POUR LE PREMIER DIMANCHE APRÈS L'EPIPHANIE
pour nous, il nous faut une alimentation plus puissante, car il nous reste à parcourir une longue route, où nous ne marcherons que soutenus par cette nourriture. C'est le pain des anges, le pain vivant, le pain quotidien. C'est ce pain qui nous est promis comme le centuple dès ce siècle. De môme que le mercenaire reçoit chaque jour sa nourriture avec sa tâche, et qu'on lui donne son salaire à la fin de son œuvre, ainsi le Seigneur nous donnera Téter-
nelle vie à la fin de celle-ci; mais, en attendant, il nous promet et nous offre présentement le centuple i. Comment s'étonner après cela qu'il craigne de perdre cette grâce, celui qui Ta une fois obtenue ? Voilà cette triple mesure que l'Évangile énonce sous forme disjonctive, parce qu'elle n'est pas le lot de tous ; le centuple non plus, n'est pas promis à tous, mais seulement à ceux qui ont tout quitté.
SERMON II
^es noces spirituelles désignées dans Vhiitoire évangélique {ou du changement de Veau en
vin. (Jean, ii, i» ii.)
1 . Les œuvres de Dieu, mes frères, offrent, dans leur contemplation extérieure^ un aliment aux esprits moins élevés, tandis que les intelligences vives, en pénétrant plus avant, y trouvent un aliment plus solide et plus agréable, la substance la plus délicate du froment. Les œuvres divines charment par leur beauté extérieure, mais leur vertu secrète est infiniment plus délicieuse. Ainsi lui-même vu par le dehors surpassait en beauté les enfants des hommes, tandis qu'au dedans, il était la splendeur de la lumière éternelle, inaccessible aux regards même des anges. Au dehors il montrait en lui un homme sans péché, une chair sans souillure, un agneau sans tache. Beaux sont les pieds du messager de la paix et de la bonne nouvelle ^ ! Mais plus belle et plus éclatante est sa tète, puisque la tête du Christ c'est Dieu. Spectacle ravissant que celui d'un homme exempt de péché! Bienheureux les yeux qui l'ont vu! mais mille fois plus heureux les cœurs purs, car ils verront Dieu ^ I Parvenu à la substance de ce fruit divin, l'apôtre en oubliait l'enveloppe, d'ailleurs si belle, et il disait : 5* autrefois nous avons connu Jésus-Christ selon la chair f nous ne le connaissons plus maintenant de la sorte ^. Sans doute parce que le Seigneur lui-même avait dit : La chair ne sert de rien, c'est l'esprit gui vivifie ^. Mais c'est
«laal., LU, 7. — » Math., v, 8. — » II Ck)r., v, 16.— ^ Jean, vi, 64 .
ici la sagesse que Paul prêche aux parfaits, et non à ceux à qui il disait : J'ai pensé ne rien savoir au milieu de i70U5, sinon Jésus-Christ et Jésus-Christ crucifié 2. Jésus-Christ est tout suave, tout salutaire, tout délicieux, tout désirable, selon le mot de l'Épouse ', et vous rencontrerez dans ses œuvres tout ce qu'il y a dans sa personne. La surface vue du dehors en est très-belle, mais brisez cette écorce, vous y trouverez un charme plus grand et un goût plus suave, ce que vous ne rencontrerez pas dans les Pères de l'Ancien Testament. Dans leurs actions, la signification mystique offre de la beauté et du charme ; mais considérées en elles-mêmes, elles sont moins dignes, comme, par exemple, la conduite de Jacob, l'adultère de David, et d'autres traits analogues. Ce sont des aliments de prix dans des vases qui en ont moins. Et c'est pour cela peut ~*^ ''".'il est parlé d'une eau ténébreuse des nuées de . lir; là, en effet, les ténèbres sont grandes, et l'auteur sacré ajoute, en parlant de Dieu : Les nuées se sont dissipées sous l'éclat de sa présence ^.
1 Geoffroi rapporte textuellement les mômes paroles, dans les déclamatioDs attribuées à saint Bernard (n^ 68). Le centuple promis aux religieux consiste dans la grâce de la dévotion, les délices de la charité, la gloire d'une bonne conscience; la joie, dans la tribulation (n" 70). Saint Bernard tient à à peu près le môme langage dans le Serm. IV» Sur U Pi. XG, n** 1 et 2. Voir aussi le Sirmùn III, a^è» VOci. de VÉpiphanie, n» 8. — • I Gor.,n,6, 2. — » Canliq., v, 16. — *Ps. XVII, 12, 13.
2. Vous avez déjà deviné, je crois, dans quel but je dis ceci , car vous venez d'entendre le miracle opéré aux noces. C'est le premier des prodiges de Notre-Seigneur. Si le récit en est admirable, la signification en est bien plus consolante. Sans doute, c'est une grande preuve de la puissance de Dieu, que de changer de l'eau en vin, par un seul acte de sa volonté : mais le changement spirituel qui s'opère dans nos âmes, figuré par ce prodige^ laisse encore éclater davantage la force de son bras. Car, tous nous sommes appelés à des noces spirituelles dont Notre-Seigneur Jésus-Christ est l'Époux; aussi chantons- nous dans le psaume: Il est semblable à l'Époux qui sort de la chambre nuptiale i. L'Épouse, c'est nous, s'il ne vous semble pas incroyable que tous nous ne formions qu'une épouse, en même temps que chaque âme en est une aussi. Mais quand donc notre fragilité pourra-t-elle concevoir que Dieu l'aime de l'affection dont un époux entoure son épouse ? Car cette épouse est bien inférieure à son époux par son origine, sa beauté et son rang. Et cependant , pour cette Éthiopienne, le Fils du Roi éternel est venu de loin^ afin de se l'unir ; pour elle il n'a pas reculé devant la mort. Moïse a bien épousé une Éthiopienne, mais sans pouvoir iuiôter sa couleur. Jésus- Christ rendra glorieuse, sans tache ni ride, l'Église qu'il a prise indigne et souillée. Laissez murmurer Aaron et Marie, je veux parler de l'ancienne et non de la nouvelle, de la sœur de Moïse et non de la mère du Seigneur, de notre Marie à nous. La voici pleine de sollicitude parce qu'il manque quelque chose à ces noces. Pour vous, au milieu des murmures des prêtres et de la synagogue, livrez-vous tout entier, vous le devez, à l'action de grâce.
3. 0 âme humaine! d'où te vient l'honneur inappréciable de mériter d'être l'épouse de Celui que les anges eux-mêmes n'osent regarder qu'en tremblant? Quoi! Celui dont le soleil et la lune admirent la beauté, qui gouverne à son gré l'univers, devient ton époux ! Que rendras-tu au Seigneur pour tous les biens dont il t'a comblée, en t'associant ainsi à sa table, à son trône, à son lit? Que rendras-tu à ce Roi pour la faveur qu'il t'accorde de t'introduire ainsi dans le lieu de son repos? Considère quels sentiments tu dois concevoir de lui, ce que tu dois en attendre, et de quelle affection tu dois à ton tour entourer un Dieu qui t'a estimée si haut, et faite si grande. Il t'a donné une seconde vie dans le sang de son côté, quand, pour toi, il dormit, sur la croix,
* Ps. XVÏTI, 6.
le sommeil de la mort. Pour toi, il est sorti du sein de son Père, il a délaissé la synagogue, sa mère, afin qu'unie à lui, tu ne fasses plus avec lui qu'un esprit. Et toi , écoute donc, ô fille ! vois et considère l'excès de la condescendance de ton Dieu à ton égard. Oublie ton peuple et la maison de ton père. Quitte les affections charnelles, désapprends les mœurs du siècle, renonce à tes vices passés et abandonne des habitudes funestes Car, l'ange du Seigneur n'est-il pas prêt à te frapper, si jamais (le Ciel t'en préserve !) tu t'abandonnais à une autre affection ?
4. Déjà, par la profession religieuse, tu as contracté alliance avec lui ; déjà le festin des noces se célèbre, en attendant cet autre festin magnifique qu'il t'a préparé au ciel, dans les tabernacles éternels. Ne crois pas que le vin y manque jamais. Non, certes, puisqu'il est écrit que les élus de Dieu seront enivrés de l'abondance de sa maison, et qu'ils boiront à longs traits dans le torrent de la volupté ^ Mais parce qu'il nous reste encore un grand chemin à faire pour parvenir à ce bonheur, le Seigneur nous a préparé, en attendant, un festin ici-bas, qui n'est ni aussi magnifique, ni aussi abondant que celui des tabernacles éternels. Il arrive même souvent que nous y manquons de vin, c'est-à-dire que nous sommes privés de la grâce de la dévotion et de la ferveur de la charité. Combien de fois, mes frères, après avoir écouté vos plaintes et vos gémissements sur ce point, n'ai-je pas été dans la nécessité de m'adresser pour vous à la Mère de miséricorde, et de la prier de faire connaître à son divin Fils que vous manquiez de vin ! Et je vous assure, mes très-chers frères, que si nous prions cette mère charitable avec une tendre dévotion, elle ne manquera pas de nous secourir dans nos besoins, parce qu'elle est compatissante, et qu'elle est la mère de miséricorde. Car si elle eut compassion de la confusion des époux qui l'avaient invitée à leurs noces, avec combien plus de raison n'aura-t-elle pas pitié de nous, si nous l'invoquons avec piété? Combien les noces de nos âmes ne doivent-elles pas lui être plus agréables que celles de Cana, puisque leur objet c'est Jésus, le céleste Époux, sorti de son sein comme de son lit?
5. Mais est-il possible d'entendre sans étonnement la réponse que le Sauveur fit à sa très-bonne et très-sainte mère aux noces de Cana? Femme, qu*y a-t-il entre vous et moi? Qu'y a-t-il entre elle et vous, Seigneur? N'y a-t-il pas le rapport d'une mère à son fils ?
' Ps. xxxv,l9.