‹ Œuvres de Saint Bernard (volume 2)Chapitre 78 sur 79 · SS · texte numérisé non relu

SS

Être assis, c*est déjà se reposer, sans doute; mais on se repose plutôt quand on est couché. Mais en quoi le Fils trouve-t-il plus de délices et de douceur? Est-ce à être en son Père, ou à gouverner tout avec lui? Quelle est de ces deux situations cçUe qui constitue plus proprement cette paix souveraine de Dieu, supérieure à tout sentiment, et ce repos réservé au Seigneur? Si la bouche est incapable d'exprimer dignement ce mystère, peut-être le cœur en a-t-il une pieuse idée, en sorte que, réservant en tout l'indivisible simplicité d'essence du Fils, on pourrait, entre l'égalité de gloire et l'unité de substance, imaginer une distinction analogue à celle qu'on met entre être assis et être couché.

2. L'Épouse ne se contente pas de voir l'Époux assis, elle demande qu'on le lui montre couché en son repos. Indiquez-moiy dit-elle, ô vous^ mon bien-aiméy le lieu où vous reposez durant le midi ^ ; mais toute âme qui a des choses un sentiment vrai, goûte bien plus ce que dit l'Apôtre : Celui qui s'attache au Seigneur^ est un même esprit avec lui 2; que ce qui est dit aux apôtres : Quand le roi sera assis sur son trône majestueux j vous siégerez et jugerez avec lui '• Le repos n'a pas moins de charmes que la sesbion : je suis en mon Père^ dit le Fils, et mon Père est en moi * ; il ne pouvait exprimer plus formellement l'unité de substance. Car, s'ils sont tous les deux l'un en l'autre, on ne saurait imaginer là rien d'extérieur ni d'intérieur; il est plutôt nécessaire de reconnaître en tous les deux l'unité la plus absolue de substance. Cette autre parole offre encore avec la précédente une certaine ressemblance : Celui qui demeure dans la charité demeure en Dieu^ et Dieu est enlui^ : avec cette différence que ce dernier texte indique une union spirituelle, selon ce que nous avons rappelé précédemment : Celui qui est uni à Dieu est non plus un même être, une même substance, mais un même esprit avec lui^ tandis que là est plutôt désignée l'unité naturelle et substantielle. C'est pourquoi vous lisez dans l'Évangile : Mon Père et moi nous swnmes un 6; c'est donc ici, selon la comparaisQn faite plus haut, comme la chambre du Fils unique et comme le repos suprême du Seigneur. Et nous aussi, grâce à cette union des volontés et à cette adhérence de l'esprit produite par la charité, nous sommes, dans la mesure de nos forces, introduitspar le premierné, dans cette chambre, et associé à son repos. 3. S'il est dit que le Fils sort du Père , c'est pour exprimer une marche, et ceci se rattache

* Canliq., i, 6. — « I Cor., vi, 17. — » Malh., xix, 28. — * Jean, x, 38. — » Math., xix, 28. — « Jean, x, 30.'

à son avènement dans Fincarnation, que nous nous préparons à célébrer avec son aide. C'est ce qui lui fait dire à lui-môme. Je suis sorti de Dieu et je suis venu^Al s'est montré sur la terre, il a conversé avec les hommes, il est resté [au milieu de nous qui ne le connaissions pas, véritable Emmanuel ou Dieu avec notw, demeurant avec nous, mais pour son Père. S'il reste avec nous, c'est pour nous aider ; s*il y reste pour son Père, c'est pour montrer son zèle. Car, en tout, il cherchait la gloire de son Père dont il était venu faire la volonté. Si vous le considérez suspendu à un gibet, si vous contemplez le Christ crucifié, c'est là surtout que vous le verrez soumis à son Père. Et cette soumission était l'apanage de l'humilité de la nature humaine, selon laquelle il disait : Mon Père est plus grand que moi 2. Oserons-nous dire qu'il a même été un moment sans Père? On ne l'oserait, si lui-même ne s'était écrié le premier : Mon Dieu, mon Dieu^ pourquoi m'avez'vous abandonné 3 ? C'était, en effet, une sorte d'abandon que cette absence apparente de force dans une si grande détresse, et que l'éclipsé de sa majesté.

4. Nous voyons donc le Christ naissant de de son Père, reposant en son Père, assis avec son Père, marchant loin de son Père, séjournant ici-bas pour son Père, suspendu à la croix par soumission pour lui, et mourant en quelque sorte sans Père. Dans lecpiel de ces états croirons-nous qu'Isaïe l'ait vu, lorsqu'il disait : J'ai vu le Seigneur assis sur un trône sublime et élevé PGeiie vision était bien différente de cette autre : Nous V avons vu et il était sans aspect, sans beauté; nous l'avons réputé un lépreuXj un homme frappé de Dieu et humUiè. Le même prophète 2^, dans ces deux circonstances, aperçu le même objet, mais il ne l'a pas vu de la même façon, ni, par conséquent, sous les mêmes traits. Ici, il l'a aperçu tout livide de coups, rassasié d'opprobres, au milieu des supplices et des outrages; il l'a vu méprisable, pendu au gibet, mourant pour nous, et il a dit : Il a été brisé pour nos crimes^ et ses meurtrissures nous ont guéri *. Ici, dis-je, il est apparu au prophète comme le dernier et le plus méprisé des hommes; mais là, toute la terre était pleine de sa majesté. D'un côté, c'était un homme de douleur initié à toutes nos infirmités ; de l'autre, le Seigneur assis dans sa grandeur. La première vision commune à tous est désignée par le pluriel, la seconde est aussi singulière que sublime. D'un côté, le prophète dit comme un spectateur dans une multitude

* Jean, viii, 42. — * Jean, xiv, 28. — • Math., iv. — ^ Isa!., LUI, 2, 3.

POUR LE PREMIER DIMANCHE DE NOVEMBRE

d'autres: Nous t avons vu : de l'autre, comme s'il était seul, il dit, sur un ton solennel : J'ai vu le Seigneur cusis^ etc. Et il a raison de donner le nom de Seigneur à celui qu'il aperçoit assis sur un trône. C'est bien là l'attitude d'un chef, d'un maître, d'un roi. Mais être assis sur un trône indique surtout la souveraineté, ôtre simplement assis indique quelquefois l'humiliation. Du reste, nous l'avons dit précédemment, celui qui repose dans le Père au sein des délices, siège aussi et commande avec le Père; d'un côté, c'est un aimable époux; de l'autre un maître admirable, le Dieu glorieux en ses saints, et merveilleux en sa majesté.

5. J'ai vu le Seigneur assis sur un trône sublime et élevé ; la terre était pleine de sa majesté et ce qui était sous lui remplissait le temple. Qu'y avait-il au-dessous de lui? Le trône dont le prophète avait parlé? Si haut, si élevé qu'il fût, il était pourtant au-dessous de Dieu, puisque Dieu y était assis. Mais comment remplissait-il le temple? Ensuite puisque la terre entière était déjà remplie par la majesté divine, comment peut-il y avoir un temple, et qu'est-ce qui peut le remplir? Que ce que vous lisez vous apprenne à ne point imaginer ce trône comme une machine matérielle, mais à entendre par lui la création angélique. Si l'âme du juste est le siège de la sagesse, les Anges saints forment un trône plus noble encore, c'est là son trône glorieux, déjà élevé par nature, mais porté bien plus haut par la grâce. Dieu, en effet, a placé les Anges à une grande hauteur, par la nature et la condition dans lesquels ilj les créés, et il leur a communiqué une élévation supérieure par la grâce qui les a confirmés, et de laquelle il est dit : C'est la parole du Seigneur qui a affermi les deux ^ Ces légions angéliques sur lesquelles Dieu repose, et qui sont placées au-dessous de lui remplissent le temple, quoique la terre soit déjà pleine de sa majesté. En eflet, il règne partout, partout il commande, partout se rencontre sa majesté. Mais il n'en est peut-être pas de même de la grâce. Si sa puissance se trouve en tout lieu, on n'en peut dire autant de la volonté bonne, bienveillante et parfaite. Autrement , pourquoi dirionsnous : Que votre volonté se fasse sur la terre^ comme au ciel ^1 Car sa volonté s'accomplit à l'égard de tous, par tous, mais cependant pas en tous; elle s'accomplit dans les esprits élus, quand ils n'ont avec lui qu'une même volonté. Cette adhésion spirituelle engendre l'unité d'esprit, comme il est dit da la multi-

* Ps. xxxTi, 6. — • Math, y vi, 40.

tude des croyants, qu'ils n'avaient qu'un cœur et qu'une âme ^. Et ce qui était sous lui remplissait le temple : les Anges le remplissaient de bénédictions spirituelles de toutes sortes, de consolations divines, de la distribution des grâces, du fruit de la sanctification, puisque. Seigneur, la sainteté convient à votre demeure ; ils remplissaient ce temple de la variété des dons surnaturels, de l'esprit de sagesse et d'intelligence, de l'esprit de conseil et de force, de l'esprit de science et de piété, et enfin de l'esprit de crainte du Seigneur.

6. Les Séraphins se tenaient au-dessus du trône. C'est ici le nom d'un ordre angélique supérieur, très-élevé et qui mérite d'être ainsi représenté au-dessus des autres. Mais quelle que soit sa supériorité, il se tient cependant auprès de Dieu, près duquel il remplit un ministère dévoué, et à qui il offre des hommages profondément respectueux. Car il convient d'entendre en un sens différent cette attitude, s'il s'agit de Dieu, ou de l'Ange, ou de l'homme. Le Christ est debout, plein de zèle pour son Père, dont il cherche la gloire ; vrai Fils unique, permier-né du Père, son zèle le porte à venir en aide aux fils d'adoption. C'est ainsi qu'Etienne l'a aperçu debout 2, et trouva en lui uu appui. Ainsi le prophète le suppliait de se lever pour le secourir. Levex-vous, disait-il, levez-vous^ Seigneur, et aidez-no^is ^. L'attitude droite des Anges, c'est leur service, comme le dit le prophète. Des millions d'esprits le servaient^ et des centaines de millions se tenaient auprès de lui ^. Pour riiomme, se tenir debout, c'est persister dans l'énergie de l'âme, et l'observation des saints préceptes. Ainsi Moïse se tint en présence de Dieu pour arrêter et détourner sa colère. Ainsi se tint aussi Phinées qui Tapaisa ^. Mais pourquoi le prophète, dit-il avoir vu, non pas un Séraphin unique, non pas une multitude de Séraphins, mais deux? En effet, la suite du texte prouve bien qu'il en a vu deux : L'un avait six ailes, et Vautre six aussi : et ils avaient raison d'être deux, car malheur à celui qui est seut\ s'il tombe, il n'a personne qui le relève ^. Malheur à toi, esprit superbe, ami de l'isolement et d'une solitaire présomption ! tu n'es pas demeuré dans la vérité, tu en as été chassé, dans ton orgueil le pied t'a glissé. Tu as voulu t'asseoir seul sur le trône, et, pareil à la foudre, tu es tombé du ciel, incapable de rencontrer désormais une main pour te relever.

* Act., IV, 32. — « Ac, VII, 55. —» Ps. xliv, 26. — * Dan, VII, 10. — » Ps. cv, 26. — « Ecclé., iv, 10. —

7. Vun avait six ailes, et l'autre six. Pour- (}uoi cette multiplicité d*ailes? Avec deux ils voilaient la tite, avec deux autres les pieds, et avec deux ils volaient- Grand et profond mystère! Ces paroles demandent de vous des oreilles attentives, mais elles exigent surtout de moi une langue habile, et, par-dessus tout, un esprit versé dans les secrets de la spiritualité. Je dis ici ce que je pense, sans affirmer; c'est utie conjecture, une opinion que j'émets. Qui empêche de croire qu'après la chute de Lucifer^ les Séraphins aient été établis autour du trône, comme des sentinelles vigilantes? Ainsi après l'expulsion du premier homme, l'Écritiire l'atteste, Dieu chargea un chérubin de garder le Paradis terrestre. Et si ce chérubin reçoit un glaive de feu S c'est peut-être afin que les coups de ce glaive et ses ardeurs redoutables éloignent de l'arbre de vie toute main d'homme. Les Séraphins reçoivent uniquement des ailes dont le voile doit écarter tout regard de l'esprit. A l'aide de deux ailes ilsvoilaient la tête, est-il dit, et, avec deux autres, les pieds, afin de rendre ce méchant incapable de contempler les hauteurs et les profondeurs divines. Un jour, la gloire de Dieu se révélera, mais ce ne sera pas avant l'accomplissement de ce qui est écrit : Otez timpie, pour quHl ne voie pas la gloire divine^. Jusquelà, et la tête, et les pieds demeurent cachés, et il ne reste qUe le milieu exposé aux regards, ou plutôt, à l'envie de cet impie. Et les ailes qui voilent, en écartant l'impie, soutiennent et portent les séraphins.

8. Mais il faut d'abord chercher quelles sont les ailes sur lesquelles leur vol est soutenu. Avec deux ailes ils volaient. Peut-être faut-il voir ici les deux ailes de la nature et de la grâce, surtout quand nous y avons déjà trouvé l'image de la hauteur et de l'élévation du trône. L'intelligence pénétrante qu'ils tiennent de la nature, Tamour ardent qu'ils ont reçu de la grâce, les faisant tendre sans cesse vers Celui qui est au-dessus d'eux et s'appliquer à le contempler, c'est à cause du rhmistère qu'ils exercent qu'on les représente debout, et le zèle qui les anime est figuré par leur vol. S'ils voilent à d'autres, et la tête, et les pieds de Dieu, il ne se les voilent pas à euxmêmes; ils volent, au contraire, sans cesse, autour et au milieu de ces régions, pour y pénétrer les hauteurs de la puissance et y sonder les profondeurs de la sagesse divine. Ce ne sont pas des scrutateurs téméraires de la majesté qu'elle foudroie de sa gloire : leur amour égale leur intelligence, parce qu'ils

1 Gen., m, 24.— « IsaT., xxvi, 40.

sont conduits et guidés par cet esprit qui sonde jusqu'aux secrets de Dieu. Le superijt Lucifer, riche de lumière, mais vide de chaleur, ne s'étant appuyé que sur une seule aile, a pu tomber en prétendant prendre son vol. Il s'est enivré d'un éclat privé d'ardeur; il n'était pas embrasé, ce qui est la signification du mot séraphin. Son mépris l'a empêché de rester debout, et sa présomption a été un obstacle à son vol. L'élan de sa nature Fa soulevé, mais pour sa perte, puisque, bientôt après, l'absence de grâce l'a précipité. Pareille fut la chute de ces sages qui, après aToir connu Dieu, ne l'ont ni glorifié, ni remercié, ce qui, en les livrant au sens ^réprouvé, a jeté les ténèbres sur leur cœur insensée Devant leur prince aussi, un voile est tombé, que la plus vive nature ne percera jamais, et qui leur dérobera la tête et les pieds de celui qui siège sur le trône. En effet, les séraphins debout auprès de ce trône couvrent de leurs ailes, eî cette tête, et ces pieds.

9. La substance divine n'est pas corporelle; elle n'a pas, comme l'homme, des membres distincts les uns des autres. Dieu est esprit el c'est en un sens spirituel qu'il faut entendre ce qui est dit de lui. Autrement, qui nous dévoilerait le mystère de cette tête et de ces pieds voilés par les deux ailes des séraphins, sinon l'esprit qui connaît tout ce qui est eu Dieu et qui en sonde les hauteurs? et ce sont là, en effet, selon tnoi, les choses désignées par ce mot de tête. D'après ce sens, la tête est l'emblème de la majesté, de la puissance de l'éternelle vertu, de la divinité. Voici la tête, selon ce mot du prophète : Votre justice est comme les montagnes de Dieu. Ces autres paroles qui suivent î Vos jugements sont un abtme profond^, peuvent fort bien désigner les pieds. En effet, comme des pieds, ses voies se dérobent à nos investigations, ses jugements sont insondables, sa sagesse est profonde, et ses plans sont aussi difficiles à pénétrer qu'ils sont à l'abri de toute critique. A ces pieds se rapporte aussi spécialement le mystère sacré de l'Incarnation, et l'œuvre entière de notre salut. Voyez quelle est la sublimité d'une justice que le prophète, dans son admiration, compare aux plus hautes montagnes. Pour la nôtre, si nous en avons, elle est trèshumble, elle peiit être droite, mais elle n'est pas pure, à moins de nous croire meilleurs que nos pères qui, dans un langage aussi vrai que modeste, s'écriaient : Toutes nos justices sont semblables à un linge souillé 3. Quelle peut être, en effet, la pureté d'iine jUstlde incapable

1 Rom., I, 21,28.— « Ps. xxxv, 7. — 5 Isaï, lxiv, G.

POUR LE PREMIER DIMANCHE DE NOVEMBRE

encore d'être exempte de faute ? La justice des hommes peut être droite, s'ils ne consentent point au péché et ne le laissent point régner dans leur corps mortel. Dans l'état primitif, et dans le premier homme, elle était à la fois pure et droite, tant qu'il lui fut donné d'ignorer le péché. Mais comme elle manquait de fermeté et de solidité, elle perdit aisément sa pureté, sans garder sa rectitude. Chez les Anges, la justice est à la fois droite, pure, affermie, sublime même, mais dans un degré inférieur à celle de Dieu. En effet, elle n'est point innée en eux ; elle leur a été conférée ; et leur nature, par elle-même , n'est pas seulement incapable de justice, elle est encore capable d'injustice. N'est-ce pas là cette dépravation, cette tache que la justice a trouvée, lisons-nous, en ses Anges ^ î Nul vivant ne sera juste en sa présence 2, a dit celui qui n'ignorait pas la justice de Dieu. Il ne dit pas nul homme mais nul vivant, peut-être pour vous donner à entendre qu'il n'excepte pas même les esprits angéliques. Us vivent, en effet, et d'une vie d'autant plus vraie que leur demeure est plus voisine de la source de la vie. Ils sont aussi justes, mais par lui, et non devant lui, par une grâce qu'il leur a faite, mais non par comparaison avec lui. Dieu est à lui-même sa justice; et sa volonté est moins équitable qu'elle n'est l'équité même, et ces deux choses sont son essence même. Elle est donc vraiment comme une montagne, cette justice qui est droite, pure, inébranlable, et qui est sa substance. Quelle hauteur donc, dans cette tête ! Quelle gloire et quelle sublimité s'abritent dans cette montagne puissante et couverte d'ombres !

10. Mais de quelles ailes les Séraphins voilent-ils cette tête, pour qu'aucune pénétration naturelle, aucune intelligence, si vive soit-elle, ne permettent & un œil mauvais d'arriver jusqu'à ces clartés véritables? Ces deux ailes, si je ne me trompe, sont leur gloire et leur félicité. Ils trouvent d'ineffables délices dans l'admiration que leur cause cette contemplation, et ils se glorifient dans la vénération qu'elle leur inspire. Cet Esprit pervers, plein d'admiration, mais d'une admiration sans respect, n'a pu être fixé par cette admiration, parce que le respect ne l'avait pas tenu dans la dépendance. Chez lui l'admiration est même devenue jalousie. Rejetant la vénération, il a osé tenter l'imitation. Plus heureux dans leur admiration, les Séraphins sont aussi devenus plus respectables. Par leur respect même, ils ont trouvé* une gloire véritable dans le Dieu

» Job, IV, 18. — « Pa. cvLii, 2,

dont le service est une royauté, et qui relève ceux qui s'abaissent devant lui. Et maintenant, écoutez comment ces Séraphins semblent cacher de leurs ailes, aux regards de cet Esprit méchant, la tête du Seigneur. Toutes les fois qu'il élève son regard, il rencontre la félicité et la gloire des Anges; et, comme une fetale humeur, la jalousie empêche ce regard de pénétrer plus loin. Il y a comme un double voile qui ferme à cet envieux l'aspect de ces hauteurs ; la vue tantôt de la félicité, tantôt de la gloire, tantôt de ces deux privilèges qu'il rencontre en ces esprits dont la supériorité l'offense, arrête son regard et le livre en proie à Tenvie. Quelle démangeaison plus douloureuse pour l'œil que l'envie? Pour cette passion, point de plus grand supplice que le bonheur et la gloire d'autrui. Et le malheur seul, dit-on, est à l'abri de l'envie.

H. Les pieds du Seigneur, qui nous ont figuré l'abîme impénétrable de ses jugements et ses desseins incompréhensibles, sont aussi voilés de deux ailes par les Séraphins. Ces deux ailes, je les appelle prudence et fidélité. Ils sont, en effet, des ministres, et fidèles, et prudents. Us gèrent les intérêts divins, et ils travaillent au salut des élus, de façon à tromper l'habileté de ce méchant. Ces pieds voilés l'ont porté à faire crucifier, sans le savoir, le Roi de gloire, et, tous les jours, par la même raison, contribue à son insu, et malgré lui, à notre salut, et il regrette, mais trop tard, de nous avoir servis en croyant nous nuire. Ainsi le ministère des bons Anges déjoue ses ruses. Fidèles, ils ne veulent pas dévoiler ; prudents, ils ne peuvent pas couvrir les dispositions secrètes de la Providence à notre égard.

12. Mais, de même que cet esprit méchant a, dans les deux ailes supérieures, trouvé le sujet d'une admiration sans respect : de même, dans les ailes moyennes, la nature lui a fait trouver une intelligence spirituelle à laquelle la grâce n'a pa§ ajouté l'amour.' Mais, à propos de ces ailes d'en bas, on peut voir combien il a manqué de fidélité, sans que la prudence lui ait fait défaut, à moins de croire que c'est d'un autre que lui qu'il a été dit : Le serpent était le plus rusé des animaux ^. Peut-être sommes -nous autorisés à soutenir que sa chute n'a été si irrémédiable, que parce qu'il a à gauche les ailes qui lui manquaient à droite. Bien différents sont les deuxjiSéraphins que la vision prophétique nous montre debout auprès de la majesté divine. Avec deux de leurs ailes, ils voilent la tête de Dieu, et les

> Gen.,iii, 1.

ailes sont Tadmiration qui les enivre, et le respect dont ils se glorifient. Ils couvrent les pieds avec deux autres : la fidélité et la prudence. Ils volent enfin portés sur deux autres encore : la pénétration naturelle et la vertu de la grâce. Us ne laissent à nu et à découvert qu'une région moyenne, la bonté, la miséricorde de Dieu qui a invité les hommes à la pénitence. Tous, en effet, peuvent voir comment il fait lever son soleil sur les bons et les méchants, et descendre la pluie sur les justes et les pécheurs. Telle la charité dont ce vrai Salomon a garni le milieu de son

trône à cause des filles de Jérusalem * . Ausâ, les âmes à qui les hautes et profondes recherches sont interdites, peuvent s'exercer dans ce milieu et mériter ainsi de s'élever un jour à des contemplations plus hautes. Au reste, cet Esprit méchant trouve un supplice actuel dans cette vision qui lui garde pour l'avenir des tortures plus cruelles encore. Car, premièrement, il nous envie la bonté et la miséricorde que Dieu nous prodigue, et, ensuite, il ne peut pas prévoir que cette occasion l'amène jamais à la pénitence.

^Cantiq., n\, 10.

Page 1