‹ Œuvres de Saint Bernard (volume 2)Chapitre 56 sur 79 · OCTAVE DE L'EPIPHANIE · texte numérisé non relu

OCTAVE DE L'EPIPHANIE

SERMON

Sur la Circoncision, le 'Baptême^ et sur cette parole du Seigneur à Jean : < Cest ainsi

qu'il nous faut remplir toute justice. » (Math., m, i5.)

1 . A un peuple à la dure cervelle, le couteau était nécessaire, et à des cœurs de pierre, il fallait ces couteaux de pierre, à l'aide desquels, comme on le raconte ^ Josué, flls de Navé, fit la circoncision. Mais notre Jésus, doux comme l'agneau, a ôté tout cet austère appareil. Seigneur, vous êtes un agneau qui vient avec sa laine et son lait; éloignez de moi, je vous prie, ce couteau. Il me paraît dur et cruel d'employer sur un nouveau-né un couteau de pierre. Ainsi agit-il dans sa miséricorde. Aces duretés de la loi qui convenaient à des esclaves durs eux-mêmes, il a substitué, pour les enfants, la mansuétude; cette rouille du péché originel que le couteau avait peine à enlever disparaîtra désormais aisément, sous l'onction et l'eau de la grâce. Ne soyons donc pas surpris si les sacrements changent, selon la différence des temps; il faut donner à chaque époque ce qui lui convient. Pour le Christ, il s'est assujéti aux rites anciens et nouveaux, afin d'être la pierre qui joint les deux murailles, de rattacher ensemble les deux courroies , comme il

* Josué, V, 2, 3.

a couronné la pâque figurative et commencé la nouvelle.

2. Mais, s'il a voulu être circoncis, c'était pour montrer qu'il était l'auteur de la loi ancienne aussi bien que de l'Évangile, puisque Celui qui a dit lui-même : « Si quelqu'un ne renaît de Veau et du Saint-Esprit, il n^ entrera pa^ dans le royaume des deux i, est aussi Celui qui, par l'organe de son serviteur, avait déjà déclaré que toute âme qui n'a pas été circoncise en sa chair ^ périra du milieu du peuple 2. S'il n'avait reçu que le baptême, il aurait semblé repousser la circoncision, comme lui étant étrangère. Si, au contraire, il avait été circoncis, sans être baptisé, comment m'eûton persuadé de recevoir le baptême et de négliger la circoncision? Mais en recevant le baptême après la circoncision, il m'apprend à garder ce qu'il reçoit en dernier lieu.

3. D'ailleurs, comment l'ami et le panégyriste de l'union qui la fait régner dans les cœurs 3, l'eût-il lui-même délaissée , au scandale de

> Jean, m, 5. — • Gen., xvii, 14. — • Ps. lxvii, 7.

tous? Or ce scandale eût été produit, si on l'avait vu négliger la circoncision, comme TÉglise éprouverait aujourd'hui le même sentiment, si elle voyait un enfant sans baptême. Jésus-Christ n'a pas voulu seulement nous recommander ici Texcellence de l'union et de la communauté des sentiments, mais encore nous offrir un exemple d'humilité, et s'assujétir au pansement des blessés, lui seul sans blessure. Ce qui fait dire à l'apôtre : Dieu a envoyé dans U monde son Fils^ né d'une femme et assujéti à la loi ^.

4. Mais pour qu'on ne dise pas : S'il a été circoncis, c'est par la volonté de ses parents, puisqu'il était encore tout petit, Jésus vient lui-même à trente ans recevoir le baptême. Il incline sous les mains de Jean-Baptiste cette tête redoutée des Anges et adorée des Principautés. Gomment Jean-Baptiste ne serait-il pas saisi lui-même de crainte? Et qui ne tremblerait, rien qu'en y pensant? 0 que cette tête sacrée qui s'abaisse aujourd'hui sera exaltée au jour du jugement ! Que ce front si humilié aujourd'hui sera alors élevé à un sublime degré de gloire ! Laissez y dit Jésus-Christ, laissez maintenant; c*est ainsi quHl convient que nous accomplissions toute justice. Celui qui vient dans la plénitude des temps ; Celui qui habite la plénitude de la divhiité ne veut rien souffrir d'imparfait ; il ne vient pas violer la loi, mais l'accomplir entièrement 2. Il est une justice si exacte et si étroite, qu'on n'en peut dévier sans glisser dans le fossé du péché ; elle défend de s'élever au-dessus d'un égal, ou de s'égaler à un supérieur; elle consiste à rendre à chacun ce qui lui est dû. Mais il en est une autre plus large et plus haute qui va même jusqu'à nous empêcher de nous égaler à un égal, et de nous préférer à un inférieur. Et comme il y a un grand et coupable orgueil à se préférer à un égal ou à s'égaler à unsupérieur, ainsi est-ce une grande humilité de

* GaUt., IV, 4. — « Math., v, 17.

s'abaisser au-dessous d'un égal ou de se réduire au niveau d'un inférieur. Mais la perfection et la plénitude de la justice est de se mettre au-dessous même de cet inférieur. S'il y a une superbe extrême et intolérable à se mettre au-dessus d'un supérieur, descendre au-dessous d'un inférieur est le comble et la perfection de la justice. Ce mot de Jean je vais être baptisé par vous, appartient à la première sorte de justice, puisqu'il ne fait que s'abaisser devant un plus grand que lui. Mais l'acte de Jésus-Christ et un acte de justice parfaite, puisqu'il s'incline sous la main d'un serviteur. S. Maintenant c'est à chacun de voir qui il imitera, Jésus-Christ, ou celui qui ose s'élever au-dessus de tout ce qui est cru Dieu ou adoré comme tel ^ Efforçons-nous, mes frères, d'accomplir nous aussi toute justice. C'est la route qui mène à la joie ; la joie est une récompense, et la justice un mérite et la matière de cette joie. Notre joie, en effet, viendra de la justice quand paraîtra le Christ notre voie, et que nous apparaîtrons avec lui dans la gloire, car c'est lui que Dieu le Père a fait notre justice. Mais bienheureux ceux qui, dès cette vie, se réjouissent dans la justice, dans la paix de leur conscience, qui sucent le miel de la pierre, et l'huile de la dureté du rocher. Car présentement la justice paraît laborieuse. Mais viendra l'heure où on la désirera et où on la possédera, sans travail, dans la suavité et les délices ; où on l'aimera et on la cueillera ; où nous en jouirons. Mais malheur à ceux qui sortent du vrai chemin, qui abandonnent la justice, pour aller à la poursuite d'une joie vaine et passagère ! Comme ils la demandent à des objets éphémères, elle est condamnée à finir avec les éléments dont elle se compose ; quand le bois manque, le feu s'éteint ; ainsi passe le monde avec ses concupiscences : ainsi s'écoulent aussi ses joies.

* Il ThesB.,!!, 4.

PREMIER DIMANCHE APRÈS LtPIPHANIE

SERMON PREMIER

Sur le miracle fait aux noces, (Jean, ii, i, ii.) Et sur cette parole du Seigneur : « Vous « êtes semblables à des hommes qui attendent leur maître quand il revient des noces, »

(Luc XII, 36.)

i . Nous venons d'entendre, dans la lecture de l'Évangile de ce jour, que Notre-Seigneur est allé à des noces. Suivons l'avis qu'il nous donne dans un autre endroit, et efforçons-nous de ressembler à ces hommes qui attendent leur maître, quand il revient atissi des noces. Au laboureur qui tient la charrue dans un champ, ou à l'homme qui vend ou achète sur le marché, nous ne disons pas : Qu'attendez- vous? car ils n'ont pas l'attitude de gens qui attendent : mais si je vois un autre homme debout devant une porte, frapper à coups redoublés, jeter les yeux aux fenêtres, on ne sera pas surpris que je lui demande : qu'attendez- vous? Ils ressemblent donc à des gens qui attendent ceux qui n'ont pas fermé l'oreille à cette parole : Considérez à loisir que je suis Dieu ^. Le Seigneur viendra donc à ceux qui l'attendent véritablement, comme celui qui a dit : J'ai attendu et attendu encore le Seigneur ^. Il viendra comme on revient des noces, enivré du vin de la charité, et ayant oublié nos iniquités. Mais, pour ceux qui ne l'attendent pas, il viendra aussi comme au sortir d'une noce, enivré et fort, mais du vin de sa colère ; il viendra dans une ivresse véritable qui lui aura ôté le souvenir de ses miséricordes. Oui alors, Dieu oubliera sa miséricorde, autant du moins, qu'il dépendra d'eux. Il viendra dans

* Ps. XLV, H. — » Id., XXXIX, 1.

sa colère, son indignation et sa fureur. Mais, 6 mon Dieu, ne me reprenez pas dans cette fureur 1 Ceci soit dit, moins pour les noces dont il est ici question, qu'à leur occasion.

2. Suivons maintenant, avec les disciples, le Seigneur s'en allant aux noces, afin de voir ses œuvres et de croire avec eux. Le vin manquant, la mère de Jésus hii dit : Mon fils^ ils n'ont pas de vin. Marie compatit à l'humiliation des époux; elle est si miséricordieuse et si bienveillante ! Dd la source de la bonté, que peut-il sortir autre chose que bonté? Ses entrailles en sont remplies ; étonnez- vous si elles en exhalent le parfum ? Celui qui aurait tenu une pomme dans sa main durant un demi-jour ne garderait-il pas l'odeur de ce fruit? Quelle bonté doit donc remplir un sein où elle a reposé durant neuf mois? Cette bonté a rempli le cœur de Marie, avant ses entrailles, et quand elle est sortie de son sein, elle n'a pas quitté son cœur. Peut-être la réponse du Seigneur semblera-t-elle sévère et dure ; mais il savait à qui il parlait, et Marie savait aussi qui lui adressait cette réponse. Du reste, pour vous apprendre l'accueil qu'elle fit à cette réponse, et combien elle comptait sur la bonté de son fils, elle dit aux serviteurs : Observez et faites tout ce quHl vou^ dira.

3. Or, il y avait là six urnes de pierre. Il nous faut présenter ici ces urnes destinées à la

purification spirituelle et non littérale des vrais Juifs, ou plutôt expliquons leur présence. L'Église n'étant pas encore parvenue à une pureté parfaite, quand Jésus-Christ veut se donner en elle une épouse glorieuse, sans tache, sans ride, elle a besoin de nombreuses purifications, afin qu'à l'abondance des péchés réponde l'abondance du pardon. La miséricorde se multipliera avec la misère, avec cette seule différence qu'il n'en est pas du don comme du péché. La grâce, en effet, ne se borne pas à laver nos crimes, elle nous donne des mérites. Il y a donc six urnes placées à la disposition de ceux qui retombent dans le péché après leur baptême. Nous en parlons parce que nous sommes de ce nombre, nous avons dépouillé la vieille tunique; mais, hélas! nous l'avons reprise dans un état plus misérable encore. Nous avons lavé nos pieds, puis nous les avons salis d'une fange plus épaisse. De même donc que souillés, par le fait d'autrui^ nous avons été lavés par autrui, souillés par nous-mêmes, nous devons aussi nous purifier nous-mêmes. Une eau étrangère efface des fanges produites par une foute étrangère. Je ne la dirai cependant pas étrangère au point de nier qu'elle soit aussi la nôtre : autrement elle ne nous atteindrait pas. Mais je l'appelle étrangère, parce que nous avons tous péché en Adam, sans en avoir conscience, et elle est nôtre, parce que nous avons péché, bien qu'en un autre, et que cette offense nous était imputée par un jugement de Dieu, juste, bien que caché. Cependant, afin de vous ôter, 6 homme ! tout sujet de récrimination contre Adam , on vous donne l'obéissance du Christ, afin que, gratuitement vendu, vous soyez gratuitement racheté : si, en Adam vous avez péché sans le savoir, c'est aussi à votre insu que vous recouvrez la vie en Jésus-Christ. Vous avez ignoré le moment où le vieil Adam a porté sur l'arbre interdit des mains criminelles; vous n'avez pas su davantage quand le Sauveur a étendu ses mains innocentes sur un bois salutaire. Du premier homme a coulé en vous la faute qui vous a souillé ; et du côté de Jésus-Christ est descendue l'eau qui vous a rendu la pureté. Mais aujourd'hui que vous êtes souillé par votre propre faute, vous serez néanmoins purifié d'une eau à vous, par Celui qui seul efface les péchés.

4. La première urne et la première purification sont dans la componction, de laquelle nous avons lu : A quelque heure qu'il gémisse^ j'oublierai toutes ses iniquités ^ . La seconde, c'est la confession qui lave tout. La troisième, c'est

^ Ëzéch.,zviii, 21, 22.

l'aumône généreuse, au sujet de laquelle vous trouvez, dans l'Évangile, ces mots \Donnezl'aumône, et voilà que tout est pur pour vous *. La quatrième est le pardon des injures qui nous fait dire dans la prière : Bemettez-nous nos dettes comme notts les remettons à nos débiteurs 2. La cinquième est la mortification du corps : c'est pourquoi nous demandons à Dieu de chanter sa gloire après avoir été purifiés par tabstinence '. La sixième est l'obéissance aux préceptes, selon ce mot adressé aux disciples (et puissions-nous mériter aussi de l'entendre!) : Vous êtes purs à cause de la parole que je vous ai dite ^. Il n'était pas de ceux à qui il est reproché que la parole de Dieu ne prend pas en eux^. Ils avaient prêté à Jésus-Christ une oreille docile. Voilà les six urnes disposées pour notre purification, elles sont vides et ne renferment que du vent, si la vaine gloire seule nous porte à y recourir. Elles sont pleines d'eau si la crainte de Dieu les garde, car la crainte du Seigneur est une source de vie. Oui, cette crainte est une eau qui, pour avoir une saveur moins agréable^ n'en rafraîchit pas moins l'ftme brûlée de désirs funestes : c'est une eau où s'éteignent les traits enflammés de l'ennemi. Et, pour suivre cette comparaison, de même que l'eau descend et cherche toujours les endroits bas et profonds, la crainte conduit aussi la pensée aux abîmes, et fait parcourir à l'âme effrayée des lieux pleins d'horreur, selon cetteparole : Je m'en irai au^ portes de t enfer ^. Mais la vertu de Dieu change cette eau en vin quand l'amour parfait vient bannir la crainte. 8. Ces urnes sont de pierre, moins à cause de leur dureté que pour leur solidité. Elles contenaient chacune deux ou trois mesures. Les deux mesures sont les deux craintes, l'une de tomber en enfer, l'autre d'être exclu de la vie éternelle. Mais comme ces deux sentiments ont pour objet un futur contingent, et que l'âme peut se flatter elle-même et se dire, après avoir vécu quelque temps dans le plaisir : tu feras pénitence, tu éviteras l'enfer, et tu ne perdras pas le ciel. Il est bon d'appeler à son aide une troisième crainte, bien connue de ceux qui sont initiés aux secrets de la spiritualité, et d'autant plus efficace qu'elle est actuelle. Ceux qui sont familiarisés avec la nourriture spirituelle tremblent en effet d'en être privés : c'est qu'on a besoin d'une nourriture énergique quand on a mis la main aux choses fortes. Qu'ils vivent de la paille de l'Egypte, ceux qui bâtissent avec l'argile et la brique;

* Lnc, XI, 41. — « Math., vi, 12. — • Hymne deTEglise, à prime.— * Jean, xv, 3. — » Id. , viir. 37. — • laaï. , XXX VIII, 10.

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