‹ Œuvres de Saint Bernard (volume 2)Chapitre 75 sur 79 · POUR LE 6^ DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE · texte numérisé non relu

POUR LE 6^ DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE

SEMON PRUMIER

Sur ce passage de r Évangile oU la foule qui suit Jésus-Christ depuis trois jours est nourrit^

avec sept pains. (Marc, vin, i, 9.)

1. J'ai pitié de cette foule, toilà trois jours qu'elle me suit, et elle n'a rien à manger. Mes frères, l'Évangile a été écrit pour être lu ; et il n'est lu que pour nous fournir un juste motif de consolation ou de désolation. Les séculiers trouvent une vaine consolation dans l'abondance et une vaine désolation dans l'absence des biens de la terre. Pour l'Évangile, miroir de vérité, il ne flatte, ni ne séduit personne ; chacun peut s'y trouver tel qu'il est, se rassurer s'il n'a rien à craindre, mais ne pas se livrer à la joie s'il a mal fait. Mais que dit l'Écriture ? Si quelqu'un écoute la parole sans la pratiquai il ressemble à un homme qui se regarde dans un miroir ^ et quand il s*est regardé^ il s'en ta et oublie l'état où il est ^ Qu'il n'en soit pas ainsi de nous, mes frères, je vous en supplie ; mais regardonsnous dans l'Évangile qui vient de nous être lu de façon à en profiter, à nous corriger d'après ses leçons, si nous trouvons en nous matière à correction. C'est pour cela que le Prophète demande à Dieu de diriger ses voies vers l'observation des lois divines: Alors,

1 Jacq., I, 23, 24.

ëit-il, f éviterai la confusion quand je considérerai vos commandements ^. Pour moi, au lieu de me confondre, je me glorifie pour vous, mes frères, parce que vous avez suivi Jésus- Christ au désert, et vous êtes hardiment sortis après lui hors du camp. Mais je crains que quelqu'un ne manque de courage durant les trois jours d'attente, et ne retourne, soit de cœur, soit de corps, dans l'Egypte de ce siècle mauvais. L'Écriture a donc raison de nous crier : Attendez le Seigneur ; que votre cœur prenne courage et attendez le Seigneur ^ ; Mais combien fiaut-il attendre? Jusqu'à ce qu'il ait eu pitié de nous. Quand sera-ce, demandez-vous? fai pitié de la foule^ dit Jésus-Christ, car voilà trois jours qu'elle me suit.

2. Il iaut marcher trois jours au désert, si vous voulez offrir à Dieu un sacrifice qui lui soit agréable ; attendre durant trois jours le Sauveur, si vous désirez être nourri de pains miraculeux. Le premier jour est celui de la crainte, jour qui dévoile et illumine vos ténèbres intérieures, et vous montre le supplice

» P». çxviii, 5, 6. — > Ibid. xxvi, 44.

mo

affreux de l'enfer, séjour des ténèbres extérieures. Celte pensée, comme vous le savez, nous occu[)e d'ordinaire au début de notre conversion. Le second jour est celui de la piété où nous respirons à la lumière de la miséricorde divine. Le troisième jour, celui de la raison ofi la vérité se dévoile. Éclairée par elle, la créature comprend qu'elle acquitte une dette naturelle en se soumettant docilement au créateur, et l'esclave en servant son rédempteur. On nous ordonne ensuite de nous asseoir afin que la charité soit réglée en nous. Puis le Seigneur ouvre sa main et remplit tout ce qui vit de ses bénédictions. Il est dit aux apôtres : Faites asseoir ces gens. Je le dis en rougissant, vous avez en nous des vicaires tels quels des apôtres ; et nous vous invitons aussi à vous asseoir, afin, mes frères, que, soutenus du pain de bénédiction, vous puissiez continuer votre route , sinon une malheureuse nécessité vous ferait descendre en Egypte, et vous deviendriez bientôt le jouet de ceux qui n'ont pas, avec vous, suivi Jésus-Christ au désert. Malheureux sont-ils de n'être pas sortis avec vous ; mais mille fois plus malheureux ceux qui, partis avec les autres, n'ont pas été nourris comme eux !

3. Mais si, pendant que la foule prenait place sur l'herbe, quelques hommes se cachèrent derrière les buissons, ou se tinrent à l'écart, ils durent rester, qui ne le comprend? à jeun et affamés. Il en fut de même de ceux qui, conduits par la légèreté et la curiosité; erraient ça et là, sans s'asseoir, ou qui s'assirent, mais sans ordre, et loin des autres. Nous invitons donc votre charité, et nous vous avertissons avec une sollicitude de pasteur à fuir l'isolement, l'ombre et l'éloignement de vos frères, car celui qui fait mal hait la lumière ; et il ne la cherche pas parce qu'elle condamne ses œuvres i. Loin de vous aussi ces esprits qui se laissent aller à tout vent de doctrine, esprits inconstants, inquiets, sans stabilité, sans poids, semblables à la poussière que le vent emporte. Que dirais-je de ceux dont la main est levée contre tout le monde, et qui voient aussi toutes les mains levées contre eux ? Us se séparent eux-mêmes, liommes livrés à une vie animale, et qui n'ont pas

* Jean, m, 20.

en eux l'Esprit de Dieu, puisque nul homme animé de l'Esprit de Dieu ne dit anathème à Jésus ^ Fléau aussi criminel que funeste : l'obstination d'un seul cause un trouble universel, elle devient un foyer de discorde et une matière de scandales. Ecoutez le Prophète parler de la vigne du Seigneur : Un monstre isolé l'a dévastée, dit-il 2. Je vous en supplie donc, mes frères, je vous en conjure, fuyez toute dissimulation et les recoins de votre volonté propre ; fuyez l'inquiétude et l'esprit de légèreté, fuyez l'entêtement et le vice- fatal de l'isolement; à moins que vous ne vouliez (et Dieu vous en préserve ! ) priver vos âmes de manger le pain de bénédiction.

4. Voici donc, car je ne veux pas vous mener trop loin, voici les sept pains qui alimentent vos forces. Le premier est la parole de Dieu : en lui est la vie, comme Jésus-Christ lui-môme le déclare 3. Le deuxième pain, c'est l'obéissance : Ma nourriture est de faire la colonté de Celui qui m'a envoyé *. Le troisième pain est la sainte méditation, dont il est écrit : Une sainte pensée votis conservera ^, et, dans un autre endroit, elle est aussi appelée un pain de vie et d'intelligence ^. Le quatrième pain, ce sont les larmes de la prière. Le cinquième, le labeur de la pénitence. Ne soyez pas surpris de m'entendre donner le nom de pain au travail et aux larmes. Vous n'avez pas oublié que vous avez lu dans le Prophète : Vou3 nous nourrirez du pairi des larmes 7 ; et dans un autre psaume : Vous mangerez k travail de vos mains; vous serez heureux et il vous arrivera bien ». Le sixième pain, c'est la douceur de l'union fraternelle ; paiu formé de différents grains réunis, et fermenté sous l'action de la grâce divine (ou de la sagesse divine). Le septième pain est l'Eucharistie, car il est dit : Le pain que je vom donne, c'est ma chair pour la vie du monde ^. (a)

* I Cor., xii, 3. — * Ps. Lxxix, 44. — ' Luc, iv, 4. — ♦ Jean, iv, 34. — ^ Prov., iv, 6. — « Ecclé., xv, 3. — ■^ Ps. Lxxix, 6. — * Ibid. axxvir, 2. — » Jean, vr, 52.

(a) Ici, dans les mss., se trouvent placés les Sermons XXXVI, XXVII, XXXVIII, XXXIX, sur divers sujets, excepté dans le i^s. de Citcaux, qui les renvoie expressément pamii ces Sermons, Les deux Sermotxs qui suivent, sur les sept miséricordes^ présentent, dans les anciens exemplaires, des vîU'iantes nombreuses, mais ces variantes u\'n altèrent pas le sens.

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