POUR LE SL\IÈME DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE
nu
SERMON II
^es sept miséricordes.
1. Je chanterai éternellement les miséricordes du Seigneur *. Insensé que Je suis! mon cœur murmure contre la pénitence, il la croit impossible et m'en rend ainsi le fardeau plus lourd. Mais je sens un autre fardeau plus doux, et pourtant plus considérable. Dieu me charge de ses miséricordes, il m'environne et m'enferme de ses bienfaits, au point de me rendre toute autre charge insensible. Que rendrais-je, en effet, au Seigneur, pour tous les biens dont il m'a comblé? il m'en a accordé, et accordé encore de si grands! Et vous me parlez d'un autre fardeauîf Ah! mon esprit s'épuise dans cette considération des bienfaits de Dieu. Si je suis incapable de le remercier dignement, mon âme a pourtant horreur de l'ingratitude. Et quelle mortelle chose que l'ingratitude ! quelle ennemie de la grâce ! quel obstacle au salut! Je vous dis ici, mes très-chers frères, mon sentiment, rien ne déplaît davantage à Dieu, que ce vice, surtout dans les fils de la grâce, dans les hommes convertis. Il ferme les routes de la grâce qui ne peut plus arriver où règne l'ingratitude. Aussi ma grande tristesse, le grand chagrin de mon cofur, c'est de voir tant de religieux enclins à la légèreté, aux rires, aux paroles oiseuses et boufTonnes. Je crains bien qu'ils n'oublient trop la divine miséricorde, je crains que, payant d'ingratitude les bienfaits innombrables dont ils ont été l'objet, ils n'en soient punis par l'abandon de la grâce qu'ils ne respectent plus comme une grâce.
% Que dirais-je de celui qui persiste dans le murmure et Tobstination du cœur, qui a regret de s'être donné à Dieu, qui, malgré l'intérêt et la raison, se repent d'avoir bien fait, et qui, non-seulement ne remercie pas Dieu de ses grâces, mais le paie d'insultes? C'est déshonorer le Dieu qui nous a appelés, que de porter à son service la tristesse et l'amertume. Je veux parler de cette tristesse charnelle qui donne la mort. Loin d'ajouter à nos mérites, elle nous ôte ceux que nous avons. N'estimc-t-on pas perdu, en efi'et, ce qu'on
> Ps. Lxxxvni, 2.
donne à un ingrat? Ou n'est-on pas fâché d'avoir fait un présent qui semble perdu? Que l'homme jaloux de voir les dons de la grâce demeurer en lui et s'y multiplier se montre reconnaissant et dévoué! Et, en cherchant, il est facile de voir qu'on est infiniment redevable à Dieu. C'est un soleil aux rayons duquel personne ne se dérobe. Mais nous surtout, qu'il s'est choisis, et qu'il a pris pour son service exclusif, que ne lui devonsnous pas? Si toutefois, selon l'Apôtre, nous avons reçu, non pas l'esprit du monde, mais l'esprit de Dieu, afin d'apprécier ce que Dieu nous a donné i, nous trouverons en nous d'innombrables sujets de reconnaissance. Et qui donc de nous ne peut confesser. Seigneur, que votre miséricorde à notre égard est grande? C'est pourquoi je me propose de vous dire quelques mots sur la multitude des miséricordes divines, afin que celui qui les comprend, prenne, de là, occasion de les comprendre mieux encore.
3. Or, je remarque sept miséricordes de Dieu sur moi, qui sont comme les sept pains dont je suis rassasié dans ce désert, et que vous remarquerez aussi facilement en vous. La première consiste en ce que le Seigneur m'a préservé de beaucoup de péchés pendant que j'étais encore dans le monde. Je dis que c'est la première, non de toutes celles qu'il m'a faites, mais la première des sept. Car qui ne voit pas que si j'ai commis bien des fautes, sans le secours de la bonté toute-puissante de Dieu, j'en aurais commis encore un bien plus grand nombre. Je le confesse et le confesserai : si le Seigneur ne m'avait assisté de sa grâce, mon âme se serait rendue coupable de presque tous les crimes. Quelle charité plus admirable que la grâce ait conservé un ingrat qui la méprisait ! que, dans le moment où il agissait contre Dieu et foulait aux pieds sa loi, ce Dieu de bonté n'ait pas laissé de continuer à le protéger pour l'empôcher de porter plus loin son audace 1 Par quelles paroles , Seigneur,
> I Cor., II, 12.
pourrai-je expliquer la seconde miséricorde dont vous avez usé à mon égard? Qu'elle a été bonne, libérale, gratuite l Je péchais, et vous dissimuliez ! je ne cessais de courir après les vanités du monde, et vous différiez de me punir ! je prolongeais mon iniquité, et vous ne mettiez point de bornes à votre bonté 1 Mais de quoi servirait la patience, si elle n'était suivie de la pénitence? Elle mettrait le comble à ma condamnation; et vous me reprocheriez justement votre silence, en me disant : Je me suis iû pendant que tu m* outrageais *.
4. La troisième miséricorde a donc paru en ce que le Seigneur a visité et changé mon cœur, de manière que ce qui lui paraissait malheureusement doux auparavant, lui est devenu amer. Je me réjouissais en me livrant au péché, je mettais mon plaisir dans l'ini- ' quité : j'ai enfin commencé à repasser devant Dieu, dans l'amertume de mon âme, les années de ma jeunesse. Oui, Seigneur, c'est vous qui avez remué la terre dure de mon cœur, et qui l'avez pénétrée d'une sainte frayeur. Voyez le trouble où je suis plongé, et faitesmoi trouver ma guérison dans ma douleur. Car combien qui n'ont tiré aucun profit de leur pénitence, parce qu'elle a été réprouvée comme leiu" faute? Vous m'avez donc reçu à la pénitence, et c'est la quatrième miséricorde
dont vous avez usé envers moi. De sorte que j'ai été du nombre de ceux que le Psalmiste appelle bienheureux, lorsqu'il dit : Hetireux ceux dont les iniquités sont pardonnées ^ !
8. Vient ensuite la cinquième miséricorde, par laquelle vous m'avez accordé la grâce de m'abstenir du péché et de ne point retomber par mes rechutes dans un état pire que le premier. Mon Seigneur et mon Dieu, il est clair que c'est ici l'ouvrage seul de votre grâce, et non celui de la force humaine. Ce n'est que par elle seule que l'homme, devenu esclave du péché, peut avoir la force de secouer son joug. Car quiconque commet le péché est esclave du péché 2, et il n'y a qu'une main puissante qui puisse le délivrer de cet esclatage. Mais maintenant, après nous avoir mis en liberté par ces cinq effets de votre miséricorde ,^ afin que nous accomplissions ce qui est écrit : Évite: le mal, et faites le bien ^ ; par les deux autres vous nous faites participants de vos dons* Et ces deux sont : la grâce de mériter, par Ia*^ quelle vous nous accordez le présent d'ime bonne vie; et l'espérance d'obtenir, par laquelle vous donnez à l'homme indigne et pécheur de présumer assez de votre bonté, dont il a tant de fois fait l'expérience, pour espérer les biens célestes.
SERMON III
^es fragments des sept miséricordes.
1 1 Savez-vous ce que j'ai fait en vous proposant aujourd'hui sept miséricordes? Je vous ai distribué sept pains. En effet, si mes larmes sont devenues im pain qui me nourrît le jour et la nuit, combien plus les miséricordes divines ! Ah ! que leur goût est bien plus doux encore, et qu*elles fortifient et soutiennent mieux le cœur de l'homme ! Mais, si je ne me trompe, il est tombé aujourd'hui pour nous de nombreux fragments de ces pains. En les rompant j'en sentais des miettes glisser de mes mains, et à travers mes doigts. A vous de voir si vous en avez recueilli quelques-unes : pour moi, si vous ne dédaignez pas de m'é-
i Ps. XLIX, 21.
coûter, je vous communiquerai sans envie celles que j*aî ramassées, pour ne pas encourir la malédiction prononcée contre ceux qui dérobent le blé au peuple *. Le premier pain, si j'ai bon souvenir, c'est la conservation de la grâce, qui, malgré mon indignité, m'a préservé dans le monde de beaucoup de péchés. J'en tiens trois fragments pleins de saveur et de vie.' Je me rappelle en effet avoir été préservé du péché de trois manières : par l'éloigné ment de l'occasion, par la force de résistance, par la droiture de mes affections, car je serais tombé en mille fautes, si j'en avais rencontré
* Ps. XXXI, 4. — « Jean, vm, 34. — • Ps. xxxiii, 15. — ♦ Ppov., XI, 26.