CHAPITRE VI
Du moment où les reformés eurent pris la résolution de séparer les intérêts de leur secte de toutes les factions des grands, ceux-ci, comme nous Favons déjà remarqué, abandonnèrent aussi les intérêts de la secte. Ils ne tardèrent pas à quitter successivement une croyance qui continuait d^étre assez généralement odieuse, et qui ne pouvait plus servir à leur ambition. Les conversions étaient commencées dès le règne de Henri lY ; Thérésie s^était formée en France au milieu des bûchers , et la Saint- Barthélemi avait accru le nombre des huguenots ; mais bientôt , au milieu de la tolérance et de la paix , la religion dominante reprit tous ses avantages. A peine Henri lY fut-il devenu possesseur du trône, que Texemple du roi, si puissant en France^ entraîna un assez grand nombre de courtisans. Son confesseur, le jésuite Cotton, partageait la qualité de corwertis^ seur avec le célèbre du Perron , l'homme le plus disert de ce temps-là. De tels apôtres n'é-
6o ÉCLAIRCISSfiMENTS
taient pas pour le simple peuple , et leur mis* sion s'était bornée aux consciences de la cour; mais on avait inséré dans le préambule de Tédit de Nantes un seul mot ^ il est trai , mais enfin un mot où Ton pouvait entrevoir que le gonvemement conservait Tespérance de la conversion générale du royaume , et se ménageait un si beau moyen de révoquer quelque jour cet édit Écoutons les propres paroles de Henri lY : « Maintenant qu^il plait à Dieu commencer à s> nous faire jouir de quelque meilleur repos , n nous avons estimé ne le pouvoir mieux em« n ployer qu'à vaquer à ce qui peut concerner 39 la gloire de ton saint nom, et à pourvoir n qu'il puisse être adoré et prié par tous nos n sujets , et s'il ne lui a plû permettre que ce n s&ii pour mcare en une même forme , que » ce soit au moins d'une ittéme intention. » Dès ce tempd'là , le clergé avait assigné , arvec la permission du pape , un fonds dé trente mille francs sur les revenus ecclésiastiques pour dédommager les pasteurs réformés , qui, eâ se convertissant perdraient leur état ; et ce fonds ne trouvant point d'emploi parmi les pasteurs,, était diitribué à des Laïcs , pln^ aisés à petistrader. Le cardinal de Richelieu , en accordant aux réformés Tédit de grâce , d'après les principes de ta plus saine politique , rendit d'un autre
HISTORIQUES. Gl
côté fiux bieiiseaiices de la pourpre romaine j toi^t ce qu'il leur devait , en ne perdant pas de yue le projet de parvenir quelque jour à la conversion générale ; son édit le porte ei^ressèment ; et ce fut sous son ministère que se forma en France cette congrégation qui porte le nom de Missionnaires , parce qn^elle commença p4pr d^s missions faites de village en rillage , et lit nom de lAuaristes , parce i^'elle fît son principal établissement dans une maison qi^'elle usurpa sur Tordre de Saint-Lazare. Le soin de catiéchiser le peuple devint une de ses fonctions. Richelieu , en se plaignant que les con^mupaiités religieuses étaient beaucoup trop multipliées dans le royaume , laissa cependant s'établir daiis toutes les provinces des hospices de capucins et de récollets, destinés à ce grand ouvrage. Devoa5*nous rappeler qu'il s'occupa même de trouver quelques points de réunion entre les deux croyances ^ Ambitieux de toute • espèce de succès , et habitué dans sa jeunesse à ceux de la théologie , il rédigea une profession de foi qu'il se Battait de faire admettre dans un syn^e général. Mais il faudrait rappeler aussi qu'il fut également question sous son ininistère , j'ai presque dit sous son règne y de créer un patriarche en France , et de se séparer de ftome. L'une et l'autre de ces idées sont au rang
i\2 ÉCLAIRCISSEMEITT»
de ces projets vastes et chimériques qui occupent quelquefois les génies actifs et remuants, et qu'une première tentative ou jine mûre délibération suffisent pour faire évanouir. On en citerait de ce grand homme plus d'un de ce genre. Presque toutes ses idées, avant qu'il les réalisât, avaient je ne sais quel caractère de grandeur gigantesque. Mais enfin , quels que fussent ses desseins pour la réunion de toute la France dans un même culte , il suivit toujours, pour la conversion des calvinistes, les principes les plus modérés. 11 les inculquait au roi : « Il n'y a point , lui disait-il , de souve- » rain qui ne soit obligé à procurer la conver- » sion de ceux qui , sous son règne , sont dé- »- voyés du chemin du salut ; mais , comme » rhomme est raisounable de sa nature , les » princes sont censés , en ce point , avoir sa- » tisfait à leurs obligations , s'ils pratiquent » tous les moyens raisonnables pour arriver à » une si bonne fin , et la prudence ne leur per- » met pas, d'en tenter de si hasardeux qu'ils ». puissent déraciner le bon blé , en voulant ■ » déraciner l'ivraie dont il serait difficile de n purger un état par autre voie que celle de la " douceur. »
Nous avons vu que le gouvernement avait adopté sous son ministère la méthode de n'ac-
mSTQRIQUES. 63
corder de grâce aux reformes que dans le cas des services les plus signalés.
Cette politique , constamment suivie depuis plus de quarante ans , avait eu le plus heureux succès ; les maisons les plus puissantes du royaume, et presque toutes les familles d'une condition supérieure à celle du peuple , rentraient chaque jour dans la religion favorisée. Soit donc qu'on eût agi sur le plan général d'àbâsser peu-à-peu cette secte nombreuse , et d^éteindre le calvinisme doucement et à la longue , sans que personne se plaignît , soit plutôt, et comme nous le croyons, que la force des circonstances, des opinions^et des mœurs, eût tenu lieu de système et de plan , cet abaissement devenait chaque jour plus sensible ; une favorable expérience traçait pour l'avenir une règle sûre. La croyance du prince devenait peuà-peu celle de la noblesse. Mais , dans une nation comme la nôtre , où l'honneur personnel est le seul principe des mœurs publiques, cet honneur exigeant qu'on ne parût céder qu'à la persuasion et à sa propre conscience , c'était les prédications , les bons livres , les disputes de controverse qui avaient seuls toute la gloire de cette révolution. Ces éclatants succès entretenaient le zèle de l'apostolat. Ceux qui passaient pour les lumières du clergé , quelle que
(i4 £CI«AIBt.ISS£M£lJTS
fût d^ailleurs la diversité de leurs opinions , et maigre les disputes ei la haioe qu^elle excitait entre eux , emplojrairat à l'envi leurs talents à la démcMistration des Térités érangëliques ; ils se rëuoiasaîent pour ce grand ol^et. Tous tendaient a» même but. Il j avait e« une sorte de trère signée entre Port-Boyal et les Jésuites ; et , pendant I4 .cessation de leurs hostilités , le fameux Amauld avait tourné %eê armes contre Fennemi commun , et composé axdre les calvinistes son grand ouvrage De la perpéàdté de la Foi. Bossue t , ammé d'une sainte émulation, venait de composer un ouvrage non moins célèbre , intitulé : EaepasUUm de la doctrine de l Eglise caihoUque, Turenne avait été éclairé par ce dernier ouvrage. La coaFersion de ce grand homme avait fait une immense brèche au parti qu'il abandonnait. En un mot , le «èle des conveivions était la piété à la mode. Son ardeur ne se contenait pas dans les limites du royaume. On commençait à concevoir la trom* peuse espérance de voir toute TAngieterre redevenir catholique. Quurles II méditait le deaseui de cette conversion générale de son royaume. La France avait pris sein de lui donner une maîtresse qui put le maintenir dans ses pieux sentiments , et à laquelle du moins il a dû l'avantage de nuMirir entre les bras d'un
prêtre catholique. L'hëritier du trône d'Angleterre n'avait pas craint de se réunir hautement à Téglise romaine. Ces desseins de conversion entraient également dans les liaisons de galanterie et dans les affaires politiques. Les maitresses convertissaient leurs amants. Les missions , dans toutes les parties du monde , étaient en si grande vogue , qu'un jeune abbé , connu par sa rare beauté , par Tagrément de son esprit, et que nos contemporains ont encore vu dans sa vieillesse , vêtu d'habits de femme , comme il l'avait' été dans les désordres de sa jeunesse, sollicita et obtint d'aller en mission dans le royaume de Siam ; c'était de lui que Tabbé de Dangeau disait : « Aussitôt que je lui » eus démontré l'existence de Dieu , il croyait » au baptême* des cloches. » La cour , depuis la mort dé la reine mère , était moins occupée de ce prosélytisme qu'elle ne l'était de galanterie et de fêtes , de guerres et de triomphes. Mais elle applaudis^it au succès de la parole divine. Le soin d'encourager ces succès n'avait point cessé d'être pour le roi un devoir du goavernement. La piété avait jeté dans son cœur de profondes racines ; et , pendant ces alternatives de dissolution et de scrupules , pendant qu'il passait de la faute au remords, et du remords à la faute , il croyait racheter ses dé^
Eclaire, hist 5
sordres et mériter du ciel une grâce plus décidée , en travaillant à ces conversions avec
V plus de ferveur.' Louis XIV ^ digne d'avoir donné son nom à son siècle • céda en cette oçcasioii à Tesprit de ce siècle ; et , dans ses fré- .
" quents retours vers Dieu , il formait le dessein de convertir les huguenots» comme troiis siècles plus tôt , et du temps de Philippe^-Auguste et de saint Louis .y il eût , en expiation de ses péchés, fait vœu d'aller conquérir la Terre sainte.
Les Mémoires qu'il nous a laissés ne s'étendent qu'aux dix premières années de son gouvernement r ils finissent par le développement de sa conduite à l'égard des calvinistes ; et nous devons observer ici que , n'ajant fait aucune mention d'eux ^ quand il a parlé des affaires politiques de son royaume, et même ayant fait entendre que » sous ce rapport , leurs affaires n'avaient plus rien d'important, il en traite enfin fort au long pa^i les actes dignes de la piété d'un souverain.
Il est d'autant plus nécessaire de rapporter ses propres mots , qu'en imprimant ses Jl/éfmoires on a indignement falsifié les différents passages où il parle des protestants. On a retranché tout ce qui inculpe le clergé catholique , tout ce qui tend à justifier les novateurs*
msToaiQUES. 67
On y a substitué des choses toutes différentes , et qui doivent faire présumer faussement que ce prince méditait les sévérités que dans la suite on exerça sous son nom. Nous allons tout rétablir sur la foi du manuscrit que lui-même, peu de jours avant sa mort, remit entre les mains du maréchal de Noailles , dont celui-ci a certifié Tauthenticité, en le déposant k la Bibliothèque du roi : attestation presque superflue , puisque tous les sommaires sont de récriture même de Louis XIV. .^
Il dit que , « plus il voyait ses desseins se fa- » ciliter, et les succès de son règne lui procu- » rer la gloire qu^il ambitionnait , plus il sen- » tait croître en lui le désir de servir Dieu. » Il rappelle ce qu^il fit dans cette pieuse intention, sê9 secours offerts à Fempereur contre l'ennemi du nom chrétien, les blasphèmes proscrits de sa cour , son inflexibilité contre les duels, le jansénisme détruit, k ce qu^il croyait , et la dispersion des communautés où régnait Fesprit de tes novat€0r9.
« Quant à ce grand nond^re de mres sujets de A la religion prétendue téfotmét qui étalit un » mal qne j^avais regardé , et ^^ |e regarde » encore avec beaucoup de douleur' , )6 formai » dès lors le plan de toute ma conduite envers » eux , que je n^ai pas lieu de croire mauvaise,
68 ËGLAIRGISSEMENTS
» puisque Dieu a voulu qu^elle ait été suivie , et ' » qu'elle le soit encore d^un très-grand nombre » de conversions. » Il impute le schisme qui déchirait FEglise aux vices des ecclésiastiques dans le siècle précédent , à leur luxe , à leur débauche y aux mauvais exemples qu^ils donnaient , aux abus quHls laissaient autorisés dans la pratique , contre les réglés et les sentiments publics de FEglise , et il ajoute : « Les nouveaux » réformateurs disaient vrai visiblement en^plu- » sieurs choses de cette nature, qu'ils repre- » naient avec autant de justice que d'aigreur. » Ils imposaient , au contraire , en toutes celles » qui ne regardaient pas le fait, mais la » croyance. » Il fait ensuite une histoire abrégée de la naissance et des progrès de Thérésie ; et il continue ainsi : « Les pères , pleins de » cette préoccupation , la laissèrent à leurs en- » fants la plus violente qu'il leur fut possible ; » mais, au fond, de la nature de toutes les autres » passions que le temps modère toujours, et » souvent avec d'autant plus de succès qu'on » fait moins d'efforts pour les combattre. Sur » ces connaissances générales, j'ai cru que le » meilleur moyen pour réduire peu-à-peu les » huguenots de mon royaume, était de ne les » point presser du tout par aucune rigueur » nouvelle contre eux; de faire observer ce
HISTOBIQUES. 6g
» qu^ils avaient obtenu sou5 les règnes precé- » dents , mais aussi de ne leur accorder rien » de plus, et d^en renfermer même Texëcution » dans les plus étroites bornes que la justice » et la bienséance le pourraient permettre. »
11 cite quelques exemples de ces restrictions, et continue ainsi : « Quant aux grâces qui dé- » pendaient de moi seul , je résolus , et f ai » assez ponctuellement observé depuis de n'en » faire aucune à ceux de cette religion ; et cela » par bonté, non par aigreur , pour les obliger » par-là à considérer de temps en temps d'eux- » mêmes, et sans violei^ce, si c^étaitpar quel- » que bonne raison qu'ils se privaient volon- » tairement des avantages qui pouvaient leur » être communs avec mes autres sujets.
A Pour profiter cependant de Tétat où ils se » trouvaient d'écouter plus volontiers qu^autre- » fois ce qui pouvait les détromper , je résolus » aussi d'attirer même par les récompenses, » ceux qui se rendaient dociles ; d'animer , » autant que je le pourrais , les évêques , afin » qu'ils travaillassent à les instruire , et leur » ôtassent les scandales qui les éloignaient quel- » quefois de nous; de ne mettre enfin dans » ces premières places , ni dans toutes celles » dont j'ai la nomination , que des personnes » de piété , d'application et de savoir , capables
70 EGLAIRGISSEME^fTS
» de réparer , par une conduite toute contraire , » les désordres que celle de leurs «anciens pré-^ )> décesseurs avait principalement causés dans » TEglise.
» Mais il s^en faut encore beaucoup que je » n^aie employé tous les moyens que j^ai dans » Tesprit pour ramener ceux que la naissance , » réducation , et le plus souvent un grand zèle r* sans connaissance , tiennent de bonne foi » dans ces pernicieuses erreurs. Ainsi f aurai , » comme je Tespère, d^àntres occasions de » vous en parler dans la suite de ces Mémoires ^ ^ sans vous expliquer , par avance , des des- » seins où le temps et les circonstances des » choses peuvent apporter mille changements. »
Tels étaient donc ses vrais sentiments énoncés par lui-même pour4'instruction de son fils ; et , s'il ne développe pas les desseins qu'il médite encore, pouvaient-ils ne pas s'accorder avec ce plan général qu'il expose dans toute son étendue , qu'il s'applaudit de s'être tracé , et qui a pour principe de ne presser les réformés par nucune rigueur nouçelle.
Ces desseins mêmes qu'il méditait alors nous sont aujourd'hui connus. Peu de mois avant l'époque où il dictait sesDfémoires , on lui avait présenté un projet dont le manuscrit original est conservé dans les archives des secrétaires
d'ëtat , avec cette simple note : Mémoire à garder. Ce manuscrit a pour titre : « Considérations » de Religion et d^État, pour faire roir la né- » cessitë et la possîbilitë qu*il y a de réunir les )> hérétiques de France à Téglise catholique. » L'occasion qui engagea à mettre ce projet sous les jeux du roi est très*remarquable ; et les choses que j'ai maintenant à dire , vont com* meneer à jeter sur cette grande affaire un jour tout nouveau, un jour que dé profondu 'mys^ tères en avaient écarté jtksqu'ici , et sans lëquc;! on y aurait toujours trouvé une impénétrable obscurité.
Mais il est nécessaire de reprendre ce récit d'un peu plus haut.
Pendant que les calvinistes français jouissaient dans leur patrie d'une heureuse tolérance , que Tureune , Sans être encore converti, commandait les artfiées , et Duquesne nos escadres , liendant que .Montausier faisait respecter à la cour une austère franchise, que des bommes de lettres des deux religions honoraient le barreau , les académies , les collèges , et qu'une perpétuelle émulation faisait fleurii: dans les deux clergés l'étude de la théologie et de l'éloquence , de récentes disputés nées dans le sein de l'église catholique, avaient attiré toute la sévérité du gouvernement. Les deux
J2 ECliAl&CISSEMENTS
partis animés Tun contre Fautre , étaient plus divisés par des intérêts purement humains , et par leurs ressentiments sur. les injures qu^ils s^étaient faites, que par le fond.de leur doctrine. Aucun des deux ne vouloitse détacher de Téglise romaine ; mais tous leurs efforts tendaient 4 faire tomber sur leurs adversaires le reproche d^^résie , et a pouvoir les combattre sous ce notti , avec toutes les armes de l'autorité ecclésiastique et de l'autorité royale. Dans ces dispositions réciproques% ces disputes en ellesmêmes ne portaient aucune atteinte au culte de l'Eglise : elles roulaient seulement sur des questions abstraites et métaphysiques. Mais, dans cette espèce de lutte , pour se surprendre les utisles autres datis quelque hérésie condamnable ^ les jésuites avaient été plus heureux ou plus adroits que leurs adversaires , et avaient fait tomber sur quelques opinions soutenues , disaient-ils, par ceux-ci, une condamnation émanée de l'autorité du pape. Il fallait s'y soumettre ou s'avouer réfractaire à l'église romaine. Et , par-là , ces disputes avaient reçu un nouveau caractère , quand le roi prit le gouvernement en main. La crainte de voir son règne troublé par une hérésie nouvelle alarmait également sa politique et sa piété. Il voyait avec douleur des hommes d'une vertu éminente eia-
. HISTOBIQimS. 73
brasser et soutenir des opinions ou réprouvées ou suspectes. £t voici comment il s^en explique lui-même dans ses Mémoires. Nous en citerons encore les propres termes , afin qu'on entende de sa bouche l'expression des vrais sentiments qui ont influé sur tout son règne , et qui , dans sa haine contre les opinions , lui laissèrent conserver son estime pour les personnes.
I^ous réunirons ainsi dans ce même chapitre, et sous un même point de vue , les sentiments de ce prince sur les deux points qui ont causé les malheurs et produit les seules taches de ce beau règne.
« UEglise (ce sont les paroles de Louis XIV) » après de longues disputes sur des matières » d'école, dont on avouait que la connaissance » n'était nécessaire à personne pour le salut , » était ouvertement menacée d'un schisme par » des gens d'autant plusdangereux qu'ils étaient » d'un grand mérî^e, s!ils en eussent été eux- » mêmes moins persuadés. Il ne s'agissait plus » seulement de quelques docteurs particuliers » et cachés , mais d'évêques établis dans leurs » sièges , capables d'entraîner la multitude » après eux , d'une grande réputation , et d'une » piété digne en effet d'être révérée tant qu'elle » serait suivie de soumission aux sentiments de » TEglise. »
Les premiers soins da roi furent donc d^ëtouffer ces disputes 'naissantes. Mais y au moment où elles étaient devenues une des plus grandes affaires de Fétat , au moment où Tautorité se trouvait compromise, parce qu'elle s'employait vainement à faire recevoir à tout le royaume ce décret de Rome , auquel refusaient de souscrire , non-seulement ces érèques irréprochables dans leurs mœurs, mais un grand nombre de docteurs célèbres , de saints prêtres et de communautés renommées ,^n apprit avec étonnement que tout le trouble éfcait cesse.
Un accord apparent s'était conclu en 1669. Quelques mots équivoques dissipèrent les alarmes qu'on avait conçues. Ces évêques et ces docteurs, en se servant d'expressions ambigu'és,- qu'on était (convenu d'avance de leur laisser employer , se soumirent à ce décret de Rome. Le parti opposé, qui avait eu l'habileté de les prendre dans ce piège, et d'attirer sur leurs têtes les foudres de TEglise et l'indignation du roi, perdit l'avantage que lui donnait contre eux cette apparence de schisme ; et cette suspension des disputes s'appelait alors la Paiaf deVÉglise.
Nous dirons ici, en passant, que cette espèce de trêve avait été l'ouvrage de la fameuse princesse de Longue ville, devenue dévote après
HISTORIQUES. jS
l les malheurs de la Fronde. Elle avait porté dans sa retraite de Port-Royal ce même esprit d^intrigue qui arait autrefois soutenu , contre la puissance de la cour et d'un favori , un parti faible et opprime. Cette habile dëvote , dans ses négociations avec de pieux solitaires , de saints évéques , les ministres du roi et le nonce du pape , non moins adroite qu'elle Pavait été auparavant dans ses projets de soulèvement et dans ses intrigues de galanterie, s'était jouée de tout Tart des jésuites , avait soustrait à leurs anathèmes la secte qu'ils persécutaient, et avait au moins , pour quelques années « réconcilié leurs ennemis avec la cour et avec Rome.
Il est aise de sentir combien cette paiit équi^ voqae devait être peu durable, h^ haine des partis n'en devint que plus vive ; et nous verrons enfin , ce qu'on a ignoré jusqu'ici , que du sein de ces disputes, si vaines en elles-mêmes, sortirent bientôt , à l'occasion des efforts pour convertir les calvinistes , une contrariété plus ^Ue , des propositions contradictoires , des plans de conduite opposes ; et que la contradiction des deux systèmes , soutenus avec un ^gal acharnement des deux parts, et suivis tour-à-tour par Je gouvernement , passa jusque dans les lois elles-mêmes , et porta dans toute cette entreprise la plus funeste confusion.
Mais ne devançons point les éyénements, et disons seulement ici que cette prétendue paix de rÉglise fut alors représentée comme un des plus glorieux événements du règne du roi; qu'on se pressa de frapper une médaille , pour en perpétuer la mémoire ; et que ce succès, également exagéré par la flatterie et par la joie publique, comme il arrive toujours parmi nous, persuada à quelques esprits qu'on pouvait ramener avec la même facilité tous les Français à Tunité de croyance.
Ce fut donc à cette époque et à cette occasion qu'on présenta au roi le Mémoire qui contient la proposition de révoquer Tédit de Nanties/ comme s'il ne restait que cet unique dessein à exécuter pour achever de pacifier l'Eglise.
On y propose de gagner secrètement une cinquantaine de ministres , de les assembler en synode , d'ouvrir une conférence avec des docteurs catholiques , dans laquelle les pasteurs , gagnés d'avance , se réuniront à l'Église ; de révoquer en^uitç l'édit de Nantes , comme devenu inutile; et :d' obtenir du pape une dispense de quelques pratiques catholiques , en faveur des calvinistes scrupuleux.
On, y dit que.ce projet était celui du cardinal de Richelieu ; qu'il avait choisi cette entreprisie pour combler. sa gloire; qu'il avait rédigé les
msToaiQtjfiS. 77
propres termes de raccommodement sar chaque point de nos controverses ; qu41 avait engage un nombre suffisant de ministres , pour leur faire approuver cette réunion ; quUl avait déjà assuré les fonds pour la subsistance de tous les ministres destitués ; que s'il eût vécu davantage , il allait faire éclore ce grand dessein, «c Si c'était une chose possible en ce temps- » là , ajoute lé Mémoire, n'est-elle pas aujour- » d^hui infiniment plus facile , le parti des » religionnaires se trouvant plus faible , Fau- » torité du roi étant montée à son comble ^ )> son nom seul étant plus puissant dans le » royaume que ne Tétaient, sous le règne » précédent, les armées royales. » Et, pour citer encore les propres termes du Mémoire , « à cette heure, est*il dit, qu'on fait plus avec » un peu de parchemin et de cire qu'on ne » faisait pour lors avec de grandes armées.
» La conjoncture où nous sommes est la plus » favorable que nous puissions rencontrer. La » France jouit , par les armes victorieuses du » roi, d'une profonde paix. Il y aune parfaite » correspondance entre sa majesté et sa sain- » teté pour agir de concert et avec une pleine » confiance. Le bonheur qui accompagne sa » majesté en- toutes ses glorieuses entreprises, » doit tout faire espérer de celle-ci , la plus
7 8 ]£CLAIRCISS£MEMTS
» sainte et la plus favorisée du ciel ; et eii der* » nier lieu , la paix procurée à TÉglise , par les » soins de sa majesté , dans la réunion des sen- » timents de ses docteurs , semble être un pré* » lude et un avant-coureur de cette autre paix. » Si , dans une si avantageuse disposition de » toutes choses , nous he voyons pas travailler » à cette sainte entreprise , il en faut perdre » toute espérance pour jamais ^ et se résoudre » à voir durer étemellemeut le schisme dans » rÉglise. »
Les historiens n^ont point eu connaissance de ce mémoire ; mais on voit dans THistoire de redit de Nantes que, peu après Tépoque indiquée dans ce mémoire même, on tenta Texécution de ce projet , et que M. de Turenne, alors nouveau converti, favorisa cette tenta* tive. Elle passa même jusqu'en AUemi^ne dans les années suivantes ; et si nous examinions avec un peu d^étude les traces qui subsistent encore de tout ce qui fut fait à cette occasion , peutêtre trouverions^nous qu^une autre femme, non moii^ célèbre que la duchesse de Longue* ville, souvent son adversaire pendant les troubles de la Fronde, souvent son amie\ mais toujours sa rivale en esprit, en beauté, en agréoxents , la ^fameuse princesse Palatine , devenue non moins dévote , avait encore voulu , dans cette
HISTORIQUES. 7j)
nouvelle carrière , surpasser la gloire de la duchesse de Longuerille , et qu^elle trayailla à cette paix universelle de TÉglise en Allemagne et en France , après que celle-ci eut fait cette paix particulière des jansénistes et de Rome. Quoi qu'il en soit , les accommodeurs de reli^ gion , titre que leur donne Thistorien de Tédit de Nantes, s'occupèrent en France de cet occommodemeni pendant trois années. Cest au commencement de ces trois années que Louis XIV dictait à Pélisson le passage dç ses propres Mémoires que nous avons précédemment cité.
Peut-on douter qu'il n'y soit relatif ? Ce fait historique n'en est-il pas le véritable commentaire ?
Si nous cherchons à présent à quelle époque de sa vie il se livra à ce dessein , nous trouverons que ce fut précisément dans un de ces retours vers Dieu , dans un de ces accès passagers de scrupule et de dévotion dont nous parlions tout à l'heure. Si ce fait était isolé, il ne prouverait rien ; mais nous le verrons se renouveler quatre fois , et le dessein de convertir les huguenots , suivre jusqu'à Tépoque de la révocation , et d'intervalle en intervalle , les accès , et pour ainsi dire l'intermittence de cette dévotion. Voici, sur l'époque que nous cherchons maintenant à éclaircir , ce qu'écrivait madame
8o £i:LAIRCISS£HEKTS
de Maintenon a madame de Saint-Géran, mie des femmes les plus recherchées de la cour, et avec qui cette adroite ambitieuse avait d*abord formé d^intimes liaisons. Nous transcrirons la lettre même , et dans la suite nous en ferons ainsi de plusieurs autres, quoiqu elles soient imprimées, parce que Téditeur les ayant, pour la plupart mal datées , comme nous le prouverons , il a fallu prendre soin de rectifier ses fautes , et de rétablir le fil historique. « Ce que n vous me demandez, écrit-elle, n^est plus un
n mystère qu^en province Ija belle
I) Madame s^est plainte au roi de ce quW ff prêtre lui avait refusé Tabsolution. Le roi n n^a pas voulu le condamner sans savoir ce n que M. de Montausier , dont il respecte la n probité , et M. Bossuet , dont il estime la r> doctrine , en pensaient. M. Bossuet n^a pas n balancé à dire que le prêtre avait fait son den voir. M. le duc de Motitausier a parlé plus . n fortement. M. Bossuet a repris la parole , et a n parlé avec tant de force , a fait venir si à propos >» la gloire et la religion, que le roi, à qui il ne faut >» dire que la vérité , s'est levé fort ému, et, sern rant la main du duc , lui a dit : Je vous promets n de ne Ici plus revoir. Jusqu'ici il a tenu parole. » La petite me mande que sa maîtresse est dans » des rages inexprimables. Elle n'a vu personne
HISTOUQVES'. • 8j,
» depœs deux jourej eUe ëcrit du matin au » soir; en se couchant eUe dëdnw tout; son: » ëtat me fait j^tié. Pereonne ne la plaint » quoiqu'eUe ait fait du bien h beaucoup dj » gens. La reine envoya bier saroir des no«^ » veUcs de sa santé. Voua ^roy«z; rëpondit^ » elle au gentilhomme , remerciez bien sa ma- » jesté , et dites-lui que, quoiqu'aux portes de » la mort, je ne me porte encore que trop » bien. Toute la cour est chez madame de » Montausier. Nous verrons si le roi partira » pour la Flandre sans lui dire adieu. On at- » tend ce jour avec une extrême impatience. .
Toutes ces circonstances servent à fixer ia date de cette lettre , et à prouver qu'elle n'est point relative à d'autres scènes du même genre qui troublèrent souvent une passion que la piété des deux amants rendait très^rageuse. Madame de Montausier mourut l'année suivante, 1671. Le roi , au commencement de 1670, se préparait à ce fameux voyage de Flandre , où il se montra à ses peuples nouveUement conquis , arec tout le faste des monarques d'Orient ; et où madame de Montespan partagea, avec la reine , les hommages du souverain et des peuples; répoque n'est donc point douteuse.
Le projet de la réunion des calvinistes, toujours vainement tenté, et reconnu enfin pour
EcUirc. ïkUt ^ *
8a ÉCLAIRCISSKMXNTS
incx^utabk , fut. entièremeDt rompu dans un ajrnode gënëral, tenu à Charcnton en 1673; et la.pasaion an roi pour madame de Moatcspan ayant repris loute sa vivacitë, son aèle pour la conversion de $€& sujets se ralentit jusqu^à un nûareau retosr yers la dévotion.