CHAPITRE II
Cette tolérance promise par Tédit révocatoîre , violée par des ordres particuliers, mais rétablie bientôt après, et conservée jusque^aux derniers mois de Textrême vieillesse de Louis XIV , était si entièrement effacée de tous les souvenirs ; ceux qui en entendent parler aujourd^biri semblent frappés d^un tel étonnement , que f ai cru devoir rassembler quelques détails sur un sujet si intéressant et si peu connu. Je réparerai sur d'autres points encore le silence des historiens. Il faut d'abord en convenir ; tout ce qui suivit la révocation contribuait à tromper la postérité. Jamais aucuin événement ne fut célébré avec plus d'enthousiasme. La nation doit imputer à ses acclamations imprudentes et à cet esprit de panégyrique, alors si généralement répandu, une grande partie des maux qu'elle a si sévèrement reprochés à la mémoire de son roi : « Comment quitter une entreprise sur laquelle il a permis qu'on lui donnât tant de louanges?» disait madame de Maintenon. Chez
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quelle autre nation , en effet, trouvera-t-on un -plus étonnant exemple d^adulation publique, consacrëe par plus de monuments et démentie par de plus funestes effets? Pendant qu^un xnillion de Français n^ ayant point d^autré religion que le calvinisme, fuyaient leur patrie, pratiquaient leur culte dans les déserts, trans* mettaient leur croyance à leurs enfants , la poésie et réloquence, le marbre et Tairain, éter^ nisaient à Tenvi cette conversion générale. On représentait sous les pieds du roi Fhydre ex* pirante ; les places publiques offraient à tous les yeux ces monuments d^une étemelle flatterie. Par-tout on le comparait à Constantin , à Théodose: les chaires, les académies, les collèges retentissaient de ces panégyriques infidèles ; et , après la mort du redoutable ministre qui Favait trompé sur le choix des moyens, cette adulation publique continuait de le tromper sur r événement. Lorsqu^ enfin les secrètes inquiétudes de quelques hommes sages eurent pénétré jusque dans ses conseils ; lorsqu'ils firent cesser la persécution; lorsquMls patr vinrent à rétablir la tolérance , ils s^affligèrent de ce qu'on s'était avancé trop loin pour revenir , disaient-ils , au point où il aurait d'abord fallu s'arrêter. Us craignirent de blesser la gloire du roi, de démentir les exagérations
mêmes de tous ces fanatiques éloges. D^ailleurs ces hommes sages , quelles que fussent leurs vertus, suivaient eux-mêmes les principes d'aune secte , et non ceux de la simple charité chrétienne , de rhumanité , de la raison , de la politique. Ils crurent avantageux à la religion de laisser subsister , jusque dans cette tolérance , la terreur qu^avaient inspirée les rigueurs précédentes. Us composèrent, avec une subtilité laborieuse,' des lois énigmatiques, qu^ils destinaient à diriger la conduite du gouvernement , sans détromper ni ceux qui applaudissaient à la révolution, ni ceux qui en avaient été les victimes. Telles ont été les différentes causes de cette erreur universelle.
Mais , pour épargner de fastidieuses citations, avançons tout-à-coup )usqu^aux dernières années de ce règne, et voyons Louis XIV, vingthuit ans après la révocation, reconnaître encore, au nombre de ses sujets, ceux qui professent la religion prétendue réformée. Aussitôt que la paix d'Utrecht eut rendu la liberté au commerce , et fait rouvrir les frontières du royaume , on renouvela Tordonnance contre les émigrations. Cest ici que la négligence des historiens est remarquable ; ilsn^ont pris garde qu^au seul intitulé de cette ordonnance, lequel ne fait mention que des nouveaux convertis ;
mais ils auraient lu , même dans le prëambule : « Aussi sa majesté ne veut-elle pas souffrir que » ceux de ses sujets, étant dans son royaume, qui » ne sont pas encore désabusés des erreurs de la » religion prétendue réformée, contreviennent » aux défenses qu^elIe leur a faites d^en sortir ; » et< eu effet, la loi renouvelle ces défenses à tous ses sujets de la religion prétendue réformée , leurs femmes et leurs enfants.
Non-seulement ces ordonnances rendues dans la forme militaire, avouaient encore Texistence des calvinistes dans le royaume, et les y retenaient par toutes les forces de la puissance roya- * le ; mais , dans plusieurs déclarationsque les tribunaux enregistraient sans aucune clause dérogatoire , le roi les nommait constamment ses sujets de la religion prétendue réformée. Voyez les déclarations du lo septembre 1699, ^^ du 5 décembre , même année , toutes deux enregistrées au parlement.
Quels étaient cependant , en France , leur état, leurs professions, leurs droits, les formes de leurs mariages ?
On leur avait interdit les charges de magistrature , tous les offices, toutes les professions qui tiennent à Fart de guérir , celle même de sage-femme , celle d'imprimeur et de libraire , le droit d'être choisis pour experts^, les places
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dans la maison domestique du roi^ dans Us maisons des princes, tous les emplois daat h concession eût annonce le moindre pri^il^e, la moindre faveur. Nous ayons to, dans la première partie de ces Eclaircissements, combien toute cette législation avait été iraparfake. Nous avons prouve qu^on y chercherait v^ûnement aucun j^an , aucun ensemble ; que to«s ces différents arrêts , dictés par un même aèle et non par un même esprit, avaient été rendus sur les diverses propositions faites par les intendants des provinces, suivant les circons* tances locales que chacun d^eux avait en vue ; et, cependant, il est encore aisé d'y reccMinaître qu'un sentiment de justice avait modéré tcmte cette fureur de zèle. On leur avait laissé tous les emplois qui peuvent êti*e considérés eomme des devoirs de citoyen, telle que la défense de la patrie sur terre et sur mer, ou comme de simples moyens de pourvoir, par le travail, à sa subsistance et à celle de sa famille , tels que l'agriculture, le commerce et les arts.
Enfin , en 1 698 , on mit quelque ordre âans cette législation si vague et si oppressive. Un article de la déclaration rendue cette année, en spécifiant l'es emplois pour lesquels un certificat de catholicité serait désormais indispeU'^ sable, rétablit la tolérance pour tous lies aotres.
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Cea certificats ne furent plus nécessaires que pour les charges de jtidicatttre , celles des hôtels de ville , érigées en titre d^office, celles de greffiers , procureurs et notaires ^ et pour les licenoes accordées , dans les universités , à ceux qtri voudraient être docteurs en droit ou en médecine. Ainsi ^ dans ce temps même où la tolérance devait être non-seulement tacite , mais enveloppée des plus profonds mystères, où ces mystères Revinrent aussi funestes que la vraie liberté de conscience eût été avantageuse, cra seules fonctions leur furent interdîtes. ' Plusieurs familles nobles , encore aujourd'hui attachées k cette croyance , et qui , de père en fik, n'ont point eu d'autre profession que celle des armes , attesteront que , pendant toute la durée de ce règne , leurs iien% nef Font point quittée. Aucune ordonnance ne les força d'opter entre lenr foi et leur état ; ert , lorsqu'en 1704 le maréchal de Villars traitai datïs tes Cevenues pour recevoir trois mille de ces montai gfiards au service dû roi^ ce traité , si d'autres conjonctures ne l'enssent rompu, n'aurait dérogé à aucune loi.
Le plus fameux alors de nos grands hommes de f»er,^ Abraham Duquesne, vieilli sur les vaisseaux et dans les combats , ne quitta ni sa religion, ni la marine, ni la France. On refusa,
il est vrai , après sa mort , d^honorer sa mémoire par un monument public. Son corps même fut refusé à ses enfants , qui lui avaient préparé une sépulture dans une terre étrangère. On trouve encore aujourd'hui , sur les froHtiè* res de la Suisse , un sépulcre vide , avec une inscription dont voici le sens : « Ce tombeau » attend les restes de Duquesne. Son nom. est » connu sur toutes les mers. Passant , si tu de* » mandes pourquoi les HoUand^^s ont élevé un » superbe monument à Ruy ter vaincu, et pour- » quoi les Français ont refusé une sépulture » honorable au vainqueur de Ruy ter ; ce qui » est dû de crainte et de respect à un monar- » que dont la puissance s'étend au loin, me » défend toute réponse. »
Mais ce juste reproche, vous l'aviez effacé, avant même d'avoir rétabli la tolérance dans votre empire, auguste successeur de ce monarque redouté , vous dont les vertus auraient dû servir de modèle à tout ce qui vit sous vos lois ; vous digne de former de grands hommes par vos exemples , et par ce noble s6in de faire revivre sous nos yeux les images de ceux qui ont illustré les règnes précédents. Avec quelle surprise mêlée d'attendrissement , d'admiration et de joie, le voyageur qui a lu, hors du royaume , et dans un hameau de la Suisse , cette
inscription si éloquente dans son silence , reconnaîtra-t-il , en France , dans le palais même de nos rois, la statue deDuquesne, dont les oendres n^ont point obtenu d'asile.
Malgré cet outrage , son nom fut toujours clier en France ; et » tant quHl vécut , sa personne toujours honorée. Aucun de ses braves compagnons ne furent obligés de quitter leurs vaisseaux. Voyez Fordonnance rendue dans le même temps que Tédit révocatoire. Le seul eœercice, c'est-à-dire V exercice public de leur religion , leur est défendu*. La profession leur en est permise, et leur état leur est conservé.
L'institution même de l'ordre de Saint-Louis, honneur réservé aux seuls militaires catholiques, est une preuve de cette tolérance. On voulut offrir à ceux de l'autre religion ^ un attrait qui pût les engager à l'abandonner librement et sans aucune contrainte. J'ose à peine le dire; mais le fait est démontré : ce fut une institution janséniste. Le zèle de ces nouveaux sectaires parvenait alors à changer toutes les premières maximes de ce règne. On sait que , dans ses premières années , dans les brillantes époques de ses victoires et de ses conquêtes , le rétablissement d'un ancien ordre de chevalerie , tout-à-la-fois religieux et militaire , avait paru un moyen simple , facile , légitime, d'ea-
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richir , par quelque partie 4es bieiis ecclésiastiques , la noblesse qui sert Tétat autrement que par des prières. 0|i avait remis en grand honneur l'ordre de Saint-Lazare, dont les privilèges donnent droit à ceux qui y sont admis de posséder des bénéfices, sans. autre vœu religieux que d'observer la foi conjugale ; et d'observer, dans le cas d'un troisième veuvage , la chasteté perpétuelle. Les jésuites ne s'étaient point opposés k des arrangements si utiles au royaume. Les jansénistes seuls y avaient suscite beaucoup d'obstacles ; et , quand leur piété sévère commença à dominer dans le gouvernement , i)s inquiétèrent la conscience du roi. Us lui inspirèrent le scrupule de toucher a des biens sacrés : tout fut restitué à l'église. Il fallut chercher , dans, l'institution d'un nouvel ordre , une autre sorte de récompense ; ils en dressèrent tous les règlements ; et les principes qu'ils suivirent furent diamétralement opposés à ceux qu'on abandonnait. C'était, dans l'ancien ardre, par un vœu religieux qu'on avait favorisé l'état militaire ; et , dans le nouvel ordre , ce fut par up semnfient militaire qu'on imagina de favoriser la religian.
Comment une fausse opinion a- 1-* elle pu s'intrpduire et s'accréditer dan& la plus savante de nos académies ? On y a prétendu récemment^
et dans un ouvrage justement célèbre, que Huyghens attiré en France par les bienfaits de Colbert Y où il cultiva toutes les sciences mathématiques avec tant de gloire, n^était retourné dans sa patrie que pour se dérobera la persécution. Mais si rauteur, entraîné par cette violente haine que la philosophie inspire contre les persécuteurs , ne s^en était pas fié à une tradition infidèle, il aurait appris que le retour de Huyghens en Hollande a précédé de plusieurs années ce que les édits contre les protestants ont eu de sévère. Uéditeur de ses Œuvres raconte que sa mauvaise santé le contraignit à y faire un voyage en 1670; que la même cause Vy fit retourner encore cinq ans après , et qu^enfin , le climat de la France.altérant sa santé de plus en plus, il résolut de quitter absolument notre pays en 168 1, après avoir remis toutes ses pensions.
S^étonnera-t-on qu^un républicain ait quitté la France ; qu'un philosophe ait remis les pensions qu'il tenait de la libéralité d'un monarque ; qu'un savant hollandais soit retourné dans, le même pays oii Descartes avait précédemment choisi sa retraite , où il s'efforçait d'attirer les autres philosophes , d'où il écrivait que ce climat était favorable à la méditation , où il trouvait le loisir et la solitude au milieu d'un peuple toujours occupé , et dont les mœurs simples ne
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sont point surchargées de ce que nous nommons en France les devoirs de la société? Si Ton veut chercher, par des conjectures, quelque motif caché à cette conduite noble et simple , ne saiton pas que les Hollandais, à peine échappés à cette totale destruction dont Louis XIV les avait menacés , n'entendaient prononcer le nom de ce prince qu'avec horreur ; que cette haine populaire se plaisait à le représenter dans de folles caricatures et sous les plus effrayantes images ? Huyghens, au moment d'une guerre imprévue^ incertain s'il lui restait une patrie , n'ayant pu quitter la France , la quitte pour jamais quand la Hollande , devenue irréconciliable , se liguait ouvertement avec tous nos ennemis. Mais, en lui supposant d'autres motifs, ne les cherchons pas du moins daiis les événements qui ne subsistaient pas encore.
Il est bien vrai qu'un autre savant , non moins célèbre pour avoir rendu la chimie une science vulgaire , Lémery, regardé en Europe comme un des premiers .fondateurs de cette science , fut troublé dans Paris pour sa religion ; mais ce ne fut ni dans ses études, ni comme académicien. On avait cru devoir interdire aux protestants tout ce qui tient à l'art de guérir. Sa réputation dans ces sciences avait assuré sa fortune ; l'exercice ne lui en fut permis qu'a-
près avoir change de religion ; mais y avant ce changement , rAcadémie ne lui fut point fermée. D^autres savants y restèrent sans recourir à des actes d'abjuration , tel , entre autres ce gentilhomme saxon , auquel TEurope doit la découverte de la porcelaine. Il ët^it de cette même académie, non pas comme associé étranger, tijtre qu^elle ne connaissait pas encore. La révocation ne le fit point exclure ; et long-temps après, il continua de la fréquenter avec assiduité. L'humanité du roi avait même pourvu à l'entretien des calvinistes pauvres. « Il y avait dans » Paris , dit un mémoire authentique conser- » vé au dépôt du Louvre, plusieurs pauvres de » la religion prétendue réformée qui avaient » accoutumé d'être assistés par le consistoire » de Charenton. Le roi , pour ne pas leur en- » lever ce secours, établit une aumône de 5,ooo » liv. par mois qui leur a été continuée jusqu'à » présent , » ajoute ce même écrit composé en 1698.
La proposition de les exclure de toutes les maîtrises dans les arts et métiers , faite pour la première fois à la fin de l'année I7i3 , fut remise à l'examen de M. d'Âguesseau ; il n'hésita pas à représenter « que cette rigueur impru- » dente renouvellerait les émigrations ; que la » plupart des artisans avaient pour toute pos-
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» session leurs bras et leur industrie ; qu^aucun » autre bien ne les attachait à un pays plutôt 1» qu^à un autre ; que par la grande quantité i> des manufactures établies en Angleterre , ils » y trouveraient plus à gagner qu^en France ; » que , par une malheureuse fatalité , presque » dans toutes sortes d^arts, les plus habiles » ouvriers , ainsi que les plus riches négociants x> étaient de la religion prétendue réformée , n qu^il serait donc très - dangereux d^ exiger » qu^ils se fissent catholiques. » Ce sont ses propres termes , et cette proposition fut re jetée , même dans ces dernières années de Louis XIV.
Enfin , qui Taurait pu croire ? depuis que le .souvenir de cette tolérance s^est entièrement effacé et perdu sous une administration différente , le roi se dessaisit pour eux des biens abandonnés par leurs parents fugitifs. Ce fait a été très-difficile à éclaircir ; mais la difficulté de ces éclaircissements est tombée sur des questions intéressantes , et voici le résultat de mes recherches.
Au temps où commença cette émigration si funeste à la France , le gouvernement s'efforçait de la prévenir par des lois chaque jour plus sévères ; et les jurisconsultes, dont il prenait secrètement les avis , ayant décidé qu'une si formelle désobéissance étaî^ disàient-ils ,
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un crime de lèse-mtyesté , ils inférèrent de leur décision même que tous les biens des fugitifs devaient être confisqués au profit du roi. Ce prince ne voulut pas qu'un zèle de religion lui servit à s'approprier la dépouille de ^s sujets ; et il eut d'abord intention d'employer ces confiscations en œuvres pieuses. A ce titre une partie de ces biens fut donnée à de nouveaux con^ vertis pour animer leur ferveur ; une autre partie à de secrets protégés , abus inévitable dans toutes les cours : le reste fut mis entre les mains de fermiers et de régisseuriS , en atten* dant que le roi se déterminât sur l'emploi qu'en ferait sa piété. Le nombre des fugitifs croissait cependant de jour en jour; et le fisc, dès l'année 1689 , se trouva possesseur des héritages de cent mille citoyens. Il était à craindre si Fin^ tention de les employer en œuvres pieuses se fut réalisée , que la fortune de l'état n'en souf^ frit, parce que de si nombreux héritages , tom^ bés en m^in-rmorte , fussent sortis du commerce et eussent cessé pour toujours de supporter les charges publiques. D'ailleurs, toutes les formes légales établies dans la monarchie , avaient été violées par ces confiscations ; aucun arrêt des tribunaux n'en avait prononcé la validité ; on n'avait point instruit de procès contre cette multitude de fugitifs ; et pour s'emparer de leurs
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biens, une simple dénonciation avait suffi. O fut à cette époque qu une guerre terrible commença contre la France ; que l'Europe entière se ligua contre nous ; qu^une détresse générale se fit sentir; qu^on s^aperçut du vide énorme causé par tout ce que les fugitifs avaient emporté d'argent et d'or, et que les premiers événements de cette guerre jetèrent Teffrai dans, tous les esprits. Vauban eut alors la noble assurance de présenter à Louvois ce mémoire que nous avons analysé , où il déplore les mal* heurs qui sfVaient suivi la révocation , let où il propose , pour les réparer , le rétablissement formel de Tédit de Nantes. Mais on essaya seulement de suspendre Fémigration, en restituant aux familles des fugitifs tous les biens confisqués sur eux. On considéra ces biens abandonnés par leurs possesseurs , comme s'ils eussent été vacants par leur mort naturelle ; et on les rendit aux légitimes héritiers saiis autre condition que d'en acquitter les charges anciennes , et de ne pouvoir les vendre ni les hypothéquer qu^après cinq ans de jouissance. Cette dernière clause était une amorce offerte encore à ceux qui s'étaient expatriés. Aucune autre condition n'est imposée par cet édit célèbre ; et , sans aucune exception de religion, tous les biens y sont restitués dans l'ordre naturel des successions. Les
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religionnaires reparurent aussitôt; la défiance les a^ait tenus cachés : un aussi grand intérêt , et un édit Aussi solennel les engagèrent à se montrer plus âi découvert. Nous apprenons, par un niéiQoiire conservé au dépôt du Louvre , que , dans les seules élections de Marennes et de la Rochelle qui ne sont pas étendues , cet édit fit rentrer, entre leurs mains, deux millions cinq ceut mille livres de revenu annuel. Cette question semblerait donc décidée , et toutefois il reste encore des objections capables d'y jeter beaucoup de nuages. Ce même édit, dans les années suivantes, fut plus d'une fois cité à faux, et comme si le roi n'avait restitué les biens des fugitifs qu'à ceux de leuris plus proches héritiers qui professaient la religion catholique. On pourrait croire que les événements de la guerre étant plus heureux, et de^grandes victoires ayant rassuré les esprits , on revint naturellement à des rigueurs auxquelles on avait eu peine à renoncer. Mais ce changement, qui n'eut même pas lieu dans tout le royaume , tient à beaucoup d'autres causes ; et ce développement pourra donner une idée de la con-» fusion où , d'une extrémité de la France à l'autre , le manque d'un plan uniforme et d'une jurisprudence assurée , la contrariété des systèmes politiques et celle des opinions religieuses
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avaient rëduit toute cette grande affaire des conversions. Dans quelques provinces on feignait de croire que la conversion avait été générale! Uautorité exercée au nom du roi y ayant passé toutes les bornes que le roi \m avait prescrites , tous les religionoaires de ces pays , sur la foi de leurs abjurations forcées, avaient reçu le prétendu nom de noupeaujp ccmçeriîs. Ceux-ci rentrèrent en possession des héritages confisqués ; mais , sous ce nom de noupemioè coMcrtis , ils étaient astreints , suivant la volonté arbitraire des intendants, à tous les devoirs extérieurs de la catholicité. Ils étaient exposés à être poursuivis criminellement^ sHls y manquaient , et leurs biens confisqués une seconde fois.
D^autres nouveaux convertis avaient obtenu, avant cette restitution générale , et comme une faveur particulière , les héritages de leurs £a^ milles : ceux-ci continuèrent encore de les^^ posséder à ce premier titre.
ly autres enfin, revenus des pays étrangers^ sans avoir profité du délai offert aux protesta<nts , n^avaient pu redemander la possession de leurs biens qu^ après avoir fait abjuration. Il y avait donc une grande diversité dans la ma-* mère de posséder ces mêmes béritages^r^t Von conçoit combien , dans ee mélange de titres ,
rauloiité eut à se garantir des surprises; on conçoit aussi qu^une multitude de gens étaient intéresses atout confondre. Tels étaient d^ abord les fermiers qui avaient traité de ces sortes de biens ; ils avaient conservé toute la partie de ces confiscations, qui n'avait point été réclamée , partie très-considérable encore ^ tant il est vrai que beaucoup de familles avaient foi tout entières. Ces hommes nourri^ du sang des malheureux calvinistes, et chagrins d'avoir été forcés à se dessaisir de tout ce que la piété , la faveur ou la justice avaient retiré de leurs mains , s'étaient érigés en inquisiteurs de la foi. Leur cupidité renchérissait sur le zèle des plus acharnés persécuteurs* Il semblait que les malheureux calvinistes ne fussent échappés des mains des dragons et de celles des moines , que pour retoxaber dans celles des traitants. Ils veillaient sur la communion pascale ; ils avaient fait de toute pratique du calvinisme une espèce de coivtrebande ; ils s'intitulaient , par une perfide éqiaÂToque, commis à la séquestration des biens des reKgwrmaires Jugitifs et de ceux ffui ne font pas kur devoir de la religion catholique. A la faveur du double sens renfermé dans ce litre qu'ils se donnaient , l'arbitraire s'étabtit dans les décisions qu'il fallut quelquefois demander à ceux qui exerçaient l'antorité; et,
selon Tusage français, où Finterprète de la loi met toujours son sentiment personnel à la place de la loi, chaque ministre dans son département, chaque intendant dans sa province se conduisit diaprés sts propres principes.
Il est très-étrange, mais très-vrai, que , sous Fadministration de ceux qui respectaient le sens littéral de Fédit, le sort des calvinistes devint plus doux que le sort des nouveaux convertis. Car, pour repousser les saisies, il suffisait de répondre : « Je n^ai point abjuré ; f> et dès lors ils n^ étaient plus exposés à la surveillance de cette singulière espèce d^inquisiteurs.
Ce qui n^est pas moins étrange, c^est que le magistrat chargé en chef du département de ces régies, ce même d^Âguesseau, dans ces temps difficiles, le plus constant apôtre de la tolérance, fut aussi le plus constant adversaire des héritiers calvinistes. N'accusons pas ce vieillard vénérable de s'être laissé entraîner par cet esprit d'état, l'un des plus puissants mobiles du. commun des hommes, et d'avoir plus protégé ses régies que l'équité ; mais saisissons l'occasion de faire bien connaître cette liberté de conscience , tant recommandée par les jansénistes. Ils croyaient qu'une volonté libre devait préparer les voies de la grâce ; mais que le gou-
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v^emement pouvait aider cette volonté par une contrainte modérée qui laissât encore lieu à la résistance. Il entrait dans la subtilité de leurs opinions quelque chose de cette manie de Tibère , qui voulait être servilement obéi par des hommes qui se crussent libres. Aussi a'tK>n dit de leur secte « qu^il ne leur avait manqué que » d^étre les maîtres pour être plus durs que » leurs euuemis. » D^Âguesseau mettait en principe « que Tintérêt de la religion ne peut » autoriser une injustice ; mais que , pour » servir la religion, on peut aller jusqu'à me- » nacer d'une injustice. » Ce vieux magistrat du conseil trouvait ainsi moyen, dans une cour absolue , d'unir à cette tolérance religieuse une grande sévérité politique. « Les biens des fugi- » tifs ont été confisqués , disait-il , pour le » crime de leur évasion ; dès lors ils ont cessé » d'être des biens héréditaires , et leur restitu- » tion étant une simple grâce , le roi est maître » de faire de cette grâce le prix des conver- » sions. » Cependant, malgré son crédit , malgré une autre loi sur ce sujet , dont il fut l'auteur dix ans plus tard , et qu'il faisait appuyer par de fréquentes décisions ministérielles, il y ! eut encore au conseil du roi nombre de décii siens favorables à des héritiers calvinistes. ! Nous les avon§ vérifiées sur les minutes origi-
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370 £CLAIRCISS£M£)ITS
nales, «t nou3 les citerions s'il le fallait. Ose* rail-on croii*o que Louis XIV, étonné de ce grand nombre de religionnaires qui se reproduisirent à la faveur de son nouvel édit > laissa à dessein ceux qui .exerçaient son autorité, se servir k volonté, et suivant les occasions, de deux poids et de deux balances, lesquels envi-^ sages sous des points de vue différents , lui parurent également justes.
Toutes les fois même que, par des conionc-» tures particulières, les causes de ce genre se trouvèrent portées devant les parlements, elles furent décidées en faveur des calvinistes. On remarquait dans ces cours soiuvevaines quelque penchant à les favoriser : elles joignaient à leur équité naturelle une sorte de ressentiment contre Tautorité sans limites dont le roi avait con^ fié Tei^ercice aux intendants. Ceux-ci, piresque toujours t passaient la rigueur des tdits ; et il semble que ce fut pour les cours de justice un motif d'en respecter tous les principes.
Us étaieii^ donc tolérés dans le royaume , et nous pourrions en accumuler d'autres preuves. Nous pourrions prouver même plus que nous n'avons promis >'et montrer Louââ XI^ pardon*nant à leurs assemblées, quil avait si sévèrement proscrites. L'arrêt dans lequel cette indaik* gence eftt consignée ne dit pas des assemUks
de nouveaux convertis. Elles s^étaient tenues dans quelque désert de la Saintongc en 171a , et le roi, en ordonnant d^abotd les informa^ tiens les plus promptes , s'était servi de ces termes : <« Informé qu'il s'est tenu depuis quel- » ques mois des assemblées de reKgionnaires ex- » pressément défendues par nos ordonnances , » et égalemeni préjudiciables à notre serrice y» et à Tavantage des conversions, n Le procès était déjà instruit lorsque le roi défendit toute poursuile, et cassa les procédures faites. Cette clémence ne tenait point à la nécessité des conjonctures. Les premières rigueurs avaient eu lieu pendant la guêtre , et ce fut la paix qui ramena Tindulgence.
Oserait-on maintenant avancer sans rougir, que ce roi ^ toujours ami de Tordre et des bienséances publiques, aurait risqué^ en haine de rhérésie, d'introduire la débauche ; quHl aurait voulu interdire une union légitime à cette tribu encore si nombreuse ^ à cette jeune tribu audessus de l'âge de seize ans^ que ses propres lois laissaient vivre d«ns ses états , et que , par piété ilTeut réduite au libertinage? Cette piété scrupuleuse,, devenue Tàme de toutes ses actions , ne pouvait être blessée par la totéraace de ces mariages : tous les chrétiens an reconnanssent la validité. €)n nd vit point ^ dans les
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nombreuses abjurations de ce temps-là, redonner aux époux la bénédiction nuptiale. La révocation ne fit point regarder comme des races bâtardes les Condé , les Turenne , les Montausier, les Sully, les la Rochefoucault , les Rohan, les la Trimouille , les Caumont , les Duras , et mille autres issus en France de pareib mariages. Lorsque , douze ans après la réyocatiou , Louis XIV rouvrit les portes de son royaume à tous les enfants nés de religionnaires fugitifs, il reconnut, par ce i*appel même, la validité des mariages auxquels ils avaient dû la naissance ; et, tandis que ces familles fugitives et réfractaires à ses lois ne font point à ses yeux des races bâtardes , aurait-il pu dégrader et flétrir comme • telles les familles restées en France sur la foi de ses propres édits ?
Il est vrai que leurs mariages n^ont point obtenu Tau thenticité qui d'abord leur avait été promise ; le rapport mis sous les yeux du roi en a développé les motifs. On a vu que , dans le ré- : tablissement de la tolérance , le gouvernement s^étàit fait un point de politique de né point rassurer les esprits ; d'essayer encore pendant quelque temps ce que pourrait un reste d'effroi. Ces infoi*tunés qui s'aperçurent bientôt de ce relâchement des rigueurs, y cherchèrent des causes étrangères. Us l'imputoieut aux mouvc-
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ments de toutes les puissances de l'Europe. Ils étaient loin de soupçonner que cet adoucissement à leurs infortunes provenait de ce que les principes les plus contradictoires commençaient à influer à-la- fois sur les résolutions du gourer* nement. £t comment auraient-ils pu tenir une conduite certaine au milieu de cette conduite variable qu^on avait à leur ëgard, et deviner le triste mot de ces énigmes que Tespace d^un siècle nous a à peine révélé ?
Ils n^ osaient invoquer la protection même des lois les plus précises; et nous avons la preuve que, dans un grand nombre de familles, on eût craint de se conformer aux règles prescrites pour Tenregistrement des décès. Les parents des morts les enterraient en secret la nuit, dans leurs propres maisons, sans faire inscrire les décès sur aucun registre public, quels que fussent les dangers auxquels ils s^exposaient.par ces sépultures clandestines. Ils ne tardèrent pas en effet à être poursuivis par cette bizarre espèce d^inquisiteurs, par ces régisseurs et ces fermiers, non moins avides de la dépouille des morts que de celle des fugitifs , et qui firent saisir les biens de tous ceux qui avaient ainsi disparu, prétendant qu'ils avaient fui, et, sous ce prétexte, s'emparanjt des successtions que n^ osait leur disputer une famille embarrassée
de sa propre défense. Mais k gouvernement, instruit de ce nooTeao genre de persécution , se pressa, par les ordres les plus sages , et qm subsistent dans les archives , d'en imposer à la rapacité de ces vautours , et d^établir, sur ce point, une tolérance bien plus grande que celle même des édits.
Us n^osaient donc invoquer la sauvegarde des lois les plus formelles, et Ton s^étonneirait qu^ils niaient hasardé aucune démarche pour rëclaioner cette disposition en faveur de leurs mariages, qu^on avait à dessein laissée dans une assez grande obscurité. Quelques-uns se marier rent sans bénédiction nuptiale, par un simple contrat civil, usage très-ancien dans le royaume, que les ordonnances rendues à la fin du siècle précédent n^ avaient point encore aboli : usage fréquent parmi les catholiques eux-mêmes, et dont le doyen des maîtres des requêtes et des intendants des provinces avait donné si hautement l'exemple, que du nom de cet homme .fort connu par ses emplois, par ses écrits, par le rôle qu'il avait joué un moment pendant la Fronde, et qui s'appelait Michel Gaumin, ces sortes d'engagements s'appelaient des mariages à la Gaurnine,
Un autre usage qui s'étabUt assez généralement, fut*de faire bénir les mariages par les
vieillards, che£i des familles, en attendant que le6 fioureaux tnariës pussent recevoir la bënëdiction de quelque ministre caché. Aussitôt qu^on apprenait Tarrivëe d'un de ces pasteurs , on se rendait en foule dans quelque désert écarte pour écouter ses instructions, participer à la cène, faire baptiser les enfants , et recevoir les bénédictions nuptiales. Ce fut sur-tout dans nos provinces méridionales, où la constante dërënité du climat favorisait ces assemblées, qu'elles se perpétuèrent : le jour même de Tinterdiction du culte public y avait vu com* mencer le culte secret. Ces prières dans les bois et dans les campagnes y sont de la même date que les premières démolitions des temples. On avait proscrit un culte avant d'avoir pris soin d'en faire embrasser un autre ; et c'est à Tinfraction des lois qui proscrivent ces assemblées, que la France doit de n'avoir pas dans son sein un peuple nombreux, à qui toute religion et toute morale eussent été inconnues ; c'est à cette infraction qu'elle doit de n'avoir pas vu se métamorphoser en sauvages et en brigands,
sans instruction et sans mœurs , ceux qui avaient formé dans leurs écoles, Sully , Turenne et Montausier.
Un asses} grand nombre se laissa facilement induire à se marier dans nos églises. Ils rece*-
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vaient sans scrupule une bénëdiction qu^ils regardaient comme une simple cérémonie cÎTile , et que la plupart de nos prêtres se pressaient de leur accorder , malgré la persuasioa que c^élait un sacrement profané. Ces mêmes prêtres qui forçaient les calvinistes à communier, sous peine des galères, eussent été trop inconséquents de ne pas leur offrir la bénédiction nuptiale. Ce système s^étendait à tous nos sacrements : on évitait soigneusement de scruter les consciences. Il fallait accélérer Fextinction du calvinisme, en abolir à la hâte les signes extérieurs , afin qu^une génération nouvelle, après en avoir perdu de vue toutes les pratiques, en perdit bientôt jusqu^au souvenir. Mais ceux des évéques qui réprouvaient ces contraintes, réprouvaient aussi cette facilité pour les mariages. Ils exigeaient une véritable foi à la sainteté de ce sacrement, une entière soumission de coeur et d'esprit à tous nos dogmes ; et si nous osions nous arrêter à peindre l'étrange contraste qui , d'un bout du royaume à l'autre, régnait dans les différentes provinces, nous dirions qu'ici l'on voyait au chevet d'un lit de douleurs , un prêtre environné d'huissiers et de recors, apporter solennellement et en pompe le plus auguste des sacrements, le plus terrible de nos mystères, et provoquer au sacrilège un vieillard
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expirant, Texposer en spectacle à la multitude attirée par la curiosité, et qui frémissait de la profanation , ou tressaillait de joie à Faspect de riiérétique humilié , réduit à la plus scandaleuse hypocrisie, pour conserver son bien à sa famille et quelques vains honneurs à sa sépulture ; et là , dans le diocèse voisin , souvent dans la même ville , deux jeunes accordés que la convenance de rage, celle de leur fortune , le vœu de leurs parents, leur choix mutuel, que tout enfin pressait de s'unir, renvoyés du pied des autels par un prêtre qui ne jugeait pas leur croyance assez long-temps éprouvée pour leur donner la bénédiction nuptiale.
En Languedoc même , où les fréquentes assemblées des états donnaient occavsion à leurs vingt-trois évêqûes de se concerter entre eux, ils n'avaient pu convenir d'uiie conduite uniforme ; et les calvinistes étaient de plus en plus étonnés que le roi eût employé des efforts si violents et si continus pour ramener tous les Français à Funité de culte, tandis que le clergé^ catholique était si divisé sur les principes les plus essentiels de ce culte. .
Les diocèses où Ton suivait ces maximes rigides, virent commencer dès lors une partie de ce désordre qui , de nos jours, s'est étendu dans tout le royaume.. La plupart de ceux qu'on
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avait inscrits de force dans les listes des nouveaux convertis , et dont la croyance ne pouvait soutenir ces épreuves « se voyaient arracher de force le masque qu^on les avait contraints de prendre. Ils cherchaient dans les diocèses voisins quelque prêtre plus facile ; ou ^ réduits à se passer de la bénédiction d^un prêtre catholi^ que, ils se mariaient, soit au désert, soit par un siipple contrat civil ; et , malgré la vigilante du gouvernement à maintenir dans notre religion ceux qui paraissaient Tavoir embrassée, on fermait les yeux sur cette contravention. Us trouvaient, sur le seul article de leurs mariages, autant d'indulgence que ceux qui professaient encore le calvinisme.
Dans quelques-unes de nos provinces, où Fintempérie du climat et les vicissitudes des saisons rendaient trop incommodes tes assemblées dans les bois et dans les campagnes , il était difiicile de se procurer la bénédiction des pasteurs calvinistes; on fuyait dé ces provinces, pour se marier dans les pays étrangers. Cest principalement à cette raison que Tintendant de la Rochelle attribuait Témigration de ctnt mille habitants qu^avait déjà soufferte , dix ans après la révocation , le seul diocèse de Saintes, où les épreuves étaient fort rigoureuses. « Mais, » ajoule-t-*il dans sa lettre au secrétaire d'état.
» €11 date du 8 mai i6f>5 , lorsque ces gens ma- » ri^s chez les étrangers reviennent en France, » ao ne leur fait aucune diflicultë sur la vali-* » dite de leursmariages ; les éréques les laissent » mre en repos de ta même manière qu^ils •yf souffraient les mariages faits par les mi- » nistres. »
Il y aurait donc , à cet égard , entre les protefilsaits obstinés et les nouveaux convertis , une alternative tres-inégale et qui mérite d'être comptée parmi les causes innombrables qui ont comrouru à ruiner toute cette entreprise. Si dans quelque province un protestant croyait pouvoir profiter de Textrême indulgence du clergé catholique,* pour se marier dans nos églises, cette apparente facilité avec laquelle on Ty recevait, devenait un piège; il se trouvait au nombre des nouveaux convertis. 11 pouvait être forcé à s'acquitter, au gré d'un intendant, de tous les devoirs de la catholicité. Si m contraire un nouveau converti, rebuté par les épreuves que ces évêques scrupuleux avaient établies dans leurs diocèses , se mariait sans la bénédictiiMa d'un prêtre catholique , aucune loi, aucun ordre du gouvernement n'autorisait à ftétrir cette union.
Foar recueillir sur cette matière des témoignages irrécusables, après les consultations
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faites dans tous les parlements du royaume, nous avons pousse nos recherches plus loin; car on aurait pu objecter que, dans tout le cours de cette révolution, on s'est constammient écarté de toutes les formes admises jusque-là dans cette monarchie ; que les nouveaux convertis et les calvinistes étaient régis directement par Tautorité royale ; que la connaissance et le jugement de leurs affaires étaient soustraits aux cours ordinaires et confiées à des commissions, présidées, dans chaque province, par rintendant; que la liberté, la fortune, la vie, réiat civil d^une si grande multitude de citoyensdépendaient uniquement de ces décisions arbitraires ; que , si les tribunaux furent pour un moment rétablis dans leur autorité , si Ton retira aux intendants ces attributions illégales, elles furent bientôt rendues, et que, même dans cet intervalle , on continua de déroger à Tordre ancien de la monarchie , puisqu^on adressa des lettres secrètes à tous les premiers présidents et à tous les procureurs généraux, pour leur enjoindre de rendre toujours compte au roi , et d'attendre* ses ordres avant de prononcer sur des affaires graves. Aussi avons-nous cherché dans les registres du conseil , et dans les archives des secrétaires d'état , les maximes que suivait le gouvernement. Les secrétaires d'état
Avaient coutume de répondre aux différents comptes qui leur étaient rendus , « qu^fls les » avaient mis sous les yeux du roi , et que sa » majesté ferait examiner le parti qu41 con- » viendrait de prendre. » G^est ainsi qu^ils éludaient toujours les réponses positives qu^on leur demandait ; et toute affaire demeurait suspendue. Quelquefois un intendant, se laissant entraîner par un excès de zèle , prenait sur lui de faire emprisonner deux époux, nouveaux convertis , mariés hors de Téglise ; car il y avait entre la conduite des intendants autant de variété qu^entre la conduite des évéques. La cour, qui n^osait reculer, écrivait alors de ne poursuivre ces infortunés que sous le prétexte de rassemblée qui avait eu lieu pour leur mariage, au cas quMl fût possible d^en acquérir les preuves ; et , si Ton parvenait à prononcer une condamnation, ce qui n^arrivait pas toujours , c'était de nouvelles victimes sacrifiées à cet emportement de zèle , mais sous un autre prétexte que celui du mariage.
Quant aux registres du conseil, on y trouve une multitude de questions élevées par ces traitants, si attentifs à grossir le produit de leurs baux , et à y joindre ce que , dans leur langage, ils appelaient des biens de noiwelles déconcertes; et , toutefois , pendant la durée entière du règne
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de Loais XIV, on n^y trouve pas une seuiic cou-' testaHon qu'ils aient élevée au sujet de ia légi* timité des successions eu droite l^oe, et pat conséquent, de la légitimité des mariages. La première question de ce genre fut présentée au conseil du roi , dix-huit mois après ta mort de Louis XIV, le i6 février 1717, pour une «necession demandée comme vacante , à titre dé déshérence, « parce que , dit le fermier ^ celle » qui se prétend héritière , n'étant peint née )> d'un mariage légitime et célébré dans les » formes , est incapable de siK:cession dai» le » royaume. » Le conseil du roi rejeta cette demande. Il révoqua la confiscation de Thérîtage précédemment accordée par surprise , et il déclara « que tontes les lettres- patentes né* » cessairesà Théritière, née d'uiJupareil mariage, » lui seraient expédiées pour être remise en » possession de sa fortune. »
Enfin y dans un mémoire composé après le changement de règne par M. de Basvilie , on voit cet intendant sévère qui avait toujours opiné pour la contrainte, qui , dans ce mémoire même, condamne et proscrit ces mariages, a^vouer qu'ils ont été tolérés, et l'avouer après que le système des rigueurs eut une secoubde fois pifévaki ; il propose tout ce qu'il croit né* ce^saire pour soutenir lai révolution entreprise,
nuis il n^ose Ksoudre les difficaltésdWe loi sur les mariages t et il dit : « On n'a pas touché dans » ce projet le point le plus essentiel , auquel il » est très-nécessaire de pourvoir. Un noureau » converti voyant qu'on ne veut pas le marier , » va avec la fille qu'il veut épouser , fait un m contrat ches un notaire , et ensuite il vit avec » elle dans un concubinage affreux. Souvent » même il ne demande pas la permission de se n marier. De quel moyen faut-il se servir pour » réprimer un si grand abus? Il n'y a< aucune » ordonnance qui établisse des peines pour le » concubinage; il sera difficile de trouver » d'autre arrêt du parlement de Paris , que ce- » lui du 3 avril i543 y rapporté par RebufFe , » au titre des Concubinaires publics, et par » lequel mi gentilhomme fut décrété d'ajour- » nement personnel pour avoir eu une con- » cubine.
» Il n'y en a aucun du parlement de Tou* 1» louse ; et c'est un prétexte pour empêcher, j» à ce que m'ont dit les procureurs du roi, de j» rien requérir là-dessus.
» La. déclaratîoR du moi» dé juillet i6g^ est » la seule loi qui paraisse faite sur ce sujet ; » mais c^est une loi imparfaite qui semble seu^ » lement permettre aux ^locureurs du roi » d'agir, sans tenir rien enjoindre. £lie pev'^
» met aussi aux promoteurs des archevêques et » évéques, de faire assigner les personnes qui » demeurent et vivent ensemble , et n^ auront » pas été mariés par les curés des paroisses où » ils demeurent...
» Mais dans le fait présent les procureurs du » roi ne font rien , les promoteurs encore » moins , les évéques pareillement ; comme ils » ne demandent rien aux juges royaux , il n'y a » aucune poursuite , et ces gens sont dans une » entière impunité....
» Quelle conduite faut-il tenir? Enjoindra- » t-on aux promoteurs de mieux agir à Tavenir f » Us n^en feront rien , et le mal augmentera. » Chargera-t'On les procureurs du roi de faire » des poursuites ? C'est une jurisprudence nou- » velle qui n^est fondée sur aucune ordon- » nance. »
Elle n'est donc point l'ouvrage de Louis XIV cette odieuse jurisprudence qui infligeait à une si nombreuse partie de la nation française les notes infamantes de concubinage et de bâtardise. Ce fait historique est éclairci ; ce point de jurisprudence est désormais inattaquable.
Il reste cependant encore non pas une objection , puisqu'elle est ainsi réfutée d'avance , mais une difficulté apparente et dont la solution va nous conduire à de curieux éclaircissements.