14 sur 53 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Li£S hostilités entre la. France et TEmpire qui eurent lieu en 1684 9 n^enlevèrent pas longtemps Louis XIY aux soins des affaires intérieures de son royaume. La tranquillité fut aussitôt rétablie ; et ce fut à cette époque qu^on délibéra enfin véritablement, et pour la première fois , sur la conversion générale de tous les calvinistes français ; mais , par une fatalité déplorable, le conseil adopta un plan , et le ministre le plus accrédité en suivit un autre. Pour développer ce funeste mystère , écoutons d'abord madame de Maintenon : u Ses ministres » à Ratisbonne, écrit -elle le i3 août 1684 « » ont ordre de signer une trêve de vingt ans ; et » il gardera tout ce qu'il a pris depuis la paix » de Nimègue.... Il a dessein de travailler à la » conversion entière des hérétiques; ilasou- » vent des conférences là-dessus avec M. le » Tellier et M. de Châteauneuf, où Ton voudrait » me persuader que je ne serais pas de trop. » M. de Châteauneuf a proposé des moyens qui

» n& convienilenl pas. 11 ne faut point préci- » piler les choses. 11 faut convertir , et non pas » persécuter. M. de Louvois voiidriiît de la » douceur ; ce qui ne s'accorde point avec son » naturel , et son empressement de voir finir » les choses. Le roi est prêt à faire tout ce qui » sera jugé le plus utile au bien de la religion. » Cette entreprise le couvrira de gloire devant » Dieu et devant les hommes. 11 aura fait ren- » trer tous ses sujets dans le sein de FËglise, » et. il aura détruit Thérësie que tous ses pré- » décesseurs n'ont pu vaincre. »

Voilà donc le roi délibérant avec ses ministres , le roi prêt à tout/aire. Il voulait déterminément convertir. Le choix des moyens était difficile; et Tévénement ne l'a que trop prouvé. Il s'agissait de se déterminer entre le parti d'une persécution déclarée, et celui d'une rîgileur plus mitigée. On pèse dans la balance les moyens différents , la sévérité ou la douceur ; le roi s'en remettait de ce choix à ses ministres; et ceux-ci ne doutaient pas du succès. La prétendue facilité des premières conversions avait donné cette fatale espérance ; l'intérêt de Dieu et là volonté du roi réunis , devaient opérer tous les miracles.

Il paraît que le marquis de Chàteauneuf f^^ cruellement joué par Louvois dans toute cette

affaire. Châteauneuf , sî on peut le juger par sa conduite, çtait un homme d^un esprit, assez juste , mais d'un caractère faible. Il avait d^abord ëié pour les partis modérés. Noailles, le 5 octobre i683 , en lui écrivant , se justifie des rigueurs qu'il exerce : . « Je vous assure que je » n^agis pas par haine contre les huguenots : » dans le temps que je vous demande la démo* » lition de quelques temples qui ont mérité ce » châtiment , et la punition de quelques mi- » nistres séditieux, je vous représente aussi ce 7> que des ministres fidèles au roi , ont mérité » par leur bonne conduite. » Une des maximes de Châteauneuf était : « Qu'il ne fallait pas >' mettre trop de bois au feu. » On Tavait vu ralentir Timpétuosité des poursuites du parlement de Toulouse.

Louvois , au contraire , avait commencé la persécution en Poitou , en Languedoc , en Bauphiné. Mais il connaissait trop bien son maître , pour ouvrir hautement une opinion si odieuse. •

Louis XIY était doux et fier. Il était attaché à sa gloire , à Fhonneur de sa nation, à Féclat de son règne. Son âme , naturellement tendre, était encore un peu amollie par la société des femmes et par le soin de leur plaire ; son esprit n'était pas d'une grande étendue ; mais ce qu'il

en avait ëtait juste et ëlevé. Sa probité était respectée : c^était un des plus honnêtes hommes de son royaume ; mais Tobstacle Tirritait : son ressentiment et sa colère se renforçaient par le temps. Son éducation avait été négligée ; on avait long-temps pris à tâche de 'l'éloigner de toute instruction. Quelques semences de piété étaient les seules que la reine sa mère eût fait germer en lui ; et les grandes qualités qu ^il développa aussitôt que les rênes de Tétat furent remises dans ses mains , cet amour de la gloire , et plus encore , cet amour de Tordre , ce soin perpétuel de sa dignité , ce travail fréqfuent et régulier avec chacun de ses ministres , ce soin de la discipline qui produisit toutes les victoires de son règne, son accueil prévenant pour tous les genres de mérite , tout cela fut son propre ouvrage. Des hommes, versés dans l'étude des caractères , ont dit que ses principes n'étaient point assurés ; que ce n'était point par des maximes suivies qu'il gouvernait, mais par les impressions que lui donnaient ceux dont il était environné. 11 le faut avouer, et tout ce que nous avons développé, dans ces éclaircissements historiques, en est une déplorable preuve. Bans la conjoncture même que nous cherchons à éclaircir , n'est-il pas évident qu'il cédait à cette li^e formée autour de lui , à cette espèce

a« iHunmrat qui avait oni pour un moment . son épouse, son ministre et son confesseur : triunwirat qui eut le sort de toutes les alliances â« ce genre « connues dans Thistoire , et qui se termina par la haine mutuelle de ces trois associés. Mais ajoutons que ses sentiments étaient toujours nobles et droits ; que les impressions <|a'on s^ efforçait de lui donner » deraieat être proportionnées à la trempe de ce grand caractère. Ainsi LouYois lui avait inspiré J*amour des conquêtes ; Colbert , Tamour de la prospérité publique ; Montespan le séduisit par tous les agréments de Tesprit et du goût« par ceux de la magnificence « par le choix dans les plaisirs , par une *plaisanteide fine et mordante , mais juste et sûre , et qui n^attaquait jamais que ks rrais ridicules ; Maintenon le fixa par Tidée noble et touchante de ne plus donner ji ses suj'ets que l'exemple des bonnes mœurs et des Tertus domestiques ; Yilleroy , par la probité ; son confesseur , la Cbaise , en le détournant d^iuue piété trop austère , trop minutieuse et peu séante à un grand souverain. On put le tromper et r<%arer ; mais aucun goût ne Tavilit; aucune favorite ne le déprava ; sa passion même pAir la veuve Scarron, fut loin de le dégrader; et comme les hommes se conduisent bien plus par leurs sentiments et leur carac-

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tère, que par des maximes et des raisomiements , Louis XIV , maigre les fautes de son règne , gouverna toujours avec grandeur , avec des intentions droites , et restera toujours grand aux yeux de la postérité.

Non y la plus légère tentative pour renverser les statues élevées à Louis-le-Grand , ne nous sera point imputée; nous rendrons, au contraire , un juste hommage à sa mémoire. Son caractère Téloignait de la persécution, quoique l'esprit général de son siècle lui eût permis d'être persécuteur. Car, si à l'époque oà le conseil du roi s'occupa de cette importante délibération , les maximes atroces de l'intolérance ne retentissaient pas dans les chaires, ne se produisaient pas dans les livres ; si le clergé cachait avec soin cette doctrine , c'était par un reste de crainte qu'inspiraient encore les événements passés. Non-seulement la tolérance po» litique , et celle qu'on peut nommer philosophique , mais la tolérance chrétienne était presque généralement inconnue; et, dans les années suivantes , quand Louis XIV se trouva engagé involontairement , et à son insu , dans la persécution , lors même que les calvinistes n'y opposaient que les pleurs et la fuite , ftne nombreuse partie du clergé éleva la voix pour justifier les plus odieuses contraintes , et pour

tn demander la continuation. Nous avons en manuscrit , je Tai d^jà annoïKe , le recueil de ces lettres , et quelques-unes font frémir.

Louis XIY permit donc qn^on proposât dans son conseil les maximes de Fintolérance et les moyens de persécution; mais on a remarqué que la cruauté appartient aux lâches ; et Ton aime à voir dans une telle délibération , comment la vraie connaissance de ce grand caractère en impose à ceux de ses ministres qui en avaient un plus fréquent usage. Le sévère Louvois se donne le mérite des partis modérés, certain d'usurper ensuite tout le mérite du succès , par Temploi secret des moyens les plus violents.

Ghâteauneuf, au contraire, quiavait vu d'année en année la sévérité s'accroître, qui voyait la persécution commencée , qui jie pouvait se dissimuler qu'on y avait été conduit pas à pas , opina pour la sévérité, s'en donna le démérite auprès du roi , revint de bonne foi à l'opinion du conseil , et rentra dans le système des moyens qui paraissaient alors doux et modérés.

Voilà le véritable mot de toutes les énigmes que cette époque semble nous présenter. Voilà pourquoi une foule d'édits qui paraissent tenir au projet de suspendre long-temps encore la

Eclaire, hist 1 9.

révocation de Tédii de Nantes , vont se soccé der rapidement, et pourquoi ce même système sera promptement renverse, et ToppressioD portée à son comble.

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