CHAPITRE XII
Ce grand dessein fut suspendu par une guerre de courte durée, contre TEspagne et FEmpire; mais, dans cet intervalle , il survint un événement qui eut des suites très-importantes.
La cour ayant , en quelque sorte , abandonné les rênes à tous ceux qui pouvaient exercer quelque pouvoir , ils se livraient dans toutes les provinces à leur sainte animosité. Ils cherchaient à trouver les protestants en contravention aux lois nouvelles qui paraissaient chaque jour ; et le prétexte de la plus légère infraction suffisait 4 non*seulement pour interdire le pasteur qui en était accusé , mais pour fermer le temple ou elle s^était commise. On alla bientôt jusqu^à défendre tout exercice public^ dans les lieux dont les temples avaient été abattus. On n^employait ainsi pour ramener à Dieu, que des voies oppressives, sans y jomdre aucune instruction ; et ces peuples privés de leur culte , conservaient encore leur croyance.
« Si Louis XIV et son conseil avaient bien
HlSTOaiQU£S. l63
»> connu la nature de Thomme , sVcrie le sage » rédacteur des Mémoires de NoaîUes, ils j» auraient pris d^autres mesures; ib auraient » prëvu que la force , sans la persuasion y ne fe- » rait que renverser des auteb en irritant le zèle » des adorateurs. » Ceux d^entre les protestants qui tenaient encore , de leurs emplois dans les provinces f le droit d^en soutenir les affaires, après avoir tenté inutilement tous les moyens de récusations , de protestations , de requêtes aux intendants, aux gouverneurs; au conseil du roi, au roi même , se déterminèrent enfin à se concerter secrètement entre eux. Toulouse fut choisie pour le lieu du rendez-vous ; seize députés s^y trouvèrent pour le haut et bas Languedoc , les Gévennes, le Vivarais et le Dauphiné. Leurs marches avaient été si secrètes , et leurs conférences furent si mystérieuses , qu^ils se dérobèrent à toute la vigilance du gouvernement.
Quelques auteurs regardent encore aujourd'hui cette assemblée comme ayant posé les premiers fondements de ce qu^on a nommé depuis « les assemblées du désert, » et de ce culte secret qui ne tarda pas, en effet , à s^établir sous la conduite et la discipline de quelques-uns de ces députés , et à recevoir d^eux la forme et les règles qui se sont conservées jusqu'à nos jours.
1 64 ÉCL AIRCISSEMEKTS
Quoi quMl en soit , ils convinrent d'employer tous les moyens de résister, qui ne mèneraient pas à la rébellion; de démentir, par lenr persévérance dans leur culte, toutes ces fausses relations dont on flattait la piété du roi, en lui représentant comme convertis ceux qui étaient déterminés au martyre plutôt qu'à Tabandon de leur foi*
Il fut résolu qu'à un jour marqué, on rouvrirait les temples interdits; que, pendant les prières et le prêche , les portes resteraient ouvertes, afin que tout le monde pût juger de la pureté de ce culte ; que , dans tous les endroits où les temples étaient abattus , on s'assemblerait sur leurs ruines; que tous ceux qui avaient cédé à la violence , et signé des abjurations , ne s'assembleraient qu'en des lieux écartés, afin de se dérober au procès qu'on voudrait peut-être leur intenter, comme relaps ; que ces dernières assemblées ne seraient tenues, ni avec un éclat qui pût causer du désordre , ni avec un secret qui les empêchât d'être remarquées , parce qu'on désirait qu'elles le fussent, et que la cour même en fût instruite. On forma des règlements pour les églises qui n'avaient plus de pasteurs, et l'on détermina quel serait, pendant cette absence des pasteurs, le culte secret et particulier dans les maisons.
msToaiQUES. i65
On exhorta tout ce qui restait encore de ministres ^ à s^exposer avec fermeté à la persécution,, à ne plus obéir aux décrets d^iuterdic* tion , à ne plus quitter ni le royaume ni leurs proirinces, qu^avec le congé du colloque, et dans le péril le plus imminent.
£nfiu on dressa le projet d^uue requête qui devait être envoyée au chancelier, et à tous les secrétaires d'état, par toutes ces assemblées , le jour même qu^elles se tiendraient pour la première fob. Elle contenait avec une apologie de leur doctrine , les plus touchantes protestations d'amour et de respect pour le roi. Ou lui demandait la révocation de tant de déclarations et d'arrêts qui enlevaient aux réformés non-seulement tous leurs droits civils , mais presque tout exercice de leur religion. « Quelle est notre situation ^ disaient-ils : si » nous montrons quelque résistance , on nous » représente comme des rebelles; et si nous » obéissons , on prétend que nous sommes » convertis , et on trompe le roi par notre sou- » mission même. »
Malgré le profond mystère dont les députés avaient su s'envelopper, le gouvernement reconnut à quelque symptôme quHl se tramait quelque complot. Le parlement de Tpulouse et Tintendant de la province faisaient de vains
l66 ÉCL4mCI5SEinNTS
efforts pour dëcourrir ce que ce pouvait être, lorsqu'au jour convenu, les temples se ron- ▼rirent , les assemblées se tinrent . et le culte calviniste recommença dans tous les endroits des Cévennes, du Yivarais et du Bauphiné, où il avait précédemment cessé. Les catholiques effrayés de ce concert , crurent que c'était une insurrection. Ueffroi leur fit prendre les armes; les calvinistes s'armèrent aussitôt; et, dans cette défiance mutuelle , le danger s'accroissait par les précautions mêmes qu'on prenait pour s'en garantir.
Il y a ici une contrariété apparente entre deux récits également véridiques. L'historien du duc de Noailles dit que ce fut d'Aguesseau . qui demanda des troupes. Le chancelier d'Aguesseau raconte que , dans cette alarme générale , cet intendant se conduisit avec douceur, ne montra que de la sécurité , aUa par-tout sans aucune escorte , et , loin de demander des troupes , avertit la cour qu'elle se gardât bien d'en envoyer. Nous avons pris soin d'éclaircir ces deux récits qui semblent si contraires, et nous avons trouvé comment ils se concilient. D'Aguesseau, qui voyait accumuler déclarations sur déclarations, édits sur édits, effrayé de cette précipitation et de toutes ces démarches plus propres, disait-il , à flatter la piété du roi,
HISTOmiQUES. 167
^u^à ia satisfaire, ne diasimulait pas à la cour tout ce qu^elles portaient de désolation dans la province la pins infectée de Thërësit. Il aorait Toulu prévenir les troubles, et araît précédemment demandé quelques troupes ; mais on ne Fëcoutait point. Le duc de Noailles, qui était à la cour, y appuyait Tainement les demandes de rintendant de sa pro^ce. « J'en parle & » tout moment, écrivait-il ; on ne répond rien, y^ et on est toujours occupé ici de plus grandes » choses.» Mais la commotion arrivée, d^A-* guesseau qui n^avait eu aucun moyen de la prévenir, ne songea plus qu'à ne point aigrir le mal. Il redoutait alors Parrivée des troupes qui pourraient le rendre irrémédiable. Il demanda qu'on suspendit leur marche; et, en effet, par sa modération, par sa prudence, par l'entremise des plus sages religionnaires , a calma les esprits; il parvint i faire quitter les armes , 1 faire cesser tout exercice de leur religion dans les lieux interdits , et fit signer un acte de soumission absolue aux volontés du roi.
« Il se flattait, dit le chancelier, que cet ^> exemple instruirait la cour elle-même des » procédés qu'elle devait suivre. Mais ce n'était » pas sans raison qu'il redoutait plus les con- » seils violents de ceux qui étaient auprès du
» roi y que ropiniâtreté des calyinistes. » £n effet les troupes si long-temps refusées, étoient alors en marche : Famnistie promise par d^Aguesseau, mais rédigée par Louvois, se ressentit de Teffroyable rigueur de ce ministre. Cétait le pardon accordé par un maître courroucé ; on en exclut tous les ministres et cinquante coupables ; on ordonne la démolition de plusieurs temples, D^Aguesseau prit sur lui de ne publier, qu^avec des adoucissements, cette impitoyable amnistie. Cependant les troupes arrivent en Dauphiné ; et , se croyant envoyées contre des rebelles , massacrent quelques centaines de paysans qui se rendaient à une assemblée. La défiance reprend les religionnaires du Vivarais , ils s'arment de nouveau , ils se réunissent à la hâte. Les troupes marchent vers cette province ; d'Aguesseau les retint quelque temps sur la frontière ; mais il fallut obéir à d'autres commandements; elles entrent dans le pays ; elles rencontrent quelques paysans assemblés ; ce fut une boucherie , et non pas un combat. Louvois révoque alors l'amnistie. Ce ne sont point ici des conversions par logement, c'est la punition d'une province qu'on représentait comme soulevée.
Une lettre de Louvois , conservée au dépôt de la guerre , confirme tout ce récit. Elle est
mSTORIQUES. 169
adressée au duc de Noailles , qui s^ëtait rendu dans la province.
Louvois , après s^étre plaint de ce que d'Âguesseau avait imagine de retenir les troupes sur la frontière , et de ce que leur commandant avait cédé à cette demande , ajoute : « Je vous supplie de leur lire cette lettre à » tous deux, qui leur fera connaître combien » ils se sont trompés, et particulièrement à » M. d^Aguesseau , combien la conduite qu^il a » exigée de M. de S.-Rhut, qu^il suivit contre » son inclination , a été contraire aux inten- » tions de sa majesté , et capable d^attirer de » grands inconvénients.
» ^intention du roi n'est point que Tam- » nistie ait lieu pour les peuples du Vivarais , » qui ont eu Tinsolence de continuer leur rébellion , après qu'ils ont eu connaissance de » la bonté que sa majesté avait pour eux; et » elle désire que vous ordonniez à M. de Saint- » Rhut d'établir les troupes dans tous les lieux » que vous jugerez à propos ; de faire subsis- » ter lesdites troupes aux dépens du pays ; de » se saisir des coupables , et de les remettre à » M. d'Aguesseau pour leur faire leur procès ; » de raser les maisons de ceux qui ont été tués » les armes à la main V et de ceux qui ne re- » viendront pas chez eux , après qu'il en aura
170 ECLAIRCISSKMKNÏS
» fait publier une ordonnance ; que vons lui » donniez ordre de faire raser les huit ou dix » principaux temples duVivarais ; et, en un mot, j» de causer une telle désolation dans ledit » pays , que Fexemple qui s^y fera contienne » les autres religionnaires , et leur apprenne » combien il est dangereux de se soulever p contre le roi. »
Ainsi ces infortunes, au lieu de faire parvenir au roi , comme ils Tavaient espërë , des preuve5 certaines , mais humbles et modestes , de leur persévérance dans leur foi , ne furent peints à sts yeux que comme des rebelles quUl avait fallu promptement accabler ; et le séjour des troupes dans cette province , servit encore dé prétexte à Louvois pour se faire attribuer et conserver dans la suite avec le Languedoc , qui était du département de Châteauneuf , la même correspondance qu'a le ministre de la guerre avec les provinces frontières, v